‹ Le système nerveux central au point de vue normal et pathologique: leçons de physiologieChapitre 28 sur 29 · QUARANTE-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUARANTE-DEUXIÈME LEÇON

Messieurs,

Si de ranalyse des causes de Thystérie nous passons à celle de ses symptômes, ou, pour rester dans le langage physiologique, si du mécanisme du courant centripète provocateur nous passons à celui des courants centrifuges, qui constituent les manifestations réflexes de la -maladie, nous trouverons encore la conûrmation de notre interprétation générale.

La manifestation la plus caractéristique est sans contredit raccès convulsif général. Il suppose, comme toutes les crises de ce genre, un certain degré de tension acquise par un système nerveux en puissance de nervosisme, et produisant tout à coup une explosion sous l'influence d'une circonstance accidentelle. Cette cause déterminante consiste soit dans une impression douloureuse, soit dans une émotion morale vive, qui viennent apporter la goutte d'eau dans le verre plein et le faire déborder. L'efl'ort réflexe, comme dans Tépilepsie, semble se concentrer vers les centres locomoteurs, et l'exaltation dynamique du système nerveux s'écoule alors de préférence par les voies motrices. Il existe cependant, entre les convulsions de l'hystérie et celles de l'épilepsie, des différences notables qui paraissent peu justifier la base commune que nous avons admise. Chez l'épileptique, la crise est généralement provoquée par une cause interne, par un processus morbide qui sert d'épine irritante. Elle l'est rarement par une émotion morale, plus rarement encore par une sensation douloureuse. Elle n'est pas, comme l'hystérie, un reflet de l'extérieur. La perte de connaissance, qui est de fondation dans l'épilepsie, manque dans rhyslérie. Beaucoup d'auteurs prétendent même que toutes les hystériques ont parfaitement conscience de ce qui se passe autour d'elles pendant leurs accès. Le spasme vasculaire du cerveau qui produit l'anémie indispensable aux manifesta-

lions épilepliques ne se produit pas ou ne se produit que d'une manière incomplète et passagère. Il n'y a pas non plus, comme dans l'épilepsie, une contraction tétanique permanente avec des augmentations intermittentes. Ce sont des contractions cloniques, successives et espacées, entrecoupées de relâchements réels. Il semble que la force m.otrice ne se produit pas avec autant d'activité; qu'elle ne s'est pas accumulée en aussi grande quantité et que celte force s'écoule, sous forme de petites décharges, au fur et à mesure qu'elle prend naissance. Il y a, du reste, une autre raison qui motive cette différence. Dans l'épilepsie, les mouvements convulsifs sont limités à un assez petit nombre de muscles. Par la raison que la dépense de force nerveuse s'opère dans un espace circonscrit, elle peut être plus intense. Chez les hystériques, qui se prêtent mieux à la diffusion des ébranlements nerveux, les convulsions sont plus générales, la dépense plus étendue et l'épuisement plus rapide.

Malgré ces différences, on comprend très-bien qu'une môme prédisposition puisse amener les deux formes de manifestations convulsives. C'est un môme mode de réaction s'opérant dans des conditions différentes, voilà tout. Aussi, non-seulement à travers les généralions, les deux affections peuvent se substituer l'une à l'autre, mais chez d'anciennes hystériques on voit souvent des accès épileptiformes se mêler aux accidents ordinaires de l'hvstérie. Le fait est assez fréquent pour que les palhologistes aient cru devoir créer une maladie mixte qu'ils appellent hystéro-èpilepsie. Cependant CharCot établit une distinction entre l'épilepsie véritable et les accès épileptiformes des hystériques. Ceux-ci sont précédés d'avant-coureurs d'une assez longue durée. Il y a une aura qui part en général de l'ovaire et se propage lentement au cou et à la tête. L'aura épileptique part de tout autre point et gagne l'encéphale avec une vitesse comparable à celle de l'électricité. Les deux espèces de malades poussent un cri en tombant. Mais, tandis que celui de l'épileptique est à la fois très-court et strident, celui de l'hystéro-épileptique est prolongé et modulé. Le premier, au sortir de l'attaque, présente du coma avec respiration stertoreuse. Le second revient immédiatement à son état normal ou simplement à du délire. Sans doute, je n'ai pas l'intention d'assimiler l'hystérie à l'épilepsie, puisque j'ai déjà donné celle-ci comme une maladie spéciale, ayant un mécanisme parfaitement régulier et toujours identique, ayant même son anatomie pathologique particulière. Mais je prétends seulement que

ces deux afTections sont, pour ainsi dire, deux branches d'une même souche, qui leur est également indispensable; que l'organisme eo puissance de cette souche peut, suivant les circonstances ambiantes^ s'engager daus l'une ou l'autre de ces voies morbides; que celles-ci peuvent môme se fusionner. L'épilepsie exige toutefois, outre cette base commune, des conditions anatomiqucs ou autres qui laissent les elTets du ncrvosisme moins disséminés et qui les concentrent davantage dans les centres locomoteurs. Il y a là une épine surajoutée à l'état primitif qui circonscrit la réaction pathologique et lui donne une plus grande intensité. Chez l'homme, le uervosisme conduit beaucoup plus souvent à Tépilepsie qu'à l'hystérie, parce que son système nerveux se prête moins à la dissémination, à la propagation des ébranlements dans toutes les directions, aux retentissements sympathiques, que celui de la femme. Peut-être y a-t-il lieu de tenir compte aussi de l'opinion de Luys qui fait du cervelet, dans l'état physiologique, l'organe principal de la puissance motrice et l'agent indirect des impulsions énergiques ; dans l'état pathologique, le siège de l'épilepsie. L'homme, qui a une plus graude force musculaire et plus d'énergie de volonté que la femme, le devrait à une plus grande activité du cervelet qui le rendrait en même temps plus apte aux manifestations épileptiques. Chez les hystéro-épileptiques, il survient sans doute une circonstance intercurrente qui tend à concentrer l'effort réflexe du nervosîsme sur les centres locomoteurs. Mais comme cette circonstance intervient dans un milieu où l'aptitude à la diffusion n'est pas effacée, la concentration reste incomplète et c'est pour cela que l'explosion épilepliformeest moins violente. Ce n'est pas seulement avec l'épilepsie que la fusion peut se faire. Elle s'opère aussi avec les autres branches qui semblent émerger de la souche commune. L'hystérie conduit aussi à des accès de catalepsie ou de chorée. Par suite d'influences spéciales, qu'il ne nous est pas permis de déterminer, la réaction motrice peut se traduire par les décharges rhylhmiques de la chorée ou par le tonus énergique et permanent de la catalepsie. Ce caractère protéiforme des phénomènes moteurs chez les hystériques est la démonstration éclatante de la parenté que nous avons posée en principe.

En regard de l'accès convulsif vient naturellement se placer son diminutif, le spasme interne appelé hystérie vaporeuse. Il traduit un nervosismc moins prononcé ou une cause provocatrice moins

éuergique et de nature toujours émotionnelle. Le retentissement réflexe n'a plus assez de puissance pour aller ébranler tous les centres des mouvements de la vie animale; il se propage seulement dans les nerfs pneumo-gaslrique et grand sympathique qui, dans l'état normal, sont plus particulièrement mis en réquisition pour l'expression intime des sentiments. Engendré par une émotion, l'accès, ainsi réduit, ne sort, pas du département qui est spécialement affecté aux relenlissemenls émotionnels. Le nervosisme ne fait qu'une chose, c'est d'exagérer ce reteulissemont, de lui faire dépasser les limites de l'état normal, de grandir feffet bien au delà de la cause. Les combinaisons sensitivo-motrices et idéo-motrices restent ce que, le Créateur et l'éducation les ont faites; seulement elles ont lieu dans des proportions exagérées. L'hystérie vapor^'use, c'est l'hyperesthésie du retentissement émotionnel; c'est Texagéralion de la mimique interne des passions. Si on n'envisage que celte variété, on peut dire que Briquet et Axenfeld avaient également raison en prétendant, le premier, que l'hystérie n'est qu'une manifestation passionnelle; le second, que le spectacle de l'émotion n'est qu'une hystérie accidentelle ou en petit. Il est à remarquer aussi que cette forme se rencontre surtout chez les personnes qui ont les facultés affectives développées, et chez lesquelles la mimique passionnelle se trouve avoir été déjà depuis longtemps Tobjet d'un exercice instinctif. On peut exercer sa machine affective comme on exerce sa machine intellectuelle ou locomotrice, comme on exerce ses doigts à jouer machinalement un morceau de musique.

Une manifestation de tous les instants, et qui, sans être aussi apparente que les accès, a attiré cependant depuis longtemps l'attention •des praticiens, ce sont les douleurs névralgiques, qui tanlôt sont spontanées, tantôt n'apparaissent que lorsqu'on exerce une pression même légère dans des points déterminés, appelés foyers névralgiques. Parmi ceux-ci, il en est qui ont été l'objet d'une étude spéciale de la part de Valleix, ce sont ceux qui correspondent à la région de la colonne vertébrale. On a diversement interprété la cause de la douleur qu'on peut provoquer en touchant celte région. Suivant Briquet, elle serait due à l'hyperesthésie des muscles des gouttières vertébrales, explication non admissible, puisqu'en général les foyers siègent au sommet des apophyses épineuses. Hlntemberger a supposé l'existence d'une arthrite des articulations vertébrales, dont personne n'a jamais pu trouver les traces, et qui se trouve déjà être

peu probable par ce seul fait que la douleur vertébrale ne peut ôlre provoquée par les mouvements. Olivier attribue cette douleur à uue congestion des méninges; Stilling, aune congestion de la moelle; Nièse, à une myélite ; Valleix, à une névralgie qu'exalterait la pressioQ d'une manière d'autant plus efficace que le tissu osseux viendrait offrir là un plan résistant. Il est infiniment probable que les nerfs ne font ici que servir de bras de levier à l'impression qui va éveiller l'hyperesthésie des centres sensitifs. Ce qui indique que la cause doit être centrale, c'est que souvent la douleur s'accompagne aussitôt d'uû effet réflexe sur le cœur, qui devient le siège de palpitations. Cette racliialgie n'appartient pas en propre à l'hystérie ; elle est un des attributs du nervosisme et peut apparaître d'une manière isolée, sous le nom d'irritation spinale, ou accompagnée de toute autre névrose. 11 en est de même du foyer qu'on constate souvent au creux épigastrique. Mais il est un autre point névralgique qui semble spécial à l'hystéricisme; c'est celui qui correspond à l'hypogastre et que Charcot n'hésite pas à attribuer à l'ovaire, quoiqu'on trouve toujours cet organe situé beaucoup plus bas sur le cadavre. Il pense qu'en raison de la turgescence érectile des annexes, il est placé beaucoup plus haut pendant la vie. Ce qui appuie cette manière de voir, c'est que, chez les sujets qui sont morts par congélation, on constate en effet cette situation plus élevée. Ce foyer ovarien semble môme être le point de départ de l'aura à marche lente des attaques convulsives des hystériques. Piorry, en cherchant à déterminer les différentes étapes de ce phénomène précurseur, plaçait là le premier nœud de Y aura, et le second au cou. Non-seulement, dans les accès spontanés, la sensation provocatrice semble partir de là, mais, ainsi que l'a établi Charcot, on peut en provoquer artificiellement eh exerçant une pression moyenne sur cette région. En agissant graduellement, on arrive à décomposer nettement les différents phénomènes prodromiques de l'attaque. Dès le début, il se produit des irradiations douloureuses vers l'épigastre. Ces douleurs gastriques s'accompagnent de nausées et de vomissements. L'ébranlement initial se propageant plus loin, on voit apparaître des palpitations de cœur avec une extrême fréquence du pouls ; puis, lorsqu'il arrive à la région du cou, se montre la sensation du globe hystérique, à laquelle succèdent des sifflements d'oreille, une impression de coups de marteau sur la tempe, puis une obnubilation de la vue, marquée surtout à l'œil gauche; enfin l'ébranlement gagne les centres locomoteurs, et les convulsions font

explosion. Il est toutefois permis de se demander si la boule hystérique est, surtout son parcours, un phénomène purement sensitif; s'il n'y a pas une contraction antipéristaltique qui, partie de l'estomac, se propage ensuite du cardia jusqu'au pharynx. Lorsqu'on exerce une pression très-forle pendant la crise, on la voit, au contraire, cesser tout à coup, sans doute parce qu'alors on paralyse le foyer névralgique en écrasant ses éléments nerveux. S'il en est ainsi, on doit admettre que, dans les phénomènes d'innervation sensitive, ce n'est pas un courant qui va devant lui sans laisser des traces là où il 'a passé et qui, au fur et à mesure qu'il avance, laisse dans le néant l'intervention des parties déjà parcourues, mais probablement un va-et-vient d'oscillations qui fait que toutes les parties ébranlées continuent à vibrer à l'unisson pendant toute la durée du phénomène.

