VERTIGE, CÉPHALALGIE, APOPLEXIE
nous montre clairement, dit Galien, que c'est Tencéphale môme qui est affecté (tov eyxéçaXov auTov) (i). »
Mais la raison et la mémoire des représentations ou images sensibles {Des lieux aff.y III, ix), éclipsées en quelque sorte durant les paroxysmes épileptiques et les différents délires, reparaissent après les accès. Ce qui a fait dire à Galien que Tépilepsie est une affection dont le siège réside dans une région supérieure, dans le cerveau lui-môme, ce n'est pas seulement parce que l'activité des sens est abolie pendant Tattaque : c'est surtout parce que la « raison » et la « mémoire » du malade sont aussi profondément altérées. « Les affections des fonctions dirigeantes (ou de l'âme raisonnable) naissent toutes, dit-il, dans le cerveau » [Ibid,, III, vu; IV, m). Le pneuma psychique des ventricules a pour unique mission de porter dans toutes les parties la sensibilité et le mouvement ; ce « premier organe » de l'âme en est en quelque sorte le premier courrier.
« J'ai montré dans mes livres, répète Galien, que l'âme raisonnable habite dans le cerveau » [De l'util, des part. y IX^ iv) ; que « le cerveau est la cause et le principe des sensations et des mouvements volontaires, » et que, « par les canaux ou conduits qui en dérivent et vont se distribuer à toutes les parties de l'organisme vivant, celles-ci sont susceptibles de sentiment et de mouvement «(a). Ces canaux ou conduits (Trcpsi, o^êtoO sont bien les « voies » que suit le pneuma psychique, de l'encéphale aux organes des sens et des mouvements volontaires et involontaires (aS Tsy 7r/£'j[jLaToç 6So() (X, xii). Cela paraissait surtout manifeste des nerfs optiques, descendant de l'encéphale aux yeux, et qu'HÉROPHiLE avait nommés ^ropoi, « parce qu'eux seuls présentent des canaux visibles destinés au parcours du pneuma ». Et, à ce sujet, en parlant de l'union de ces nerfs dans ce que nous appelons le chiasma, Galien nie qu'ils soient transposés ou croisés et qu'ils aillent, celui du côté gauche à l'œil droit, celui du côté droit à l'œil gauche. Là où ces nerfs se rencontrent avant de se séparer de nouveau pour se rendre aux yeux, ils unissent, dit-il, purement et simplement leurs canaux (ts-j; x5poj; IvcijovTa, ouvi'^x. toj^ icopou;), ce qui expliquait que les deux images de la vision binoculaire pouvaient, avant de parvenir à l'âme, « s'assembler en une », ainsi que parlera Descartes.
Mais quel rapport existe exactement entre le pneuma engendré dans les ventricules antérieurs et l'âme raisonnable, dont le domicile est éga-
(i) De loc. a/f.y III, xiv. fj âjro7:X7)Çi« ;;aaa; ôjjlou là; «luytxà; evepyeia; pXaTTTOuaa.
(3) Galien, Meih. medendl, IX, c. x. Kuh.n, x, 636 ; Hippocr. Epid. vi et Gal. in eum Comment, v, sect. v. Kliin, xvii B, a^S ; Galeni in IIippocr. libr. de Alimento Comment, m. KuHN, XV, agS ; Hippocr. de llumoribus liber et Gal. in eum Comment., I, ix. KChn, xvi, 98.
2o8 LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
lement dans le cerveau, et qui semble comme la source élevée d'où partent les innombrables courants de la vie psychique, répandue par les nerfs dans le corps entier au moyen de leurs canaux ? En s'en tenant à la lettre des textes que nous citons, il paraît bien que le pneuma psychique des ventricules ne soit que Tinstrumenl principal, le « premier organe » dont Tàme se sert. « Pour nous, dit Galie>, faisant un retour sur ce qu'il avait dit dans son grand ouvrage sur les Dogmes d'Hippocrate et de Platon ,il paraissait naturel, en raisonnant d'après les faits évidents qui ressortent de la dissection (xoTçyip sx tyJ; ivaTC[xî5; (pa'.vo[x£votç), que Tàme résidât dans le corps du cerveau (âv to) ŒW|xaTi toj sY^çaXo'j) par qui se produit le raisonnement et se conserve le souvenir des images sensibles (yj toîv aiŒÔr^Ttvwov çx/Taîiwv... jxv^ixy)). Le premier organe de Tàme pour toutes les fonctions srnsitives et volontaires était le pneuma des ventricules du cerveau, et surtout du ventricule postérieur (xal [AaXXév ye xa-ri tyjv [xoiXtav] c^i^ev), qui reçoit le pneuma psychique élaboré dans les ventricules antérieurs » {Des lieux aff,, III, ix). Non pas, d'ailleurs, que le ventricule moyen, que Galien appelait cavité du corps voûté cintré ou de la voûte à trois piliers, n'eut point d'importance, au contraire, surtout au regard des deux ventricules antérieurs. Quant au pneuma psychique, de deux choses l'une, disait Galien, ou il est l'essence de l'àme, ou il n'est que son premier organe [De usii respir. liber., c. v. Kûhn, iv, 509). S'il était la substance de l'àme, lorsque le pneuma psychique s'échappe des ventricules, du fait, par exemple, d'un traumatisme crânien, l'animal périrait aussitôt. Mais le pneuma peut s'échapper des ventricules, l'animal ne meurt pas ; il est seulement privé de sensibilité et de mouvement jusqu'à ce que le pneuma se reforme [De Hipp, et Plat, plac., VU, m. Kûhn, v, 606).
Pourtant, avoue Galien, il avait plus d'une fois été tenté d'appeler ce pneuma, le pneuma psychique, la substance de l'àme (f^u^rfjç ciaCav), ou l'àme même, et peut-être était-ce là en effet sa pensée, car s'il pouvait se représenter le siège du pneuma psychique et imaginer le mode de sa production, voire sa nature, il lui était naturellement impossible de rien apercevoir de semblable pour cette àmc, et, quoiqu'il fut grand dialecticien, Galien était surtout physicien, j'entends anatomiste et physiologiste, il aimait les faits et les expériences. Mais Galien manquait, je l'ai dit, d'esprit philosophique, esprit peu commun, après tout, chez les plus grands médecins, car il brise résolument avec les traditions religieuses et métaphysiques de l'époque et du milieu social, et considère, du point de vue purement historique, les croyances dogmatiques des contemporains.
