‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 61 sur 106 · XXV, XLIV · texte numérisé non relu

XXV, XLIV

Encore que Ton observe l'aliénation appelée phrenitis dans d'autres maladies qui ne sont pas le phrenitis, dans la manie (furor, insania), dans la mélancolie, dans la pleurésie et la péripneumonie, ou chez ceux qui boivent de la mandragore et de la jusquiame, Taliénation n'est pas accompagnée des symptômes qui caractérisent le phrenitis. Quel est le lieu affecté dans cette maladie ?

a Aliqui igitur cerebrum pâli dixcrunl; alii ejus/anc/um,sive hasin, quam nos sessionem diccre polerimus; alii membranas ; alii et cerebrum et ejus membranas \ alii cor; alii cordis sammilalem ; alii membranam quae cor circumlcgil ; alii artcriarum cam quam Graeci àipryjv adpellant, alii venam crassam quam iidem cpXeêa iz'r/iÎTM vocavcrunt ; alii diaphragma ; et quid ultra lendimus quod facile explicarc possumus, si id quod scnserunt dixerimus? Nam singali eam locum in phrenilicis pâli dixerant, in quo animae regimen esse suspicaii sunl, » Or, le phrenitis est une lésion des fonctions de Tentendemenl : « <^p£vfltc enim gi*aece mentes vocaverunt, quarum, ut supra diximus, impedimenlum phrenitica ingerit passio. Nam Demetrius, Heropuilum sequens, libro sexto quem de passionibus scripsil, hanc deûniens, deliralionem dixit vehementem, cum alienatione, atque febre, dcsinentem in interfeclionem celerem, aliquando et in sanitatem. Sed neque a délira tione vehementi alicnationem diflerre quisquam exislimct (i). »

Gaelius note que, au lieu d'identifier la paralysie avec Vapoplexie, comme Tont fait beaucoup d'anciens (Hippocrate, Dioclès, Praxa- GORAS, etc.), Thémison, le célèbre disciple d'AscLÉPiADE, ne donne proprement le nom d'apoplexie qu'à une affection de la tète qui paralyse la pensée (cum mentis impedimento), réservant le mot de paralysie pour désigner les phénomènes de «cette nature (jui, sans affecter l'intelligence ('vm^ impedimento mentis), intéressent les autres parties du corps (2). 11 note, à propos de la question du siège de V hydrophobie , que les disciples d'As-

(i) Gaelius Aurbliazius, Celerum vel acutarum passionum liber I, c. iv, viii.

(a) Jbid., c. V. Mais co sont là des points de physiologie et d'anatomie qui n'intéressent pas Gaelius ; U se hâte en oflel d'ajouter : « Scd non oportet cortare do his ex quibus curationis ratio non sumitur ».

3iC LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

CLÉPiADE dérivent les symptômes de ce mai d'une lésion de « la membrane du cerveau » ; car, selon le médecin de Rome, « toute affection qui troiibie Tesprit, telle que le phreniiis, la léthargie, Vépilepsie, a son siège dans cette membrane ». 11 en infère que Xhxjdrophobie, qui détermine des troubles de Tâme, doit être attribuée à cette même membrane (i). D'autres médecins incriminaient \g diaphragme \ mais qu'importe? écrit Caelius : Sufficit enim agnovissé caputpati lemporequo mens fuerit alienata: quippe cum etiam ex antecedentibus siynispati noscatur.

On trouve dans Caelius un diagnostic différentiel de Vépilepsie et de Vhijstérie : « Fréquenter simile pati epilepticis et a matrice praefocatae mulieres inveniuntur; siquidem non aliter sensibus privantur; sed discernuntur quod in ultima accessionis parte, per os atque nares spumarum fluoré non adficiuntur. Haec est passionis cuncta specialis significatio » (2).

