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CHAPITRE X

J'ai exposé quelle est la pensée de Comte sur les rapports de l'intelligence et de la sensibilité. J'ai indiqué que Comte regarde nos sentiments comme étant à la fois le principe et le but de toute notre existence. L'homme, dit-il, n'agit que sollicité par une afTection quelconque et il ne pense que pour mieux agir. Ainsi l'intelligence se trouve, d'après la théorie de Comte, nécessairement subordonnée au sentiment, puisque d'après une telle théorie, comme je l'ai montré, c'est l'impulsion morale qui détermine chaque office intellectuel, et que c'est elle qui même en stimule toutes les opérations spéciales.

On se souvient quelle est, d'autre part, la conception .de Comte sur l'évolution des sociétés. Comte conçoit l'Humanité comme évoluant d'après l'évolution de l'intelligence, d'après le progrès de nos connaissances. Le point de vue intellectuel, disait-il, doit prédominer pour l'étude directe du mouvement général des sociétés humaines. « Aussi, dans tous les temps, écrit-il, depuis le premier essor du génie philosophique, on a toujours

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reconnu d'une manière plus ou moins distincte, mais constamment irrécusable, Thistoire de la société comme étant surtout dominéepar l'histoire de l'esprit humain. » 7'ableau historique des progrès de Vesprit humain, voici, en effet, notamment comment Condorcet avait intitulé son essai sur 1 évolution des sociétés. C'est celte tentative de Condorcet qu'Auguste Comte a voulu reprendre en établissant celte loi de l'évolution qu'il a appelée loi des trois états, et dont j'ai parlé à propos de la Iliérarcliie des sciences. Les trois états, c'est-à-dire, comme je l'ai indiqué, l'état tliéologique où l'intelligence explique les phénomènes par des volontés surnaturelles ; l'état métaphysique où elle remplace les volontés surnaturelles par des abstractions, des entités ; enfin l'état positif où l'intelligence, abandonnantla recherche des causes premières, renonçant à toute explication sur ce point, se borne à la seule étude de ce que l'observation est capable de nous révéler, à la seule étude des phénomènes et de leurs lois. Ur, étant donnés ces trois états de la pensée, l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif, Comte, on s'en souvient, prétend établir comme une loi inéluctable que l'esprit Immain, dans la grande évolution sociale, se trouvait nécessairement soumis, pour chaque branche de nos connaissances, au passage successif par ces trois phases différentes.

Je ne reviens pas surles explications que Comte nous donne pour appuyer sa thèse. Car ce que je voulais seulement rappeler, c'est que Comte base l'évolution des sociétés sur l'évolution de l'intelligence. Je rappel-

lerai également qu'il a indiqué comme cause accessoire de révolution, l'évolution de l'activité dont il a aussi établi une loi. Mais il a déclaré que quant au sentiment il nétait soumis, au point de vue de son évolution, à aucune loi spéciale. Nous remarquerons que pourtant, dans une page de son troisième volume de PoVuiquc ;josî/iye, Comte semble reconnaître une certaine marche à l'essor de nos sentiments : « Le fétichisme, écrit-il, dut surtout développer l'attachement, le polythéisme cultiver la vénération, et le monothéisme ébaucher la bonté. D'après cette triple base, le positivisme institue maintenant le concours final des trois sympathies successivement élaborées par un essor décisif. » Mais c'est là une idée que Comte n'indique qu'en passant et dont il n'a tiré aucune conséquence.

Ainsi donc en résumé Auguste Comte déclare d une part: Dans l'individu, c'est toujours le sentiment, sentiment égoïste ou altruiste, qui est le moteur. L'inle'ligence et laclivité sont subordonnées, elles ne sont que les ministres de la sensibilité. — Et d'autre part il attirme : le moteur de la société dans sa marche progressive, c'est rintelligence. C'est l'intelligence qui pousse la société dans une certaine direction ; car c'est de l'évolution de l'intelligence que découle l'évolution de rilumanité. — En un mot, il déclare : d'une part dans l'homme, c'est le sentiment qui règne, qui domine, tandis que d'autre part, pour ce qui est de l'évolution de l'Humanité, c'est l'intelligence qui est prépondérante. — Or n'y at-il pas, je le demande, entre ces deux atlirmations une contradiction ?

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C'est là une question que Comte a compris que Ton serait naturellement amené à se poser. Aussi a-t-il cherché à y répondre. D'après ma théorie céréhrale, disait-il, la région affective du cerveau n'a pas de relation directe avec le monde extérieur. Celui-ci ne peut donc agir sur elle que par l'entremise de l'intelligence et de l'activité, ou, en d'autres termes, de l'appareil contemplatif et de l'appareil actif qui sont seuls immédiatement liés au dehors. Il en résulte que l'influence des générations ne peut point modifier directement nos penchants. Elle ne les affecte que par suite deschangementsqu'elle apporte dans nos pensées et dans nos actes. Le mouvement affectif n'est donc ainsi que la résultante des réactions dues au mouvement spéculatif et au mouvement actif, et c'est ce qui explique que le développement de l'humanité ne soit représenté que par la marche, principalement de l'intelligence, et accessoirement de l'activité.

