LE CŒVR HEDEVIEXT LE SIÈGE DE L'AME
appelle le Heu du corps où rame pense principalitas sensuum\ c'est la chair qui est le siège des pensées: caro ... omne animae cogitatoidum. En effet, Tânie exécute dans la chair, avec la chair et par la chair ce qui s'accomplit dans le cœur, Siquidem in carne, et cum carne, et per carnem agitur ab anima quod agitur in corde . C'est bien le cœur, cette portion de la chair, véritable « citadelle de Tâme », arcem animae, que le Seigneur lui-môme désigne lorsqu'il dit : Quid cogitatis in cordibus vestris nequam {Matth. IX, 4) ?
c( Nous autres chrétiens, continue TERTVLi,iK^f plus nombreux que tous (les philosophes et les médecins), nous que Dieu éclaire sur ce double point, nous soutenons qu'il y a dans Tàme et un principale et qu'elle a son sanctuaire dans une certaine partie du corps. Si, en effet, nous lisons que « Dieu sonde et interroge le cœur » {Sap. I ; Prov., xxiv) etc., etc., ces deux points deviennent manifestes. » Il y a un principale dans Vâme, et il réside dans la partie du corps qu'indique clairement Dieu lui-même. Il ne faut donc point croire que le principale se trouve ni hors du corps (Heraclite), ni dans le corps tout entier (Mosciiion), ni qu'il soit, comme l'enseigne Platon, renfermé dans la tête, ni qu'il siège dans le cerveau, au témoignage d'HiPPOCRATE (heque in cerebro cubare secundum Hippocratem) ; on ne saurait le localiser ni vers la base du cerveau avec Héro- PHiLE, ni dans les méninges (in membranulis) avec Stratqn et Erasistrate, ni entre les sourcils avec Straton le Physicien, etc. Aussi bien, les Egyptiens avaient déjà reconnu cette vérité, qu'exprime ce vers d'Orphée ou d'Empédocle :
Nainque homini sanguis circum cordialis est sensus[i), »
Pour Lactance, l'âme, quoique incorporelle, ne laisse pas d'être « tenuis et subtilis w de sa nature, comme le feu (anima ignis est), et sa substance est la chaleur. « Par cette conception, Lactance se trouve être tout à fait sur le terrain du matérialisme hylozoïstique des Stoïciens, pour qui le feu et l'air sont dans l'univers le principe souverain et pour qui l'àme individuelle, en tant que partie [ot.T.z'n:x'5]iy) de l'âme du monde, est formée de feu comme celle-ci (2). » L'âme doit se nourrir de sang, comme l'huile alimente la lumière de la lampe, doctrine également d'origine stoïcienne. Le cœur est « la source du sang vivant » (fontes vivi sanguinis). Ailleurs, c'est le poumon que Lactance considère comme le siège de l'âme, et l'air est l'aliment qui entretient la vie de l'âme. Dans quelle
(i) De anima, XV. — V. le texte de ce vers (I'Empédocle. p. 44.
(a) Friedhich Marbach, Die Psychologie des Firmianus Lactantius, Ein Beitrag zur Ceschichte der Psychologie, Halle a. S., 1889.
partie du corps Tactivité intellectuelle de Tàme a-t-elle son siège ? Lac- TANCE expose et discute les différentes théories de son temps sur ce problème. Le mens ne peut résider dans la poitrine (pectus). Une hypothèse bien plus vraisemblable est celle qui place ce siège dans le cerveau (cerebrum): « Alii sedem ejus in cerebro esse dixerunt. Et sane argumenlis probabilius usi sunt : oportuisse scilicet quod totius corporis regimen haberet, potius in summo, tanquam in arce habilare(i), » paroles qui rappellent les termes mêmes dont s'était servi Démocrite pour caractériser le siège de l'àme. Lactance ajoute que tous les organes des sens sont aussi localisés dans la tète, et que les voies (viae) qui partent de ces organes se rendent, non à la poitrine, mais au « cerveau ». Il admet pourtant que le menSy lorsqu'il est occupé de quelque pensée, ne laisse pas de se retirer vers la poitrine (pectus), comme dans un sanctuaire, circonstance qui explique pourquoi, lorsque nous sommes absorbés dans la réflexion, nous n'entendons ni ne voyons ce qui nous entoure. Gomment cela est-il possible ? C'est ce qu'il admire, qu'il en soit d'ailleurs ainsi ou non, puisque, dit-il, du cerveau à la poitrine il n'y a point de chemin, ctwi ad pectus ex cerebro nullum iler pateat, A la vérité la nature subtile du mens ou de l'intelligence fait qu'elle est répandue dans le corps tout entier. Et cependant c'est dans le cerveau que sont localisées les conditions des sensations (cerebrum in quo sentiendi ratio est), organe qui, en dépit de son unité, « est divisé en deux parties que sépare une membrane (in duas partes membrana interveniente discretum). 11 en est d'ailleurs de môme du cœur, qui semble être le siège ou le domicile de la sapience (sapientiae domicilium) et où sont les sources du sang : une cloison sépare ses deux sinus ou cavités. Toutefois, en opposition avec Aristote, d'après lequel le cœur se forme le premier dans Tembryon, parce que dans le cœur résiderait toute vie et sapience (in eo et vita omnis et sapientia), Lactance admet que la formation de l'embryon débute par la tète {l)e opif., XII, 6, 7).
