III, A
On nous a objecté : Comment est-il possible que tout /’Orient ait perdu la véritable interprétation de ses cantilènes ?— Nous répondons : Toute la tradition n’est pas perdue et elle n’est pas perdue
1. On n'a qua lire par exemple la préface du petit traité E'aaytoyrj de Chrysanthos, écrite par un de ses élèves, pour se rendre compte du dédain que les partisans de la réforme professaient pour les « vieilleries » et les « hiéroglyphes » des <5 ksvttvuruat », et de la vive et juste résistance que ceux-ci opposèrent à leurs innovations.
2. On raconte au sujet de ce réformateur une anecdote typique et qui confirme ce que nous disons ici. Le musicien étant entré un jour dans une église à Chalki, y entendit chanter une de ses compositions. Mais comme le chantre, tout en y appliquant les principes de la nouvelle méthode, l’avait interprétée d’une façon peu adéquate à l’idée du compositeur, celui-ci eut quelque peine à y reconnaître son œuvre. L’office terminé, il s’enquit auprès du chantre du nom de l’auteur de la cantilène qu’il venait d’exécuter. Ingénûment il lui fut répondu que c’était une récente composition de Chourmouzios. Alors, transporté de colère, Chourmouzios lui appliqua un violent soufflet, ajoutant : Chourmouzios, c’est moi, mais je n’entends pas qu’on défigure mon œuvre au point de la rendre méconnaissable. Depuis ce temps-là combien de chantres et de musiciens se sont encore éloignés des premiers réformateurs et devraient subir les fureurs de ceux dont ils prétendent suivre la méthode !
Système musical grec.
dans toutes les contrées ni partout dans la meme mesure. Nous avons eu l'occasion de signaler nombre de passages — et nous aurions pu les multiplier encore — où la vraie interprétation s’est conservée jusque dans des éditions actuelles et où elle se manifeste pleinement. Au demeurant, ces restes de la vraie tradition conservés dans certaines contrées en dépit des enseignements contraires et des influences les plus funestes,et altérés dans d'autres,ne nous laissentils pas voir d’une façon éclatante les traces des formes modales plus anciennes et la marche progressive de leur transformation successive ? Ensuite nous demandons à notre tour, comment est-il possible que tout VOrient ait perdu la clef et l’intelligence de sa théorie ? C’est cependant un fait. Car nul musicien de l’Orient ne connaît plus le sens et la portée ni des martyries, ni des Ircryi^'rzy. ni du Tpoyo; ni des autres problèmes de la théorie expliqués dans ces pages et condamnés à rester énigmes pour qui ne veut pas y voir ce que nous y avons vu nous-même. Nous demandons encore, comment est-il possible que tout l'Orient ait maintenant la nouvelle méthode et la nouvelle notation, alors que, il y a un siècle à peine, il possédait encore l’ancienne? Nel’a-t-il pas reçue de Constantinople, et, avec elle, n’aurait-il pas reçu en même temps les principes et les changements apportés par l’application de ces principes grâce à l’œuvre entreprise par les réformateurs ou pour mieux dire par les innovateurs? Inaugurées à Pombredu Phanar, ces innovations semblaient investies du prestige dont l’antique métropole a toujours joui dans tout l’Orient, et partant on s’explique aisément leur rapide diffusion.
Loin de nous la pensée de rendre l’autorité patriarchale responsable de ces vicissitudes. Son attitude et son action, en toute cette entreprise, nous semblent, au contraire, irréprochables et dignes de tous éloges. Avec une largeur de vue, une générosité et un zèle dignes des plus grands réformateurs et propagateurs du chant ecclésiastique, tels que St. Jean-Chrysostôme et St. Grégoire le Grand, l’autorité patriarcale est allée au devant de cette œuvre de réforme dont le besoin impérieux se faisait sentir et dont les musiciens les plus instruits de l’époque se faisaient les garants et les promoteurs. Mais la science de ceux-ci les trahit, l’œuvre n’était pas mûre, la base manquait, l’organisme intime de la musique byzantine et partant la nature du mal dont elle souffrait leur échappait, le remède choisi pour la guérir fut sa perte.
La théorie traditionnelle dont les problèmes, si nous ne nous trompons pas, sont, pour la plupart, désormais résolus, nous a
révélé cet organisme dans son véritable jour. Notre conclusion est que l’œuvre de la réforme doit et peut être refaite : la musique sacrée doit et peut être restaurée , c.-à-d. ramenée à une forme ou du moins à un type antérieur, celui de la tradition, celui-là même qui jaillit du fond commun de la musique hellène. Elle doit être restaurée parce qu’elle le mérite, parce qu’elle renferme les monuments les plus précieux de l’art antique, tout défigurés qu’ils soient aujourd’hui par des altérations de toutes sortes. Elle peut être restaurée. Car sa structure première est retracée en traits nets et clairs dans les principes de la théorie, héritière elle aussi de l’antique théorie. Ces principes sont comme le fil conducteur servant de base certaine, pour distinguer les altérations légitimes et illégitimes, et il n’est pas jusqu’aux cpOopai qui ne permettent souvent de retrouver la trace et les vestiges de la mélodie première. Il faut donc recueillir et examiner soigneusement toutes ces données, et, pour le reste, en revenir à l’étude sérieuse de Xancienne méthode (ainsi que le conseillait déjà, il y a trente ans, le pseudonyme Timothéos Milésios dans la Pandora, cité ci-dessus p. 16 s.). Des travailleurs qui soient à la hauteur de cette tâche, il n’en manque pas. Ils pourront compter, nous n’en doutons pas, sur l’appui éclairé et généreux de la suprême autorité liturgique, le Patriarcat de Constantinople, qui en a donné, jusqu’à ces derniers temps, les preuves les plus éclatantes.
D’ailleurs, la liberté assez grande laissée aux chantres pour l’arrangement des mélodies leur vient, à eux aussi, singulièrement en aide. Si on laisse, en effet, une grande liberté au caprice et au goût personnel pour des modifications souvent sensibles des antiques mélodies byzantines, pourquoi cette même liberté ne pourraitelle pas être revendiquée dans la même mesure et à plus juste titre à qui voudrait les rétablir dans leur forme primitive? Plaise à Dieu donc que le concours de tous les bons éléments réunis fasse refleurir l’œuvre des Chrysostôme et des Damascène dans toute sa sainte et mâle beauté, et que les mélodies sacrées retentissent de nouveau, sous les voûtes des temples, pures et vierges des défauts que nous déplorons aujourd’hui !
Trrzjc