Telle est l'explication que Comte nous donne. Peutêtre pourrait-on en proposer une autre que voici :

C'est tout au début de sa carrière, en 1825, dans un de ses premiers opuscules, que Comte a établi sa loi des trois états. Cette loi, il était naturel qu'il la basât alors sur la marche de l'intelligence, car à cette époque de sa vie il était dominépar le point de vueintellectuel. Ce qui concerne le sentiment n'apparaît dans son œuvre que bien plus tard. Avant de se préoccuper de la question sentimentale, il écrira, en effet, entre 1830 et 1842, ses six volumes de Philosophie positive. Systématiser l'existence spéculative et l'existence active,

voilà alors ce qu'exclusivement, suivant ses propres expressions, il prétend chercher. Mais dès le début de sa Politique positive, il indique qu'il a étendu ses vues. Il commence, en effet, par déclarer que systématiser la spéculation et Factivité, c'est là une coordination qui est loin de présenter l'entière universalité qui estnécessaire. Car une telle coordination, écrit-il, « n'embrasse pas la partie vraiment prépondérante de toute existence humaine, la vie affective. Seule celle-ci fournit aux deux autres une impulsion et une direction continues, à défaut desquelles leur propre essor se consumerait bientôt en des contemplations vicieuses ou du moins oiseuses, et en une agitation stérile ou même perturbatrice ». Dès lors, on le voit, Comte a reconnu la prépondérance du sentiment dans la vie humaine , et ce nouveau point de vue va dominer toute son œuvre fondamentale. Or, pour la mettre d'accord avec ce point de vue, Comte va-t-il alors réformer sa loi d'évolution sociale? On peut supposer que c'est là chose qui lui était devenue impossible. C'est en 1851 que Comte publie son premier volume de Politique positive. Il y a donc plus d'un quart de siècle qu'il a aftirmé pour la première fois sa loi des trois états. Pendan t tout ce long espace de temps soQ esprit s'est pénétré de cette loi, s'est orienté d'après elle. Sur elle il a édifié un monument, tout son cours de Philosophie. A supposer que cette loi de l'évolution ait demandé des rectifications pour cadrer exactement avec les conceptions fondamentales de la Po/iiif^ue posi^iue, on peut penser que ces rectifications, il était devenu impossible à Comte de

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les effectuer. Tout son passé intellectuel pesait d'un trop lourd poids sur sa pensée. Aussi devait-il être bien plutôt poussé à cliercher une explication qui lui permît de maintenir sa loi, en même temps qu'il affirmait la prépondérance du sentiment. C'est ce qu'il a fait, et 1 explication qu'il nous donne sur ce point^ j'ai indiqué quelle elle était. Ilfautreconnaîtro quecette explication risque de ne pas contenter tout le monde. Je dirai même que ceux peut-être qui sont le plus susceptibles d'être le moins satisfaits sont ceux mêmes qui sont le plus pénétrés de la pensée de Comte. Ceux-là auront le sentiment, en effet, que si Comte, au moment où il établissait les fondements de son œuvre, avait eu le même état dame qu'il devait avoir plus tard, aumoment où il écrivait sa Poliiique positive, il est fort probable qu'il eût été alors tout naturellement amené à baser sa loi de l'évolution des sociétés sur l'évolution du sentiment et non sur l'évolution de l'intelligence. Ceci fait comprendre pourquoi il est permis d'avancer que donner au sentiment, en ce qui touche la marche des sociétés, la même prépondérance que Comte lui a attribuée dans l'ensemble de la vie humaine, c'est au fond, si je puis ni'exprimer ainsi, se montrer plus comtiste que Comte lui-même. C'est, en effet, reprendre les fondements de l'œuvre de Comte suivant le plan que l'on peut supposer qu'il aurait suivi s'il avait commencé sa carrière philosophique par sa Politique positive.

Or cette restitution au sentiment de la loi de l'évulution, c'est là ce qu'a tenté un des disciples actuels

d'Auguste Comte, un des membres de son exécution testamentaire, M. Paul Ritti. M. Ritti a écrit sur ce sujet un livre paru il y a deux ans et intitulé : De la Mélhode sentimentale, livre dune très grande portée et d'une largeur de vues admirable. C'est l'analyse de ce livre que je voudrais présenter ici.

M. Ritti pose d'abord ce premier point fondamental : « Le cœur préside à toutes les opérations de l'esprit et du caractère. En etTet, d'après la méthode sentimentale, une afîection quelconque est toujours la source d'où découlent la spéculation aussi bien que l'action. C'est là la notion fondamentale de toute science de l'àme. » Cette notion fondamentale, ce que j'ai exposé précédemment permet de reconnaître que c'est à juste titre que M. Ritli peut déclarer la tenir d'Auguste Comte: «C'est A. Comte qui, le premier, écrit-il. montra dans toute sa réalité l'harmonie qui existe entre les diverses parties de notre âme, en donnant à cette dernière pour principe 1 unité qui doit résulter de la convergence de ses moteurs affectifs C'est donc à ce grand penseur qu'il faut attribuer la découverte de la méthode sentimeniale. »