Un symptôme qui n'est pas toujours porté à un très-haut degré, c'est l'hyperesthésie des sensibilités générale et spéciale, qui fait que partout les impressions les plus légères sont senties d'une manière exagérée. Cet état est des plus rationnels, puisque l'hystérie suppose avant toul un grand perfectionnement des appareils sensitifs. Cette hyperesthésie, à laquelle on doit attribuer les points névralgiques vertébraux et autres, est regardée comme étant d'origine centrale, et, par Luys en particulier, comme étant due à un état de congestion et d'irritation de la couche optique. Il est incontestable que c'est cette portion de l'encéphale qui joue le rôle principal dans l'hystérie, qu'elle est le point central d'où émanent tous les ébranlements réflexes qui vont retentir à la fois dans les différentes régions de l'économie. Ce qui le prouve, c'est que l'hyperesthésie reste souvent limitée à un seul côté et qu'elle envahit à la fois les téguments muqueux et cutanés, ainsi que tous les organes des sens. La couche optique est seule en situation d'agir ainsi en môme temps sur tous les genres de sensibilité d'une moitié du corps : sensibilité générale, visuelle, auditive, gustative, olfactive, musculaire et viscérale; car elle seule concentre entre ses mains tous ces fils de conductibilité sensitive. Elle seule peut se prêter à toutes ces variations qui combinent les troubles sensitifs de mille manières, parce qu'elle est elle-même une agglomération de tous les centres sensoriels, dans laquelle ceux-ci peuvent être alternativement solidaires et indépendants. Mais tout en reconnaissant que c'est là le quartier général où aboutissent toutes les impressions provocatrices et d'où partent tous les ordres dont

poiNCARÉ, — 1^ édit. II. — 26

l'exécution constitue les symptômes de Thystérie ; qu'elle est le nœud de cette trame symptomatologique, je crois qu'elle n'est pas seule en voie d'irritation, que tout le système nerveux, central et périphérique, se trouve dans un état d'exaltation qui forme le nervosisme, et que, dans leurs fonctions autonomes, les nerfs, la moelle, le sympathique, sont tout autant hyperesthésiés que la couche optique.

Pendant longtemps, on a cru que l'hystérie ne pouvait produire dans la sensibilité et dans la motilité que des troubles d'exaltation; aussi on était généralement convaincu que l'essence môme de l'affection consistait dans une espèce de pléthore d'influx nerveux, un excès de vitalité de l'innervation. Mais cette névrose donne lieu tout aussi bien à de l'anesthésie qu'à de l'hyperesthésie, à de la paralysie qu'à des convulsions, et mélange môme souvent ces déviations opposées du système nerveux. Ce fait a conduit les partisans de la pléthore quand môme à admettre la possibilité d'évanouissements partiels et passagers de l'innervation.

De môme que l'hyperesthésie, l'anesthésia occupe mathématiquement toute une moitié du corps. C'est une hémianesthésie qui s'arrête nettement sur la ligne médiane. Elle envahit non-seulement les membres et le tronc, mais encore la tôte ; ce qui démontre bien que la cause doit ôtre encéphalique. Elle occupe toujours la moitié gauche du corps, ce qui indique que cette cause se trouve dans l'hémisphère droit et, par conséquent, dans la couche optique droite. M. deFleuiy donne à ce sujet une explication qui n'est peut-être pas à dédaigner, si elle est bien ce qu'elle paraît être à travers le langage un peu trop philosophique de cet auteur. Le côté droit du corps possède une puissance musculaire supérieure à celle du côté gauche. L'hémisphère gauche, qui correspond à la moitié droite du corps, est donc un agent nerveux de la motilité plus important que l'hémisphère droit. Par contre, celui-ci doit gagner en activité sensitive ce qu'il n'a pas en activité motrice. Son rôle sensitif étant prépondérant, il doit se prêter plus que son congénère aux névroses de la sensibilité. Cette interprétation peut parfaitement se concilier avec nos idées physiologiques si, aux mots hémisphères gauche et droit, on substitue ceux de corps striés et couches optiques de gauche et de droite. L'hémianesthésie hystérique peut porter à la fois sur tous les modes de la sensibilité générale ou en respecter quelques-uns. Ce sont la sensibilité à la douleur et à la température qui font le plus

souvent défaut. Les membranes muqueuses y prennent aussi bien part que la peau. Les organes des sens sont aussi affectés et toujours du même côté; la perte du goût s'arrête juste à la moitié de la langue; Taffaiblissement de l'odorat et de la vision est aussi unilatéral. Tous ces faits viennent encore attester que le point de départ siège dans Tencéphale. 11 y a aussi anesthésie des muscles et des os. Jusqu'à présent celle des os n'a encore été observée que chez les hystériques. Suivant Gharcot, les viscères semblent seuls échapper. Lebreton prétend, au contraire, qu'il y a souvent des anesthésies viscérales.

Les différentes thèses soutenues à propos de la nature de l'hystérie considérée en général, se sont reproduites pour le symptôme anesthésie en particulier. Macario a prétendu qu'il était dû à une lésion purement périphérique qui donnerait lieu à une déperdition de l'influx nerveux dans les branches terminales des nerfs. Lebreton, dans sa thèse inaugurale, se prononce aussi pour une paralysie périphérique, du moins en ce qui concerne l'anesthésie cutanée. 11 s'appuie, pour rejeter l'existence d'une cause centrale, sur la facilité avec laquelle les -excitations thérapeutiques de la peau ramènent la sensibilité. Les partisans .de cette manière de voir, qui sont assez nombreux, ont môme cherché à trouver dans la terminaison cutanée des nerfs l'explication de l'indépendance que manifestent dans l'anesthésie les différents modes de la sensibilité générale. Les uns attribuent des fonctions spéciales à la couche superGcielle et à la couche profonde de la peau. Turck, Mesnet et Briquet ont apporté une preuve expérimentale à l'appui de cette vue de l'esprit. Ils ont constaté, disent-ils, qu'en faisant traverser par une épingle un pli fait à la peau anesthésiée, les malades ne perçoivent la piqûre qu'alors que l'épingle, après avoir perforé la première moitié du pli, arrive au contact de la face interne de la seconde moitié. Jacksch prétend que les nerfs cutianés sont de deux ordres : les uns, se terminant dans les corpuscules du tact, présideraient à la sensation du contact et de la température ; les autres, à terminaison inconnue, présideraient à la douleur. Les houppes terminales des deux nerfs seraient seules malades; les cordons conserveraient leurs propriétés physiologiques ; l'anesthésie serait la conséquence d'un changement survenu dans l'ordre physique ou dans la constitution chimique de ces houppes. Â côté de ces spéculations de cabinet, on doit toutefois placer, comme abondant dans le môme sens, les expériences positives de Bastien. En exerçant sur les cordons nerveux des pressions graduées et agissant sur un

plus OU moins grand nombre des couches concentriques d*un même nerf, il a constaté l'existence de conducteurs spéciaux pour le tact, la température et la douleur, formant dans chaque nerf des plans distincts et emboîtés les uns dans les autres. De son côté, Liégeois a démontré Texistence d une circonstance plus favorable encore. Il a fait voir que les régions anesthésiées étaient froides et exsangues; qu'on pouvait y enfoncer une épingle sans donner lieu à Tissue de la moindre goutte de sang. Cette anémie complète, qui laisse les nerfs dans un véritable état d'inanition, ne leur enlève-t-elle pas en môme temps toutes leurs propriétés physiologiques ? Il faudrait admettre alors que les mêmes conditions ne se retrouvent pas dans les muscles, puisque la paralysie musculaire ne concorde pas toujours avec l'anesthésie. Il serait à rechercher si l'épingle enfoncée dans les muscles eux-mêmes n'y détermine pas de petites hémorrhagies. Dans le cas de résultat négatif, il faudrait évidemment renoncer à trouver là la cause de la perte de la sensibilité, car le défaut de sang devrait aussi bien paralyser les nerfs moteurs que les nerfs sensitifs. Enfin, un fait à mettre encore à l'actif des partisans du mécanisme périphérique est celui signalé par Galezowski. Dans un cas d'amaurose hystérique, il a constaté une congestion capillaire de la rétine, une infiltration péripapillaire. Il faut dire toutefois que, dans des cas analogues, Kock n'a rien trouvé.

Henrot et Benedikt pensent que dans l'anesthésie hystérique les nerfs et les centres sont à la fois malades. Eichmann attribue le phénomène à une altération de nutrition des centres nerveux seuls. Luys n'hésite pas à mettre tout sur le compte de la couche optique. En éprouvant elle-même des troubles de vascularisation, en passant de la congestion à l'anémie, elle enfante successivement de l'hyperesthésie et de l'anesthésie. Suivant que ces modifications portent sur tel ou tel point de sa substance grise, elle arrive à anesthésier tantôt le sens du tact, tantôt celui de la température, etc. ; et c'est ainsi qu'elle arrive à décomposer la sensibilité générale en ses différents facteurs. Pour moi, je répéterai ici ce que j'ai dit tout à l'heure: oui, c'est la couche optique qui prend la part la plus importante et la plus efficace dans la production de l'anesthésie ; mais elle est aidée par les moditications fonctionnelles des autres parties du système nerveux. Si elle est un centre anesthésié ou hyperesthésié, les nerfs sensitifs sont, de leur côté, des conducteurs anesthésiés ou hyperesthésiés dans leur genre particulier d'activité.

J'ai éloigné à dessein l'étude des paralysies hystériques de celle des accès convulsifs, parce que ces deux ordres de troubles de la motilité, quoique diamétralement opposés, ne sont pas à mettre ici directement en opposition, comme l'anesthésie relativement à l'iiyperesthésie. Ces modifications de la sensibilité alternent ou se mélangent entre elles pendant la période du calme relatif qui sépare les crises convulsives. Elles sont des éléments de la phase chronique de l'affection. Il n'en est plus de même pour les troubles de la motilité; ils appartiennent à des périodes parfaitement distinctes. Les convulsions constituent la période aiguë; les paralysies se montrent, comme les altérations de la sensibilité, pendant la période chronique. Elles doivent donc prendre rang à côté d'elles.