De môme, si Lactance tombe d'accord avec les Stoïciens quant à l'importance du sang pour la nourriture de l'àme, contrairement à ceux-ci il localise l'activité psychique supérieure, le if;Y£j/.cvtx6v, non dans le cœur, mais dans le cerveau. Cette idée de Lactance, non moins opposée aux opinions des Péripatéticiens et des Épicuriens, a sans aucun doute pour fondement la doctrine platonicienne que nous avons exposée. Chez Platon, comme chez Démocrite et les Pythagoriciens, la tôte est l'acropole du corps: là réside le vsj;. Les médecins, les grands anatomistes et phy-
(i) FiRM. Lactantius, Die opificio Deij vel formatione hominis liber, c. xvii.
nÉACTIOA DE LACTAXCE 3ai
siologistes d'Alexandrie, Galien enfin, avaient ouvert les yeux des philosophes qui, tels que Lactance, étaient capables de se former une opinion d'après les résultats comparés dos sciences inductives de leur temps. Le mérite de Lactance paraît d'autant plus grand que les Pères et les Docteurs de l'Eglise ont invoqué des raisons d'un ordre bien différent pour localiser dans le cœur les fonctions supérieures de l'intelligence. Pour Lactance, à la vérité, la nature de l'àme des botes diffère, sinon élémentairement, du moins à quelques égards, de celle de l'homme : elle consiste dans l'air atmosphérique (i). En outre, il appelle les animaux irrationabilia ^i rationis €xpertia\ Thomme est, au contraire, vm animai rationale. Néanmoins, l'intelligence de l'homme, mens ou animas, la pensép, n'est qu'un mouvement : cum cogitatio ipsa nihil aliud sit quam mentis agitatio(2). Mais, que Tintelligence siège dans la tôte ou dans la poitrine, Lactance se demande, avec la même angoisse que nous éprouvons encore et toujours, comment comprendre que ce sens ou cette intelligence soit attaché à la moelle du cerveau ou au sang des ventricules du cœur (3). Enfin, relativement au siège des émotions et des passions de l'âme, au temps de Lactance l'opinion qui prévalait parmi les médecins situait les émotions de la joie dans la rate, celles de la colère dans la bile^ celles de la volupté ou des désirs dans le foie, celles de la peur dans le cœur (4). Mais Lactance estimait qu'il était impossible de rien savoir de certain à ce sujet. Autrement, ajoutait-il, avec une intelligence assez exacte des rapports des fonctions avec les organes, on constaterait un développement de ces parties en accord avec leur activité : « Nam si ita esset, fortasse placidiora quaeque animalia vel nihil fellis omnino, vel minus haberent, quam ferae, timidiora plus cordis, salaciora plus jecoris, lasciviora plus splenis habuissent(5). »
Au VI* siècle, Alexandre de Tralles, en Lydie, suit Galien, mais non sans montrer quelque originalité dans l'observation clinique des maladies nerveuses, à défaut de toute connaissance directe de l'anatomie et de la physiologie cérébrales. Galien avait établi à son tour que, quoique l'épilepsie ait son siège dans les ventricules et dans le corps de l'encéphale, l'accès peut partir de l'estomac ou de quelque autre région du corps ; en
(i) Inst., 1. If, c. XIII. [Pecudum] animae... ex communi aère.
(2) Inst., l. VI, c. xvif.
(3) De opif., c. XVI. Sive igilur in capitc mens habitat, sive in pectorc, poteslne aliquis comprchendcre quao vis rationis efïiciat, ut sensus illc [mens vel animus] incompreliensihilis an in medulla cerebri haereat, aut in illo sanguine bipartito qui est inclusus in corde ?
(4) Inst., VI, XV. Cf. De ira, X\I.
(5) De opif. , c. XIV.