La prépondérance du sentiment dans l'ensemble de la vie humaine, voilà donc le point de départ de M. Ritti. « Cette notion, écril-il, résulte directement de la connaissance de 1 être en général. Car, pour arriver à cette première vérité morale, il faut d'abord concevoir

qu'un être, quel qu'il soit, par cela même qu'il existe, satisfait à un triple besoin : il se conserve, il est en relations avec le milieu, il se modifie. Ces trois conditions essentielles de toute existence sont si intimement liées ensemble que l'être lui-même disparaîtrait aussitôt que Tune d'elles viendrait à manquer. Une fois que ces besoins primordiaux de toute existence ont été constatés, il est ensuite aisé de comprendre aussi que l'être, arrivé à un certain degré de complication, ait besoin du sentiment pour les manifester, de l'inlelligence pour les connaître, de la volonté pour y satisfaire. » La conséquence est que, sans le cœur, l'esprit ni le caractère n'auraient aucune raison d'être, puisqu'ils n'ont de motif de s'employer qu'en se mettant au service du sentiment qui, lui, a pour fonction de manifester les besoins de notre existence.

Mais, poursuit M. Ritti, l'esprit et le caractère ne sont pas seulement subordonnés au sentiment d'une manière générale. Plus particulièrement certaines parties de l'esprit et du caractère sont sous la dépendance spéciale de certaines parties du cœur. Comme on le verra plus loin, en effet, chacun des sentiments, d'après M. Ritti, a sa manière de concevoir et d'obtenir 1 objet particulier de son affection. « De cette étroite corrélation, écrit M. Ritti, entre chacune de nos facultés affectives et des facultés spéculatives et actives correspondantes, il résulte aussitôt cette conséquence bien remarquable, c'est qu'un fait qui se passe dans notre cœur se répercute immédiatement dans la partie de l'esprit ou du caractère qui est sous sa directe dépen-

dance, et réciproquement que des facultés spéculatives ou actives il est facile de remonter jusqu'à la source affective d'où elles dérivent. »

Il s'ensuit, ajoute M. Ritti, que « les croyances quelconques ne sont jamais que le produit des facultés spéculatives qui appartiennent en propre à une aflection. Le cœur ne fait alors que charger l'esprit d'élaborer les croyances destinées à lui présenter ce que les objets du dehors peuvent offrir à celle de ses impulsions qui est dominante. Peu importe d'ailleurs de quelle nature sont ces croyances : elles reflètent toujours, à chacune des phases intellectuelles de l'humanité, l'état des connaissances que dans ce moment nous pouvons avoir sur le monde et l'homme. »

D'où cette conclusion : la marche des doctrines qui ont été élaborées par l'humanité résulte en dernière analyse de l'évolution des sentiments.

Or suivant quelle direction les sentiments évoluentils ? C'est là ce que M. Ritti a cherché à établir. Mais, avant d'exposer ses idées sur ce point, je dois répondre à une autre question qui se pose : comment se classent les sentiments ? Ceci est rattaché par M. Ritti à une théorie générale des êtres dont il est nécessaire que je donne tout d'abord un aperçu.

« Le dogme fondamental (la prépondérance du sentiment), écrit M. Ritti, que le grand philosophe a formulé pour l'existence sociale réduite à notre seule espèce, nous avons cherché à l'étendre à la généralité des êtres réels. Auguste Comte avait d'ailleurs indiqué une pareille généralisation en montrant la nécessité

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d'incorporer le fétichisme au positivisme. Une fois engagé dans la voie qu'il nous avait ainsi tracée, on arrive aisément;» se rendre compte que les conditions essentielles de toute existence, inanimée ou animée, sont au fond les mêmes, bien qu'elles ne puissent se manifester avec une pleine conscience que dans la vie sociale manifestée par l'espèce humaine. »

Or quelles sont les conditions essentielles d'exisience de tout être ? « Un être doit sans cesse satisfaire au triple besoin de son existence individuelle ou collective : celui de sa conservation, celui de ses relations et celui de son amélioration. »

Nous allons passer successivement en revue ces trois besoins essentiels, en commençant par le besoin de conservation.

Tous les êtres, dit .VI. Ritti, ont même manière de se conserver. Leur conservation, en effet, est toujours due à un mouvement de convergence qui est représenté par la qualité prépondérante de chaque être. Seulement ce mouvement de convergence naturellement se complique à mesure que les êtres deviennent euxmêmes plus compliqués.

Considérons, en effet, la série des êtres, en commençant par les êtres les plus simples, ceux qui ne se présentent à nous que sous l'aspect mathématique, les astres. Les astres ont la propriété d'attirer vers leur centre toute la masse dont ils sont composés. C'est par ce moyen qu'ils conservent réunis leurs éléments, leurs molécules. L'attraction ou pesanteur, voilà donc Je mode de conservation des astres. Certes, ce n'est

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pas à dire que les astres soient uniquement sollicités par un mouvement de convergence et qu'ils ne soient pas soumis à d'autres forces. Mais le mouvement de convergence parlequel ils se conservent est en même temps leur qualité principale, car c'est de la résultante obtenue en faveur de la pesanteur que dépend finalement l'équilibre intérieur de cbaque astre.

