‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 26 sur 106 · HÉRODOTE · texte numérisé non relu

HÉRODOTE

Le cerveau n'occupe que la portion antérieure du crâne, dit Aristote ; un espace vide existe sur le derrière de la tête. Ici encore Aristote a pu adopter sans autre examen et sur l'autorité d'un texte d'HiPPoCRATE cette étrange assertion (2). Le Stagirite semble avoir examiné lui-môme, ou s'être servi de documents dont les auteurs avaient directement observé le cerveau d'un grand nombre d'animaux. Mais ces animaux auraient surtout été des poissons, des tortues et d'autres vertébrés à sang froid ; s'il a observé des cerveaux de mammifères, c'était après cuisson, procédé de durcissement auquel Aristote semble avoir eu recours en effet. Cette hypothèse pourrait peut-être rendre compte de l'origine de l'erreur du Stagirite (3). Car dans les poissons et les reptiles le cerveau n'est pas assez volumineux pour remplir toute la cavité crânienne. On sait l'importance attribuée par Lamargk à cette particularité: il en a fait un caractère distinclif des Poissons et des Reptiles au regard des Oiseaux et des Mammifères (4). Dans les tortues, par exemple, l'aire de surface d'une section verticale du cerveau a été trouvée par Desmoulins d'un tiers à peu près moindre que celle de la cavité crânienne. Chez le poisson adulte, le cerveau n'occupe aussi qu'une petite partie de cette cavité. Chez les céphalopodes, animaux spécialement étudiés par Aristote, et dont il connaissait ce qu'il appelle par analogie le cerveau, la cavité où sont logés les

(i) HippocRATE. Des plaies de la tête, i. oùôiaî fa^al t^; xe^aXTjç navTwv xaii Tauià Jîfi^uxaatv Des lieux dans V homme, 6. uYi£ivoi£po'. ô'eîai xtjv xsoaXïjv oî ta; JcXeovaç 6açà; e/ovxfi;.

(2) H1PPOCRA.TE. Des maladies. II, 8. xai ô l^x^^aXoç eç to tu^ooiw (xaXXov xeîTai tîj; xt^aXi;; ti U ro2;ri<jecv. Cf. ibid., III, 3.

(3) W. Ogle. Aristolle on ihe Parts of Animais. Translated wUh Inlrod. and Notes. London, i88a.

(4) Lamarck. Philosophie zoologique, I, 276 (éd. Ch. Martins). Poissons et Reptiles : des nerfs aboulissenl à un cerveau qui ne remplit point la cavité du crâne... Oiseaux et Mammifères : des nerfs aboutissent h un cerveau qui remplit la cavité du crâne...

AmSTOTE ET LAMAHCK 127

ganglions est beaucoup plus large que ne le sont ces ganglions euxmêmes.

Aristotk a pu trouver également chez les Hippocratistes que, « des parties exsangues, les plus fortes sont l'encéphale et la moelle » (i). Le cerveau reçoit pourtant une quantité considérable de sang ; mais la plus grande partie va, on le sait, à la substance grise corticale. Or Aristotk a sûrement considéré l'écorce comme faisant corps avec la pie-mère, membrane qu'il appelle très vascularisée ou veinée. « Ou il n'a pas vu les petits vaisseaux pie-mériens qui pénètrent dans la surface du cerveau, dit Ogle, ou plus probablement il a considéré cette écorce, dont la couleur et l'aspect général diffèrent de la masse blanche sous-jacente, comme faisant partie de la pie-mère. » Ce qui prouve que c'était là une opinion reçue chez les anciens, c'est qu'à l'époque où l'on distingua les nerfs du reste de la subtance blanche, Erasistrate continua à soutenir, au moins durant de nombreuses années, qu'ils se terminaient dans la pie-mère. Dans cette masse blanche qu'ÂRiSTOTE considérait comme le cerveau proprement dit, les vaisseaux étaient trop petits pour qu'il les aperçut, puisqu'ils n'apparaissent que comme des points à la coupe. C'était surtout le cas dans le cerveau des poissons et des tortues ; ils sont à la vérité plus apparents dans le cerveau des mammifères. Mais si, comme on le conjecture, Aristote n'a observé le cerveau des mammifères qu'après durcissement par la cuisson, le pieté artériel était naturellement invisible. Voilà comment, comparant le « cerveau » à la pie-mère, Aristote a pu en parler comme d'un organe « exsangue ».

