‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 4 sur 106 · PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE HOMÉRIQUE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE HOMÉRIQUE

riques. C'est parce que l'homme a été d'abord plus particulièrement frappé des manifestations de la vie affective qu'il a situé dans la poitrine, y compris le diaphragme (i), et dans la région du cœur, le désir, Témolion, les passions et jusqu'à la pensée. Le mot qui sert à nommer le diaphragme, ©p^v, désigne beaucoup plus souvent l'intelligence que ôjljw; et tj/ux^, expressions qui sont la vivante peinture des symptômes de la vie morale, des passions, qu'accompagnent les modifications du rhythme de la respiration et des battements du cœur. Aussi est-ce le cœur, ^5fcp, xpaBtTQ, xfjp, jamais la tête ni le cerveau, qui est considéré comme le siège des sensations et des pensées.

Dans Homère, les mots ^Myr^ (psyché, âme), Ou(xo; (vie, esprit), ou çpévêç, qui servent généralement à exprimer la vie, désignent aussi le courage, l'ardeur, l'intelligence, les passions, tous les mouvements de l'esprit et des sens. C'est la psychéy l'image (6î3ù))x0v) toutefois, qui descend aux enfers, qui revient, qu'on interroge. La mère d'ULYssE, dans VOdyssée (xi, 221-222) distingue entre le ô'j[xc;, qui quitte les « os blancs » et la ^-/rhi^ qui voltige comme une ombre après la mort. Mais ni les çpdvsç, ni le BuiJLc;, placés volontiers dans la poitrine, où retentissent les émotions de la vie morale, la joie et la douleur, ne survivent à la mort, fin de tout.

La maladie, qui fait dépérir les membres, anéantit la vie (voOcroç... TioxeBovt... pieX^cov 6;etXfcTo ôujxcJv. Odys., Xi. 300-301). Et lorsqu Ulysse, non sans que la pensée («pps^) ait précédé Taction. veut saisir la psyché (^u^v) ^® ^^ mère défunte, de cette mère qu'il avait laissée vivante en partant pour Ilion, et dont la vue fait couler ses larmes (v. 87), trois fois il est poussé par son désir (ôujxo;) d'embrasser cette ombre si chère, trois fois cr elle s'envole semblable h un ombre ou à un songe ». Ulysse éprouve en son cœur (xTipoOi) une douleur aiguë : « Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas quand je m'élance pour te saisir, afin que, même dans la demeure d'Hadès, nous puissions, tous deux enlacés, nous rassasier de douleur et de larmes ? » Mais ce n'est plus qu'une ombre, un fantôme (ei'ScoXov): a Ilélas, mon enfant, telle est la condition des humains lorsqu'ils sont morts; les tendons n'ont plus de chairs ni d'os (où yàp lTi<rapxaç te xal 6<jTi% îveç ex,ou<riv); la puissance du feu les détruit dès que la vie (%|jlo;) a abandonné les os blancs. » (Odyss,, XI. ao4 sq.)

Les blessures du front, de la tempe, aux environs des oreilles, à la région orbitaire, sont presque toutes réputées mortelles : le 6uii.oç abandonne les membres et s'échappe. « Dans Vlliade, VOdyssée et aussi dans la Batrachomyornachie^ eY^loaXoç ne signifie jamais autre chose que l'encéphale ou la masse médullaire (cerveau, cervelet et bulbe rachidien), contenue dans les parois du crj\ne. « Nous donnons, remarque Daremberg,

(i) Akistote. ff. A., XV, m. « Tout animal qui a du sang a aussi un cœur (xapSt'av) et un diaphragme (8taî(0(i«) qu'on appelle çp^veç. »