Galien manquait d'esprit philosophique. — Ceci doit s'entendre dans un sens tout autre que s'il ne s'agissait pas d'un Grec. Quoique né en
GÀLLIEN ET L'ESPRIT liELLÉMQUE 399
Asie, Galien avait l'entendement et la culture d'un véritable Hellène. Alors môme qu'il n'eiit pas été le plus grand biologiste de son temps, l'anatomiste et le physiologiste le plus sagace, souvent génial, le clinicien dont la science d'observation et la pratique était la plus vaste, il était Grec, je le répète, par ses parents et par ses maîtres; il avait une conception du monde qui, môme ordinaire chez un Hellène, le plaçait naturellement bien au-dessus du reste des hommes, j'entends de ceux qui n'étaient pas Grecs. Par droit de naissance en quelque sorte Galien possédait la raison, le verbe, l'ordre lucide des pensées, la notion indéfectible de l'enchaînement logique des phénomènes de l'univers. Il y a toujours eu des choses que les Barbares ont tenues pour vraies et naturelles et qu'un cerveau d'Hellène n'a jamais pu comprendre et par conséquent admettre. Au 11° siècle, les doctrines juives et les livres du peuple hébreu commençaient à ôlre connus des Grecs instruits. L'idée partout présente dans ces livres, c'est, on le sait, que le dieu d'Israël, le dieu de Moïse, peut tout, car ayant tiré ce monde du néant, il le peut anéantir, le rappeler à l'être et l'anéantir de nouveau, avec ses créatures vivantes, qui ne vivent que de son souffle et ne sont rien que par lui et pour Ini. Pour le Juif, ce qui existe, ce qui est, ce n'est point l'univers et' son démiurge : il n'y a que Jahweh, créateur du ciel et de la terre. Gomment la raison de l'homme, c'est-à-dire d'une des créatures périssables et éphémères de ce dieu, pourrait-elle concevoir même l'idée d'imposer quelque limite à la toute-puissance divine ? L'absurde et l'impossible n'ont ici aucun sens. La raison est, comme toute chose, un pur néant devant le seul être qui existe par soi de toute éternité et ne saurait être compris ni pensé par une intelligence créée.
L'esprit hellénique a toujours foncièrement répugné à cette conception sémitique du monde et de la vie, à la forme même de l'esprit sémitique. Non, disait Galien, en parlant du Stqîxioupy^? des Juifs, non, il aurait beau vouloir d'une pierre faire un homme à l'instant, cela ne lui serait pas possible : « Et c'est en cela que diff'ère de l'opinion de Moïse notre opinion et celle de Platon et des autres philosophes grecs qui ont traité convenablement des questions naturelles (i). Pour Moïse, il suffît que Dieu (tcv Oscv) ait voulu ordonner la matière (2), et voilà la matière ordonnée ; car il croit que tout est possible à Dieu, voulût-il môme, avec de la cendre,
(i) De us. part., XI, xiv. ouôs yàp, ei Trjv Tc^ipav ÈÇaiçvT); èOeXrJas'.sv avOptuîwOv roifjaai, Suvatov aÙTcÔ. Ka\ tout' eaTt, xaO' 0 t^ç Mwaewç8oÇ7)ç îj 6' TjjxeT^pa xai llXaTtovo; xat i] tôv àXXwv Ttov Tcap^^EX- Xrjaiv ôpOôiç jjL£Ta)(^6tpiaa[jL£vtov toùç îîspi fjavt)^ Xo^ouç ôu^c'pgt.
(2) Ibid. xoatxfjaai ttjv \jhiy.
3oo LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
faire un cheval ou un bœuf. Pour nous, nous ne pensons pas ainsi ; nous prétendons qu'il y a des choses impossibles naturellement, et que Dieu, loin d'en faire l'épreuve, se contente parmi les choses possibles de choisir la meilleure. »
Qu'on y prenne garde, c'est une grande parole que celle que vient de prononcer Galien, et qui résume toute la philosophie, non seulement des anciens Grecs, mais de la science du monde moderne, de Galilée, de Lavoisier, de Laplace et de Darwin : Pour nous, nous prétendons qu'il y a des choses impossibles: ifj;ji4Ï; SVj/ oOtco Y'.vwffxcixsv, iXV £ïvai -^(i^ T'.va XiY^iJi^v àSûva-ra ojjet. C'est le pendant de l'aphorisme d'ARiSTOTE : « Rien ne se produit contrairement à la nature, éternelle et nécessaire ». Ilepl Y^P "^i^ ^^' ^•*' "^i^ ^5 àvoYxr^g oOôèv *^v£Ta'. xapi çjjtv (i). Gomme le Stagirite, Galien croyait aussi à la génération spontanée des animaux (è^f^^'vcTat Çwa) dans les eaux boueuses et marécageuses, dans les marais, dans les plantes et les végétaux en décomposition (2). De l'éternité du monde tout se déduit, mais la production des corps organiques et inorganiques implique l'existence de la nature des choses. Qu'un dieu puisse tirer l'univers du néant, ou, en d'autres termes, faire quelque chose de rien, voilà ce qui n'a pas moins répugné à tous les vieux penseurs de l'Helladc qu'à Galien, car cela est « impossible » à concevoir pour une tète grecque, ou, ce qui revient au môme, pour la raison. Et Aristote en témoigne, lorsqu'il répète qu'il y a un point de doctrine sur lequel tous les anciens physiologues ou naturalistes sont unanimes, c'est qu'il est « impossible » que rien puisse naître de rien ; to \Kh ex \xx^ ovtwv Y^vsaOy. àBuvorcv [-nt^x Y^p TauTîJç ôiJ(^Y^a)[ji.ovo03t Tfjç ôô^y]^ àxx/rsç o\ xspl çujscoç) (3).
Dans le domaine de la vie et des fonctions biologiques, de celles de l'intelligence en particulier, môme désaccord fondamental pour l'interprétation des phénomènes entre Galien ou tout autre hellène et un homme d'une autre race. Là où un Juif du i®*" ou du u" siècle, pour rester dans la comparaison instituée par Galien entre la pensée d'un Moïse et celle d'un Platon, parle de possession par le démon, d'incantation et de divination, de vœux, de prières et de purification, le médecin de Pergame ne voit qu'une lésion des centres nerveux, dont l'étiologie, le diagnostic et le pronostic relèvent uniquement de, la science des organes et des fonctions de la vie, de l'anatomie et de la physiologie normales et pathologiques. c( N'allez point, dit Galien, consulter les dieux pour découvrir
(i) Arist., De animaL gen., IV, iv, 770.