La paralysie hystérique afifecte tantôt la forme paraplégique, tantôt la forme hémiplégique ; tantôt elle est plus partielle encore. Ce qui la caractérise avant tout, c'est la facilité avec laquelle elle se déplace et la rapidité avec laquelle elle apparaît ou disparaît. Les théories que nous avons mentionnées dans l'étude des névroses de la moelle s'appliquent aussi bien aux hémiplégies et aux paralysies partielles qu'aux paraplégies. Ainsi Piorry, Macario, Leroy d'Étiolles, Landouzy, les atttribuent à la déperdition d'influx nerveux qui suit les attaques; opinion qui se trouve condamnée par ce seul fait que des hystériques qui n'ont jamais eu d'accès convulsifs peuvent être atteintes de paralysie. Brown Sequard les fait rentrer, comme les paraplégies, dans le groupe des paralysies réflexes. La cause sensitive provoquerait une contraction permanente des capillaires de certaines régions des centres moteurs. Valérius vient encore, pour les hé-miplégies, placer la cause de la paralysie dans le système musculaire, et la faire consister dans un affaiblissement de la polarité électrique des fibres musculaires. En commentant antérieurement cette théorie, j'ai fait observer qu'il serait plus naturel encore d'accuser une diminution de la polarité électrique des centres nerveux euxmêmes. J'ai trouvé, depuis, cette interprétation adoptée dans lathèsede M. Lasalle. Ce médecin pense que l'opinion de Valérius ne saurait être soutenable, par la raison que, dans la paralysie hystérique, la contractibilité musculaire reste intacte; ce qui tend à prouver que la cause doit résider en dehors du système musculaire. Brodie et Jaccoud, qui faisaient remonter la cause des paraplégies jusque dans le centré intellectuel et la faisaient consister dans un défaut de volonté, se sont naturellement trouvés plus autorisés encore à faire dépendre

les hémiplégies de cette cause psychique. A toutes ces théories, qui ont déjà été développées dans le premier volume (pages 246 et 247), je dois en ajouter d'autres qui, quoique d'une application générale, ont été surtout enfantées à propos des paralysies relevant du cer> veau d'après leur forme. Eichmann n'hésite pas à supposer l'existence d\ine altération matérielle d'un des hémisphères, non accessible à nos moyens d'investigation. Se basant sur la mobilité des paralysies hystériques, Niemeyer pense qu'il n'y a que des troubles de nutrition faciles à réparer. Coilineau, pensant qu'il ne peut pas y avoir de paralysie sans cause matérielle, et ne pouvant admettre une 'altération des centres nerveux pour un symptôme aussi mobile, tranche la difficulté en s'adressant à une inHuence matérielle indirecte. 11 attribue la perte du mouvement à l'aglobulie du sang. Le système nerveux ne fonctionnerait pas convenablement parce qu'il serait mal nourri. Dans les leçons sur la moelle, j'ai émis la pensée que les paralysies hystériques pourraient bien être l'œuvre de congestions partielles du système nerveux, analogues aux congestions viscérales si fréquentes chez les femmes atteintes d'hystérie. Pour les paraplégies, elles siégeraient dans la moelle ; pour les hémiplégies, dans le corps strié. Mais j'ajoutais que ce n'était là qu'une hypothèse à mettre en ligne à côté des autres. Un fait signalé par Lasalle est de nature à en faire surgir encore une nouvelle. Il a constaté que toujours, chez les individus atteints de paralysie hystérique, le sens musculaire étail aboli ou diminué. La perte du mouvement ne serait-elle que secondaire et serait-elle due simplement au défaut de renseignements nécessaires à toute motricité régulière? L'hystérique serait-elle paralysée uniquement au môme titre que la grenouille dont on a coupé les racines postérieures ou sensitives, en respectant les antérieures ou motrices?

Enfin, un dernier genre de trouble de la motilité, apparaissant aussi spontanément dans l'intervalle des accès, consiste en des contractures. Boddaert les attribue à une excitation exercée sur la moelle par l'utérus, et il paraît disposé à en conclure que l'hystérie à surtout son siège dans la moelle épinière. Mais les quelques autopsies qui ont pu être faites jusqu'alors autorisent à les rapporter à une sclérose en plaques des cordons antéro-latéraux. Il semble que les congestions variables dont nous avons parlé peuvent, à force de se répéter, produire un processus inflammatoire de la névroglie, qui î?e présente avec ses phases et ses conséquences ordinaires.

Dans rhystérie, il y a une grande irrégularité, une excessive mobilité et un défaut de mesure dans le fonctionnement des cellules motrices et sensitives. 11 n*y a pas lieu de s'étonner qu'il en soit de môme pour les cellules intellectuelles, puisque la modification moléculaire ou dynamique qui constitue le nervosisme s'étend à Tensemble du système nerveux. De là la bizarrerie et la versatilité qu'on constate dans l'intelligence et les sentiments moraux de presque toutes les hystériques ; de là la facilité avec laquelle le délire peut accompagner les accès convulsifs. D'autre part, la couche optique, dont l'état morbide forme l'élément principal de l'affection, puisqu'elle est avant tout constituée par des troubles sensoriels, fournit, à certains moments de plus grande irritation, des hallucinations qui viennent alimenter le désordre intellectuel. L'impressionnabilité exagérée des cellules affectives vient, de son côté, ajouter de véritables hallucinations émotionnelles aux hallucinations des sens. C'est ainsi que l'incohérence des idées se trouve faire pendant à l'incohérence des sens et des mouvements. Lorsque l'exaltation du système nerveux, devenue moins disséminée pour une raison ou pour une autre, arrive à se concentrer dans la couche corticale, au détriment des centres locomoteurs, l'altération intellectuelle prend plus de consistance, et elle devient la manie hystérique.

Sur ce nouveau terrain, on assiste encore à la démonstration de la parenté des soi-disant névroses. L'état du système nerveux, qui, dans Tordre des mouvements, peut se traduire soit par les convulsions hystériques, soit par les secousses choréiques, se prête aussi aux déviations psychiques, quelle que soit celle des deux formes de mouvements qu'il ait adoptée pour se ma'nifester. La chorée a, en effet, ses symptômes intellectuels, que nous ne pouvions pas encore examiner quand nous avons fait l'histoire spéciale de cette maladie; et ces symptômes sont tout à fait analogues à ceux qu'on rencontre dans l'hystérie. De môme que dans celle-ci on observe des hallucinations qui n'offrent qu'une seule particularité, c'est qu'elles sont le plus souvent hmitées au sens de la vue et qu'elles se produisent surtout au crépuscule. Comme les hystériques, les choréiques ont un sommeil difficile et tourmenté par des cauchemars; ils sont Irès-impressionnables, faciles à émouvoir; ils ont des vertiges, des suffocations et d'autres symptômes hystériformes; ils sont tantôt d'une gaieté folle, tantôt d'une tristesse non motivée; ils sont extravagants, bizarres dans leurs allures; leur idéation est très-mobile;

leurs facultés mémoire et attention sont considérablement diminuées, lis peuvent enfin aussi présenter un véritable délire de maniaque. 11 n*y a qu'un fait qui ne se retrouve pas dans l'hystérie, c'est l'aspect de la physionomie ; ils ont un air niais caractéristique.

Dans une maladie aussi complètement générale que Thystérie, il ne faut pas s'étonner non plus de voir survenir des troubles daDS rinnervalion nutritive, d'autant plus que son étiologie et sa symplomatologie se rapportent principalement aux phénomènes de Tordre émotionnel, et que les modifications nutritives sont surtout liées sympathiquement aux émotions. Par l'intermédiaire des vaso-moteurs, les centres nerveux en état d'hystéricisme provoquent ces alternatives de pâleur et de rougeur, si fréquentes chez les hystériques, et ces congestions viscérales non moins fréquentes et non moins mobiles. Ce sont des convulsions et des paralysies vasculaires qui ont le même mécanisme réflexe que celles qu'on observe dans les muscles de la vie animale. Par l'intermédiaire des nerfs sécréteurs, ils déterminent, toujours à titre de réponse réflexe à Timpressioa provocatrice, de la salivation, de la polyurie ou de Fischurie. Eu paralysant la tunique musculeuse de Tintestin, ils produisent la constipation et ces tympanites aussi brusques que considérables. En ne faisant pas contracter les fibres musculaires des ligaments larges, ou en les faisant contracter irrégulièrement, ils rendent nulle ou incomplète la menstruation. Lebnîton a attribué l'aménorrhée à Tanesthésic vulvaire et utérine. L'ovule, dont le passage ne serait plus senti par la muqueuse, n'exciterait plus l'écoulement du sang. Gela me paraît une erreur. Ce qui manque ici, c'est le spasme nerveux et régulier, qui, en faisant comprimer les veines par les muscles des annexes, assure à la fois l'adaptation de la trompe, la rupture de la vésicule de GrafT et la pluie sanguine de la muqueuse utérine. L'ovule ne sort pas, et c'est pour cela qu'il y a en même temps stérilité. Généralement le spasme est plutôt irrégulier que nul. De là les irrégularités et les interruptions dans l'écoulement, le défaut d'adaptation etleshémorrhagies rétro-utérines, les mouvements antipéristaltiques de la trompe et les grossesses extra-utérines.

Extase.

On désigne ainsi un état du système nerveux dans lequel le malade, absorbé eiitièroraeut par une idée dominante de nature con-

nu SYSTÈME NERVEUX. 409

templative, reste complètement immobile et étranger à tout ce qui Tentoure. Les conditions physiologiques les plus apparentes sont la suspension des mouvements volontaires et de l'exercice des sens. Les malades sont, en effet, complètement immobiles et insensibles ; ils ne Voient ni les personnes ni les objets environnants ; ils n'entendent plus, ils ne sentent plus les contacts et même les impressions les plus douloureuses. C'est grâce à cette anesthésie absolue dans Textase, que bien des martyrs ont pu mourir au milieu des plus atroces souffrances sans paraître rien éprouver. La physionomie a quelque chose de caractéristique : les yeux restent ouverts et fixes, comme plongeant dans l'espace ; la bouche entr ouverte. C'est là, du reste, la mimique instinctive qui exprime la contemplation idéale du ciel et des choses célestes. La figure est pâle ; le sujet est transformé en une statue expressive. Il semble comme transporté dans un nouveau milieu où les excitants sensoriels ordinaires n'ont plus accès. Suivant Texpression heureuse de Calmeil, les extatiques n'ont plus que des sensations cérébrales ; ils n'ont plus que celles que vont éveiller dans la couche optique les conceptions de leurs cellules intellectuelles. Ils entendent des voix célestes ; ils assistent, par anticipation, aux splendidcs spectacles réservés à la vie éternelle. Rien ne peut égaler, selon eux, les jouissances élevées et surhumaines qu'ils éprouvent alors. C'est la concentration de la vie dans un seul département de l'organisme, dans la couche corticale du cerveau. Tout le reste de l'économie demeure plongé dans le néant. On comprend parfaitement qu'un pareil état puisse faire naître l'idée d'une séparation momentanée de l'âme et du corps. On dirait une expérience destinée à donner à l'homme un aperçu de ce que doit être la séparation éternelle marquée par la mort. L'extatique ne vit plus que par son imagination. Celle-ci concentre même son activité sur un trèspetit cercle d'idées. De là la puissance naturelle dont ses œuvres portent le cachet. On peut presque dire que c'est une maladie de la faculté imagination, qui, dans son exaltation passive, amène la mort apparente des autres fonctions.

