‹ Le Système Monétaire Français: Son Évolution Depuis 1936Chapitre 89 sur 102 · LÀ · texte numérisé non relu

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Deux conceptions différentes de l’organisation économique sont en présence dans le conflit en cours : dirigisme et étatisme du groupe des puissances dites totalitaires d’une part, libéralisme et individualisme du groupe anglo-saxon d’autre part. Il y a lieu cependant de remarquer qu’à maintes reprises des autorités du premier groupe ont déclaré que leur politique économique, financière et monétaire était, dans une certaine mesure, dictée par les. circonstances, et qu'elle serait adoucie par la suite. Par ailleurs,

les doctrines libérales ont, même avant le déclanchement des hostilités, perdu de leur Vitalté. Mais quel que soit le parti vainqueur, il est plus que probable que la plupart des mesures de contrôle appliquées actuellement aux opérations de change, aux mouvements de capitaux, au commerce extérieur, etc... seront maintenues pendant quelque temps.

En effet, si ces mesures étaient rapportées du jour au lendemain, il en résulterait en particulier — par suite notamment de l’inflation monétaire considérable réalisée pour financer les énormes dépenses causées par la guerre et ses suites dans de nombreux pays — une dépréciation brutale de certaines monnaies, un désordre indescriptible des changes, un chaos monétaire bien plus profond qu'après la guerre 1914-1918. Il est probable et souhaitable que l’expérience acquise à cet égard, il y a à peine vingt ans, sera mise à profit.

Mais lorsque, la paix rétablie, les conditions d’une reprise des relations normales entre pays seront réunies, lorsque les répercussions économiques et financières de la guerre se seront atténuées, quelle politique monétaire sera appliquée.en France et à l’étranger ? Reviendra-t-on à un régime libéral par l'instauration d’un système d’étalon-or plus ou moins amendé ou, au contraire, un régime de contrôle des changes, des mouvements de capitaux, etc. sera-t-il définitivement adopté à l'exclusion de tous autres ?

On peut répondre d’abord, sans hésitation, que les régimes de contrôles tels qu'ils fonctionnent actuellement, seront peu à peu abandonnés au bout d’un certain temps ; ils ont trop d’inconvénients pour les résultats imparfaits qu’ils obtiennent.

La réglementation des opérations de change et des mouvements de capitaux assure rarement d’une manière satisfaisante la stabilité de la valeur interne et externe de la monnaie.

Les cours des devises étrangères, fixés unilatéralement et plus ou moins arbitrairement par un office des changes, ou un orga- ‘nisme en faisant fonction, ne sont applicables qu’à l’intérieur du pays et qu'aux résidents. Et l’expérience prouve qu’à l'extérieur ja monnaie nationale a généralement tendance à se déprécier à la suite de l'introduction d’une telle réglementation. Celle-ci doit

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donc être complétée par des interventions incessantes et parfois délicates, de la part des autorités responsables, sur les marchés étrangers.

Si une monnaie détachée de l’or se défend surtout par l’extérieur, réciproquement son cours à l’étranger ne peut rester stable longtemps si sa valeur interne ne l’est pas. En particulier, si la monnaie se déprécie à l’intérieur, les exportations de capitaux en fraude se développent et provoquent une baisse de sa valeur externe. Or les dirigeants sont trop souvent enclins à considérer que l'établissement d’un contrôle des opérations de change et des mouvements de capitaux (1) leur permet de se soustraire à certaines règles dont l'observation était considérée jusqu'alors comme indispensable à la stabilité monétaire, et singulièrement de faire de l'inflation en vase clos.

Il faut remarquer enfin que la valeur d’une monnaie dématérialisée est, plus que celle de toute autre monnaie, soumise aux facteurs psychologiques (2) et qu’en conséquence les procédés techniques de contrôle sont souvent impuissants à son égard.

Pour ce qui est des inconvénients du contrôle actuel des changes et du commerce extérieur, on constate, à côté de ceux résultant de son caractère bureaucratique et inquisitorial, qu’il entraîne une paralysie ou tout au moins une contraction très sensible des transactions internationales. En effet, d’une part seules les importations nécessaires à la vie de la nation sont autorisées afin d'économiser les réserves de change. D'autre part, l'établissement d’un régime de compensation, qui accompagne généralement ce contrôle et tend à réaliser l'équilibre des créances et des dettes réciproques entre deux pays, a pour effet de ramener les échanges à leur plus petit commun dénominateur. Certes, un système de compensation plurilatérale faciliterait la reprise du commerce international en permettant l'emploi des soldes éventuels des échanges bilatéraux, mais dans le monde réel il n’y a jamais de compensation intégrale. Enfin, outre qu’elle rencontrerait des difficultés d’ordre technique difficilement surmontables une telle solution soulèverait de nombreuses objections d'ordre politique.

. (1) Qui entraîne d’ailleurs automatiquement l'apparition d’un « marché 47 Qu les devises étrangères se traitent à des cours supérieurs aux cours officiels.

(2) A. Aftalion : Monnaie, prix et change, 1940.

Aussi, admet-on, même dans les paÿs qui y sont le plus attachés, que l’étatisme et le nationalisme économique et monétaire devront être — et seront fatalement — atténués afin de permettre le retour des échanges internationaux à un niveau normal. Par contre, on peut concevoir qu’un contrôle adouéi du marché des changes, des mouvements de capitaux et du commerce extérieur, ne $’opposant pas à la tendance naturelle des relations financières et économiques entre nations à se développer, sera maintenu en considération des troubles graves qui peuvent résulter de leur déséquilibre et de l'ampleur que sont susceptibles de revêtir à notre époque les opérations qu'ils comportent. Mais nous ne pensons pas qu’un tel contrôle sera en mesure d’assurer, * à lui seul, la stabilité des monnaies.