(2) De us. part., XVII, i.
(3) Arist., Phys., l, iv, 187 a 34-
PRiyCIPES DE PATHOLOGIE MENTALE 3oi
par la divination Tâme dirigeante, qui apparaît si nettement à toutes les intelligences droites, non plus que le principe des nerfs, mais instruisezvous sur ce sujet auprès de quelque anatomiste (i). » La folie n'est pas une possession du démon : a la perle de Finlelligence, voilà la folie », àra)X£'.a yip t?i; cuvéaewç V) {jLtopwaf^ ecrri. Or les maladies de Tintelligence naissent toutes dans Tencéphale : c'est un point sur lequel tous les médecins sont d'accord (2). Le vulgaire lui-môitie en était convaincu. La nature des fonctions de Tàme, ainsi que la localisation de son siège, sont choses si évidentes et si claires, s'écrie Galien, que « la foule môme sait à n'en point douter qu'elle réside dans l'encéphale, c'est-à-dire dans le cerveau (xori tcv sY^f^aXcv). Aussi bien, n'est-ce pas à la « tôte », à r (c encéphale », aux « vertèbres », selon les cas, qu'il s'agisse de délire, d'apoplexie, d'hémiplégie, de tétanos, d'épilepsie et autres affections convulsives, que tous les médecins sans exception appliquent les remèdes ? » Les « lésions des fonctions dirigeantes » ou de l'intelligence (gXaôat Tûv ifjYeiJwvtxwv evepYstwv), comme dans la manie ou la mélancolie, par exemple, relèvent également d'affections soit sympathiques, soit primitives de l'encéphale (3). Parmi les affections sympathiques, il en est qui n'existent en réalité qu'aussi longtemps que la cause qui leur a donné naissance ; elles disparaissent avec les causes qui les ont produites. Mais les affections de l'encéphale qui ont déjà créé une dialhèse permanente persistent, alors môme que ces causes viennent à cesser.
Galien ramène les phénomènes pathologiques et normaux de l'organisme à un môme mécanisme physiologique, coupant ainsi à la racine les préjugés du vulgaire sur la diversité et Thétérogénéilé absolues des phénomènes qui constituent l'état de santé et de maladie. C'est ainsi qu'il ramène les causes des convulsions, c'est-à-dire des mouvements involontaires, aux causes physiologiques des mouvements volontaires. La convulsion, dit-il, dans les parties qui en sont agitées, ne diffère du mouvement naturel, c'est-à-dire qui procède de la volonté (à^aŒajxàvi^xrriTCpoaCpejiv x{vrj(r.;), que parce qu'elle a lieu sans notre volonté. « De môme donc que, dans le mouvement naturel, la volonté qui réside dans Vencéphale vers le prmcipe des nerfs donne aux nerfs d'abord l'initiative du mouvement, et
(i) De toc. aff. III, vu (Kuhn, viii, 168). xai ypyj Tauta (xoXXov ÎT^têÎv, ou r^i^X tou aa©^<îTata 9xtvo[i£vou 7:a<Ji toîç aSiaatposotç trjv yvoSjitjv f,Yg|iovixou, xaOixsp ouôs TUEpl t^ç tcûv vsupwv oi^yf^^^ tJv où y^pïj TTOpsuOevia; eîç Oeoùç 8'.à {xavteia; iÇeupêîv, aXXà 7:apa tivi tfiiv àvatO{jLix(ûv avSpcuv 7:atosuOevia;.
(2) Ibid. TO [jivoùv eYxc^aXw Tcavta Y'veaOat ta twv TjysjjLOvixOv evspYSiôv 7:0187), Tuaat toîç laipot;... w{ioXoyT)iai.
(3) Ibid. oytTKip YS'tai xatà aufXjrocOeiav te xai TCptuTonàÔEiav ÊY^eçaXou.
3oi LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
par eux aux muscles, de même quand nous découvrons que, sans intervention de ce principe, les nerfs peuvent être spasmodiquement contractés par une cause quelconque, nous connaissons la cause de la génération ou production des convulsions (i). »
Galien ne sait que croire touchant la nature de la ce substance de Tâme raisonnable », hôtesse du cerveau. 11 déclare ne la pas connaître (2). Avec Platon, Galien avait localisé dans le foie, le cœur et Tencéphale les trois espèces ou les trois parties de l'âme traditionnelle. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il considérât l'une d'elles, l'âme raisonnable, comme immortelle. « Quant à moi, déclare Galien à ce sujet, je n'ai pas d'argument péremptoire pour discuter avec Platon si cette opinion est vraie ou fausse (3). » Plus loin, dans ce môme traité, il professe sans détour que Tàme est matérielle. En somme, il n'a pu se résoudre à accepter le dogme de l'immortalité de l'âme. « Si Platon vivait encore, dit-il, je voudrais surtout apprendre de lui comment une perte abondante de sang, de la ciguë prise en boisson, ou une fièvre ardente, sépare l'âme du corps ; car, selon Platon, la mort arrive quand l'âme se sépare du corps (4). » 11 ne saurait comprendre, dit-il encore, après les Stoïciens, que l'âme, si elle n'est pas quelque chose du corps, puisse s'étendre à tout le corps, être coextensive au corps. Dans son livre Sur ia formation du fœtus (KiiHN, IV, 699-700), Galien « avoue » que, « ne trouvant aucune opinion scientifiquement démontrée, il a des doutes sur la substance de l'âme et ne peut rien avancer de probable » (ou3£iJi(av eup(ax<i)v $dÇav àiccSsBetYi^ivr^v extrnQ- |xovt>«oç). Il ne veut pas prendre parti (5). Il a bien raison d'admirer l'assurance des gens qui aflirmeraient quelque chose en pareille matière (6). Aussi ne s'agil-il point d'affirmer ou de nier, mais de passer outre, et de poser en termes nouveaux les vieux problèmes, ce qui est peut-être le moyen de les résoudre. Galien conclut donc qu'aussi bien le médecin n'a que faire de connaître la substance de l'âme. Il demeure sceptique et ennuyé ; car tout ce doute est contraire à ses habitudes d'aflîrmation tranchante, intolérante et agressive ; il incline visiblement vers l'idée d'un pneuma
(i) De loc. a/f., III, viii (Kûhn, vin, 171). w^TiEp ouv ev tO xatà çûaiv e/êiv f, xaià t>jv âp/ï)v Tôv veupcov Êv gyxeçaXtu T£TaY|xev7) ;:poaipgaiç «fy 7jv xtvTÎaswç TcpcoTOi? (xèv toî; vsupoi;, 8t' auTcôv 81 xai TOîç {jLiKJtv ôtôw'jtv, ouTwç àvÊU T^ç «?*/.^> lauTif]; èàv £{îpto{xgv uTcd Tivoç aîtia; a;:aaOîîyaî Bûvaiat ta vsupa, T^ç Tôv <J7:aa|jic5v ^z^iattoç £-iani{xT)v 6Ço|ji£v.