De même que l'hystérie convulsive, cette maladie procède par accès d'une durée variable, qui se terminent aussi par des pleurs et laissent à leur suite un sentiment d'oppression et de courbature gégérale. Je n'hésite pas, du reste, à regarder l'extase comme un des nombreux produits du nervosisme et comme pouvant se substituer à eux. On a vu très-souvent des hystériques tomber subitement dans

une extase plus ou moins complète. Il semble môme y avoir pins de parenté entre cette affection et l'hystérie qu'entre celle-ci et Tépilepsie. C'est un accès d'hystérie dans lequel il se produit une anesthésie et une paralysie générale, et dans lequel l'activité nerveuse est accaparée par un certain ordre d'idées qui, avec le concours des couches optiques, engendrent un groupe régulier de fictions. C'est une convulsion de quelques cellules intellectuelles qui se substituent aux convulsions des muscles, ou plutôt il y a un tel degré de tension des cellules mises en travail qu'elles sont, pour ainsi dire, immobilisées dans ce travail et que le mot catalepsie serait plus vrai que celui de convulsion. Les oscillations de l'effort intellectuel manquent comme celles de la contraclion normale dans la catalepsie. Le courant est continu au lieu d'être rémittent. La comparaison a, du reste, déjà été faite par Maury. 11 a dit : « Chez l'extatique, l'esprit « tombe dans une sorte de tension involontaire ; il ne peut plus pas- « ser d'une idée à une autre. Il est cataleptisé. »

Au point de vue de la médecine mentale, l'extase est une idée flxe qui ne retentit pas sur les cellules déterminantes et motrices, qui reste avec un effet purement contemplatif. L'esprit se complaît dans l'admiration passive de ce qu'il croit apercevoir à travers ses pensées, et la seule manifestation réflexe de cet état des cellules intellectuelles consiste dans le maintien de la pose et de la physionomie en rapport avec cette contemplation. C'est presque une forme particulière de la folie. D'ailleurs, les accès d'extase trop répétés finissent par conduire à la folie véritable, qui n'est que l'expression la plus élevée du nervosisme concentré dans la couche corticale. En circonscrivant le champ de l'exaltalion du système nerveux dans le centre intellectuel, aile ne peut qu'en préparer le terrain à des altérations plus complètes et permanentes.

Les conditions dans lesquelles l'extase paraît prendre naissance sont bien de nature à produire ces idées fixes à effet purement contemplatif. Ce sont toujours des pensées capables d'absorber l'esprit, qui sont pures de toute attache matérielle. En général, elle apparaît chez les personnes exclusivement préoccupées des choses célestes et mystiques. Elle est d'une extrême fréquence chez les anachorètes et les ermites de toutes les religions du monde. Elle se montre parfois chez les jeunes soldats atteints de nostalgie, qui ont le regard et les pensées sans cesse tournés vers le pays. Elle peut puiser sa source dans un amour platonique porté à ses dernières

limites ; mais, pour peu que cet amour porte en lui une tache imperceptible d*érotisme, il ne produit jamais l'exlase. Elle est aussi l'œuvre des méditations trop prolongées et trop exclusives sur des sujets . abstraits. C'est ainsi qu'Archimède et Socrate sont devenus extatiques. En un mot, ce qu'il faut, c'est un travail intellectuel plongeant on certain groupe de cellules dans un éréthisme morbide, et ne faisant appel ni aux sens ni aux actes musculaires. Il est cependant encore un autre mode de genèse qui suppose un mécanisme analogue à celui dont nous avons déjà parlé dans l'hystérie, c'est l'imitation. La vue de la scène morbide provoque par action réflexe la reproduction d'un état semblable du système nerveux. Enfin, il est des substances, l'opium et surtout le haschich, qui peuvent produire une véritable extase artificielle, qui sont les poisons de l'imagination, comme le curare et la strychnine sont ceux de la motilité, comme le chloroforme est celui de la sensibilité. Ils exaltent cette faculté au point de lui faire dominer et suspendre tous les autres actes de la vie. Le haschich vient compléter l'arsenal de l'expérimentateur, qui peut ainsi, à son gré, produire des imitations de la plupart des maladies spontanées du système nerveux. Nous analyserons celte extase toxique dans nos leçons sur les modificateurs de l'innervation.

Un individu (fui est, suivant l'expression adoptée, absorbé, se trouve dans un état qui est une fraction d'extase. Dans l'extase véritable, l'absorption va jusqu'à paralyser complètement le sentiment et le mouvement ; elle fait taire tout à fait ce qui n'est pas l'acte intellectuel qui l'a motivée. L'état de simple absorption ne fait que rendre l'économie un peu sourde à toute autre sollicitation. Un absorbé ne sent d'abord pas les contacts, n'entend pas les bruits ; mais, pour peu que ces excitations soient intenses ou répétées, il revient à la vie générale. L'extatique ne se rend à aucune sensation. L'absorption, c'est un simple oubli du sentiment et du mouvement ; l'extase, c'est une paralysie de ces modes d'innervation. On dirait que la force nerveuse a abandonné tout le système nerveux et s'est retirée dans une région du cerveau.

Sommeils pathologiques.

Toutes les affections que nous avons analysées jusqu'à présent constituent des modes pathologiques du système nerveux, considéré dans l'état de veille. Il nous faut maintenant envisager les difTérents

•il 2 PHYSIOLOGIE

modes pathologiques que ce môme système peut offrir dans l'état de sommeil. Ce sont : Tiasomnie, le cauchemar, le somnambulisme, rhypnotismc, la maladie du sommeil et la léthargie.

Insomnie. — Vous rencontrerez dans le monde une foule de personnes dont le sommeil est toujours très-incomplet, quoiqu'il ne faille jamais prendre à la lettre leurs assertions qui sont Irôs-souvent entachées d'une espèce d'amour-propre inexplicable. Mais il en est quelques-unes chez lesquelles l'insomnie atteint des proportions pathologiques, est réellement absolue et peut durer ainsi des semaines, des mois et môme des années. L'absence de sommeil implique toujours un état d'éréthisme du système nerveux, qui rend impossible sa rupture avec le monde extérieur, et qui fait qu'une de ses parties lient tout le reste en arrêt. Partout les éléments nerveux sont maintenus en activité. Il leur est défendu de s'abandonner à l'inertie. Presque toujours la partie qui remplit ici le rôle de la mouche du coche siège dans la couche corticale des hémisphères, car l'insomnie est généralement engendrée par les grandes préoccupations morales ou intellectuelles. Dans les conditions ordinaires, c'est l'inertie des nerfs sensoriels qui condamne au silence les cellules d'idéation. Ici ce sont ces dernières qui, dans leur état de surexcitation, tiennent éveillés les sens et le système nerveux, malgré ecix et malgré leur fatigue. Leurs vibrations entretiennent un état d'agitation moléculaire qui rayonne dans tous les sens, et qui retentit jusque dans les dernières ramifications du système nerveux. Le foyer d'ébranlements insolites et, par suite, la cause de l'insomnie peuvent, du reste, se trouver ailleurs. Il suffit que la nappe d'eau soit remuée en un point quelconque pour que sa surface se ride partout à la fois et quelle perde son immobilité. C'est ainsi que les sens, quand ils ont reçu des impressions trop vives, peuvent atteindre un état d'exaltation comparable à celui d'un cheval qui, trop excité, s'emporte malgré ses fatigues antérieures, et ils viennent, à leur tour, forcer à un travail continuel le centre intellectuel. La cause de cette surexcitation sensorielle est plus souvent encore interne. Les maladies de l'oreille et du nerf acoustique donnent lieu, fréquemment, à des bourdonnements qui produisent des insomnies que rien n'arrive à vaincre. La titillation qui s'oppose au sommeil a aussi parfois une origine viscérale, une maladie du foie, de l'estomac, de la matrice, etc. Certains aliments et certaines boissons, comme le thé, le café et l'alcool, agissent d'une façon plus génènile, en produisant une véritable iudam-

DU SYSTÈME NKRVEUX. 413

malion fonctiomielle de toutes les parties du système nerveux. Enfin, les convalescences amènent encore ce résultat. Sans doute parce que les centres nerveux renaissent, pour ainsi dire^ et commencent à reprendre leur vigueur normale, alors que le défaut d'exercice rend encore la dépense presque nulle. Quelle que soit la cause qui la produise, à Vexception du dernier cas, Titisomnie constitue toujours un véritable état morbide, ainsi que Tatteste le malaise général auquel on est en proie. On ne trouve pas une botme place ; on est oppressé ; on a la tôte chaude et lourde. Il y a un sentiment d'ardeur et de chaleur général. On dirait que le système nerveux tend à restituer sous forme de calorique une partie de la force de tension qu'il possède. Une pareille situation ne saurait se prolonger sans produire de fâcheuses conséquences. Elle peut conduire à la folie, parce que tout éréthisme produit par action réflexe une dilatation active des capillaires du cerveau, qui est rendue, du reste, indispensable, par la dépense qu'il entraîne. Cette congestion finit par aller an delà du but, et un travail de sclérose peut s'établir.

Cauchemar. — C'est un rôve de nature morbide qui trouve son point de départ dans une impression douloureuse à siège le plus souvent viscéral, et qui, à titre de réactions centrales, consiste en des hallucinations effrayantes, un sentiment de vive oppression, un violent besoin en même temps qu'une impuissance absolue de crier et de se mouvoir. C'est, comme l'a dit Maury, le délire du rôve.

Le mécanisme de ce phénomène morbide du sommeil a préoccupé les médecins à toutes les époques, et a fait éclore, à travers les âges, trois théories : 1° la théorie des vapeurs morbides, qui est celle de l'antiquité. Suivant elle, le cauchemar serait du à une accumulation de vapeurs épaisses et froides dans les ventricules du cerveau. Celles-ci empêcheraient les esprits vitaux de se répandre dans les nerfs. De là la paralysie des muscles de la respiration, de la phonation et de la locomotion. Quant aux vapeurs, leur origine pourrait varier. Tantôt elles émaneraient de l'estomac, dans le cas de digestion laborieuse ; tantôt de la bile, dans les maladies du foie ; tantôt du sperme; 2"* la X\\(tont mystique^ celle du moyen âge. Elle mettait le cauchemar sur le môme rang que la folie, et l'attribuait, comme elle, à l'influence du démon. Mais ce n'était, pour ainsi dire, de la part de Satan, qu'une tentative passagère de possession -, 3° la théorie physiologique, qui a pris mille formes, mais dont la formule fondamentale est à peu près celle ci : La cause du cauchemar est toujours

une sensation pénible, vagoement perçue, qui vient solliciter un Iravail intellectuel, lequel ne peut ôtre que faussé à cause du peu d'activité que possède alors la couche corticale, et à cause de Tabsence de renseignements positifs apportés par les organes des sens. C'est dans ces conditions que les cellules intellectuelles et la coucheoptiqae enfantent des idées et des images subjectives effrayantes, en rapport avec la donnée douloureuse qui leur sert de germe on dé thème.