,o LE SYSTEME yEBVELX CEyTBAL

le même sens au mot cervelle dans le langage vulgaire. Homère a déterminé la position des principaux viscères : le cerveau dans la tête ; la moelle dans les vertèbres ; le cœur et le poumon dans la poitrine ; le foie, les intestins, la vessie dans l'abdomen (i). » KapY), désignant la tète de l'homme et des animaux, est synonyme de xsçaXrp mot que Ton rencontre dans de nombreux passages des poèmes homériques, f^a région moyenne de la tète, [xéîJYj y.£çaXTQ (//., xvi, ^12; xx, 387) sendjle correspondre à la région fronto-pariélale. Ce qu'on devait si tard appeler les nerfs ne désigne, nous le répétons, aux temps les plus anciens, que les tendons, les ligaments articulaires et les aponévroses musculaires (îve^, vejpcv). Dans neuf passages, les prapides ou phrènes, signifiant, selon Daremberg, le diaphragme, sont pris au sens psychologique d'esprit, cœur, sentiment, passion, habileté, chagrin avec angoisse à la région précordiale : « Or, on sait que les très anciens auteurs, poètes, philosophes ou physiologues, mettaient dans la poitrine, aux régions précordiale et épigastrique, ou plus positivement dans le cœur, les sentiments, les passions et par suite Y intelligence, attendu que c'est en ces parties que retentissent surtout les émotions par suite des mouvements du cœur et des battements ou de la constriction épigastrique. Par conséquent les xpoTriîe;, danslesensanatomique, doivent représenter quelquespartiesde ces régions intermédiaires entre la poitrine et le ventre. » L'histoire du mot çprjv, presque toujours employé au pluriel, appartient en grande partie à la psychologie. Le 8uiJi.o; et le foie (^xap) sont dans \q9* phrènes, qui « enveloppent le cœur (xfjp) » et « tiennent au foie » (//. xvi, 48i ; Od, ix, 3oi) : c'est bien dans ces régions situées aux confins de la poitrine et de l'abdomen que sont perçues les palpitations cardiaques ou précordiales des grandes émotions. Le courage et le cœury voire V intelligence, sont dans la poitrine (îjTfjOoç) (//. XIII, 782) : « Le cœur palpite dans la poitrine et remonte vers la bouche » (//. XXII, 402). Dans un autre passage, le cœur psychologique (xpaîirj est localisé dans le cœur anatomique (i^Top) (//. i, 169). KapSdfj ou xpa${r; est toujours pris en effet ici au sens psychologique : soupirer du fond du cœur, joie du cœur, souffrances du cœur, cœur ému, courroucé, deuil dans le cœur, avoir du cœur, ronger son cœur, etc. Kfjp désigne, au propre et au figuré, le viscère appelé cœur en anatomie ; il est aussi synonyme de vie : (( le cœur lui manqua » (//., xv, 10). La désignation des parties du corps est demeurée la môme à peu près dans les médecins hippocratiques que chez Homère pour celles de ces parties qui étaient connues des anciens Grecs de Tlonie. En somme, dans l'épopée homérique comme dans l'antique médecine hellénique, on attribue aux organes thoraciqucs

(i) Gh. Daremuerg. La médecine dans Homère. Paris, i865, 53 sq.

A\ÀTn}frE CÉBÉBBALE ii

et abdomiaaux, en particulier au cœur et aux centres phréniques (région du diaphragme), les fonctions du cerveau.

Si je rappelle ces faits, c'est que la doctrine, qu'on pourrait appeler naïve ou populaire, de la physiologie des sensations et de Tintelligence, loin de sVfTacerde lamémoire des hommes, avec les progrès de Tanatomie et de la physiologie, s'est perpétuée pendant près de deux mille ans, grâce à Taulorité d'AniSTOTE, dans le monde entier. Les notions d'anatomie etde physiologie cérébrales n'étaient sans doute pas aussi étrangères qu'on pourrait le supposer au peuple des principales cités de la Grèce du V* siècle. Bien des années après la bataille de Platée, en recueillant et « en réunissant en un même lieu les ossements des morts trouvés sur le champ de bataille », on fut très frappé de l'absence de sutures d'un crâne qui paraissait fait d' « un seul os » : xs^aXyj oix lycu^a ^itpTf;v cjBe[ji.{av, rapporte HÉRODOTE, aXX'â^àvoç izxiix OTr£ou(i). C'est certainement de ce crâne d'homme que parle Aristote : -i^Br^ B'wçôyj xal ôr;Bpo^ y,z^%\r^ cix ly^uja ^aça; (2). Chez Aristophane, un personnage des Grenouilles (v. i34) parle de deux membranes ou méninges du cerveau (àvxeçaXsu 8p((i) 8uo), les seules qui aient été connues dans l'antiquité; un autre, dans les Nuées (v. 1276), localise expressément les troubles de l'intelligence dans le cerveau (tov eyxéçaXcv). Ce texte pourrait incliner à penser que, dans le vers des Grenouilles, il s'agit peut-être des hémisphères plutôt que des méninges; cette interprétation vers laquelle penchait Daremberg, appartient au plus ancien scholiaste, l'autre au plus récent; elle est généralement adoptée. Pourtant, « si l'on se rappelle, écrivait Daremberg, que la comparaison est tirée de la forme d'une feuille de figuier [^^io^], et si l'on se représente l'apparence de chaque hémisphère, soit par leur surface externe, soit par l'interne, quand ils ont été séparés et qu'on a divisé le corps calleux, y compris les parties latérales du cervelet avec la moelle allongée, on comprendra qu'une telle comparaison ne manque pas d'une cerlaine exactitude. Notre poète a voulu faire dire à Bacchus : Je perdrais les deux côtés de la cervelle ; en d'autres termes, je me briserais la tête, si je me jetais du haut du Céramique en bas (3) ». Nous croyons que ces réflexions et inductions de Daremberg doivent faire adopter l'interprétation du plus ancien^scholiaste d'ARisTOPHANE sur ce passage, dont l'importance est capitale pour l'histoire des fonctions du cerveau au v* siècle.