(2) De us. part., VII. viii.
(3) Que les mœurs de l'âme sont les conséquences du tempérament du corps, c. m.
(4) Ibid., c. III (KiJHN, IV, 775-G).
(5) De dogm. Hipp. et Plat., IX, ix. Cf. De praesag. ex pulsih., II, vin (KChn, ix. 3o5). (G) HippocR. Epidem. VI et Galeni in illum Comment., V, sect. v. Rurn, 17 B, 248.
VEyTniCA'LES AyTÉniECRS, MÉDJA\ ET POSTÉRIEI H 3o3
psychique, qui serait la substance de l'âme, ou l'âme môme, mais la médiocrité de son jugement, dès qu'il ne voit plus et ne touche pas, l'empêche de suivre jusqu'au bout le chemin abrupt el désert où il allait s'engager.
Et pourtant, en dépit du vague et de l'indécision de sa pensée à ce sujet, Galien distingue expressément, au point de vue du siège des fonctions psychiques, les ventricules du corps du cerveau : s'il suffit, pour abolir chez l'animal vivant, au cours d'une vivisection, le sentiment et le mouvement, de pousser la section de l'encéphale jusqu'à l'un des ventricules, la réunion des surfaces de section nous fait bientôt assister au retour des fonctions évanouies ; l'animal recommence à sentir et à se mouvoir. Si, dit Galien, après avoir excisé l'os de la tète et mis à nu la dure-mère, on sectionne cette membrane, si l'on coupe le cerveau lui-môme, en quelque point que ce soit, tcv èYxiçaXov xjtov ôxwœouv, l'animal ne perd ni le sentiment ni le mouvement. Pour cela, la section doit pénétrer jusqu'à l'un des ventricules du cerveau. La lésion du quatrième ventricule affecte le plus gravement l'animal (i), celle du ventricule moyen moins gravement ; le dommage survenant après une lésion de chacun des ventricules antérieurs est moins grand encore, surtout si l'animal est jeune. Les compressions (6X(i}/£t;) des ventricules, soit expérimentales chez les animaux, soit accidentelles chez les sujets que l'on trépane, provoquent les mômes phénomènes que les sections du cerveau pratiquées jusqu'aux ventricules (2). Mais que les parois des ventricules sectionnées se cicatrisent, et, grâce à la formation nouvelle du pneuma, le mouvement et la sensibilité reparaîtront.
Non seulement Tévaporation du pneuma psychique par l'ouverture pratiquée n'a point privé de vie l'animal : dès que le pneuma s'est de nouveau rassemblé dans les ventricules, les fonctions qui servent à définir l'âme, la mémoire, la représentation et le jugement reparaissent; elles ne résidaient pas dans le pneuma psychique, dont la production et la consommation incessantes rappellent tout à fait ce qu'on nomme quelquefois la force nerveuse. Le pneuma psychique de Galien n'est donc décidément pas l'âme : c'est « le premier organe » de l'âme, qui, elle, « quelle que soit
(i) Quand Ekasistrate vil un bœuf, qui avait reçu une blessure entre l'occipital et la première vertèbre, être tout à coup frappe de paralysie et demeurer immobile, il attribua ce phénomène à la seule lésion de la méninge : il ne savait pas, dit Galien, que le quatrième ventricule, qui se termine là, avait aussi été atteint : les lésions du quatrième ventricule paralysent l'animal bien plus gravement que celles du ventricule médian, et surtout que celles des deux ventricules antérieurs, surtout quand l'animai est jeune.
(2) De HippocR. et Plat, plac, VI, m; Vil, in. — Des lieux aff. , III, xiv.
3og LE SYSTÈME NERVEUX CENTHÀL
par eux aux muscles, de même quand nous découvrons que, sans intervention de ce principe, les nerfs peuvent être spasmodiquement contractés par une cause quelconque, nous connaissons la cause de la génération ou production des convulsions (i). »
Galien ne sait que croire touchant la nature de la « substance de Tâme raisonnable », hôtesse du cerveau. Il déclare ne la pas connaître (2). Avec Platon, Galien avait localisé dans le foie, le cœur et Tencéphale les trois espèces ou les trois parties de Tàme traditionnelle. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il considérât Tune d'elles, l'âme raisonnable, comme immortelle. c< Quant à moi, déclare Galien à ce sujet, je n'ai pas d'argument péremptoire pour discuter avec Platon si cette opinion est vraie ou fausse (3). » Plus loin, dans ce même traité, il professe sans détour que Fâme est matérielle. En somme, il n*a pu se résoudre à accepter le dogme de l'immortalité de Tâme. « Si Platon vivait encore, dit-il, je voudrais surtout apprendre de lui comment une perte abondante de sang, de la ciguë prise en boisson, ou une fièvre ardente, sépare l'âme du corps ; car, selon Platon, la mort arrive quand l'âme se sépare du corps (4). » Il ne saurait comprendre, dit-il encore, après les Stoïciens, que Pâme, si elle n'est pas quelque chose du corps, puisse s'étendre à tout le corps, être coextensive au corps. Dans son livre Sur la formation du fœtus (Kùhn, IV, 699-700), Galien « avoue » que, a ne trouvant aucune opinion scientifiquement démontrée, il a des doutes sur la substance de l'âme et ne peut rien avancer de probable » (ouS£iJi(av eup(ax<i)v BcÇav àTroîsSeiYixévYjv àxirrr;lAovtxu)?). Il ne veut pas prendre parti (5). Il a bien raison d'admirer l'assurance des gens qui aflirmeraient quelque chose en pareille matière (6). Aussi ne s'agit-il point d'affirmer ou de nier, mais de passer outre, et de poser en termes nouveaux les vieux problèmes, ce qui esl peut-être le moyen de les résoudre. Galien conclut donc qu'aussi bien le médecin n'a que faire de connaître la substance de l'âme. Il demeure sceptique et ennuyé ; car tout ce doute est contraire à ses habitudes d'affirmation tranchante, intolérante et agressive ; il incline visiblement vers l'idée d'un pncuma
(i) De loc. a/f., III, viii (Kûhn, vm, 171). uy'smp ouv ev tO xa-rà çua-.v eysiv f^ xaii ttjv *p//,v Tôv vêupojv ev epts^àXo) T£TaY{i.év7) TcpoatpEaiç àpyr^y xtvTÎaews jcpcoTOiç {xèv toîç vsupoi;, 8i' auTûv Se xaà TOXç |iuaiv ôtSto'jiv, oîîiwî aveu t^ç ^?'/Jli Taiiiifjç èàv eiJptotjLgv ujîd tivoç aitia; anaaO^va: Ôûvatai ta vsupa, TTjç Twv ^Tcaajxôv ^svEasto; e;:îjr7Î|jir^v ifo{x£v.