Cette formule, que je viens de traduire dans un langage approprié à ma manière d'interpréter la mécanique cérébrale, a besoin d'être appuyée par quelques développements. Le cauchemar apparaît ordinairement dans la première moitié de la nuit, parce qu'il est lié le plus souvent aux impressions digestives. Le sujet éprouve un malaise considérable qui a sa cause principale dans un état spasmodique du pncumo-gastrique et de tous les nerfs de la respiration. Ce spâsme engendre des suffocations qui sont comme la mimique, considérablement amplifiée, d'une impression morale excessivement pénible. Les hallucinations les plus fantasques se produisent. Il croit à l'existence d'un monstre quelconque qui le terrasse et l'écrase. Il voit des torrents qui l'entraînent, des gouffres béants dans lesquels il tombe. L'hallucination et l'idée qui l'a fait naître ou qui en découle sollicitent, d'une manière impérieuse, les cellules motrices capables de provoquer les mouvements nécessaires pour fuir le danger. Mais celles-ci, devenues inertes, restent sourdes à ces sollicitations, et le sentiment d'impuissance qui résulte de cet état de choses constitue peut-être, pour le patient, la cause la plus efficace de souffrance. Cette lutte contre l'inertie détermine bientôt un td degré de tension, qu'elle provoque des manifestations réflexes émotionnelles qui se substituent à la réaction musculaire, devenue impossible du côté des muscles de la vie animale. Elles consistent en des battements de cœur très-violents et en une hypersécrétion de sueur. Celle-ci, en s'évaporant brusquement en partie, refroidit la portion restante et la peau. De là l'expression de sue^irs froides, qu'on regarde toujours comme étant produites par une grande terreur. Cette tension est telle aussi que, presque aussitôt, elle force tout le système nerveux à sortir de l'état de sommeil. Au moment de ce réveil brusque, l'innervation motrice étant rendue à elle^némc, tout le système musculaire se raidit spasmodiquement, comme pour résister enfin à la chute imminente. De là la secousse violente qui coïncide avec le réveil. Tous ces phénomènes ne sont que la réflexion de l'impression viscérale.

C'est tellement vrai que la nature du rôve et de Thallucinalion offre toujours un certain rapport avec l'origine de l'impression. Ainsi ridée d'un corps pesant ou d'un monstre reposant sur le thorax et l'estomac, coïncide ordinairement avec les maladies des voies pulmonaires et digestives. Les idées de luUe et de combat, la sensation de blessure reçue à la région du cœur, se rattachent plutôt aux maladies de la circulation ; celles de viol, à certaines dispositions des organes génitaux.

Le nervosisme est une condition des plus favorables pour la production des cauchemars, en ce sens qu'il assure le retentissement des impressions viscérales. L'enfant y est plus prédisposé à cause de la plus grande activité de la partie sensitive de son système nerveux. Pour les mômes raisons, le cauchemar est fréquent chez les hystériques. Comme causes déterminantes, il est évident qu'une digestion trop laborieuse tient le premier rang, parce que les impressions parties de l'estomac sont de toutes les plus capables de retentir sur l'encéphale. Il sufBt même de manger quelque chose de lourd, ou de prendre une quantité un peu trop considérable d'aliments, ou encore de manger peu de temps avant de se coucher, pour que le phénomène morbide se montre presque à coup sûr. Je crois que, dans ces circonstances, l'impression ne résulte pas seulement de l'excès d'activité que l'estomac est obligé de déployer, mais surtout de la distension subie par l'estomac, et du refoulement consécutif du diaphragme et des ganglions semilunaires. Il y a lieu aussi de tenir un grand compte de l'impossibilité où les gaz, résultant du travail digestif, sont de sortir, parce qu'en vertu des lois de la pesanteur, ils se trouvent accumulés contre la paroi antérieure de l'estomac, qui est alors le point le plus élevé de cette cavité. Ce dernier élément joue certainement ici un grand rôle; car il semble qu'il faut là position horizontale pour que l'état de plénitude de l'estomac amène des cauchemars. Quelques médecins ont prétendu que le travail de la digestion ne devait être pour rien dans le phénomène, puisqu'il pouvait être aussi bien engendré par la diète. Mais il est évident que tout ce qu'il faut pour lui donner naissance, c'est une impression viscérale pénible, quelle qu'elle soit; et l'état de vacuité peut être tout aussi douloureux que l'état de plénitude. Les sensations externes peuvent, de leur côté, produire des cauchemars. La piqûre d'une puce provoqua chez Descartes un cauchemar, pendant lequelil se croyait tra- Tersé d'un coup d'épée. Un malade de Galien est subitement atteint

de paralysie d une jambe pendanl la nuit, et il éprouve aussitôt ua rôve pénible dans lequel il est persuadé qu'il a une jambe de pierre. Il est des femmes qui, pendant leurs règles, sont poursuivies par des cauchemars, où les meurtres, avec effusion considérable de sang, jouent un grand rôle. Il est à remarquer aussi qu'il suffit parfois de prendre, eu dormant, un décubitus auquel on n'est pas habitué. On comprend que la position sur le côté gauche puisse gêner les contractions du cœur. Du reste, dans toutes les positions affectées pour le sommeil, le cœur n'est pas exactement dans la même place et dans la môme direction que pendant la station verticale. Le décubitus dorsal peut aussi apporter des troubles de vascularisation dans diverses régions de la moelle épinière. Enfin le point de départ n'est pas toujours dans les viscères ou dans les téguments. Il peut se trouver dans le centre intellectuel lui-même, et être occasionné par la fatigue de l'intelligence, par les veilles prolongées, les contes fantastiques et les préoccupations tristes.

Somnambulisme. — Il est des personnes qui, au milieu du sommeil le plus normal, éprouvent tout à coup un peu d'agitation générale, puis se lèvent, marchent avec une adresse incroyable au milieu des obstacles les plus invincibles et des causes de chute les plus inévitables, se livrent à leurs occupations habituelles, ou à des actes qui semblent dictés par leurs préoccupations de la veille, ou enfin à des actes qui devaient être exécutés le lendemain ; et tout cela en conservant les caractères généraux de l'homme endormi. Leurs yeux sont tantôt ouverts, tantôt fermés, fixes et sans regard, ou bien mobiles comme si la vision s'exécutait normalement. Le plus souvent la pupille est dilatée -et invariable, ce qui semble indiquer qu'elles ne voient pas réellement. Au réveil, elles ne se doutent

nullement de ce qui s'est passé. Ce sont là ce qu'on appelle des somnambules. En général, ces personnes se sont montrées, dès leur enfance, malingres et nerveuses. L'éducation qu'elles ont reçue n'a fait qu'exalter leur système nerveux, particulièrement certaines portions de leurs facultés affectives et intellectuelles ; ou bien encore leur cerveau et leur intelligence ont éprouvé un arrêt de développement qui a rétréci considérablement le cercle de leurs notions et qui a laissé un champ trop libre à la crédulité et au sentiment de la peur. Les causes occasionnelles qui provoquent les accès sont les troubles de la digestion, la surexcitation cérébrale par les préoccupations morales ou iatellecluolles.

Cette aberration du sommeil a été diversement interprétée. Haller, Van Swieten, Frédéric Hoffmann, admettent que, dans ces circonstances, les sens sont complètement inactifs, que les somnambules voient et agissent uniquement en vertu de leurs souvenirs et de leur imagination exaltée. Us dorment réellement ; leur imagination seule veille et appelle à son secours la mémoire. Wolff, Meiner, Darwin, ne voient là qu'un sommeil incomplet où un restant d'activité sensoriale vient se combiner avec un certain degré d'exaltation de la mémoire et de l'imagination. Michéa veut qu'il y ait plus qu'un reste de sensibilité sensoriale. Selon lui, certains sens se trouvent au contraire exaltés, tandis que d'autres sont complètement abolis ; et c'est ainsi qu'il explique l'habileté et l'adresse souvent surnaturelles qu'on remarque chez la plupart des somnambules. Ceux qui ont les yeux ouverts et mobiles peuvent voir dans l'obscurité en raison du haut degré d'hyperesthésie de leur rétine. Ceux qui marchent les yeux fermés suppléent au défaut de vision par l'hyperesthésie de leur sens tactile. 11 s'appuie sur c^ qu'on observe chez les animaux eux-mêmes. Les hiboux, les chats et les rats ont la rétine si impressionnable qu'ils distinguent parfaitement tous les objets au milieu de la plus profonde obscurité. De leur côté, les chauves-souris à l'aide de leur membrane interdigitale, certains insectes à l'aide de leurs antennes, sentent à distance les objets, uniquement par la perception des ondulations imperceptibles que ces objets communiquent à l'air. L'espèce humaine, du reste, même en dehors de l'état de somnambulisme, nous fournit des exemples de ce que peut produire un sens hypereslhésié. Certains aveugles lisent des caractères en relief môme quand ceux-ci leur sont appliqués sur le dos. Il en est qui distinguent les couleurs par les imperceptibles inégalités de surface qui varient avec la coloration des objets. Les individus atteints de nyctalopie ne peuvent lire que dans les ténèbres. Tous ces faits permettent d'expliquer le côté merveilleux du somnambulisme, et celui-ci, considéré en lui-même, constitue un sommeil incomplet dans lequel un sens hyperesthésié vient provoquer un travail intellectuel partiel et des actes musculaires exclusivement en rapport avec le département d'idées tenues eu éveil. Sandras ne voit aucune différence fondamentale entre le sommeil ordinaire et le somnambulisme. Il fait observer que dans la production du sommeil physiologique les sens s'endorment les uns après les autres; que tantôt l'un,

POINCARÉ. — 2« édit. u. — 27 .

tantôt l'autre reste incomplètement supprimé et peut être remis en activité même par un excitant faible ; que presque toujours les fonctions intellectuelles se réveillent incomplètement de temps <m temps ; que très-souvent les dormeurs entendent ce qu'on dit autour d'eux et y répondent-, qu'à chaque iotstant nous déplaçons nos membres tout en dormant ; qu'on a même vu des individus dormir en marchant. Pour Sandras, toutes ces manifestations, pendant le sommeil normal, constituent autant de somnambulismes partiels ; et le somnambulisme pathologique n'est que la collection de toutes ces nuances du sommeil incomplet. Il ajoute, toutefois, que les somnambules ont, comme condition première, un état d'exaltation da système nerveux qui donne plus de finesse à leurs sensations, plus de promptitude à leurs réactions intellectuelles et affectives, plus de ténacité à leurs instincts. Suivant Albert Legrand, il y a là un état intermédiaire entre la veille et le sommeil : et les somnambules sont plutôt assoupis qu'endormis. Pour Lélut, c'est un état de rêve dans lequel quelques-uns des sens sont non-seulement plus éveillés que cela n'a lieu dans les songes ordinaires, mais ont même uneéneigie plus grande que pendant la veille, en raison de l'inertie dans laquelle les autres sont plongés. Maury adopte l'opinion de Lélut, mais il admet qu'il faut en outre une extrême excitation du système ner* veux, un état voisin de l'hystérie et dé la catalepsie. Bertrand ne peut pas voir dans le somnambulisme un sommeil imparfait, et, sans prononcer le mot de fluide, il suppose pour cette maladie quelque chose de spécial, identique avec le magnétisme animal. Pellizari de Florence entre dans cet ordre d'idées et il prétend avoir guéri 18 somnambules en entourant une de leurs jambes avec un fil de cuivre dont l'autre extrémité communiquait avec le soL Sans vouloir pénétrer la nature intime du phénomène, Ferrus admet deux formes de somnambulisme, dont l'une, la plus légère, n'est qu'un î-êve en action et un simple accident du sommeil ordinaire ; dont l'autre constitue une véritable maladie appartenant à la môme famille que l'hystérie, la catalepsie et l'extase. Une commission formée dans le sein de la Société des sciences physiques de Lausanne, après de nombreuses recherches, est arrivée à la formule suivante: « Le somnambulisme est une affection nerveuse qui nous saisit et nous quitte pendant le sommeil, durant laquelle l'imagination nous représente les objets qui l'ont frappée à l'état de veille avec autant de vivacité que s'ils affectaient réellement nos sens,