Le cerveau est froid et humide, dit encore le Stagirite. Ici encore il n'avait qu'à se reporter aux opinions des médecins et des physiologistes. Le traité des Chairs est une véritable physiologie générale. Or on y lit que le « cerveau est la métropole du froid et du visqueux ou du glutineux ». Avec le temps, ajoute le vieil auteur hippocratiste, il a formé autour de lui une membrane épaisse qui lui sert de tunique ()rtTwva [k-fytiyyx xa^e^^iv) et, autour de cette membrane, « ce qui a été vaincu par le chaud et contenait des parties grasses, est devenu os ». « La moelle (6 [xusXoç) appelée dorsale provient du cerveau : sa nature ne diffère pas de celle du cerveau («SircepxalTw sYX6p9aXa)). C'est donc à tort qu'on lui donne le nom de moelle; elle n'est pas semblable à la moelle des os ; seule, elle a des membranes ({jlouvcç y^P W^î^^^Cf^ l-/6t) ; l'autre moelle n'en a pas. » Il n'y a pas jusqu'à la recherche des caractères spécifiques des tissus mise en œuvre, ou du moins signalée par Apis- TOTE{de part, anim.^ III, vu), qui ne fut pratiquée couramment par les an-

(i) HiPPocRATE. Du régime, II, 5o.tc3v 81 àva^|i.(ov l^x^ç «Xo; xai {lUîXô; îoyupcitaTa.

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ciens naturalistes : « De tout cela, dit l'auteur du traité des Chairs, on se convaincra, en faisant cuire des parties tendineuses et glutineuses et d'autres parties (et tiç eOéXot crrov veupiiBea -ce yjtl xoXXwSea, xal li aXXa Bé) : les autres parties cuisent promptement; mais les parties tendineuses et glutineuses ne cuisent pas, car elles ont trop peu de gras. » Dans le traité des Glandes, le cerveau est, on Ta rappelé, comparé à une glande ; il en a Taspect et il en a Toffice, qui est de pomper dans le reste du corps les humidités et de les répartir dans le reste du corps : « le cef^veau est blanc et friable comme les glandes » (sYxéçaXoç yxp Xeuxo; xal <}/a^apc^, Sxû>^ xep xxi iSévsç). « Le cerveau, a écrit LixTRÉ (i), était considéré comme l'organe

qui recevait Thumide et en faisait la répartition L'humeur y affluait de

toutes les régions du corps comme à un réceptacle ; et, à son tour, ce réceptacle renvoyait l'humeur à toutes les régions. » C'était précisément l'usage des glandes de débarrasser le corps des liquides superflus. Littré a été frappé de l'absence de toute mention du système nerveux dans cette antique physiologie des Hippocratistes. « Qu'on se figure, ajoute-t-il, par ce seul fait la difficulté qu'il y eut pour les anciens hommes d'aborder les questions biologiques. Les Hippocratistes, malgré leurs connaissances médicales, malgré leur habileté dans la pratique, et quoiqu'ils fussent placés dans le siècle si brillant de Périclès, ne savaient pas qu'il y eût des nerfs, ou que ces nerfs servissent à quelque chose ». La nature humide de l'encéphale et de ses membranes d'enveloppe est encore nettement signalée, à propos de l'audition, par l'auteur du traité des Chairs (S i5) : « Quelques-uns qui ont écrit sur la nature ont prétendu que c'était le cerveau lui-même qui résonnait, ce qui est impossible ; car le cerveau est humide et entouré d*une membrane humide et épaisse, et autour de la membrane sont des os (aiTÔç ts yip b eyxéçaXoç Gypcç eori, xal ixfJviYÇ xspt auTov èaitv OYprj xal T^xytlri^ xal -respl tYjv jjlt^viyy^^ orcéa); les corps liquides ne résonnent pas; il n'y a que les corps secs; or ce qui résonne est ce qui produit l'audition ».

En dehors de la tradition, on pourrait peut-être rendre compte de l'erreur d'ARiSTOTE à ce sujet en supposant, avec W. Ogle, que le Sta- GiRiTE s'était procuré des embryons et des fœtus humains avortés : « Le cerveau, chez un fœtus humain, aura été trouvé certainement ramolli, difïluent, et cela explique ce que dit Aristote — que le cerveau humain est plus fluide que celui de tout autre animal (/)e part, an., Il, viii) ». « L'homme, répète Aristote, possède le cerveau le plus considérable et le plus humide de tous les animaux », zcXj xXsTrcsv I^ei èyxé^aXov

(i) Des chairs. Argument, VIIÏ, 58o.

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