(a) De us. part., VII. viii.
(3) Que les mœurs de l'âme sont les conséquences du tempérament du corps, c. m.
(4) Ibid., c. III (KuHN, IV, 775-G).
(5) De dogm. Hipp. et Plat.. IX, ix. Cf. De praesag. ex pulsib., II, viii (Kuhn, ix. 3o5). (G) HippocR. Epidem. VI et Galeni in illum Comment., V, soct. v. KOhn, 17 B, 248.
VEXTRlCiLES AyTÉRIElRS, MÉDJAX ET POSTÉRIEin 3o3
psychique, qui serait la substance de l'âme, ou rame même, mais la médiocrité de son jugement, dès qu'il ne voit plus et ne touche pas, Tempéche de suivre jusqu'au bout le chemin abrupt et désert où il allait s'engager.
Et pourtant, en dépit du vague et de l'indécision de sa pensée à ce sujet, Galien distingue expressément, au point de vue du siège des fonctions psychiques, les ventricules du corps du cerveau : s'il suffit, pour abolir chez l'animal vivant, au cours d'une vivisection, le sentiment et le mouvement, de pousser la section de l'encéphale jusqu'à l'un des ventricules, la réunion des surfaces de section nous fait bientôt assister au retour des fonctions évanouies ; l'animal recommence à sentir et à se mouvoir. Si, dit Galien, après avoir excisé l'os de la tète et mis à nu la dure-mère, on sectionne cette membrane, si Ton coupe le cerveau lui-même, en quelque point que ce soit, tcv i^^xko^ ai-rov ôxwaouv, l'animal ne perd ni le sentiment ni le mouvement. Pour cela, la section doit pénétrer jusqu'à l'un des ventricules du cerveau. La lésion du quatrième ventricule affecte le plus gravement l'animal (i), celle du ventricule moyen moins gravement; le dommage survenant après une lésion de chacun des ventricules antérieurs est moins grand encore, surtout si l'animal est jeune. Les compressions (6X(i]/g'.;) des ventricules, soit expérimentales chez les animaux, soit accidentelles chez les sujets que l'on trépane, provoquent les mêmes phénomènes que les sections du cerveau pratiquées jusqu'aux ventricules (2). Mais que les parois des ventricules sectionnées se cicatrisent, et, grâce à la formation nouvelle du pneuma, le mouvement et la sensibilité reparaîtront.
Non seulement l'évaporalion du pneuma psychique par l'ouverture pratiquée n'a point privé de vie l'animal : dès que le pneuma s'est de nouveau rassemblé dans les ventricules, les fonctions qui servent à définir l'âme, la mémoire, la représentation et le jugement reparaissent; elles no résidaient pas dans le pneuma psychique, dont la production et la consommation incessantes rappellent tout à fait ce qu'on nomme quelquefois la force nerveuse. Le pneuma psychique de Galien n'est donc décidément pas l'âme : c'est « le premier organe » de l'âme, qui, elle, « quelle que soit
(i) Quand Erasistuate vit un bœuf, qui avait reçu une blessure entre l'occipital et la première vertèbre, être tout à coup frappe de paralysie et demeurer immobile, il attribua ce phénomène à la seule lésion de la méninge : il ne savait pas, dit Galien, que le quatrième ventricule^ qui so termine là, avait aussi été atteint : les lésions du quatrième ventricule paralysent l'animal bien plus gravement que celles du ventricule médian, et surtout que celles des deux ventricules antérieurs, surtout quand l'animai est jeune.
(2) De HippocR. et Plat, plac, VI, m; VII, m. — Des lieux aff.y IH, xiv.
3o/i LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
d*ailleurs sa nature », comme l'a dit Galien, siège dans le cerveau même. Le pneunia, comme Tinflux nerveux des modernes, sert ainsi surtout à la transmission des sensations et des mouvements volontaires. Les mélanges du pneuma psychique avec d'autres substances peuvent le rendre fumeux, fuligineux, impropre à l'exécution des fonctions de la vie de relation. Il est de nécessité pour Galien que « les âmes soient affectées (tj^jlxxôsTv) avec les corps, et surtout qu'à la suite de l'épaississement du zvsjjxa la lucidité de l'esprit s'obscurcisse, comme un miroir terni par un brouillard. Il en résulte que rien de clair, de cohérent, de suffisamment significatif n'est plus communiqué aux images (evraTç çavTa^i'a'.;) par le pneuma, tant que celui-ci demeure épais, obscur et condensé (i) ».
On doit reconnaître que Galien a rendu le plus signalé service à l'esprit humain en mettant fin à cette période d'égarement où, à la suite d'HiPPOCRATE etd'AaiSTOTE, philosophes et médecins avaient si longtemps erré, en établissant pour toujours dans le cerveau le siège des fonctions des sensations, du mouvement volontaire et de l'intelligence.