tandis qu'elle n'est frappée de ceux qui sont en effet sous les sens qu'autant qu'ils ont rapport aux idées dont elle est occupée. » Au point de vue delà physiologie pathologique, c'est vague et peu compromettant. Le docteur Liébeault a eu l'idée originale d'en faire une maladie de la faculté attention. Pour lui, le sommeil est caractérisé par l'accumulation volontaire de l'attention sur uûe idée mémorielle, volontairement évoquée, celle de se livrer au repos. L'attention, c'est à ses yeux toute la force nerveuse, et le somnambulisme n'est qu'une des évolutions de cette faculté. Si on met de côté le langage un peu nuageux qui tègne dans son travail; on peut exprimer plus simplement sa pensée en disant : qu'il suffît de vouloir avec une ferme attention pour obtenir ce que l'on veut ; qu'on dort quand on a la volonté inébranlable de dormir, et qu'on exécute certains actes en dormant, quand on a aussi la volonté impérieuse de les exécuter. Se plaçant aussi à un point de vue plutôt philosophique que physiologique, Despine prétend que, dans le somnambulisme, l'esprit dort et que les centres nerveux automatiques sont seuls en activité ; que le moi ne prend aucune part aux actes exécutés par les somnambules, puisque ceux-ci ne se rappellent rieu. Luys pense que, pendant l'accès, la couche optique et ses fibres radiées restent en pleine inertie et ferment ainsi complètement l'entrée aux impressions du dehors ; qu'une portion déterminée de la couche corticale est seule en activité, engendrant ainsi spontanément des idées assez puissantes pour provoquer le travail automatique dès cellules motrices en rapport avec la nature de ces pensées.

11 est d'abord une chose incontestable, c'est qu'on n'observe le somnambulisme que chez des personnes dont le système nerveux est en tout temps hors de la normale et manifeste cette situation, soit par une exaltation de la sensibilité, soit par un développement exagéré des Jacultés affectives, soit par une intelligence trop vive ou ^op affaiblie. 11 est tout aussi évident que cet état de choses est le même que celui qui donne naissance à l'hystérie, l'extase et la catalepsie. Car souvent ces différentes affections se mélangent entre elles ou se substituent l'une à l'autre chez une môme personne. Au fond, ce sont là des symptômes complexes d'un vice général et unique du système nerveux, vice qu'ils sont appelés à traduire, suivant les circonstances personnelles et ambiantes, soit isolénient, soit tour à tour, soit ensemble. C'est donc le mécanisme spécial d'un symptôme et non celui d'une maladie qu'il nous faut chercher ici:

Dans l'hystérie vaporeuse, la scène de la réaction morbide n'occupe que le terrain des manifestations émotionnelles. Dans Thysténe convulsive et la catalepsie, elle peut envahir tout le domaine de la motilité. Dans Textase, la diffusion est moins grande ; elle est même nulle, tout se passe entre un point très-restreint de la couche corticale et un point aussi restreint de la couche optique. L'intervention du système moteur consiste uniquement dans la contractioa imperceptible que nécessite l'expression contemplative de la pose et de la physionomie. Dans le somnambulisme, la statue cesse d'être iipmobile ; elle s'anime ; elle devient un automate ; c'est la Galathée de PygmaUon. Ici la sphère d'activité, tout en étant restreinte, est beaucoup plus complète. Elle produit toute une fraction de la vie ordinaire, ou plutôt eHe reproduit une scène de la vie qui reste isolée et indépendante des autres, mais qui se montre complète dans tous ses détails. Chaque accès met en jeu un représentant des différents ordres de rouages de l'innervation, avec conservation de la hiérarchie qui leur est imposée. L'économie en somnambulisme peut être comparée à une administration qui, à un moment donné, ne s'occuperait que d'une seule question, mais qui emploierait à sa solution une séné d'employés pris dans toutes les catégories. Les connexions fonctionnelles qui existent entre les cellules sensitives, intellectuelles et motrices, sont beaucoup mieux respectées que dans toutes les autres affections nerveuses. Mais l'activité n'appartient plus qu'à un nombre très-limité de ces trois ordres de cellules. On dirait qu'on a détaché du corps humain une petite plaque de la couche corticale du sol cérébral avec sa part de racines sensitives et de tiges motrices ; que ce petit ensemble, vivant dès lors de sa vie autonome, nous donne le spectacle curieux d'une fraction d'intelligence, d'une fraction de sensibilité, et d'une fraction de motilité, toutes trois parfaitement coordonnées et associées ensemble. Ce fragment, ce secteur de la machine animale, s'isole non-seulement du reste de l'économie momentanément condamné à l'inertie, mais il se taille môme dans le monde extérieur un milieu exclusif. Il restreint son atmosphère à ses propres proportions. Pour lui, il n'existe que les choses relatives au petit groupe d'idées qu'il crée. Tout le reste est non avenu. Je regarde le somnambulisme comme constituant l'idéal de l'idée fixe. Un fou qui a une idée fixe exécute bien aussi automatiquement certains actes en rapport avec cette idée. Mais comme ses sens sont encore accessibles aux impressions du dehors, l'idée fixe

et les actes automatiques qu*elle provoque sont un peu masqués par un nuage d'actions secondaires en rapport avec les sensations reçues. Chez le somnambule l'idée fixe, avec toutes ses conséquences, apparaît dans toute sa pureté. Elle est parfaitement isolée, sans le moindre cadre. Tout ce qui ne lui appartient pas reste plongé dans le néant. Toute l'innervation se résume et se concentre dans ce petit département du système nerveux.

Dans la pathologie et surtout dans celle du système nerveux, il n'y a jamais rien d'absolu. Si le vice général peut produire des affections aussi différentes d'aspect que l'hystérie, la catalepsie, Textase et le somnambulisme, à plus forte raison chacun de ces divers modes de manifestation peut-il prendre des allures excessivement variables. Aussi faut-il accorder à l'interprétation qui précède une certaine élasticité pour qu'elle puisse s'appliquer à tous les cas. On comprend dès lors que plusieurs questions de détail ne puissent pas trouver une solution exclusive. C'est ainsi, par exemple, que, sous le rapport de l'exercice des sens chez les somnambules, on se trouve en présence des assertions les plus opposées ; les uns prétendent que ces malades voient et entendent, les autres qu*il8 sont complètement insensibles aux impressions visuelles et auditives venues du dehors. Cette dernière opinion compte en sa faveur beaucoup plus de faits que la première. Car il est bien cer* tain que, chez la plupart des somnambules, la sphère d'activité de la sensibilité reste limitée à la couche optique et laisse dans l'inertie la plus complète les nerfs et les organes des sens. C'est ce qui a fait dire qu'ils ne voient qu'avec les yeux de l'imagination. La plupart du temps, ils reproduisent leurs occupations habituelles. La connaissance qu'ils ont des choses leur permettrait parfaitement, à l'état de veille, de les exécuter dans l'obscurité la plus complète et ils éviteraient tout aussi bien les obstacles. C'est ainsi que les cuisiniers nettoient leurs ustensiles, que les palefreniers pansent leurs chevaux. Le fait du postillon de Cahors prouve bien que certains somnambules n'ont absolument qu'une vision subjective. Son service ne se faisait que la nuit, et au moment de partir, il accrochait toujours à sa diligence une lanterne allumée. Pendant son sommeil, qui avait lieu habituellement le jour, il fut pris tout à coup d'un accès de somnambulisme ; il attela ses chevaux et eut bien soin d'allumer sa lanterne en plein midi. Il est de la dernière évidence que ^et homme était complètement insensible à la lumière solaire. Sa couche

optique, mise au service de son idée professionnelle, lui créait d'elle-même la sensation d'obscurité ambiante, faisant partie dn programme de ses occupations. Le fait cité par Castelli prouve aussi sous une autre forme que le somnambule n'a que les sensations qui sont logiquement liées aux actes qu'il exécute. Il s'agit d'un ecclésiastique qui, au milieu de son sommeil, se leva automatiquement pour composer un sermon, alluma une bougie et se mit à écrire. On plaça prés de lui plusieurs bougies allumées, et on éteignit la sienne. Quoique la table fût encore beaucoup plus éclairée qu'avant, il cessa d'écrire et alla à tâtons rallumer sa bougie dans l'office. Même cbose se passe pour l'audition. Si on interroge, même d'une faible voix, un somnambule sur les objets dont il est occupé et qui constituent son petit monde particulier, il répond parfaitement. Toute question portant sur un autre sujet reste sans réponse, et il ne paraît pas entendre leis bruits les plus intenses qu'on peut produire autour de lui

Je ne nie pas le fonctionnement de l'œil chez tous les somnambules, car cet état doit présenter deis nuances à l'infini. Mais ce doit être là une exception et je crois même que c'est à tort qu'on a dit qu'ils ne voyaient que les choses en rapport avec leur idée. Il n'est pas nécessaire de le supposer pour comprendre comment ils agissent avec assurance au milieu des meubles et des objets. Ils en connaissent depuis longtemps la place et la disposition. Ils les voient par le souvenir, ou plutôt leur couche optique les leur peint en conservant leurs rapports habituels. €'est tellement vrai que si on a soin de les déplacer, ils viennent se heurter contre eux. Tous les somnambules, du reste, ne marchent sûrement que dans les lieux qu'ils connaissent bien. Ils avancent en tâtonnant dans ceux qu'ils ne connaissent pas. Ce fait, qu'ils tâtonnent dans cette circonstance, prouve qu'il y a tout au moins un sens qui veille et qui peut jusqu'à un certain point suppléer à la vision, c'est le sens tactile aidé de son complément, le sens musculaire. C'est aussi évidemment cette appréciation par le contact, qui leur permet de marcher sur le bord étroit d'un toit, et ils ne vont avec tant de hardiesse que parce que la vue ne leur fait pas entrevoir l'abîme qu'ils ont au-dessous d'eux. Ils n'ont pas conscience du danger. Ils sont rassurés et guidés par la résistance des points sur lesquiels ils posent les pieds.

Beaucoup de médecins se sont aussi préoccupés de rechercher comment il se fait que les somnambules ont, à leur réveil, perdu complètement le souvenir de ce qui s'est passé pendant leur accès.

