‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 3 sur 106 · ALCMÉON · texte numérisé non relu

ALCMÉON

€ar les canaux, par lesquels ont lieu les sensations, sont interceptés (i). » Parmi les causes des maladies, les unes sont rapportées, par Alcméon, à un excès de chaleur ou de sécheresse, les autres à une surabondance ou à une insuffisance de nourriture, d'autres enfin à quelques affections des parties du corps, telles que le sang, la moelle épinière et le cerveau (aii^a tj jxueXov tj eyxéçaXov). Tantôt les maladies doivent être attribuées à des causes extérieures, à la qualité des eaux (uWtwv xotwv), à celle des lieux, à la fatigue, etc. (2). La santé lui paraissait dépendre de Tégale composition ou de réquilibre des principes opposés suivants : de Thumide, du sec; du froid, du chaud ; de Tamer, du doux ; dès que Tun de ces éléments prédomine sur les autres, la maladie se produit (3).

La théorie du sommeil et de la mort d'ALCMÉON, une des plus anciennes sans doute, est encore aujourd'hui, sous la forme de l'anémie cérébrale, la plus répandue : « Le sommeil arrive par la retraite du sang dans les veines, le réveil par sa diffusion ; si le sang demeure tout à fait retiré dans les veines, c'est la mort(^). ».« Les hommes meurent, a dit encore Alcméon, parce qu'ils ne peuvent pas joindre le commencement et la fin (5). »

Nous ne considérons ici, dans Alcméon, que le biologiste, c'est-à-dire Tanatomiste et le physiologiste, non le physicien ni l'astronome (6). Du philosophe — et, jusqu'à Galien, dans l'antiquité, quel biologiste, si l'on excepte peut-être quelques anatomistes et physiologistes de l'Ecole d'Alexandrie, ne fut pas philosophe ? — nous ne rappellerons que ce qu'il est nécessaire de savoir pour comprendre le psychologue, dont Alcméon avait également l'étoffe. Pour Alcméon, comme pour les Pythagoriciens, les principes des choses étaient constitués par des contraires, tels que le doux et l'amer, le noir et le blanc, le grand et le petit, etc. Ce qu'AaisTOTE a cru pouvoir retenir de ces systèmes, c'est que les contraires y formaient en effet les principes des choses, c'est-à-dire de l'univers éternel, TàvavT(a ipyoè, Twv 5vT(i)v (7). C'est ainsi que les éléments, l'eau, l'air, le feu, étaient pour les physiologues ioniens, Thalès, Anaximène, Heraclite, etc., les

(1) Thkophraste, De sensu, a6. Aiô xat TCTjpo'joOai xivou[x^vou xai (jiEtaXXarcovtoç tïjv yciipav ê:ciXa(x6avea0at yàp toù; îîopouç 81' wv al «taOT[a£iç. (a) Fragm. i.

(3) Fragm. a.

(4) PlacitUt V, a3, i. 'AXxjJLa^wv «va/oipTjaei loy œîiLOixoç eîç ta; ojjiop^ou; çXi6a; Otïvov Yi'veaOa: 9r,ai- tfjv ô' iÇgyepaiv, 8ia/^ujtv ifiV hi «avteXiî âva/tup7)jiv, Oavaxov.

(5) Aristote, Probl,, XVII, 3. toy; yàp iv6ptu7:ouç oTjalv 'AXx;xa^tuv 8tà touto aTCoXXuoOai, oti où ouvavtai ttjv «py^iv tô tAei Tzpo^si^on,

(6) Comme les Ioniens, Alcméo.'v tenait pour plane la surface du soleil et de la lune et leur attribuait une forme de nacelle ; il expliquait par un retournement du disque lunaire les éclipses de lune. Stob., Ed. phys., 1, 5a6, 558.

(7) Aristote, Met., I, v.

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principes mêmes, éternels et incréés, de tout ce qui existe. Aristote inclinait si fort vers cette interprétation, qu'il dit expressément, en laissant percer sa désapprobation de telles doctrines, qu'ALCMÉON et les Pythagoriciens « semblent avoir rangé les éléments dans le seul genre de la matière ; car, d'après eux, cVst de ces éléments qui lui sont immanents que se compose et se forme la substance des choses (i) ».

TnÉoPHRASTE regarde aussi Alcméon comuie un précurseur des philosophes qui, tels que Parménide, Empédocle et Platon, ont soutenu que le semblable est connu par le semblable, c'est-à-dire que la condition de la connaissance de l'objet par le sujet, c'est l'identité ou l'homogénéité des éléments constituants les parties des choses senties et celles des organes impressionnés.