Ici nous pouvons hardiment prononcer le mot de localisations cérébrales des fonctions de la sensibilité, du mouvement et de l'intelligence dans des provinces distinctes du cerveau. Galien a fait plus qu'entrevoir la possibilité d'une science des localisations fonctionnelles du cerveau, considéré décidément comme organe de la sensibilité, du mouvement volontaire et de l'intelligence. Telle est bien, en effet, la division qu'il adopte pour l'étude des fonctions psychiques {'zxq ^'jyj.y(.xq hepyiixqjy lorsqu'il les distingue en sensitives, motrices et intellectuelles, ti; aîjOrjTtxoç y.t, -ri^ xivTQTtxàç xal ':p(Ta^ -zyq •^^Y^ixsv.xi; (2). La faculté sensitive de l'âme (if) alaOT;TtxY; TfJ; '^jy^t^ evip- Y£ta) comprend en tout cinq fonctions différentes : la vue, l'odorat, le goût, l'ouïe, le tact, avec son symptôme particulier, la douleur. La fonction motrice de l'âme (if) y,'/;r,Ta/<) n'a qu'un seul mode, la motilité. La dernière, celle de l'âme raisonnable (tIj xot' xjTOTOTfjYsiAovtxsv), se divise en représentation, entendement ou pensée et mémoire (StaipEtTai ûq ts to (pavTamxiv, xxl l\xior^v.Y.l^
Xat [XVTî;X5V£UTtXSv).
Ce schéma de Galien diffère surtout de celui d'AniSTOTE et des Péripatéticiens par l'absence d'un sensoriimt commune unique vers lequel concourent tous les autres sensoriums ou organes des sens, et qui soit le sens commun de tous et de chacun des sens. Outre les sens spéciaux, en effet, Aristote avait admis l'existence d'un sens commun où convergent nécessairement toutes les sensations en acte, èrsl oîv twv îStwv ataOr^Tr,p{(i)v h
(i) Plutarquk, SujJLTwOa. TcpoSX.
(2) De symptomatum differenliis, m. KChn, vu, 55 et suiv.
LOCALISATIONS CÉBÉBUALES DES FOXCTIOXS SENS., MOTR. ET INTELLECTUELLES 3o5
Tî x5'.vov sTriv aî(jOr<TT^<p'ov {De Juvent. et Senect.^i; etc.). Ce sens commun, Aristote l'avait naturellement localisé dans le cœur, principe de toutes les sensations et siège de Torgane commun de tous les autres organes des sens (m). On verra la fortune prodigieuse de la théorie du sensoriun commune qui, encore au xviii" siècle, a trouvé un apologiste chez le grand anatomiste SOmmerring. Du cœur, le sensorium comynune émigra, au cours des âges, dans bien des provinces de l'encéphale ; c'est dans le liquide des ventricules du cerveau que cette idée antique devait s'éteindre, au moins en apparence, car elle se survit dans le langage et s'impose quelquefois encore, sous forme de postulat, à l'esprit des physiologistes qui traitent des fonctions du cerveau. En tout cas, et cette remarque importe pour rhistoire des doctrines psychologiques du moyen âge et des temps modernes, Galien n'invoque jamais de sensorium commune. Le passage des Definitiones medicœ (cxiii, Klhn, xix, 878) où la faculté directrice de l'âme, considérée comme exerçant une sorte d'empire sur les « parties de l'âme », est localisée à la base de l'encéphale (èv r?) Paaei tou £YX£i)aXou), au lieu de l'ôtre dans « le corps du cerveau », comme dans l'œuvre entière de Galien, n'est certainement pas authentique. Aucun des caractères du sensorium commune n'est d'ailleurs attribué ici à cette partie souveraine de l'âme.
Un autre mérite de Galien, et qui le place si haut dans les sciences biologiques qu'il domine encore, à bien des égards, les plus grands médecins des temps modernes, c'est d'avoir eu très nettement conscience que l'étude des phénomènes de la vie doit reposer sur le solide fondement de l'anatomie, de la physiologie expérimentale et de l'observation clinique. Les recherches cliniques doivent constamment s'éclairer à la lumière des vérités établies par les études d'anatomie et de physiologie : voilà ce que Galien a compris, pratiqué et professé, plus de mille ans avant que des savants illustres de notre siècle se soient avisés de revendiquer pour les recherches cliniques une sorte d'autonomie ! Nous avons assez insisté sur la médiocrité relative d'esprit philosophique de Galien pour ne pas méconnaître en ce grand médecin un précurseur des méthodes cliniques fondées sur l'anatomie et la physiologie. Nous ne citerons de Galien qu'une seule observation clinique, un seul essai de diagnostic topographique des lieux affectés. Galien ne s'y montre neurologiste aussi pénétrant que parce qu'il était anatomiste et physiologiste.
Le sujet bien connu de cette observation est le sophiste Pausanias,
originaire de Syrie, venu à Rome. Depuis trente jours, la sensibilité
des deux petits doigts et de la moitié du médius de la main gauche avait
disparu, le mouvement était demeuré intact. Galien interrogea ce
J. SouRY. — Le Système nerveux centraL 20
3oC LE SYSTÈME NERVEUX CESTBAL
malade ; il apprit qu'il était tombé d'un char peu de temps avant cette afTection.
« Chacun a ouy raconter Thistoirc de cesluy là qui avait le sentiment des petits doij^ls de la main et de la moitié du médius blessé, que j'ai guéri, pour avoir esté le malade un sophiste de grande réputation. Il estoit entre les mains des médecins de la troisième secte, qui sans aucun profit luy chargeoyent les doigts de remèdes, comme si en iceux eust esté la source du mal, qui procédait, non d*aucune affection et disposition des doigts, ains de Tendroil où le nerf qui leur donne sentiment a son origine de la mouëlle spinale. Au commencement donc ces méthodiques appliquoyent sus les doigts des remèdes et medicamens relaxatifs ; puis après des medicamens qu'ils nomment syncrétiques, ne s'enquérans point des causes précédentes ny s'en informans curieusement, ains regardans et considerans seulement, que la stupidité et difficulté du sentiment et la disposition qui rendait les doigts comme endormis estant venue de soy mesme s'augmentait petit à petit. Ne sentant aucun allégement de ces remèdes, le malade communiqua avec moy de sa guérison. Jel'interroguay s'il n'avait |>oinl receu quelque coup au bras ou en l'avant-bras; respondant que non, je luy demanday derechef s'il en avait point receu au commencement du dos: alors il me dit estre passez trois ou quatre mois qu'il estoit cheu d'une coche, et que, tombant à terre, il s'estait heurté contre une pierre droite, qui luy frappa le commencement du dos : de quoy il sentit une fort g;rande douleur, qui toutcsfois s'appaisa et cessa dans le sej>tième jour : et que le quinzième jour après s'eslre heurté il cognent aux doigts quelque petite disj)osilion de cet amortissement du sens, laquelle jusques alors s'estait augmentée, ne luy profilant rien l'usage des remèdes. Je découvris sur ses propos estre encor quelque reste de l'inflammation survenue en la racine du nerf qui va aux doigts, laquelle s'estoit faite scirrheuse et dure, à raison de quoy elle ne luy causait aucune douleur, mais bien lui diminuait et amortissait le sentiment des doigts auxquels le nerf est distribué. Par quoy ostant le médicament qui estait sur les doigts, et l'appliquant au lieu où du commencement il avait esté frappé, je le guéris. Le jour ne me serait assez long si je voulais réciter tout ce que j'ay veu et observé de semblable aux pieds et mains, tant des soldats blessés en la guerre que des gladiateurs, et autres du populaire (comme par infortune et diverses occasions tels malheurs adviennent)...»(i).