Aussi, Croyons-nous qu’à côté de lui, un système d’étalon-or plus ou moins amendé sera rétabli, que dans un avenir plus ou moins lointain, l’or sera de nouveau à la base des systèmes monétaires. D'ailleurs, les plus farouches détracteurs du métal jaune eux-mêmes concèdent qu’il est susceptible de jouer un rôle utile dans les paiements internationaux, notamment pour le réglement des excédents de la balance des comptes.

Toutefois, dans le domaine intérieur, il est quasi certain, qu'après les multiples manipulations monétaires de ces vingt dernières années, l’or ne sera pas remis en circulation sous forme de pièces de monnaie où même délivré en lingots en remboursément des billets de l’Institut d'Emission. En effet, la thésaurisation absorberait pendant un temps plus ou moins long, la totalité du métal ainsi passé dans le public. En outre, le billet de banque et la monnaie scripturale dont le pouvoir d’achat sera au mieux préservé par le retour à un système d’étalon-or constitueront des intermédiaires des échanges plus pratiques — notamment en ce qui concerne l’élasticité de la circulation — que la monnaie d’or dont la supériorité n’est indiscutable qu’au point de vue réservoir de valeur.

C’est surtout parce qu’il s’est révélé jusqu’à ce jour le moyen le plus efficace d’assurer la stabilité de la valeur de la monnaie qu’un lien suffisamment rigide entre l’or et la monnaie sera rétabli. Ce lien apporte en effet la garantie la plus sûre du res-

pect d’une politique monétaire saine. L'obligation légale de le maintenir dresse une barrière — malheureusement renversable — aux manipulations des pouvoirs publics qui peuvent par contre s’exercer librement sur une monnaie dématérialisée. La

stricte discipline qu’il impose à ces pouvoirs lui est d’ailleurs

bien souvent reprochée ! Par ailleurs, on accuse le métal jaune d’être un mauvais étalon car sa valeur intrinsèque serait instable. Mais ce défaut est bien plus accentué chez toute autre marchandise et les systèmes que l’on a substitués à l’étalon-or se sont révélés moins aptes que lui à assurer la stabilité monétaire. Enfin, ies régimes monétaires basés sur l’or manqueraient de souplesse ; ils aggraveraient les crises économiques en empêchant l’accroissement nécessaire du volume des moyens d’achat. Cette opinion a, entre autres défauts, celui de reposer sur la théorie quantitative dont l'exactitude est contestée (1). Rien n'empêche d’ailleurs d’assouplir ces régimes et les banques, en développant l'emploi de la monnaie scripturale, ont remédié dans une large mesure à leur rigidité relative.

Dans le domaine extérieur, les principaux obstacles auxquels

se heurte le rétablissement d’un régime d'’étalon-or sont d’un autre ordre. D’une part un tel régime monétaire ne convient qu'aux pays riches en raison de l’immobilisation de capitaux considérables qu'il comporte. Or, son fonctionnement satisfaisant dépend beaucoup de son adoption par la plupart des pays. Et d’autre part, l'or est précisément, à l’heure actuelle, mal réparti non seulement du point de vue production mais surtout détention du stock existant. Celui-ci est en effet pour la plus grande partie concentré aux Etats-Unis d'Amérique (2).

Il en résulte pour certaines nations que dans les circonstances présentes le retour à un régime d’étalon-or ne serait possible que sous certaines conditions de nature à porter atteinte à leur indépendance monétaire et politique.

Mais on peut espérer qu'avec l’atténuation des diverses mesures de contrôle monétaire, financier et commercial, l’or reprendra peu à peu sa place dans les règlements internationaux et se redistribuera progressivement. Cette redistribution sera

(1) J. M. Keynes : op. cit., Livre IIT ; L. Baudin : La monnaie et la formation des prix. ;

(2) A la fin de 1941 ceux-ci étaient en possession de 78% du stock mondial (22,75 milliards de dollars sur 29 milliards) contre 50 % on 1936. Fe

accélérée par le retour dans leur pays d’origine, notamment en Europe, des capitaux exportés aux Etats-Unis, lorsque la paix

sera revenue. Les Etats-Unis auront d’ailleurs tout intérêt à faciliter cette opération s’ils veulent maintenir le courant d’exportations nécessaire à leur économie.

Mais la restauration de l’or comme base des systèmes monétaires aura également, du point de vue général, des avantages très importants, et c’est pourquoi nous la considérons comme probable. Elle facilitera le développement des relations internationales en leur procurant un étalon commun et un instrument de paiement universellement accepté : l’or, seule marchandise qui jouit de cette qualité (1). En outre, la circulation internationale de l’or assurera de nouveau à un taux sensiblement invariable la conversion d’une unité monétaire nationale en une autre unité monétaire nationale et, de ce fait, la stabilité quasi universelle des changes (2).

En conclusion, la combinaison d’un régime d’étalon-or avec une réglementation souple des changes et des mouvements de capitaux, celle-ci ayant essentiellement pour objectif d’empê- Cher les abus susceptibles de provoquer la suspension de celui-là, nous semble être la solution à la crise des monnaies qui prévaudra finalement. Car cette solution apparaît comme la plus apte à assurer à la monnaie sa qualité fondamentale, essentielle : la stabilité de sa valeur.

4) H. Withers : op. cit., pp. 16, 17 et 272.

{2) A. Aftalion : L’or et sa distribution mondiale.

u : le Doyen,

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