La doctrine des localisations des fonctions psychiques dans le cerveau revêtit avec les siècles une forme de plus en plus précise et rigide, qu'elle n'avait jamais eue chez Galien de Pergame. Un des neurologistes et aliénistes les plus célèbres du iv* siècle, Poseidoi^ius, contemporain de Valens, et qui s'était efforcé, lui aussi, comme l'avaient fait Arétée et surtout Galien, de rapporter toujours à un siège anatomique les diverses affections mentales, localisait dans \ix partie antérieure du cerveau le siège des représentations ou l'imagination : la lésion de cette région entraîne uniquement l'altération de celte faculté (tcO jiiv cuv Tcpoaôtcu {jLépouç toO eYxeçaXou pXaSévToç, To çovTadTixèv [xsvcv r^VxffixCj* Si le ventricule moyen du cerveau est lésé, il y a perversion de la raison (r^; lï [xior^; >totX(3t; tcu eYxeçiXou gXaôsiTr^; ^caporpo-To; yr^/exa'. tcj X^y^ttixcO). Si c'est la jyartie postérieure du cerveau, le derrière de la tête, qui est affectée, la mémoire est détruite, et, avec elle, les deux autres facultés (tcu $à xaxi -zo tvtcv emjOioj k-^z^iXo^j pXa6£vTo; à-oXXuTr, xo iJLvr|[i.5V£UTty.6v). Ce fragment, où le schéma psychologique de Galien est encore maintenu, nous a été conservé dans la savante compilation d'AÉ- Tius d'Amide en Mésopotamie, qui étudia encore la médecine à Alexandrie, mais passa la plus grande partie de sa vie à Byzance, où il avait un titre à la cour (3).

Mais déjà Némésius d'Emèse, qui vivait • en Syrie vers la fin du IV* siècle, estime que le siège des sensations est, non plus dans le cerveau

(i) Ihid., c. XIV : « Quo adsumilur ut eiiam hydrophobica passio cidom memùranulae adscribatur, quae animum conlurbat. »

(a) Morborum chronicorum 1. I, iv (Axb. de Haller). Laus.. 1774. p. 37.

(3) Aetii medici gracci Contraciae ex s'eteribus medicinae tetrabiblos. Lugd., i549, ^^'^o^- Tetrab. II, scrmo 11, c. 11, p. 293 sq. Texte grec, Veneliis, Aid. i534, in-fol. p. 100.

LOCALISATIOyS CÉRÉBRALES DE POSEIDONIUS ET DE AÉ}fÉSIUS 817

antérieur, mais dans les ventricules antérieurs du cerveau (xàç lixwpojOsv eivr. xo'X{a;... tsD s^AsoaAcj), Y entendement (to îiy;or^Ttxôv) dans le ventricule moyen, la mémoire (lo [/.vrjiJWveuT'.xov) dans le ventricule postérieur. Le cerveau antérieur n'est donc plus le siège des représentations ; les ventricules antérieurs sont le lieu des sensations (aiTOi^act;). Vers le même temps, dans l'Occident, Augustin [De genesi ad litteram, VII, xviii), tout en faisant dériver les sensations de la partie antérieure du cerveau (pars cerebri anterior unde sensus omnes distribuuntur), s'exprime ainsi au sujet des fonctions des trois ventricules du cerveau : <c Unus anterior ad faciem, a quo sensus omnis, alter posterior ad cervicem, a quo motus omnis : tertius inter uti'umque, in quo memoriam vigere demonstrant. » Ce ne sont là d'ailleurs que les organes de l'âme ; elle agit par eux ; elle n'est rien d'eux.

Augustin {De Trin,, VI, ix ; X, vu, xiv) entend bien par mens l'intelligence, rT^YspLovtxov : « Si enim mentem recte dicimus principale hominis, id est, tanquam caput humanae substantiae, cum ipse homo cum mente sit homo... » Or, parmi les philosophes, les uns ont dit que l'intelligence ou la substance de l'âme était dans le sang, les autres dans le cerveau, les autres dans le cœur (alii sanguinem, alii cerebrum, alii cor), bien différents dans leur langage de l'Écriture qui dit : Confîtebor tibi. Domine, in toto corde meo [Ps, IX, etc.). « C'est en effet par abus, écrivait Augustin, ou plutôt par extension, que ce mot a passé du corps à l'âme, et que précisément cette partie du corps qu'on voit dans les viscères déchirés a été regardée comme étant l'âme... Aussi tous ces philosophes l'ont-ils tenue pour mortelle (hi omnes eam mortalem esse senserunt), attendu que dans la supposition qu'elle fût un corps, ou un composé corporel, elle ne pouvait demeurer éternellement. »

Les Pères latins ont pris parti : ils ont localisé le siège de l'âme, non dans la tôte, mais dans le cœur.