Si maintenant de l'individualité nous passons à la collectivité et si nous considérons le système molaire, nous voyons que la conservation de ce système est due encore à un mouvement de convergence, mouvement qui prend dans ce cas le nom de gravitation, et qui est encore représenté par la qualité dominante du système.

Le second groupe principal de la série des êtres comprend les êtres matériels proprement dits. Or c'est aussi à un mouvement de convergence, représenté ici par une attraction moléculaire appelée cohésion^ que ces êtres doivent leur conservation : « C'est à cette qualité dominante, écrit M. Ritti, qu'un jour sans doute la science physique ramènera les nombreux faits qu'elle attribue en ce moment à des causes différentes. En réalité, ces causes ne sont peut-être que des modificationsde l'équilibre dont la cohésion est le fait général. »

A son tour, l'existence purement matérielle, remarque M. Ritti, doit être envisagée non plus individuellement, mais comme formant un groupe d'êtres distincts. Chacun de ces groupes est caractérisé par une même composition de substance. Or cette simili-

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tude suppose qu'une forceappelée affinité, ou attraction chimique, combine les éléments dans des proportions toujours déterminées. On peut conclure de là que l'affinité est la qualité essentiellement nécessaire à l'existence et à la conservation du groupe des êtres matériels.

Donc, en résumé, dans le monde matériel proprement dit, on voit que l'individu se conserve par le moyen de la cohésion et l'espèce par celui de l'affinité, et que l'une et l'autre de ces qualités est due à un mouvement de convergence.

« La chimie, écrit M. Ritti, nous conduit ensuite à la connaissance d'une catégorie d'êtres dont la composition des substances est soumise à une modification de l'affinité. C'est par un changement dans le mode de conservation d'une espèce d'êtres que prend naissance une nouvelle espèce. Ce fait, nous avons déjà pu le constater pour les êtres matériels qui doivent la cohésion à une simple modification de la gravitation des corps célestes. Dans le cas présent, l'affinité ne suffit plus pour former des êtres directement semblables, tant leur composition finit par être compromise par suite des conséquences de plus en plus compliquées de la cohésion. Pour remédier à une pareille instabilité, il est nécessaire alors de renouveler continuellement les substances soustraites à l'économie de l'être par la décomposition. C'est donc à la nutrition qu'incombe la tâche de réparer incessamment les pertes subies. Cette qualité fournit à la vie de l'individu son caractère essentiel en même temps que son mode de conservation. »

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Quant à l'espèce dans le monde vivant, c'est la génération qui la caractérise et parvient à la conserver.

« Mais, poursuit M. Ritli, à mesure que les êtres organisés se compliquent, les produits delà génération exigent des soins plus assidus et plus prolongés avant de pouvoir se suffire à eux-mêmes. Sans une ^elle sollicitude le rejeton, le plus souvent, ne pourrait continuer à vivre. Cette imperfection initiale, S'il était impossible d'y remédier, empêcherait donc finalement toute propagation de certaines espèces vivantes. De là la nécessité d'un autre moyen de convergence qui permette alors à la génération de suppléer à l'infériorité de ses résultats. La solidarité répond admirablement à ce nouveau besoin, auquel par conséquent est dû le premier éveil de l'existence sociale. La solidarité a surgi de l'obligation de créer un milieu familial propice à la conservation des petits. La difficulté de maintenir l'espèce vivante fit donc naître ce nouveau mode de convergence. C'est par la solidarité que l'être social manifeste son caractère essentiel et le procédé de conservation qui lui appartient en propre.

« C'est une si modeste origine qui fut, avons-nous dit, le point de départ de toute l'existence sociale'. Nous aurons bientôt l'occasion de voir que ce degré supérieur de la vie ne peut être pleinement atteintque par l'espèce humaine. Cette espèce forme un nouveau groupe d'êlres qui dès lors a besoin à son tour d'une qualité capable de maintenir son existence. C'est par la continuité que l'espèce la plus éminente arrive à se

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distinguer de l'animalité avec laquelle elle serait restée sans cela confondue. La convergence des générations successives est donc la qualité dominante qui caractérise l'espèce sociale par excellence et qui fournit un mode de conservation principalement à son usage... »

« Mais l'existence sociale est soumise à une condition sans laquelle elle n'aurait jamais pu se réaliser. Car supposons que les espèces d'êtres, aussi bien vivants que matériels, aient été incapables de maintenir invariablement les mêmes caractères qui distinguent chacune d'elles de toutes les autres ; dans ce cas, l'existence sociale, sans le moindre doute, ne serait jamais parvenue à faire surgir ses qualités dislinctives, et par suite, elle n'aurait pas pu non plus conquérirson propre ascendant. Que serait, en eifet, l'être humain, dont l'évolution est destinée à manifester les conditions d'une pleine existence sociale, si préalablement la génération ne s'était trouvée solidement fixée dans l'espèce vivante dont il fait alors partie, génération dont lesrésultats plus difficiles à obtenir à un moment donné ont rendu possible un nouveau mode d'existence ? Par le même raisonnement l'on prouverait que la continuité sociale est étroitement dépendante de la stabilité des caractères que possèdent toutes les espèces d'êtres moins bien douées que la nôtre.

