II. POINCABÉ
Si on plonge une petite planchette devant la genouille intacte en marche, elle se détourne la plupart du temps et passe à côté de Tobstacle. L'opérée n'a pas plutôt touché la planchette, qu'elle s'y cramponne dans une situation déterminée. La soumettrait-on 50 fois à la même épreuve, dit Onimus, que toujours elle se conduirait de la môme manière et reprendrait la môme situation. Quoique Texpérience n'ait pas ici un plein succès, je tiens à souligner l'assertion de cet expérimentateur, car elle peut jeter un certain jour sur les conditions pathogéniques de la manie, dont nous ferons la physiologie pathologique dans l'étude du cerveau.
Après avoir vu ces faits, on ne saurait nier qu'il existe réellement, chez les batraciens, en dehors du cerveau, une machine locomotrice tout organisée. 11 paraît en être de même chez les poissons. La carpe, privée de ses lobes cérébraux, nage aussi impérieusement en ligne droite, jusqu'à ce qu'elle soit épuisée ou arrêtée par un obstacle. Ses mouvements de natation sont plus lents que ceux de la carpe intacte, mais ils sont plus énergiques et plus mathématiquement espacés. C'est une machine et non plus un artiste qui nage.
Les oiseaux auxquels on a enlevé les lobes cérébraux ont bien une tendance à rester constamment immobiles, tant que leurs pattes reposent sur un plan leur permettant de se maintenir en équilibre ; mais du moment où on les abandonne dans l'atmosphère, ils se mettent à voler jusqu'au moment où le hasard leur fait rencontrer un nouveau plan sur lequel ils peuvent reprendre leur position première d'équilibre. Dans ces circonstances, leur vol est parfait sous tous les rapports, plus parfait même que dans les conditions naturelles. Toutefois, il n'a jamais qu'un but, c'est de lutter contre l'influence de la pesanteur, de ramener toujours un équilibre stable et d'obtenir la possibilité d'une immobilisation complète. Quand on fait tourner le bâton sur lequel est perché un oiseau intact, presque toujours celui-ci s'envole et abandonne la place. L'oiseau mutilé se contente d'agiter ses ailes, de s'en servir comme d'un balancier pour ramener son centre de gravité dans la position voulue. Il fait le strict nécessaire pour ne pas tomber, tandis que le premier fuit les causes de chute.
Enfin, si on pratique l'ablation du cerveau sur un lapin, c'est-à-dire sur l'un des animaux qui ne parviennent à marcher qu'un certain temps après leur naissance, on constate qu'il reste immobile avec le maintien qu'il affecte habituellement dans l'état de repos. Si on le
pousse, il fait plusieurs pas d'une régularité parfaite, puis il reprend bien vite son immobilité première. Parfois même il fait quelques pas qui paraissent spontanés et volontaires, mais qui sont sans doute provoqués par une impression quelconque, provenant peut-être de ia plaie elle-même.
11 est bien évident, en présence de ces faits, que la station et les divers modes de progression sont possibles sans le cerveau, et qu'en dessous des lobes cérébraux il existe une macbine locomotrice qui peut fonctionner d'une manière indépendante et avec une régularité mathématique, qui, dans l'état normal, obéit en effet au cerveau, mais qui peut entrer en action sous d'autres influences; une machine qui, en outre, porte en elle-même un besoin impérieux de l'équilibre du corps. Elle obéit d'une manière réflexe à l'impression que ressentent les organes lorsqu'ils ne sont plus soutenus ; de sorte qu'avec elle seule le repos s'impose, tandis que le cerveau peut contrarier et contrarie à chaque instant ce besoin de la machine. C'est là un fait physiologique que nous mettrons à profit dans la pathologie.
Mais y a-t-il entre cette machine et la partie intellectuelle du système nerveux une séparation aussi nette que celle qui est admise généralement ? Je ne le crois pas. tout au moins pour l'homme et les animaux supérieurs. Remarquez, en effet, que plus on s'élève dans . l'échelle, plus l'absence du cerveau retentit sur les actes de la locomotion. Si rien ne paraît changé pour la grenouille, si elle nage toujours et forcément lorsqu'elle a autour d'elle un terrain aqueux libre, si le poisson progresse aussi irrésistiblement, il n'en est déjà plus de même pour l'oiseau, car il ne vole que pour ne pas tomber; et chez le mammifère, c'est à peine si on obtient de lui quelques pas en le poussant. A mesure que l'animal s'élève dans la sphère intellectuelle, il devient de moins en moins un être machine. Plus l'intelligence se développe, plus le cerveau devient prépondérant sur le reste de l'axe cérébro-spinal, et plus son intervention est indispensable au fonctionnement des autres parties. Sans lui, alors, la machine sous-jacente n'est plus qu'un instrument qui reste muet, faute d'être touché par un artiste. Elle devient une armée sans chef qui reste immobile en attendant des ordres qui ne viennent plus. Voilà pourquoi un idiot ressemble à une masse inerte, quoique les parties inférieures de ces centres nerveux aient souvent un développement suffisant. Voilà pourquoi, chez l'homme, une simple apoplexie
cérébrale peut faire ce que ne fait pas chez les animaux l'ablation des lobes cérébraux, c'est-à-dire réduire à l'impuissance une moitié de l'appareil locomoteur. Chez lui, cette lésion cérébrale suffit pour interrompre toute communication entre l'artiste et l'instrument, entre le chef et l'armée. Il y a toutefois, pour ce résultat, une autre raison plus puissante encore, c'est que, grâce à l'inexteosibilité de la boîte crânienne, grâce à l'absence de vide dans sa cavité, les différentes parties de l'encéphale deviennent forcément solidaires et subissent ensemble toutes les causes de pression, quel que soit leur siège.