Galien attribue à l'ignorance des médecins en matière d'anatomie (twv «{jiaOwv Tfi; àvaTCîJLfj;) Tinsuccès ordinaire des traitements qu'ils instituaient en pareilles rencontres. II est revenu, dans d'autres parties de son œuvre, sur cette observation qui repose, au point de vue du siège de l'innervation sensilivo-motrice des doigts, sur une localisation spinale en somme exacte. C'est au niveau du premier segment dorsal et du huitième segment cervical de la substance grise de la moelle épinière qu'est le centre de cette innervation. « Je conjecturai, dit donc Galien, qu'à l'endroit où le nerf sort, après la septième vertèbre cervicale, quelque partie enflammée.
(i) De anal, administrationihus, III, i. Klhk, h, 3'i3 et Administrations anat. de Cl. Galien, traduictcs ndelomcnt du grec en françois par J. Daleciiamps. lecteur ordinaire do chirurgie à Lyon. Lyon, 157a, 55. Nous n'avons corrigé que quelques inexactitudes importantes du texte innpriraé.
LOCALISATION SPIXALE DES CENTRES D* I NNEnVATIOX DES DOIGTS 807
par suite du coup, avait contracté une dialhèse squirreuse. Telle fut ma réflexion, car je savais de science certaine, par Tanatomie, que les cordons paraissent avoir, quand ils s'échappent du cerveau [ou de la moelle], une circonscription propre, comme cela a lieu pour les vaisseaux, de telle sorte que vous croiriez que chaque nerf, comme chaque vaisseau, ne constitue qu'un cordon unique, mais [je savais aussi que,] dès leur origine, ils sont [composés de filets nombreux], tous pressés et attachés par des enveloppes communes issues des méninges. Ainsi, la portion inférieure du dernier des nerfs sortis du cou va aux petits doigts (nerf cubital) en se distribuant au derme qui les entoure, et, de plus, à la moitié du doigt médius. Ce qui semblait le plus étonnant aux médecins, c'est que la moitié du médius paraissait afi*eclée. Ce fait même me confirma dans ridée que cette partie-là seule du nerf avait souffert, qui, se détachant du tronc à Tavant-bras, aboutit aux doigts indiqués. Faisant donc enlever le médicament appliqué sur ses doigts, je le déposai précisément à cette partie de Tépine où se trouvait Torigine des nerfs aff'ectés. Et ainsi il arriva, chose qui sembla étonnanle et extraordinaire à ceux qui le virent, que les doigts de la main furent guéris par les médicaments appliqués sur le rachis(i). »
Comment le mouvement des membres peut-il être conservé, alors que la sensibilité en est perdue, demandaient les médecins ? « Eh ! quoi, leur répond Galien, n'avez-vous pas parfois vu le contraire, la sensibilité conservée et le mouvement aboli ? » Voici l'explication qu'il donnait de ces deux phénomènes. Tout mouvement volontaire est exécuté par des muscles ; si les nerfs des muscles sont afi^ectés, les doigts perdent le mouvement ; mais, si les nerfs afi*ectés sont ceux qui se rendent au derme, c'est le sens du toucher qui est altéré. Dans l'observation actuelle, la « faculté sensitive ne découlait plus dans les doigts, l'origine du nerf étant lésée à sa sortie de la moelle ». D'autre part, dans les paralysies totales mouvement et sentiment sont également abolis. Bref, celui-là seul qui connaît l'anatomie des nerfs peut exactement juger, comme dans le cas du sophiste Pausanias,
(i) Galiek, De loc. aff., I, vi ; III, xiv. (Kûhn, viii, 57). hÊXjjLT)pâtfiT)v iv tfj «ptoTTî tou (ixtà tov e68o(xov ajcrfvSuXov veupou 8t£X7rcc6a6i [xoptov ti liz\ tt) TiXrfçl^ oXsYixfJvav ôxtpfcuÔT) ÔiaOejiv ia/^7)x^vai. TOîÎTO 6'ev(ÎT)aa, {jLSjjLaOrjxwç 8ià i^ç avaToaT];, on Ta veûpa xatà TuepiypaîpTjv (xàv tÔfav, w; al çXs'Ceç, lx9U0[jieva çatvovTat... rà 8* cjtiv eGûecoç anô t^ç *PX^5 ::oXXà, ayfpfcJ(ieva a;:av-a xai ffuv£y<^(x6va xotvoT; 7C£pixXT{(jLaaiv a;îO tcov fjLTjviyytov exneouxdaiv. xai toîvuv tou TsXsuTatou tc5v £x tou Tpa/^7[Xou VEupwv f) Ta«îV7} [xoTpa 7:p6ç Toù; {xtxpoù; âotxvfiiTai 8axTÛXouç, eÎ; tÔ tzi^U-^/^q^ auioùç 8iaa;r£ipojx£V7) 8^p(xa, xal îrpoa^Ti TOu fi^aou 8axTuXou tÔ ^(xtju ^i^o^* or£p 8») xal Oa'jjxaaiojTaTOv ISo'xci toT; taTpoîç oti t6 TJjxiay p.<{yoy £9aiv£T0 îÇEicovOo';' £|ji£ 8*auT6 TouTO ;:poar[YaY£ [xaXXov, 6; £x£!vo {xdvov eI'tj to3 vfiupou to jxépo; JC£7:ov6ô;, 8 xaTa tov Tcyjyov axoooo'iJLfivov auToO teXsutS jcpôç toÙ; £Îp7](jL£vouç 8axTÛXou;.