<< De toutes ces considérations il résulte que la fixité des espèces inférieures à une autre est en règle générale une condition tout à fait indispensable à l'essor d'une existence supérieure. A plus forte raison doit-il en

être ainsi pour l'existence sociale qui domine toutes les autres.

« De cette manière nous arrivons à constater que les diverses espèces d'êtres connus possèdent en commun la fixité, sans laquelle deviendrait nulle rintluence qu'elles peuvent avoirlesunes sur les autres. Aussi chacune des espèces d'êtres devient-elle à son tour une existence individuelle qui doit à cette qualité dominante son caractère principal ainsi que son mode de conservation. Si Ton réfléchit ensuite qu'une espèce d'êtres quelconque n'existe pas uniquement pour ellemême, mais aussi pour l'existence universelle, on ne tarde pas à se convaincre de la tendance sympathique de cette même qualité. Dès lors, la totalité de ces espèces peut être conçue comme étant un seul être comprenant tous les autres, être suprême qui doit alors à la sympathie universelle son caractère particulier, ainsi que son mode de conservation. L'ultime qualité que nous venons de découvrir dans les êtres ne peut nullement se mettre en doute ; cet attribut est aussi réel que l'existence même du plus complet des êtres collectifs, puisque les diverses parties dont il est composé concourent au bien de l'ensemble.

« La manifestation d'une si complète solidarité entre les groupes d'êtres n'ayant en apparence que fort peu de contact les uns avec les autres, produira, dès que nous en aurons conscience, la plus heureuse réaction sur notre sociabilité. Car la continuelle sollicitude que les mêmes groupes témoignent sans cesse pour notre espèce ne peut manquer de nous pousser à assimiler

davantage leur nature à la nôtre, et ainsi les mettre plus immédiatement à la portée de notre propre affection.

« Au résumé, la fixité suppose |non seulement l'attachement des êtres à leur propre espèce, mais aussi l'attachement des espèces entre elles. Cette qualité morale est donc la condition première nécessaire aux êtres individuels ou collectifs, dont l'union compose Texistence sociale embrassant dès lors toutes choses, inanimées aussi bien qu'animées. »

Dans cette qualité de sympathie attribuée aux corps, on reconnaîtra la Sij72thèse subjective de Comte. Et, en effet, d'une part la Synthèse subjective et de l'autre le tableau cérébral de Comte, ce sont là, pourrait-on dire, les deux points capitaux qui se trouvent à la base des méditations de M. Ritti.

Donc, et pour résumer ce que nous venons de dire de la conservation des êtres, nous voyons que chacun des êtres ou des groupes d'êtres se conserve par un mouvement de convergence qui devient de plus en plus compliqué à mesure que les êtres eux-mêmes se compliquent. Le premier groupe d'êtres que nous ayons considéré est le système solaire, dont chacun des éléments se conserve par la pesanteur, tandis que leur ensemble se conserve par la gravitation. Le second groupe est celui des êtres matériels dont la cohésion, qui est un cas particulier de la gravitation, conserve l'existence de l'individu, et Yaf/inité, celle de l'espèce. Le troisième groupe est celui des êtres vivants qui conservent l'individu par la nutrition,

qui est une modification de l'affinité, et l'espèce par la génération. Le quatrième groupe est celui des êtres sociaux qui conservent leur existence individuelle par la solidarité et celle de l'espèce par la continuité. La solidarité est devenue nécessaire à cause de la difficulté que les produits obtenus par la génération éprouvent au début de la vie à se suffire à eux-mêmes. Enfin le dernier groupe est celui qui est formé par l'unanimité des êtres connus. Chacune des espèces d'êtres se conserve grâce à la fixité de ses caractères, tandis que leur ensemble maintient son existence par la siimpathie.

Mais, pour exister, les êtres n'ont pas seulement besoin d'un certain mode de conservation. Pour pouvoir satisfaire aux besoins que manifestent les divers modes de conservation, il est nécessaire que les êtres soient de plus en relation avec un milieu favorable. Or les relations que les êtres doivent avoir avec leur milieu sont de deux sortes. Les êtres, en effet, doivent d'une part, afin de maintenir leur individualité, dominer dans une certaine mesure le milieu propre à leur groupe, ce qu'ils font eu s'appuyant sur le groupe antérieur dont ils ne cessent pas de dépendre. Le mérite personnel d'un être consiste à pouvoir satisfaire à cette première nécessité. D'autre part, les êtres doivent pouvoir s'adapter à leur groupe, en se soumettant aux lois qui caractérisent ce groupe. En d'autres termes, » tout être est nécessairement en relation avec son milieu, tant pour réagir que pour agir sur lui. D'une part, il réagit sur son