A notre sens, peu d'historiens ont été plus profonds psychologues qu'Hérodote. La plupart de ses descriptions d'afi^ections mentales ou ner-

(i) Herod., I\, 83.

(3) Arist.. h. a., Iir, vil. Cf. I, VII.

(3) Daremberg, État de la médecine entre Homère et Hippocrate. Paris, 1869, p. i!\.

lî LE SYSTÈ.\fE yEHVECX CENTRAL

veuses sont faites de main de maître. En rapportant les histoires de ce genre, il réfléchit et médite. Après avoir recueilli les témoignages, il les juge en critique sagace et pénétrant, et, presque toujours, il réforme les diagnostics. Il n'argumente pas ; il se borne à indiquer, d'un trait sobre et discret, d'une finesse peut-être un peu ironique, l'interprétation probable ou vraisemblable.

« Les femmes d'Argos ayant été atleinles de folie^ les Argiens allèrent demander à BiÉL.\MPE, en lui offrant une récompense» de quitter Pylos et de venir déli\rer leurs femmes de cette maladie. Mélampe demanda la moitié du pouvoir royal. Les Argiens ne purent supporter une telle prétention ; ils partirent; mais comme les femmes tombaient en beaucoup plus grand nombre dans la folie (eulxivovto), alors ils cédèrent ; ils retournèrent donc auprès de Mélampe et lui accordèrent ce qu'il avait demandé ; mais» les voyant cliangés, celui-ci convoita davantage, et déclara qu'ils n'auraient rien à espérer de lui s'ils ne donnaient à son frère Bias le tiers de la royauté. Les Argiens, contraints par la nécessité, passèrent par toutes ses conditions » (i).

Cette épidémie de délire qui sévit à Argos d'abord sur les filles du roi des Argiens, et qui s'étendit ensuite à d'autres femmes de la ville, était évidemment de nature hystérique, car le devin Mélampe en triompha par des prières et des sacrifices, des incantations et des lustrations, et, au rapport d'IIÉRODOTE, Teau des fontaines servait pour les lustrations.

Voici du reste le récit de l'historien Phéuécyde, venu jusqu'à nous dans un fragment où le caractère contagieux du mal perce d'une manière significative et se dégage assez nettement du contexte.

Les filles des Proetos, roi des Argiens, Lysippe et Iphianasse, avaient dans un accès de légèreté juvénile gravement péclié envers liera. Ktant venues dans le temple de la déesse, elles s'étaient prises à railler, disant que la maison de leur père était beaucoup plus riclie. Je croirais volontiers que, comme l'explique l'éditeur de ce vieux texte. Mûller, les Prœlides avaient surtout ri, en contemplant leur beauté, de l'antique et vénérable idole de bois de liera. Quoi qu'il en soit, cette insolence leur attira une maladie qui les rendit folles. « Le devin Mélampe promit de les guérir toutes, s'il recevait un prix digne d'une pareille cure, car il y avait alors dix ans que la maladie durait, apportant des souffrances qui n'avaient pas seulement frappé les jeunes filles, mais s'étaient aussi étendues à leurs proches (àXXà xal Tot; YeyevvYjxodtv). Le roi promit donc au thaumaturge de lui donner et une partie de son royaume, et une de ses filles en mariage. Mélampe, ayant apaisé liera par des prières et des sacrilices, guérit la maladie (ia<7XT0 ttjV vo<tov) et prit en mariage Iphianassa, prix de sa cure médicale » (2).