Alcméon, d'après Théophraste, aurait en outre insisté sur la différence qui sépare la sensibilité de l'intelligence et môme essayé de faire sortir de cette distinction un caractère propre à l'homme, celui d'être intelligent au regard du reste des animaux, considéré^ simplement comme êtres sentants, tentative qui ne rappelle pas seulement la classification de Linnée, mais l'hypothèse, toute récente, de Paul Flecusig, relative aux centres d'association et aux centres de projection de l'écorce cérébrale. D'après cette hypothèse, les centres d'association, seuls susceptibles de fondions intellectuelles proprement dites, encore indifférenciés chez tous les vertébrés inférieurs aux singes supérieurs, n'auraient encore atteint que chez l'homme le degré d'évolution compatible avec les fonctions abstraites du langage et de l'intelligence discursive. Il n'en saurait résulter toutefois, pas plus pour Alcméon que de nos jours, que, comme on le lui fait dire, « penser soit autre chose que sentir » : wç g-repov ov to çpsveïv xal aiTOivsffOat (2). Alcméon serait sans doute le seul physiologue grec (|ui, à ces hautes époques, ait soutenu une pareille doctrine ; il n'en existe point de traces chez les philosophes naturalistes d'Ionie, avec lesquels Alcméon présente plus d'aflinité qu'avec les Pythagoriciens, encore que l'influence de ceux-ci sur sa doctrine ne soit pas niable. Les centres d'association de la physiologie contemporaine ne sont pas en effet constitués sur un autre plan que les centres de projection, où sont perçues et conservées les sensations projetées du monde extérieur, par les canaux des sens, sur les différents lobes des hémisphères cérébraux : ils n'en diffèrent ni par la structure ni par la texture de leurs éléments anatomiques. Sans les centres de projection, les centres d'association, simple différenciation anatomique et

(i) Aristote, Ibid. soixa^i o'cî); iv GXr,; zi^v. ik a-ot/eîa laiTSiv ex -ojitov y*P w; £v'j::ap/ovTu)v ajvcjiavai xal nc7;Xai0ai çaat Tf,v oùaîav. (a) TuÉoiMi., De sensu, a5-36.

CE\TaES D'ASSOCIATIOy ET DE PB()JECT10\ 7

physiologique des premiers, n'existeraient môme point chez les anthropoïdes et chez Thonime. Aussi, quelque complexes et abstraits que soient les processus les plus élevés de la raison humaine, il est toujours possible de réduire ces processus, comme en leurs éléments, à un certain nombre de sensations perçues et associées. Multipliez les associations de ces sensations, augmentez indéfiniment le nombre de leurs rapports de dépendance, de leurs conditions d'évocation, successive ou simultanée, vous créerez un appareil à penser ou à raisonner, une machine Jogique aux rouages de plus en plus délicats et synergiques: vous ne retrouverez jamais au fond de toutes les opérations de cet entendement que ce qui y est entré, des sensations, des perceptions, des images et des concepts de plus en plus abstraits, résultant d'associations innombrables, solidarisées par des connexions anatomiques encore plus nombreuses. Il n'existe pas un seul animal, vertébré ou invertébré, chez lequel penser, ou se représenter plus ou moins vaguement les rapports existant entre lui et le monde, ne soit point sentir. L'assertion prêtée à Alcméon, que le cerveau de l'homme se distingue de celui des autres animaux par l'étendue de son intelligence est donc exacte : elle n'implique nullement une différence d'origine ou de nature pour les fonctions de cet organe dans l'homme et dans les autres animaux qui possèdent un système nerveux. Enfin, comme on ne pense point sans images, ainsi que le dira Aristote, et que toute représentation n'est qu'un complexus de sensations perçues et associées d'après les lois connues de l'association, il suit que penser est encore et toujours sentir. C'est bien ainsi que tous les anciens physiologues grecs du vi** et du v* siècles l'ont entendu : penser et sentir était pour eux la môme chose, comme le témoigne à plusieurs reprises Aristote : 5Î ipyxXo; to çpcveïv xal to aiaOavsjôat xaiiov eîvai «paaiv.

11 semble bien que c'est à ce physiologiste ou physiologue que pensait Platon lorsque, dans le Phédon (xlv, 96 B), Socrate, faisant un retour vers ses anciennes études sur la nature, demande avec ironie, « si c'est le sang qui fait la pensée, ou Vair, ou le feu, ou si ce n'est* aucune de ces choses, mais le cerveau [b S' èYxé^aXo;) qui nous procure les sensations de l'ouïe, de la vue, de l'odorat ; si, de ces sensations (ai^Oi^jet;), naissent la mémoire et la pensée (iavtqixt^ zal So^^t), et, de la mémoire et de la pensée, arrivées au repos, la science [k%i7vf\]Kt\) (i) ». Les anciens qui ont considéré