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milieu en le dominant au moyen de l'application des lois de sa propre conservation. Ces lois sont concrètes et pour ainsi dire individuelles. D'autre part, il agit sur le même milieu en se soumettant aux lois de la conservation du groupe auquel il appartient. Ces lois sont abstraites et peuvent aussi être appelées collectives. »

Ceci va s'éclaircir si nous passons en revue comme précédemment les diflérents groupes d'êtres, en commençant encore parle groupe le plus simple, parle système solaire. Nous voyons que les astres, dit M. Ritti, « tout en étant soumis aux lois de la gravitation, en font une application individuelle suivant les circonstances spéciales dans lesquelles se trouve leur propre pesanteur. Cette dernière, en effet, modifie leur distance, leur figure, leur grandeur, leur surface, leur atmosphère, etc. ». Ceci « suffit déjà pour attribuer à chacun d'eux un caractère bien tranché qui lui permet de réagir sur toute action qui lui vient du dehors ». Mais pour cela il lui faut tout d'abord se soumettre à la loi qui caractérise son groupe, à la loi de gravitation. En effet, « le mérite que lui procurent les qualités dont il est personnellement doué ne parviendrait pas à se manifester s'il ne se conformait préalablement à la loi commune à laquelle il ne fait après tout qu'ajouter l'intensité de sa propre valeur. Il est donc, pour ainsi dire, obligé de reconnaître le mérite de l'être collectif dont il fait partie, puisque c'est l'unique moyen qu'il a en son pouvoir pour se rendre favorable le milieu dans lequel il existe ».

A son tour l'être collectif, le système solaire, signale son méi'ite personnel en dominant chacun des astres qui le composent par la loi de gravitation. « Mais de son côté le système solaire, ne serait-ce que pour maintenir son influence prépondérante, est obligé dese conformer aux lois de la pesanteur qui gouvernent chacun de ses membres. Il doit donc aussi reconnaître le mérite personnel de ses coopérateurs s'il veut obtenir la part de concours que chacun d'eux est à même d'ofTrir à l'ensemble. »

Les mêmes observations peuvent être faites pour le second groupe d'êtres, pour les êtres matériels. L'être matériel « tire des lois concrètes de la cohésion et de ses conséquences la faculté de résister aux divers dissolvants dont l'assaille le milieu dans lequel il séjour ne... Son mérite personnel consiste donc à se servir de ses lois concrètes pour dominer ainsi, s'il en est besoin, ce qui fait obstacle à son existence individuelle ».

Mais « si la matière doit opposer au milieu toute la résistance de sa cohésion, elle est par contre obligée de continuer l'existence par laquelle se caractérisent les êtres de son groupe ». Ce qu'elle ne peut faire qu'en se soumettant aux lois de son groupe, aux lois de l'atîmité.

Avec les êtres vivants, les caractères de la double relation que les êtres ont avec leur milieu atteignent plus de précision. « Nous savons, écrit M. Ritti, que l'être vivant a, comme mode de conservation, la nutrition pour l'existence individuelle et la génération pour l'existence collective. C'est autour de lui que cet être

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trouve à satisfaire à ce double besoin. Mais ces satisfactions deviennent désormais plus difficiles à réaliser ; l'être est alors obligé de choisir et même d'atteindre les objets qui peuvent lui être utiles. Ces nouvelles conditions d'existence se compliquent à tel point dans l'animalité, qu'elles exigent alors des facultés appropriées à cet effet. Ces facultés acquièrent chez l'homme assez d'énergie pour prendre dès lors le nom caractéristique d'ambition. La seule étymologie de ce mot (1) définit admirablement la nature des tendances qu'il exprime. De leur côté, les deux genres de relations reçoivent aussi un nom différent, selon que l'individu réagit ou qu'il agit sur son milieu direct. Dans le premier cas c'est l'orgueil qui entre en jeu ; dans le second, c'est la vanité. L'orgueil indique le besoin de dominer auquel nous satisfaisons en nous soumettant aux lois de l'existence individuelle ; tandis que la vanité est le besoin de plaire auquel nous satisfaisons en nous soumettant aux lois de l'existence de l'espèce, »

Au-dessus de l'être vivant se place l'être social, qui est également soumis à une double relation, M. Ritti nous montre, en effet, que la société est plus particulièrement en relation avec l'être vivant par la solidarité, et en relation avec le groupe inférieur, celui qui est formé de l'ensemble des êtres, par la continuité. Quant à ce dernier groupe, quanta cette existence suprême, elle se « rattache » à chacune des espèces d êtres qui la

(1) On sait, en effet, qu'« ambition » est formé de deux mots latins qui signifient « aller autour » .

composent, grâce à la fixité dont elles sont douées. C'est donc par celte qualité que ces dernières parviennent à réagir sur l'ensemble des êtres. Elles acquièrent ainsi l'indépendance nécessaire pour remplir leur fonction dans l'œuvre commune, A son tour, l'existence universelle réagit sur les diverses espèces d'êtres dont elle se compose en maintenant entre elles Vharmonie. C'est par l'harmonie que domine cette suprême existence, en donnant à chacun des groupes partiels d'êtres sa place convenable dans le concert de la sympathie universelle.