HÉRODOTE, parlant des accès de délire furieux {t^v^xn^ auxquels était sujet le roi de Perse Cambyse, se demande quelle en était la cause, « tant

fi) Héhod., IX, 34.

(a) Phbrecydis Fragmenta^ 34. Fragm. historic. graec. Paris, i853, I, 74.

PSYCHOLOGIE MORBIDE D'HÉHODOTE i3

sont nombreuses, ajoute-t-il, les calamités qui atteignent les humains! » On rapportait en effet que de naissance Gambyse avait été affecté de la grande maladie, que quelques-uns nomment la maladie sacrée (xal yxp Tiva ex Y^^^î vo5aov [xeYaXiQv Xiyfxx*, i^^*-^ ^ KajxôuîJYj^ tyjv IpTjv clvo|xaÇou« xivéç). Il n'était point invraisemblable, remarque Hérodote avec sa pénétration habituelle, que le corps souffrant d'un si grand mal, Tesprit ne fût pas resté sain (toO acojj.aTcî ^oxtazv jjLSYaXtjv vo^iovcsç {XYjSà xi;; çpévo^ ÙYio^veiv) (i).

Le roi de Sparte Cléomène était un autre aliéné. « plutôt fou que sensé » (où ^pftvTf^pTjç àxpoaafjLi^; xe). Rappelé à Sparte par les Lacédémoniens qui lui avaient rendu le pouvoir, une sorte de délire furieux envahit bientôt Cléomène, qui était un ancien aliéné (pTtéXxCs [xav^Y) vouffo;, lovra xtX TtpoTspov u:iou.apYOTepov). Ainsi, il frappait de son sceptre au visage tout Spartiate qu'il rencontrait. Lorsque ses proches le virent se comporter de la sorte, et qu*il fut constant qu'il était tout à fait fou (7cxpacppovr,(TxvTa), il rattachèrent et lui mirent des entraves de bois (e^aav oc ^poTTjXovTc; èv ÇùXo)). Cléomène, ainsi attaché, remarqua un jour qu'un seul gardien avait été laissé, les autres étant partis ; il demanda à cet homme son coutelas (jjiayEtpa) Le gardien d'abord refusa ; mais il lui fit de telles menaces pour le temps où il serait délivré que l'homme, épouvanté (c'était un llilole), lui tendit le couteau. Cléomène saisit ce fer et il commença par les jambes à se mutiler lui-même, en se coupant les chairs dans toute leur longueur ; des jambes, il passa aux cuisses et des cuisses aux aines et aux lombes, parvenu au ventre il se coupa par morceaux les entrailles (xxTayopoeu<k)v). Cette mort affreuse, témoignant d'une analgésie profonde, et dont on connaît tant d'exemples chez les déments paralytiques entre autres, les Grecs l'attribuèrent à plusieurs causes surnaturelles, à des sacrilèges, etc. a Mais les Spartiates eux-mêmes rapportent que nulle divinité n'égara sa raison, mais qu'en fréquentant les Scythes il devint ivrogne et que son délire fut l'effet de ces habitudes (àxp7iTo:iOT7iv ^ev^iôai xxl i% toutou fjLav7|vai). »

Des Scythes, en effet, après l'invasion de Darius, étaient venus à Sparte pour conclure une alliance : tandis qu'ils tenteraient d'entrer en Médie, les Spartiates, partis d'fiphèse, devaient aller à leur rencontre et marcher avec eux contre la Perse. C'est durant le séjour de ces nomades à Sparte que Cléomène aurait appris à boire du vin non mélangé (tyjv àxpT|To:ro5i'7iv); voila, au dire des Lacédémoniens, ce qui avait fait perdre au roi la raison (jxavfivat). Cléomène était devenu alcoolique.

HÉRODOTE a recueilli le dicton que répétaient les gens de Lacédémone quand ils voulaient boire du vin pur: « boire comme des Scythes. » Outre que ce dicton doit être plus ancien chez les Grecs que la mort de Cléomène, il paraît bien plutôt avoir donné naissance à la légende, comme il arrive, qu'être né d'un événement historique, encore que Cléomène ait bien pu être alcoolique. Mais c'est le cas de se rappeler, avec le mot de Lasègue, la mention expresse faite, à plusieurs reprises, de la faiblesse ou plutôt du dérangement d'esprit, de la véritable aliénation mentale, de Cléomène, datant de sa jeunesse. Aussi Hérodote ne

(i) HÉROD..III. 33

i4 LE SYSTÈME SEnVEVX CE\TnAL

croit guère à la valeur du diagnostic rétrospectif des Spartiates sur leur roi (i).