3o8 LE SYSTÈME NE B VEUX CENTRAL
à quelle vertèbre la moelle est affectée, si elle Test tout entière ou dans un de ses côtés. « Si Taffection intéresse la moitié gauche de la moelle, toutes les parties du côté gauche du corps sont paralysées, celles du côté droit demeurent exemptes de paralysie. Quand Taffection occupe, non pas la moelle elle-même, mais une seule racine d'un nerf, les parties où le nerf se distribue sont paralysées. Il est très rare qu'un seul muscle soit affecté par les coups reçus sur le rachis, les nerfs issus de la moelle se distribuant daiis plusieurs muscles. »
Vatonie (àTov{a) peut dériver parfois de Yencéphale (Sti tsv èYxéçxXov), dont la moelle tire les deux facultés sensitive et motrice. Parfois aussi la moelle seule est atteinte d'une affection primaire, et, par suite, d'une dyscrasie propre qui s'est formée soit dans sa totalité, soit dans des parties différentes. Galien cite toujours avec complaisance les cures où il a réussi, dit-il, à guérir les patients en appliquant les médicaments à l'origine des nerfs lésés. Ainsi, « des sujets dont les àevw jambes se paralysaient peu à peu, furent guéris par l'application de médicaments dans la région des lombes où les nerfs des jambes sortent de la moelle épinière, sans que nous eussions posé aucun médicament sur les jambes elles-mêmes, siège de la paralysie. En effet, l'affection n'était pas propre aux jambes, mais à la moelle. ..(i) » Pour cela, il faut avoir appris à connaître, par l'anatomie, à quelle partie se rend chacun des nerfs issus de la moelle ; on diagnostiquera ensuite exactement les lieux affectés. « Beaucoup de médecins frottent nuit et jour les jambes et les bras avec des médicaments échauffants, sans profit ni résultat, négligeant le lieu où, soit la moelle, soit quelqu'un des nerfs issus de cette moelle, est lésé... Mais les médecins, ne connaissant ni ces nerfs ni ceux qui se trouvent dans chaque partie du derme tout entier, au lieu d'appliquer le remède sur une partie très limitée, à l'origine du nerf y tourmentent les parties qui ne sont nullement affectées... Aussi suis-je étonné lorsque je vois des hommes instruits en anatomie ignorer ces faits et chercher dans les paralysies (sv Tat; rapaXJaîdi) la cause pour laquelle ce n'est pas toujours le mouveinent et la sensibilité des parties paralysées qui sont abolis, mais tantôt le mouvement, tantôt la sensibilité {iW* kr.o'z \f.h yj y.wYîJi;, £v(ct£ 8à ii atsOr^a;), et tantôt le mouvement et la sensibilité,,. Pour la paralysie où la se?isibilité est perdue et le ynouvement conservé, ils donnent des raisons si frivoles que mieux vaudrait pour eux garder le silence. Quelques-uns, comprenant la difficulté de la question, n'ont pas hésité à dire qu'on n'a jamais vu telle variété de paralysie où, la sensibilité étant abolie, le mouvement soit conservé. » Or « il existe pour
(i) Galien, De loc. aff., IV, vu (Klhn, viii, aôa).
PAHÀLYSIE FLASQUE DES MYÉLITES THAySVERSES Sog
les nerfs des racines spéciales qui se distribuent au derme du bras entier et auxquelles il doit sa sensibilité, et d'autres qui donnent naissance aux rameaux qui meuvent les muscles{i) ». Sans la connaissance de ces parties, sans un bon diagnostic local ou topique des régions affectées, « il est impossible de soigner convenablement les parties dont la lésion affecte soit la motilité, soit la sensibilité » (2).
Inutile de faire remarquer que le transfert thérapeutique, si je puis dire, que Galien avait imaginé, n'a pu agir que par suggestion ou par autosuggestion chez des sujets spéciaux, lels que le sophiste Pausanias. Il s'agissait probablement de troubles de sensibilité ou de motilité d'origine hystérique, de névrose traumatique, el, comme il arrive, Galien a pu assister à la disparition graduelle des stigmates sensitifs locaux. La démonstration du grand médecin, avec son cortège de considérations anatomiques et physiologiques, n'en demeure pas moins magistrale : ce n'est pas la première fois que la confiance d'un clinicien de génie en son étoile et le prestige d'un nom illustre, tel que l'était alors celui de Galien dans tout le monde gréco-romain, ont inspiré à certains malades « la foi qui guérit. »
Dans un traumatisme, la multitude des nerfs lésés est telle qu'on ne peut découvrir le lieu primitivement affecté que si l'on connaît exactement le principe commun de ces nerfs. C'est ce que Galien se vante d'avoir décrit le premier dans VAnalomie des nerfs (ev Tyj twv vsupwv àva- T5;x^) : « Personne avant moi n'avait exposé nettement cette anatomie ; tout le monde avait commis des erreurs plus ou moins considérables ». Et de fait, il nous semble que les doctrines de la neurologie contemporaine, j'entends les plus récentes, retrouveraient chez Galien leurs titres les plus authentiques et les plus anciens. Il paraît avoir connu les paralysies flasques dues aux lésions ou destructions totales de la moelle cervico-dorsale et savait, comme Bastian, Van Geuuchten et Bruns que, « si la moelle est affectée dans toute sa masse au niveau d'une vertèbre, toutes les parties inférieures sont paralysées » : tcu [ih Yip vwTtaioy ttoOovto; cXoj xaTa Tiva ŒxévSuXov, axovTa li xirto \t.éprt TwapaXusTat (3).
(i) De loc. aff.^ Ill, xiv. -zCiy'ê |x£v £iç xô Bc'pjxa tf^ç oXtj; yeipô; Sia^nsipoix^vwv veupwv, eÇ tov 6/^et TfjV ataOrjaiv, tBtai tiv^ç staiv 9}. ^îÇai* twv Ss roù; {xu; xtvouvTwv êtepai.
(a) Ihid. <jxo7:o; 8*6fxtv sttoj, tov :î£T:ov6oTa totiov supetv, atxa 87)XovoTt t^ xaT*aù-ov SiaO^asi" /,ojpl; Yocp Tou TaSia yvàSvat pcSatwç aôuvatov eaïai Oepajtsueiv opOwç Ta p66Xa|x{x$va xivrjaiv ^ aroOr^aiv (xopia.
(3) De loc. aff.y I, vi (Kùhis, viii, 6a).