Mais l'existence des êtres ne suppose pas seulement un mode de conservation, d'oi^i découle la nécessité que nous venons d'exposer de relations entre les êtres et leur milieu. Il faut encore, afin de pouvoir se rendre leur milieu favorable, que les êtres soient en état de se modifier.

Modifier, c'est « varier l'intensité des phénomènes dont d'ailleurs les relations restent immuables ». Or, écrit M. Ritti, « il est aisé de concevoir qu'il est possible de donner aux phénomènes le degré d'intensité désirable" pour qu'un être puisse mieux s'adapter à son milieu, ou réciproquement que le milieu devienne plus favorable à l'être qui y séjourne. 11 est même possible de rendre nulle, s'il est nécessaire, l'intensité des phénomènes qui empêchent une amélioration projetée. En résumé, l'on peut donc modifier un être ou son

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milieu de deux différentes manières, ou bien en écartant les obstacles qu'opposent certaines circonstances, ou bien en combinant certaines autres en vue du résultat que Ton veut atteindre. Ce qui revient à dire qu'une situation peut s'améliorer, soit par destruction, soit par construction ».

Comme pour la conservation et les relations avec le milieu, nous passerons en revue pour l'amélioration toute la série des êtres.

D'abord les astres. 11 est certain, dit M. Ritli, que chacun des astres a subi nombre de changements qui en ont amélioré l'installation. Pour la terre notamment, que nous pouvons mieux étudier, « l'histoire de cette planète nous montre avec preuves surabondantes qu'un état de choses s'y est graduellement constitué de manière à rendre de plus en plus possible, non seulement l'existence de divers éléments matériels qui l'ontformée, mais aussi celle de la vie et de la société ». Quanta ce qui est du système solaire, nous ne pouvons faire que des suppositions. Mais il est fort probable qu'il a subi également une graduelle amélioration.

Quant à la matière proprement dite, nous voyons qu'elle cherche à améliorer sa situation, d'une part « en écartant les obstacles qui s'opposent à l'usage de son existence individuelle, et cela grâce aux modifications de sa cohésion et des propriétés qui en résultent ». — Et c'est ainsi que les êtres matériels peuvent, selon les circonstances, se dilater, se raréfier, se condenser, être plus flexibles, plus compressibles, plus extensibles, plus élastiques, etc. — D'autre part.

LES DIVERSES PHASKS DE LA SEMIMli.NTALlTÉ 3-27

« en favorisant les combinaisons que l'affinité met en œuvre pour le développement de l'espèce correspondante ».

Quant à ce qui est des êtres vivants, dit M. RilH, l'œuvre d'amélioration est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point.

De même pour la société. Simplement donc je me contenterai de rapporter cette remarque de M. Ritli que la guerre et l'industrie, que la société emploie dans le but de s'améliorer, ne sont que des applications spéciales de la double forme que revêt le besoin de modifier, lorsqu'il s'agit d'un être quelconque : destruction, construction.

Quant à l'existence universelle, celle qui embrasse tous les êtres, son propre perfectionnement n'est au fond que la résultante des améliorations accomplies par les divers membres dont elle se compose. En eflfet, « aucun mieux ne se produit dans l'une quelconque des classes dans lesquelles les êtres sontrépartis, sans que de là résulte une conséquence plus ou moins favorable pourtoutes lesautres. Réciproquement un progrès réalisé dans l'ensemble des êtres devient un bienfait plus ou moins sensible envers chacun d'eux ». C'est à cet ensemble des êtres, ajoute M. Ritti, c'est à cet être universel qu'appartient l'attribut modificateur par excellence, à savoir le concours.

En résumé, ce que nous avons montré dans les développements qui précèdent, c'est que tout être par cela même qu'il existe remplit nécessairement trois conditions essentielles : il est pourvu d'un mode de conser-

vation, il est en relalion avec un milieu favorable, il est capable d'améliorer sa situation. Nous allons à présent avec M. Ritti appliquer ces notions fondamentales au cas particulier de l'être humain.

Dans l'être humain nous avons à considérer deux aspects : d'abord lêtre individuel, l'être vivant, puis l'élément social. Or, écrit M. Hitli, « en tant qu'êtres vivants, nous avons à notre usage les organes de la vie animale. Us sont si nombreux et si compliqués que l'harmonie de leur fonctionnement nécessite la présence d'un centre nerveuxspécialement destiné éveiller à leurs multiples et dilUciles opérations. Grâce aux différentes émotions qu'il manifeste, ce centre nous donne l'impression des besoins variés de notre corps et la transmet ensuite, sous la forme d'impulsion, aux moyens que ce centre a également en sa possession pour arriver à satisfaire à ces mêmes besoins. C'est dans les impressions ou impulsions que consiste ce que l'on a appelé les sentiments.