Enfin, relativement à la psychologie physiologique, et non plus pathologique, toutes les théories sur les rapports du physique et du moral, comme on s'exprimait au dernier siècle, nous semblent fort bien résumées dans ces paroles d'Atossa à Darius : « L'âme (aî <^pév£;) croît avec le corps ; à mesure que le corps vieillit, elle vieillit aussi » (2). Eschyle indique nettement, de son côté, les rapports existant entre les organes, les phrènes, ou centres phréniques, et le délire maniaque dans l'état de maladie (3;. Le môme poète parle des caractères à peu près indélébiles de la race, caractères qui sont surtout imprimés chez les màlcs(4). « C'est, disait un personnage d'EuRiPiDE, un vieux proverbe: honnête homme ne saurait naître de père malhonnête » (5). Et dans un autre drame: « D'hommes bons naissent des fils également bons; de mauvais parents, des fils qui tiennent de la nature du père » (6). La théorie de l'hérédité des maladies mentales et nerveuses retrouverait aussi chez Euripide, le disciple et Tami des philosophes, quelques-uns de ses plus anciens titres: « 11 est fou; c'était la maladie de son père; c'est en effet l'ordinaire que de tarés naisse un taré » (7).

HiPPON l'Athée, de Samos ou de Rhégium, physiologue contemporain de PÉRiCLÈs, et Clidème, qui semble avoir fait des recherches anatomiques (Théophraste), avaient entrevu l'importance du cerveau ou de l'encéphale dans la perception des sensations, saveurs, odeurs, sons, nés des impressions reçues du milieu, sous forme de mouvements de l'air, par exemple, par les appareils périphériques des sens, oreilles, narines, langue, etc. a On entend, disait Diogène d'Apollonie, lorsque l'air, qui est dans les oreilles mis en mouvement par l'air extérieur, se propage jusqu'au cerveau. » (Tiiéophr., De Sensu, Vlll, Sg.) Pas en(»ore de mention de la membrane du tympan, dont parle Démocrite, chez Diogène, non plus que chez Alcméon. Empédocle parait avoir connu la cochlée, ou limaçon, de l'oreille interne, « enroulée en spirale ». Les canaux de transmission qui mettent ainsi en rapport l'encéphale avec

(i) V. 4a; VI, 75. 84.

(2) Hérod., m, i34.

(3) Eschyle, Proinéthée, v. 878 (H. VVeise) ... çpsvo^XrjYS'iç jxaviai.

(4) SuppL, V. a8a-3. Cf. Fragm., 34 1, sur la huppe.

(5) EuKiPiDE, Fragm.y 343- Où/, âv vivoiio / C7)aTÔ; èx xaxou Tiarpo;.

(6) Fragm., 77.

(7) Fragm., 16G.

ot/eî yio oGtw; Ix xaxûy sivat xaxo;.

UNÎTÉ DE SVBSTàSCE DES PLA\TES ET DES A\L}fAVX i5

le monde, les luspct, sont sans doute indispensables à la perception des sensations et à la pensée; elles s'évanouissent presque dans le sommeil, où la fonclion du cerveau, la pensée, diminue dans la mesure où la respiration se ralentit, selon les philosophes pour qui le feu ou Tair est le principe de la sens«ltion et de la pensée, c'est-à-dire de Tintelligence. Mais, quelle que soit la nature de celle-ci, eau, air, feu, atomes, exhalaison du sang, le cerveau ou le cœur, selon le siège central des fonctions psychiques, demeure d'ordinaire Torgane des sensations, des perceptions et des images ou idées, quand celles-ci sont localisées dans quelque viscère. Selon Glidème, ce n'étaient pas les oreilles qui percevaient elles-mêmes: elles servaient simplement à transmettre les sons à Tintelligence : jxôvcv cà TO^ ày.ci; aiia; |i.àv ciBàv >cp(v6tv, elç Sa tov vsOv $taTwi[JLr£'.v (i).