J. SouRV. — Le système nerveux central. 21
3a2 LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
outre le malade peut être prévenu de rimminence de son mal par ce que le médecin de Pergame, après en avoir conféré avec son maître Pélops, et sur la simple description du symptôme présenté par un malade, avait appelé aura ou vapeur froide {Des lieux aff,^ 111, xi). Ce phénomène, bien observé d'ailleurs par Hippocrate, et surtout par Arétée, mais sans avoir reçu la dénomination inexacte du malade de Galien, Alexandre de Tralles Ta décrit aussi d'une manière remarquable et en utilisant déjà le siège de Taura pour le diagnostic topographique de la partie où doit siéger la lésion.
Après Galien, Arétée et les médecins de son temps, Alexandre prescrivait, quand T « aura » monte d'une extrémité au cerveau, d'entourer d'un lien, de maintenir, d'étendre, de frictionner avec les mains enduites d'huile, le point où la paresthésie annonçait l'attaque (i). Arétée de Cappadoce savait que l'attaque d'épilepsie laisse parfois après elle des paralysies du mouvement et de la sensibilité ainsi que des troubles de l'intelligence (2). Caelius Aurell\nus conseillait, on l'a vu, dans cette affection cérébrale, qui plus qu'aucune autre peut-être a de tout temps si fort contribué à l'avancement de la connaissance des fonctions du cerveau, les incisions du cuir chevelu, la trépanation, la cautérisation de la dure-mère. Alexandre insistait surtout sur les médications capables de favoriser la sécrétion de la pituite, afin de diminuer d'autant l'excès de phlegme et de bile noire accumulés dans les ventricules et dans le cerveau, cause des troubles si graves de la sensibilité, du mouvement et de l'intelligence dans cette affection. Outre la ligature du membre au-dessus de la partie affectée, Alexandre prescrivait un exutoire sur cette partie (3). Quoique la sensation proprement dite de l'aura se rencontre chez quelques malades, ce mot, qui n'est qu'un symbole servant à désigner les phénomènes précurseurs de l'attaque, psychiques, sensoriels, sensitifs, moteurs ou vaso-moteurs, n'en a pas moins survécu chez tous les médecins qui, depuis Galien, ont décrit ces phénomènes.
Alexandre de Tralles localise le siège du phrénitis uniquement dans le cerveau: là est la cause initiale du mal; les délires violents qui caractérisent le phrénitis sont de toutes pièces créés par le cerveau enflammé (4). Même localisation pour le lethargus, quoique la cause déterminante de
(i) ALBXArfDER von Tralles. Original- Text und Uebcrsetzung, von D' Th. Puschmarn. Wien, 1878, c. V.
(2) De causis cl signis acutor. morbor,, I. v. De causis et signis diuturnorum morbor,, IV (Klhn, p. 73).
(3) Cf. Phii.umene dans Oaibasb, V, ^o3.
(JO Alexamder V. Tralles (Puscumann), I, 5 10.
PATHOLOGIE NEHVEUSE ET MENTALE D'ALEXANDRE DE THALLES 3a3
cette affection cérébrale soit exactement de nature opposée. Les conditions étiologiques du camslyLx^o^) ont pour siège la partie antérietire de la tête ; c'est ce qui explique que Vactivité des sens soit d'ordinaire si affaiblie chez le malade (ûtte xal Ta; abOr;Tiy,i; ajTwv iià xAésv àB'.xsï^ai ouvoix*'.;) ; d'abord éclatent des douleurs très vives, comme s'il se produisait une violente dispersion du pneuma psychique \ ce symptôme peut aussi être provoqué par une compression du cerveau, par exemple si le chirurgien manie sans soin le méningophylax (comme Ta plusieurs fois expliqué Galien). De môme si, dans les trépanations, on traumatise Tos trop brutalement, la compression du ventricule moyen (ty;v jjLiorjV toj è^pcsçaXoj... xoiXtr;) fera tomber le malade dans le coma(i).