Despine, dont les opinions spiritualistes sont très-accentuées, attribue ce non-souvenir à ce que le moi ne prend aucune part aux actes des somnambules, qui sont exclusivement l'œuvré des centres nerveux automatiques. Mais ces actes mettent certainement en jeu la mémoire, puisqu'ils supposent toujours un certain nombre de connaissances acquisçis. D'ailleurs, au moment d'un nouvel accès, le somnambule parle et se souvient des choses qui! a faites pendant les crises précédentes. Dugald Stewart l'attribue à l'inattention des somnambules. Mais tout diàns leur manière d'agir semble indiquer, au contraire, qu'ils apportent une grande force de volonté, ainsi qu'une attention ferme, et soutenue dans ce qu'ils exécutent. Lemoinedit: « Quand lesomnambule.se réveille, c'est tout d'un coup que ses organes passent de l'état extraordinaire et morbide « du somnambulisme à celui de la veille. Quel souvenir résisterait « à cette révolution complète et subite ? » Mais quand on est réveillé en sursaut au milieu d'un rêve, il arrive très-souvent qu'on peut raconter ce dernier dans tous ses détails. « D'autnes fois, dit encore a Lemoine, le malade en sortant, du somnambulisme dort d'un som- « meil ordinaire qui dure plusieurs heures et pendant lequel il fait « des rêves qui effacent le souvenir des premiers. »

Parmi ces explications aucune ne me paraît satisfaisante. Vous trouverez sans doute qu'il en est de même de la réflexion qui me vient en ce moment dans l'esprit et que je vais cependant vous communiquer. L'oubli ne tient-il pas à ce que, dans une phase delà vie, où la notion de l'ensemble du monde extérieur est effacée, où les sepsations éprouvées ne sont pas là pour apporter des termes de comparaison, il ne saurait plus y avoir ni idée de temps, ni idée de lieu ? Le sujet ne peut pas rapporter l'acte exécuté à un moment déterminé. C'est un acte qui n'a plus d'existence relative. Il n'y a ici que des cellules qui ont répété uniquement ce qu'elles avaient déjà dit avant, mais qui n'ont rien eu à enregistrer de nouveau, rien qui soit capable d'apporter unémarque distinctive. Rien, en un mot, n'est venu dater cette répétition. Quand nous reproduisons un acte à l'état de veille, nous savons que nous l'avons exécuté deux fois, parce que nous éprouvons de nouveau des sensations qui sont déjà fixées à l'état de souvenir et parce que tout ce qui se passe autour de nous, nous apprend que les moments d'exécution ne sont pas les mômes. Chez le somnambule rien ne peut lui faire savoir qu'il s'agit d'un nouveau moment.

Ayant fait paraître untérieurement une étude physiologique du somnambulisme artificiel ou magnétisme animal, je ne saurais traiter ici à fond la même question sans m*exposer à une longue répétition d'opinions déjà émises. Aussi, vais-je me contenter de JBxer en quelques mots la véritable nature de cet état et la place qu*il doit occuper dans le cadre nosologique. Il n*est nullement besoin de supposer Texistence d'un fluide spécial pour expliquer les phénomènes que peuvent provoquer les manœuvres des magnétiseurs. On crée ainsi une situation réellement pathologique, qui doit être placée sur Iç même rang que Hiystérie, la catalepsie, Textase et le somnambulisme naturel ; et qui offre, surtout avec cette dernière maladie, uue telle analogie qu'on peut même admettre une identité complète. On n'arrive en effet à la provoquer que sur des personnes dites impressionnables, mais qui, en réalité, présentent toutes les conditions d'innervation que nous avons exprimées par le mot nervosisme. Toutes sont au moins sujettes à l'hystérie vaporeuse. Beaucoup ont même eu antérieurement des accès convulsifs, ou de l'extase ou de la catalepsie, et souvent les pratiques du magnétisme ne font que provoquer des manifestations de ce genre. Les magnétiseurs ont bien soin de s'adresser toujours au sexe féminin dont le système nerveux est généralement entaché de nervosisme à un haut degré ; et encore ils ne réussissent que sur des sujets qu'ils appellent des croyants, mais qui en réalité se signalent par une imagination exaltée et dont le jugement a été faussé par une éducation mal comprise. Il leur faut, en un mot, une sensilive très-apte à recueillir les ébranlements et à les multiplier. Quant à eux-mêmes, ils ont besoin de posséder certaines qualités, qu'ils parent de noms pompeux, mais qui au fond ont simplement pour but de leur donner la valeur d'un excitant extérieur d'une grande puissance. Ils doivent être doués, disent-ils, d'une volonté ferme ; avoir un air imposant; exercer un grand pouvoir de fascination ; posséder un regard qui pénètre, qui exprime la force et qui affirme une grande supériorité sous tous les rapports. Ces conditions premières une fois remplies, viennent ensuite les pratiques spéciales qui, tout bien considéré, consistent uniquement à fatiguer les sens, à user leur activité et à les plonger dans un certain état de torpeur. Tantôt on agit particulièrement sur la vue en forçant le sujet à fixer exclusivement et longtemps les yeux brillants et expressifs du magnétiseur, soit ses mains qui exécutent un geste uniforme, soit un objet quelconque.

Tantôt on agit sur le toucher qu'on soumet à des contacts alternativement doux et agaçants, parfois môme lascifs. Plus brusques, plus intenses et moins monotones, ces sensations extérieures pourraient, chez des personnes nerveuses, provoquer par action réflexe le spasme ou la convulsion hystérique. Par leur légèreté et leur continuité fatigante, elles produisent un sommeil artificiel, comme pourrait le faire le bruit d'un moulin ou les chansons d'une nourrice. C'est à tort que Garnier a dit que le somnambulisme artificiel ne diffère du naturel que parce qu'il n'a pas besoin d'être précédé de sommeil. Celui-ci a lieu au môme degré dans les deux cas. Seulement ici il est produit en môme temps que l'accès et c'est pour cela qu'il semble ne pas le précéder. Mais ce sommeil est pathologique à un double titre, à cause de la nature du terrain et en raison môme de son mode de production. Aussi n*est-il pas complet. Le sujet peut entendre et répondre comme certaines personnes endormies naturellement. Le sommeil est assez accentué pour que rien dans l'innervation de relation n'entre spontanément en activité; mais il reste assez léger pour que le sujet puisse entendre une question, l'élaborer, et formuler une réponse. Voilà pourquoi les magnétisés ne paraissent pas avoir d'initiative et être devenus la chose du magnétiseur qui peut à son gré leur imposer telle ou telle idée et par suite telle ou telle conversation ; qui peut, pour ainsi dire, jouer du cerveau de sa victime comme on joue d'un instrument quelconque. Elle obéit uniquement parce que, dans ses centres nerveux, il ne s'établit d'autres ébranlements que ceux que leur communique volontairement l'opérateur. L'idée qu'on éveille ainsi en lui n'est que l'écho du mot prononcé, écho qui est d'autant plus éclatant qu'il retentit seul au milieu du silence de toute l'économie. Il peut ainsi développer largement ses ondes et donner à l'idée mère et à ses dérivées une puissance plus grande qui frise le surnaturel. Cette idée transmise acquiert ainsi la force de l'idée fixe du somnambule naturel. La seule différence c'est que chez ce dernier elle naît spontanément, tandis que chez le premier elle a été communiquée par une parole et choisie par l'expérimentateur. C'est celui-ci qui taille lui-môme dans le système nerveux le secteur exclusivement mis en jeu. Le somnambule artificiel, comme le somnambule naturel, a ses sens tantôt hyperesthésiés, tantôt endormis, tantôt seulement assoupis. La plupart de ses sensations sont subjectives et produites directement par la couche optique, mise en œuvre par les idées que son

POiNCARÉ. — 2« édit. II. — *

centre intellecluel se forme ou reçoit. C'est ainsi qu'il trouve à l'eau la saveur de la liqueur qu il croit ou a rintcntion de boire. Quand bien môme les faits de vue à dislancc et de divination, avec lesquels on alimente et on exploite encore aujourd'hui la crédulité humaine, auraient reçu une consécration scientiGque, ils n^autoriseraient pas encore à croire à l'existence d'un pouvoir surnaturel. Car les quelques renseignements qu'on fournit au magnétisé suffisent, son imagination aidant, à faire naître en lui une série d'idées qui se rapprochent toujours plus ou moins de ce qui existe et que la bonne volonté des croyants transforme ensuite facilement en la reproduction exacte de la réalité. Ces idées, une fois nées et systématisées, réagissent immédiatement sur la couche optique et y évoquent dci images subjectives qui font croire au sujet lui-môme qu'il voit réellement. La vue et l'audition par l'épigastre, si elles étaient démontrées, ne seraient môme pas complètement incompatibles avec les lois de l'innervation. Un ébranlement apporté par lé plexus solaire peut s'étendre jusque dans la coucbe optique, se répandre dans toute son étendue et ne faire entrer en activité que les cellules du noyau visuel ou celles du noyau auditif, toutes les autres parties de ce foyer général de toutes les sensibilités se trouvant, ainsi que le reste du système nerveux, plongées momentanément dans l'inertie par suite de l'état morbide dit somnambulisme (1).

Hypnotisme. — On donne ce nom à un sommeil artificiel qui est identique avec celui du magnétisme animal et qui n'en diffère que parce qu'il a été provoqué par des manœuvres en apparence diflFérenles et dans le but d'obtenir l'anesthésie et non pas les manifestations intellectuelles plus ou moins bizarres du somnambulisme artificiel. C'est un médecin de Manchester^ Braïd, qui, en 184 1 , apprit au monde médical qu'il suffit de regarder, à une distance de quelques centimètres du nez, pendant 20 on 30 minutes, très-fixement, un corps brillant pour s'endormir, devenir insensible et pouvoir subir des opérations sans en éprouver la moindre douleur. Le fait était loin d'être nouveau cependant, car, depuis longtemps, les voyageurs avaient déclaré que les moines du mont Athos tombent à volonté en catalepsie, en fixant leur nombril; que les fakirs des Grandes Indes s'endorment et deviennent complètement insensibles en re-

(1) Klchct dit que le somnambulisme artificiel n'est qu'âne névrose expérimentale, dont on retrouve des éléments épars dans les autres névroses {Journal de VAnat, et de la Phya.j juillet 1875, page 348).

gardant le bout de leur nez. Depuis bien des siècles, les endormeurs égyptiens déterminent le somnieil en faisant fixer soit une boule de cristal, soit une assiette blanche sur laquelle sont tracés deux triangles croisés, le tout étant rendu plus brillant par une couche d'huile. Dans nos pays, l'expérience du vulgaire avait aussi précédé la science; car, dans bien des localités, les gens du peuple ont l'habitude de placer au-dessus du berceau de leurs enfants des boules ou des objets brillants pour leur faciliter l'arrivée du sommeil. Qui ne sait encore qu'on endort très-vite une poule en lui tenant le bec fixé à l'extrémité d'une ligne blanche tracée sur le sol? L'idée de l'application à la chirurgie n'était elle-même nouvelle qu'en Europe. Car, avant celte époque, le docteur Esdarle, dans les Indes, endormait ses malades en les forçant à fixer la figure de son dômes* tique nègre, lequel avait pour mission d'incliner sa tête par-dessus le chevet du lit. Toutefois, il faut le reconnaître, c'est Braïd qui a dondé à ce fait un véritable passe-port scientifique pour l'Occident; mais sa croyance dans la valeur de la phrénologie l'a entraîné au delà des limites du positif et même du vraisemblable. Il a prétendu qu'en pressant certaines parties du crâne, on pouvait suggérer les idées correspondantes aux protubérances phrénologiques. Une autre observation qui résulte de ses recherches sur les divers affluents du môme sujet, et qui a été sanctionnée depuis, c'est que si on place un cataleptique dans une pose exprimant l'orgueil, ou l'humilité, ou la colère, immédiatement le sujet éprouve ces divers sentiments. 11 y a là une preuve bien remarquable de l'influence réciproque qu'exercent entre elles les parties périphériques et centrales du système nerveux, puisque, si le sentiment provoque la mimique, celle-ci peut engendrer, à son tour, l'acte affectif. En France, M. Azam, de Bordeaux, a repris les. expériences de Braïd et a tenté de substituer la pratique de l'hypnotisme à l'emploi du chloroforme. Sa tentative a échoué, à cause de la grande inconstance des résultats et parce que l'ébranlement qu'on donne alors au système nerveux expose à des dangers presque aussi sérieux que ceux qui sont inhérents au chloroforme. Dégagé de ses applications, le phénomène de l'hypnotisme n'est en définitive qu'un mode de manifestation du nervosisme, spécialement déterminé par la fatigue des yeux soumis à une impression vive, constante et exclusive, et placés artificiellement dans les conditions du strabisme convergent. Cette titillation particulière de l'appareil de la vision n'arrive à troubler l'innervation d'une façon