Aristotk a remarqué que tous les éléments de la nature [Tcxnx Ta mzoïytXxJj excepté, dit-il, la terre, avaient été choisis et proposés pour le principe de Tàme; encore la terre a-t-elle été prise aussi pour ce principe par ceux qui, ainsi qu'EMPÉDOCLE, Tont considérée comme formée de tous les éléments, ou ont dit qu'« elle les était tous ))(2).

HiPPON, que Brandis range parmi les physiologues ioniens, tenant Teau (O'Bwp), ou peut-être le principe humide (to uYpov), pour le principe des choses, disait que Tâme était de Teau, comme Anaximëne qu'elle était de l'air, HERACLITE du feu. En tout cas, c'était l'adoption de ce principe cosmique qui avait déterminé la nature élémentaire attribuée à l'âme par HiPPON. Car c'est dans la matière première des choses que, selon les physiologues de l'Ionie, le mouvement, la vie, l'âme et la pensée doivent avoir et ont en effet leur cause. De l'eau Hippon avait fait naître le feu ; le monde serait résulté de la prédominance du feu sur l'eau. Aristote ne comprenait déjà plus très nettement ces antiques philosophèmes. « Ils semblent, dit le Stagirite en parlant assez méchamment des philosophes qui avaient adopté le principe des choses de Thalès, c'est-à-dire l'eau (3), avoir tiré leur explication de la semence qui, chez tous les êtres, est hu-

(i) Théopiiraste, De sensu, 38. Daprès Tiiéophraste, Clidème avait déjà soutenu l'unité de substance des deux règnes organiques : a Les plantes étaient, selon lui, constituées des mêmes particules matérielles que les animaux, mais seulement de nature moins pure (plus bourbeuse) et plus froide; voilà pourquoi elles différent autant des animaux. » KXeiôrjjxo; 81 ajv£a?ava'. [ilv ex tcjv «jKîiv toî; î^oSoi;, ôifo oï OoXsscuxepwv xai •lu/poisptov, loaoùiov an^/eiv lou î^wx elvai. Le seul substantif exprimé auquel se rapporteraient les adjectifs de cette proposition relatifs aux parties élémentaires communes aux plantes et aux animaux, est le pluriel a;:cpjxaTa, « germes », par lequel Anaxagore, dont il est question dans ce texte de Théophraste, doit avoir désigné les homœoméries. Hist. pla/itarum, lïf, i, 4-

(2) Aristote, De an., 1, 11. «Ùttiv [•}uyT'îv) sx ravrcov sivai tcuv aTOi/cîwv, f] ;:av-a.

(3) Aristote, De an., I, 11, 18. Twv 82 çooTtxtuTSotov xa'i u8a>p iivl; â;:£5rîvavT0 [tt^v ^J/o/Tiv),

ifi LE SYSTÈME SERVEVX CENTRAL

mide (èx Tijç y®''??» '^^^ xavrwv uyp*) (ï)- Hippon blâme ceux qui soutiennent que Tâme est du sang (aVa... vr^t i^x^v), parce que, dit-il, la semence n'est point du sang, et que c'est elle qui est la première âme (2). » Mais d'autres physiologues, tels que Critias, soutenaient au contraire que « Fâme est du sang '«Va), estimant que le propre de Tâme, c'est le sentir (to aîoOiveaOat) ; or c'est là une propriété qui, selon eux, appartenait à la nature du sang ))(3). D'après Hippon, c'est la tête qui, chez l'embryon (4), se forme la première, parce qu'elle est le siège de la pensée ou de la raison.

Il y avait, même chez les plus pénétrants de ces philosophes de la nature, une certaine tendance à concilier les idées nouvelles avec les croyances anciennes. C'est particulièrement dans le sang et notamment dans le sang du cœur, que, d'après ces croyances, répandues de toute antiquité dans le monde sémitique, la pensée et la conscience avaient leur siège. Telle était encore la doctrine d'EMPÉDocLK, mais sans exclure les autres parties du corps, et le cerveau en particulier, de la faculté de penser. Le pythagoricien Philolaos situait l'entendement (vcOç) dans le cerveau. DÉMOCRiTE localisait la pensée dans le cerveau (êv syxe^iXo)), la colère dans le cœur, le désir dans le foie ; encore que les atomes de l'âme, ou atomes psychiques, fussent répandus dans tout le corps. Mais Démocritk aurait aussi considéré le cœur comme le siège de la partie raisonnable, et Zeller ne repousse point, comme entièrement inexacte, cette assertion d'écrivains postérieurs. Quoi qu'il en soit, chez tous les vieux penseurs de THellade, la pensée n'est jamais conçue comme séparable de ce que nous appellerions ses conditions anatomiques et physiologiques, c'est-à-dire des organes des sensations et des perceptions. Les fonctions de l'encéphale, plus ou moins distinctes de celles des organes des sens, en dépendent aussi étroitement que les idées dépendent des sensations.