(i) Voici, d'après Sommer, la traduction entière de ce passage qui renferme comme la synthèse des différents systèmes des physiologucs antérieurs àSocR\TE touchant la nature et la vie, la vie des plantes el de» animaux, conçus comme des êtres vivants, sentants et pensants, selon la conception hylozoïste do l'univers : « Jeune, j'étais cnllam me d'un prodigieux désir de connaître ce qu'on appelle l'histoire de la nature (nepi ^uosfu; loTOptav) ; car je trouvais grande et divine la science qui enseigne les causes do chaque chose (eiô^vai là; aiiia; IxoiaTOu), ce qui la fait naître, ce qui la fait mourir, ce qui la fait

le rerveau comme Torgane central des perceptions des sens sont, en dépit de toute vraisemblance, extrêmement peu nombreux. Aristote qui, ainsi que Platon, semble avoir tiré des écrits d'ALCMÉON beaucoup plus de faits et de doctrines qu'on ne l'aurait cru, ne désigne cette hypothèse, lorsqu'il la cite pour la combattre, que comme étant celle de « quelquesuns » (i). En dehors d'ALCMÉON, on ne peut nommer, en effet, avant Platon, que Pythagore, Démocrite et Anaxagore. Mais la critique a élevé des doutes très justifiés sur l'authenticité des doctrines attribuées à Pythagore, et les idées maîtresses des philosophies de Démocrite et d'ANAXAGORE sont inconciliables avec une localisation stricte des perceptions et de la pensée dans le cerveau, comme cela apparut nettement plus tard chez Asclépiade. Quoique l'auteur hippocratique du traité Sur la maladie sacrée, dont on parlera, localise dans le cerveau les fonctions supérieures de l'intelligence, ce n'est point dans la matière du cerveau, mais dans l'air, que ce médecin voyait le principe des sensations, des passions et de la raison. Il ne s'agit, dans le passage du Phédon, ni d'IIiPPOCRATE, ni de Pythagore, ni de Démocrite. Reste donc qu'il s'agit d'ALCMÉON (2). Si l'on réfléchit au sens profond de ce texte, on y apercevra que, dès une haute antiquité, le cerveau a été conçu comme l'organe de la science, c'est-à-dire des généralisations les plus élevées de l'expérience et de l'observation, parce qu'il est l'organe des sensations perçues, conservées par la mémoire, associées en systèmes de pensées.

Il y a déjà loin de cette conception des fonctions du cerveau à celle de la localisation des sensations et de l'intelligence dans les poésies homé-

existcr ; et il n'est point de peine que je n'aie prise ni de mouvement que je ne me sois donné pour savoir si les animaux viennent à naître, comme quelques-uns le prétendent (*). lorsque le chaud et le froid ont conçu quelque espèce de corruption; si c'est le sang qui fait la pensée, ou si c'est l'air ou le feu, ou si ce n'est aucune de ces choses, mais seulement le cerveau, qui est le moteur de nos sens, de la vue, de Touïe, de l'odorat ; si de ces sens résultent la mémoire et l'imagination (**); et si de la mémoire et de l'imagination, après un temps de repos, naît la science. Je voulais ensuite connaître les causes de leurs corruptions ; je sondais les cieux et les abimcs de la terre, et je voulais remonter à la source do tous les phénomènes que nous voyons. »

(1) Aristote, De juv. et senect., III. Atô xal ôoxeî iiaiv aîaOavsaOoii là î^wa 8ià tov iy^éfako^. Cf. De part. an. 11, x... aî<j6àve<j0ai jaIv yàp xû i'ptzf^éîktii.

(i) RuD. IIiRZEL, Zur Philosophie des Alcmàon. Hermès, XI, 1876, 24o-6.

(•) Inet^àv TÔ Btpfibv xal rb vypbv vrjntiôva. Ttvà iâ6>j cSç riviç [AnAiàcotE, Anaximaudri, Arcbclaos] «isyov, TOT* ^Y} xk Çûa ffuvrpéf ftat* xal izàripo'* xb af/xi i'sxv* [EMPiDocLE] Zt 970voû/Aev, ^ 6 a-hp [ANAxiMÈm, DioGÈiiE d'Apollonie] -^ xb nup [Héracute d'Éphèse], ;^ towtwv fiiv o\jSh, h S* iyK€^9L\6ç l'jxi'J [Aicméoe do Crotone et quelques Pttu4gobicie!I8] b xàç v.l'sOr,7iiç Tiv.rA-/^^'* toO àxoûetv xai opâv xal l's^pv.hi'jOvA, ir. towtwv oc yi'/votro ft.yy,u.r, xal ôô|a, ex 5è f^vr^fiTii y,v.i 5o|>î5 ^y.^oW/ji xô hpi^tislv xarà Taùrà ytyvî-yÔat èît(7Tv5;x>;v.

(••) Stesder, dans »on édition du Phédon (Halle, 1897), interprète 5dÇa par représentation ou image, idée. L'idée générale est déterminée par le mot; ainsi naît le concept; c'est dans celui-ci que l'image ou l'idée arrive au « repos », parce qu'elle cesse d'être indéterminée, condition nécessaire de toute connaissance certaine, de toute u science m.

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