Avec Platon {Tim,^ p. 86 E), Oribase admet que l'âme est lésée parles mauvaises humeurs du corps; car, si ces humeurs ne peuvent trouver une voie pour transpirer à l'extérieur, elles imprègnent de leur vapeur, en se mêlant les unes aux autres, le cours des esprits, elles produisent des maladies de Tàme de toute espèce, en se portant vers les trois sièges de l'âme. Les forces qui nous dirigent (3'.o{>tr,ai;) proviennent de trois parties : « de la tête (ey. xsçaXf!;) vient celle qui nous donne la faculté de raisonner, de nous ressouvenir, de sentir et de changer de place ; du cœur (èx xapBCo;), la force en vertu de laquelle nous nous mettons en colère, nous possédons de la chaleur et nous avons un pouls dans le cœur lui-même et dans toutes les artères ; du foie [k\ tj-rcarc;) enfin, celle qui est la cause de la nutrition, de la croissance, de l'appétence des aliments et de l'élaboration que nous faisons subir à ceux que nous avons pris, à l'aide de la digestion, de la distribution, de la sanguinification, de l'apposition, de l'agglutination, de la sécrétion et de l'excrétion. C'est par une conséquence nécessaire de ces données que le délire, la fureur [manie], la mélancolie , la phrenitis, le léthargus, le carus, Vapoplexie et Vépilepsie sont des maladies du premier principe {zr^q7:p(kT^q ipyfi^ eh2ivoTfi'xxzx)y et que, dans ces maladies, la tête est nécessairement lésée jusqu'à un certain point, soit uniquement et primitivement, soit par sympathie avec une autre partie. ..(2)» Le souffle contenu dans les artères et le cœur est le souffle vital {piz\i^% ïwiixdv) ; le souffle contenu dans le cerveau (xaii tov èy^içaXcv) est le souffle psychique (r^itXt'^x tj/uyixdv), non pas que ce soit « la substance de l'àme » (oiy w; zhdx ^'r/f^i)^ mais « comme premier organe de l'àme, laquelle réside dans le cerveau, quelle que soit sa substance. » C'est, on l'entend, Galien lui-môme qui parle et
(1) Alexakdbr V. Tralles (Puschmapïn), I, 535.
(2) Oribase, Œuvres. Tcxlo grec Irad. par Bussemaker et Darembekg, III, ai4 sq. De la lésion de rûme. Des forces de l'àme.
continue de parier par la bouche (I'Oribase : « Car j'avoue que cette substance m'est inconnue, puisque personne n'a pu me fournir sur ce point une démonstration évidente, et que, non sans raison, je me proposais seulement de découvrir le tempérament du cerveau (tt^v -/.paaiv tou eYxsçiXcu). » Le pneuma psychique est formé du pneuma vital élaboré ou transformé : à cet effet, « la nature a construit, près du cerveau, le plexus rétiforme (-5 $'.y,Tjc£'.cÈç •^AÉYiJi'^t), pour lui ménager un séjour prolongé dans les vaisseaux. Toutes les parties du corps tirent le sentiment et le mouvement du cerveau. » Certains nerfs arrivent aux organes des sens en vue de la distinction des objets perceptibles pour eux, tandis que d'autres nerfs mettent en mouvement les parties, du moins celles qui devaient être douées du mouvement volontaire. « Car, de par la nature, le cerveau n'est pas seulement devenu un organe de sensation, mais un organe de sensation des sensations : b Y^P iy^-i^aXo^ cjy, a?^r<T'.xcv op\'Tto^ Otto TfJ; çj^îo);, «AAi a'-JÔr^Tty-ov alaOY;T'.y.a)v eYévcTC. »
Quelques-uns des principaux stigmates des dégénérés sont aussi nettement relevés dans le passage suivant des écrits attribués à Oribask qu'ils le seraient dans un traité contemporain de Tidiotie ou de la dégénérescence. « Dans les têtes mal conformées, il faut encore considérer la région du palais située dans la bouche (ts /.axi JTuspwx/ àv tw arôfAort yjiùpiz^i) ; car vous trouverez que cette partie est creuse (nous disons ogivale) chez les gens qui présentent une obliquité pointue et diffoi^ne [oxycéphalie] (iUpï^jJctç yV ^•^' "^^^'^ y.cTXsv £xl wv ^ ço^ctt;; c^sti ts %i\ if.T/i^'^Aù^ ï-^bitiz)\ ce sont du reste principalement ces individus dont le vulgaire dit qu' « ils ont la tète de travers » (plagiocéphalie) (ço^cjç). Chez plusieurs d'entre eux, on s'apercevra aussi que les dents ne se correspondent pas exactement (cl oosvTs; xapYjXXaYii.ivGi), c'est-à-dire que les supérieures n'affrontent pas en ligne droite les inférieures, et que, chez eux, la bouche est pour ainsi dire à la fois relevée et tordue. Vous trouverez que ces individus ont continuellement du mal de tête (xî^aXi^iV t£ (jjvsy/o; àXYOJVTaç) et des fluxions d'oreilles (xal xi wTa ^suixaTt^cjAiVcu^) » (1).
La doctrine des localisations des différentes fonctions de l'âme dans les ventricules du cerveau fut fort bien exposée, au vu** siècle, par Théophile (qui doit avoir vécu au temps d'IlÉRACLius, 6io-64i).
C'est bien dans le cerveau, non dans le cœur, que siège V'h;^z^>t\r.i^ de Tàme. Mais pourquoi, se demande Théopfïile, non seulement Homère et la plupart des écrivains hellènes, « mais même le divin Évangile » (iXXi
(1) Oribase, OEuvres^ 111, 197. Livres incertains. Partie inédite.