Le caractère subjectif des qualités des corps ainsi perçues, et partant celui de nos conceptions de toutes choses, n'a pas échappé à ces penseurs. Ce qui est vrai, c'est que la perception et la pensée sont pour eux des fonctions des êtres vivants au même titre que les sécrétions et la digestion ; que l'homme fait partie de la nature comme les animaux et les plantes, vivantes et sentantes, elles aussi (Empédocle, Démocrite, Anaxagork), et que les choses ne sont mêmes intelligibles pour nous que parce qu'elles sont de même nature que notre (»or|)s. Le semblable connaît le semblable

(i) Celle hypolhèsc louto gratuilc d'ÂRisTOTK est devenue, comme il arrive, chez les commentateurs, SiMPLicius cl Jean Philopon, une doctrine de Thalès et d'HippoN.

(3) De an., I, 11, 18. ou ij yovT) où/ «Tjxa. Selon Hippon, la semence provenait de la moelle. (3) Ibid.y 1, ir, 19. touto 8'0;:âp/£'.v ôià xrjv xoiï m^xaTOç çuaiv. (^) Censckinus, g. Hippon vero capul, in quo est animi principale.

SEXSATION ET PENSÉE ,7

(Parménide, Empédocle, Platon). La matière peut sentir et penser dans les organismes comme elle vit et se meut en nous et dans le reste du monde. Telle était Tantique conception moniste et hylozoïste de Funivers. Il n'y a pas jusqu'à Anaxagore, dont la théorie de la connaissance semble pourtant partir de principes opposés, qui ne soit strictement naturaliste. Anaxa- GOBE a bien vu que la sensation consiste dans une modification qualitative, une altération, une affection du sujet (Théophr., De Sensu, v, 27). C'est encore, selon nous, une idée profonde, et qui apparaîtra vraie quelque jour, que « toute sensation est liée à une certaine souffrance » [Ibid,, 17, 29), conception qui s'accorde d'ailleurs avec l'hypothèse fondamentale d'ANAXAGORE sur les conditions de la sensation, laquelle résulte de la c( contrariété » du sujet et de l'objet. Avec Heraclite il enseignait que la sensation n'était pas produite par le semblable, mais par le contraire. Notre peau n'est affectée par un corps chaud, par exemple, que si la température de ce corps diffère de celle de la peau. L'acuité de la sensation dépend aussi, selon ce philosophe, du volume de l'organe et de la grandeur de l'organisme vivant ; en tout cas, la sensation est en rapport avec la forme et le développement de l'organe.

Pour les vieux penseurs de l'Ionie que nous devons, avec Aristote, appeler des physiciens et des physiologues, le corps de l'homme vivant sent et pense, et penser et sentir étaient pour eux la môme chose (i). Mais les conditions de la pensée' sont bien, au fond, celles de la sensation : elles résultent toujours, en dernière analyse, de l'unité de substance existant entre le milieu externe, c'est-à-dire le monde, constitué d'un ou de plusieurs éléments, et le milieu interne, c'est-à-dire l'organisme, formé du même ou des mômes éléments. Ce qui est dit de la vie et de la sensibilité d'une plante ou d'un animal, on le disait du reste de la nature. Quand, pour s'expliquer la puissance attractive de la pierre d'aimant, Thalès de Milet lui attribuait une âme, cela revenait à dire qu'il considérait l'aimant comme un être animé (2). Aucun de ces Hellènes n'a fait dériver l'être de la pensée, comme quelques modernes ; la pensée n'était, pour eux, qu'un mode de l'existence. Tout sort, à la manière d'un éternel devenir, de la matière des choses, considérée comme animée et éternellement en mouvement. L'Intelligence môme d'ANAXAGORE, philosophe auquel SocRATE, Platon et Aristote ont amèrement reproché le piètre rôle qu'il lui prête dans le drame de l'univers, car il ne lui avait guère attribué

(i) Aristote, De an.^ III, iir. Oi -fS apyatoi tÔ çpoveTv xai to aî<j6avEaO«i tautôv 6lva{ «paatv. Aristote ajoute ici que « tous ont cru que la pensée était corporelle comme la sensation ». Rivie; Ifip ou toi TÔ vostv acujiaiixov oji;çsp to aîaOaveaOai u7CoXa(x6ayou9iv.