réellement appréciable que chez les indiridus qui possèdent un sfs^ tème nerveux exalté; ce qui explique l'inconstance des résultats qu*Âzam a eu le tort de vouloir généraliser. Quand des troubles se manifestent, ils peuvent fort bien consister en de la catalepsie, de Textase et même dans de Thystérie convulsive, ce qui prouve bien que Texcitant ne fait ici que développer les aptitudes personnelles de nervosîsme. Si ces troubles ne prennent pas ces formes spéciales, alors seulement ils constituent le véritable appareil symptomatiqae de l'hypnotisme proprement dit. Il survient une anesthésie générale qui est remplacée plus lard par de Thypereslbésie. Toutefois, cette dernière n'apparaît pas pour Toeil. Elle porte surtout sur le sens musculaire et sur celui de la température. L*ouïc acquiert une telle finesse qu'une conversation peut être entendue d*un étage à Tantre. La seule chose qui semble au premier abord établir une ligne de démarcation entre les hypnotisés et les somnambules, c'est que, chez les premiers, l'anesthésie et ITiyperesthésie peuvent exister, l'intelligence restant inctacte ; tandis que, chez les seconds, les facultés intellectueTles sont en même temps perverties et exaltées. Mais ce n'est pas là une différence réelle. Tout dépend de la direction que l'on donne à l'excitant Chez l'hypnotisé, il n'y a que des troubles des sens, parce que l'excitant s'adresse uniquement aux organes des sensations. C'est, au contraire, à l'intelligence et surtout à l'imagination des somnambules que l'on parle; et les questions que l'on adresse pendant l'accès ne font qu'entretenir le trouble intellectuel provoqué par les passes et le jeu de physionomie. La découverte de l'hypnotisme a eu, du moins, le mérite de démontrer l'absurdité de la théorie du fluide magnétique et de ramener le magnétisme animal à sa juste valeur.

Léthargie, — L'activité de la vie se présente avec des degrés infinis à l'état de veille. La période active de certains individus serait presque du sommeil pour d'autres. La même richesse de nuances se rencontre dans la période opposée, celle du repos. Le sommeil oscille autour d'une moyenne physiologique dont il peut s'éloigner assei pour donner naissance à des nuances pathologiques. Les unes sont en deçà, les autres au delà de cette moyenne. Les états que nous venons d'examiner sont des spécimens des premières. Les autres se présentent avec des physionomies moins nombreuses et moins caractéristiques. Jusqu'à présent, la pathologie classique n'a même envisagé que les plus extrêmes, dont elle a fait une seule maladie,

la léthargie. Au plus haut degré, réconomie présente toutes les apparences de la mort. Elle n'est plus une statue animée comme dans le somnambulisme ; elle n*est même plus une statue expressive comme dans l'extase. Elle est devenue la statue du sommeil. L'immobilité est absolue. Les stimulants les plus violents n'arrivent pas à réveiller les sens. Rien ne peut sortir les muscles de leur inertie; pas le plus léger frémissement fibrillaire à la face venant attester l'existence d'un moment de rêve. L'intelligence est aussi anéantie que le corps. La respiration et la circulation sont réduites à si peu de chose qu'il est presque impossible, de constater la persistance de ces fonctions. Cet état est bien distinct du coma où la face est congestionnée, où le pouls vibre d'une manière exagérée et où la respiration se montre stertoreuse. L'accès de léthargie seproduit, en général, brusquement, dure un plus ou moins grand nombre d'heures ou de jours et cesse tout aussi brusquement qu'il a commencé. L'homme, dans ces circonstances, semble copier les animaux inférieurs qui sont susceptibles de présenter le phénomème de la reviviscence. C'est une machine sans moteur, mais qui conserve son intégrité matérielle de façon à pouvoir entrer en fonctionnement dès qu'elle aura retrouvé l'impulsion qui lui fait défaut. La situation du système nerveux dans la léthargie est facile à comprendre. Son inertie n'est générale, ni dans le somnambulisme où une fraction des centres intellectuel, sensitif et moteur continue à fonctionner avec la plus parfaite harmonie, ni dans l'extase où il y a persistance de certains sentiments avec une mimique passive qui leur est appropriée, ni dans le sommeil où des vibrations spontanées viennent à chaque instant troubler le calme de la substance corticale et de la couche optique, et produire les rêves qui, eux-mêmes, peuvent réveiller incomplètement les centres moteurs de la phonation et de la locomotion partielle. Dans la léthargie, l'inertie est complète pour la totalité de l'axe cérébro-spinal. Pas la plus légère. oscillation dans aucun point. C'est le necplus ultra du repos. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir cet état se prolonger sans préjudice pour l'économie. Il n'y a plus d'usure, et, à la fin, elle doit se retrouver telle qu'elle était au début de l'accès.- Un seul point paraît ne faire que sommeiller, c'est le bulbe, qui est Vultimum moriens dans le sommeil comme dans les maladies. Il continue à réaliser comme un rudiment de respiration, de môme qu'on entretient un feu léger dans les hautsfourneaux qui sont momentanément éteints pour la production

industrielle. Il est une autre forme de léthargie que Despine appelle incomplète et qui nous foit assister à un autre mode de fractionnement de l'activité nerveuse. Celle-ci est exclusivement limitée à la substance corticale et à la couche optique avec toutes ses dépendances périphériques. Tout le système moteur reste plongé dans l'inertie la plus absolue. L'appareil d'innervation n*est plus susceptible d'éprouver que des courants centripètes. Il sent les impressions, il les élabore même dans son cerveau, mais il est devenu incapable de la moindre réaction. Les spiritualistes pourraient considérer cet état comme une mort anticipée ou plutôt inachevée, dans laquelle Tâme aurait perdu tous ses droits sur le corps, tout en lui restant enchaînée. L'homme ainsi frappé jouit en effet de toutes ses facultés intellectuelles. 11 voit, il entend, il comprend, il juge et raisonne d'une manière latente. Mais il ne peut rien manifester, ni par des jeux de physionomie, ni par des mouvements. 11 a toutes les apparences de la mort.

Maladie du sommeil, — On a appliqué cette désignation à une affection épidémique qui fait de grands ravages parmi les populations nègres de TAfrique. Beaucoup la regardent même comme ne figurant jamais dans la pathologie des autres raôes humaiues. Mais, depuis les travaux de Griffon du Bellay et de Guérin sur ce sujet, quelques faits analogues ont été observés en Europe sur des blancs, et, tous les ans, les journaux de médecine enregistrent un ou plusieurs cas de ce genre. Chez les nègres, la maladie s'annonce pendant un plus ou moins grand nombre de jours par une légère céphalalgie occupant le plus souvent la région sus-orbitaire, et par une sensation de constriction aux tempes. Puis, à la fin de chaque repas, les malades sont saisis par un sommeil invincible d'une durée de plus en plus longue. Chacun de ces accès réguliers est précédé d'une sensation d'engourdissement du cuir chevelu et d'une pesanteur de la paupière supérieure, qui entraîne bientôt son prolapsus complet. Plus tard, l'état de plénitude de l'estomac n'est même plus nécessaire pour provoquer ces crises de sommeil. Elles surprennent le malade dans toutes les positions. Elles sont d'abord entrecoupées par des moments de veille. Mais il n'y a là encore qu'une veille relative. L'intelligence se montre bien alors intacte, mais elle est diminuée et surtout paresseuse. Le malade comprend toutes les questions, mais il est lent à les saisir et y répond d'un air hébété. Les perceptions sensorielles sont exactes, mais elles s'exécutent

avec une excessive lenteur. On dirait qu'il y a constamment une diminution considérable de vitesse de l'influx nerveux, ou plutôt que la propagation des ébranlements moléculaires se fait trèslentement et très-difficilement. Les éléments n'obéissent plus aussi bien et aussi vite aux impulsions reçues. Si on le force à marcher, on constate qu'il chancelle comme un homme ivre. Ses jambes fléchissent sous lui. Ses bras retombent lorsqu'on les lui a soulevés. Somme toute, sous le rapport de la motilité comme sous celui de la sensibilité et de l'intelligence, il se trouve dan« l'état d'un homme qu'on vient d'éveiller au milieu d'un profond sommeil, lien a toutes les allures et tout à fait la physionomie. Ces périodes de réveil se montrent de plus en plus rares, et il vient un moment où la léthargie est complète et constante. Le malade meurt insensiblement. A l'autopsie, on trouve les méninges congestionnées mais non enflammées. Parfois la substance cérébrale se montre ramollie ; mais, dans ces cas, le sommeil s'était compliqué de paralysies alternant avec des convulsions.

Je ne crois pas qu'on puisse regarder, avec Griffon du Bellay, cette affection comme une espèce d'encéphalite; car le ramollissement du tissu cérébral semble être une exception et surajouter des symptômes étrangers à la maladie elle-même, comme des paralysies partielles et des convulsions. Je serais plutôt tenté de voir là, du moins en ce qui concerne les épidémies qui régnent en Afrique, le résultat d'une intoxication miasmatique du sang, une véritable pyrexie. Il est, du reste, dans les allures des pyrexies de produire de la somnolence. En tout cas, que la maladie du sommeil soit, ou non, le résultat d'une intoxication de ce genre, il y a lieu de la distinguer de la léthargie proprement dite. Celle-ci se rapproche beaucoup plus de la syncope et beaucoup moins du sommeil physiologique. Dans la syncope, tout est supprimé momentanément, môme la vie végétative. Dans la léthargie, celle-ci n'est pas complètement éteinte. Il y a une ombre de respiration, de circulation et, par suite, de nutrition intime. Dans la maladie du sommeil, ces fonctions persistent au môme degré que dans le sommeil ordinaire. Non-seulement l'inertie est moins étendue, mais elle ne s'établit pas non plus dans les mômes conditions. Dans la léthargie, le système nerveux, dans son entier, est brusquement arrêté dans son fonctionnement, comme si ses éléments se trouvaient tout à coup congelés sur place, ou comme une machine à laquelle on aurait supprimé subitement la vapeur par un

jeu de robinet, alors que cette machine ne serait nullement fatigaée, et qu'il y aurait encore en réserve une quantité de force motrice plus que suffisante. Dans la maladie du sommeil, il semble qu'Un y a plus là une force passant momentanément à Tétat latent, mais une force cessant de se manifester par suite d'épuisement ou de non-production. C'est eu réalité un sommeil exagéré et permanent, mais motivé par une véritable incapacité. La léthargie est une abdication imposée à l'innervation alors qu'elle possède encore toute sa puissance. La maladie du sommeil, c'est l'impuissance des agents de la vie de relation.

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