JÉRÔME, in Matth., c. xv, 19, écrit: « Les mauvaises pensées viennent du cœur ». Donc le principe de l'âme est situé, non pas dans le cerveau, comme le dit Platon, mais dans le cœur, selon le Christ : « De corde, inquit, exeunt cogitationes malae. Ergo animae principale non secundum Platonem in cerebro, sed juxta Christum in corde est. » Et encore dans sa lettre à Fabiola(i) sur le vêtement sacerdotal: On demande où est le siège du principal de l'âme. Platon dit que c'est dans le cerveau, mais le Christ nous le montre dans le cœur. Sensus iîi corde est, habitucalum cordis inpectore. Jérôme admet une localisation différente pour la volupté et la

(i) Epist. LXIV. MiGNE, XXII, 607.

3i8 LE SYSTÈME \EnVEVX CENTBAL

concupiscence : Voiuptas et concupiscentia, juxta eos qui de physicis disputant, consistit in jecore.

Tertullien, recherchant s'il existe dans l'àme quelque partie « vitale et sapientielle » c'est-à-dire susceptible de raisonner (quod enim sapitj, et qu'on désigne, dit-il, du nom dV^ycîxsvixiv, « id est principale » []e principale de Tâme, c'est sa partie principale, celle qui gouverne) cile parmi les négateurs non seulement de celte partie, de ce « degré » de l'âme, mais de l'àme elle-même, Dicéàrque, le disciple d'ÀRisTOTE, et, parmi les médecins, Andréas et Asclépiàde(i). Voici comment argumentait Asclépiade : « La plupart des animaux, si on leur enlève les parties du corps dans lesquelles on estime d'ordinaire que siège l'T^YejjLsvtxsv (principale) ne laissent pas de survivre quelque temps et de donner des preuves d'intelligence, tels que les mouches, les guêpes el les sauterelles, quand on leur a coupé la tête ; il en est ainsi des chèvres, des tortues et des anguilles, quand on leur a arraché le cœur ; donc le principale n'existe pas. S'il existait, en effet, les propriétés de l'âme (vigor animae) ne persisteraient pas après que ce principe a été anéanti avec ses [sièges ou organes] (2). » Mais, outre les philosophes qu'il oppose à Asclépiade et à Andréas, Tertullien invoque à ce sujet contre ceux-ci l'autorité d'HÉROPHiLE, d'ÉRASiSTRATE, de DiocLÈs, d'HiPPOCRATE et ^e SoRANUS. Après tous ces témoignages, et bien d'autres encore, qu' « Asclépiade, réfuté par eux, cherche ses chèvres qui bêlent sans cœur, el chasse ses mouches qui voltigent sans tête, et que tous ceux, conclut Tertullien, qui préjugent des dispositions de l'âme humaine d'après les conditions des bêtes, sachent que ce sont eux qui vivent sans cœur et sans cervelle (sine corde et cerebi'o). » Au chapitre xv du livre De Resurrectione carnis, Tertullien

(i) Asclépiade de Prusc, en Bithynie, venu à Rome vers 90 avant noire ère ou môme avant, avait adopté la philosophie alomistique de Leucippe et do Démocrite qu'il connaissait sans doute par Epicure. Ce n'est pas un médecin, mais un simple empirique. L'anatomie et la physiologie lui sont certainement demeurées étrangères. Cf. Caslius Aurelia?ius, Celerum vel acuiarum passionum liher I, c. xiv-xv, où la philosophie corpusculaire d'AscLÉPiADE est exposée dans ses rapports avec la symptomatologie et la thérapeutique du phrenitis, sorte d'aliénation mentale distincte de la manie et de la mélancolie. « Primordia namque corporis primo constituerai aiomos, corpuscula intellectu sensa sine ulla qualitate solita, atqueex initio comilata. aeternum se moventia... » etc. Somnum etiam fleri spiritus sensibilis crassiBcatione adseverat. Dcinde regnum animae aliqua in parte corporis constitutum negat. Etcnim nihil aliud esse dicit animam quara sensuum (omnium) cœtum : iniellecium autcm occultaruni vol latcnlium rcrum pcr solubilem Geri molum sensuum, qui ab accidcntibus sensilibus atque antecedentis )>erspcctione perficitur. Memoriam vcro alterno eorum cxercilio fieri dicit. Omnia practeroa Geri necessitatc, et nihil sine causa ; et neque naluram aliud esse quam corpus, vel ejus motum. Deinde. inquit, non solitm prodest natura, sed etiam nocet. Hoc est AscLEPiADis dogma... »

(2) Tertull., De an., XV.

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