(2) De an,, 1, 11, i4, tÔv X{Oov k'^T) «J/o/tjv syetv, on tov a.'5T)ûOv xiveî.

J. SouRY. — Le système nerveux central. 2

i8 LE <;YSTÈME XEnVEVX CESTRAL

en effet d'autre emploi, dans la machinerie cosmique, que celle d'un deus ex machina^ n'agit que comme une force naturelle. Alors même que le développement du spiritualisme religieux et de la métaphysique eurent préparé les voies à une sorte de panthéisme philosophique, on ne voit pas que, soit l'éternité de la substance du monde, soit l'éternité du monde actuel (Aristote), ait été jamais mise en doute. Une création exnihilo de l'univers, par un pur esprit, est une idée absolument étrangère à l'entendement d'un Hellène. Ce n'est pas dans le temps qu' Ana^xagore plaçait l'organisation de Tunivers par Tlntelligence. Le Démiurge de Platon façonne une matière qu'il n'a point créée et qui coexiste avec lui de toute éternité. Aristote, qui place le premier moteur au sommet des choses, affirme que ce monde (substance et forme) n'a pas commencé et ne finira jamais. Il en est même résulté que le dogme sémitique de la. création a été ébranlé dans l'esprit d'un grand nombre de commentateurs arabes. Toute l'antiquité classique, des physiciens de l'Ionie aux philosophes d'Alexandrie, a donc cru à l'éternité de la substance du monde ou de l'univers actuel. Quant à l'idée de cause finale, au sens aristotélicien du mot, soit dans les organismes vivants, soit dans le reste de la nature, elle est demeurée également aussi étrangère aux physiologues d'Ionie que celle d'un but ou d'un plan de l'univers, d'une volonté réalisée en vue de quelque bien, bref, d'une raison quelconque de la génération et de la destruction périodiques des mondes.

Pour Thalès de Milet, l'élément primordial de l'univers éternel, le principe et la fin des choses, était l'eau, considérée peut-être à différents états de condensation et de raréfaction (i).

(i) Aristote, Met., I, m, 4. 6. ...0aX7jç ... uBcop... outto$...«£p\ ttJç TtpoStrjç aiTiaç. Philosoph. (Hippolyte), I, I, âp/^riv tou TcavTo; elvai xa\ xeXoç z6 OStup. Thalès de Milet serait né, vers 64o avant notre ère, de race phénicienne (Ueberweg). Les hypothèses qu'a faites Aristote pour s'expliquer le choix, purement arbitraire, selon lui, de Peau comme principe des choses, par Thalès. no supportent pas l'examen. Nous croyons avoir indiqué la genèse historique de celte doctrine. Peut-être les fossiles marins, les pétrifications d'animaux aquatiques et les coquilles trouvées sur les montagnes ou dans les carrières en exploitation, ont-ils contribué à confirmer les idées de Thalès sur l'origine du monde; cette supposition d 'Ueberweg nous semble vraisemblable ; elle est, en tout cas, historiquement établie et fondée sur des textes authentiques pour XércopHANE.

Tandis qu'il observait, les yeux levés au ciel, les mouvements des corps célestes, Thalès, racontait-on, était tombé dans un puits; une petite servante, du nom de Thratta, avait en riant et par moquerie fait cette réflexion : Dans son ardeur à connaître les choses du ciel, il a ignoré ce qui était devant ses pieds : xi Iv oJpavcp 7:po0u(xou{x£voç sioevat, xà ev ;:oa'iv oùx oIBev (*)• Parole où la malignité et la suffisance naïve du vulgaire à l'endroit du savant ou du penseur apparaissent sans doute clairement. Mais cet antique apophtegme me semble surtout attester, sous forme de survivance, l'usage où étaient les anciens physiciens ou astronomes d'observer les astres au fond des puits ou des trous, usage dont parle encore Aristote, ainsi qu'on le verra lorsqu'il sera question ici de sa théorie des lunettes. Cette remarque a sans doute, je suppose, été déjà failo par d'autres avant nous.

(•) HippoLTTB, BefaL, I, i.

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