« Ceux qui président àla conservation sont au nombre de deux : Vinstinct nutritif, quand il s'agit de la conservation de lindividu ; l'instinct sexuel qui concerne celle de l'espèce. L'orgueil ou le besoin de dominer et la vanité ou le besoin d'être approuvé sont les deux sentiments qui surveillent les relations de lavieanimale avec le milieu. Enfin, pour modifier sa situation, l'animal possède les deux instincts de la destruction et

de la construction . En résumé, l'on peut donc dire qu'il existe trois groupes de sentiments dont chacun se rapporte à l'une des conditions essentiellement nécessaires à toute existence. »

Tout ceci concernerêtre individuel. Mais d'autre part en tant qu'être social nous ne sommes plus qu'un élément d'une existence supérieure à la nôtre. Or celte existence est soumise aux mêmes conditions de conservation, de relation avec le milieu et d'amélioration, que toutes les autres existences. Il est donc nécessaire qu'il y ait en nous des inclinations spécialement apj)ropriées à ces besoins. Ces inclinations, dit M. Rilti. comme elles ont trait à une existence qui n'est plus la nôtre, nous les appellerons altruistes, pour bien marquer que nous ne sommes désormais que les parties semblables d'un tout. « Les inclinations altruistes, écrit M. Ritti, ont pour unique fonction de nous préparer à devenir les éléments de l'existence sociale, elles font de chacun de nous une unité analogue à celle de la cellule du corps vivant. De même que celte dernière, nos individualités contribuent, par l'union de ce qui est semblable, à faire que l'être collectif reste identique à soi même ; par la subordination envers ce qui est immuable, à maintenir sa supériorité ; par le penchant à ce qui est modifiable, à favoriser son amélioration.

« Il est à présent facile de se rendre compte des caractères que doivent posséder les inclinations altruistes. Chacune d'elles concerne respectivement ce qu'il y a d'égal, de supérieur, ou d'inférieur dans l'existence sociale dont nous sommes les agents. En

330 EX pose DU SYSTÈME POLITIQUE D'aUGUSTE COMTE

efTet, celte existence a sans cesse besoin, pour se conserver, de rester égale à elle-même dans le temps et dans l'espace ; pour cultiver ses propres relations, de se conformer aux fatalités concrètes et abstraites qui la régissent ; pour améliorer sa situation, de modifier continuellement ce qui devient défectueux. En d'autres termes, les inclinations altruistes ont à maintenir une triple relation : celle d'égal à égal, celle d'inférieur à supérieur, celle de supérieur à inférieur. Pour chacune de ces relations il existe dans notre centre nerveux une faculté affective spécialement destinée à la développer : Val lâchement^ pour la relation d'égal à égal; la vénéralion. pour celle d'inférieur à supérieur ; la hanté, pour celle de supérieur à inférieur. »

Ainsi donc les trois inclinations altruistes, l'attachement qui nous assimile à la vie sociale, la vénération qui nous y soumet, et la bonté qui nous pousse à l'améliorer, permettent à la société de satisfaire aux trois besoins essentiels de toute existence, la conservation, la relation avec le milieu et l'amélioration, de même que les sentiments égoïstes nous permettent de satisfaire à ces mêmes besoins pour ce qui concerne notre existence personnelle. En d'autres termes, comme l'écrit M. Ritti, « l'altruisme apour mission de seconder la réalisation de l'égoïsme d'une existence supérieure à la nôtre. Enefïet, 1 attachement est uniquement destiné à nous unir en vue de la conservation d'une telle existence ; la vénération, à nous soumettre à son ambition ; la bonté, à nous vouer à son amélioration ».

LES DIVERSES PllASKS DE LA SErsTIMEMALlTÉ 331

En résumé, le cœur a pour fonction de veiller aux besoins propres à notre double existence individuelle et collective. Mais, remarque M. Ritli, si le cœur nous révèle ces besoins, il n'est pas capable par lui-même de nous faire connaître les objets propres à les satisfaire. Ceci est le rôle de l'intelligence. Ur, ajoute M. Ritti, puisque l'intelligence est ainsi destinée à nous faire connaître les objets qui doivent satisfaire aux besoins manifestés par les sentiments, il est donc indispensable que les facultés spéculatives s'adaptent à la nature des diverses affections dont elles doivent apprécier les désirs elles moyens de les contenter.

Ici nous trouvons dans l'ouvrage de M, Ritti un développement sur cette adaptation des facultés intellectuelles aux facultés sentimentales dans lequel je ne puis entrer, car cela m'entraînerait trop loin. Je me contenterai donc d'indiquer que M. Ritti nous expose en substance que, par cela même que l'attachement nous pousse à rechercher dans les êtres ce qu'il y a de semblable, la vénération ce qu'il y a d'immuable, et la bonté ce qu'il y a de modifiable, l'attachement a à sa disposition, ou, si l'on préfère, provoque la coAtemplalion concrète et la méditation induclive ; la vénération, la contemplation abstraite et la méditation déductive ; et la bonté, la combinaison du concret et de l'abstrait, de l'induction et de la déduction.

De même, pour ce qui est des qualités sentimentales et des qualités actives, M. Ritti établit une corrélation entre l'instinct de conservation et le courage, l'instinct

332 KXPOSÉ DU SYSTÈ.ME POLITIQL'l': d'aL'GUSTE COMTE

de relation et la prudence, et l'instinct d'amélioration et la fermeté.

Mais encore une fois, pour ne pas trop allonger mon exposé, je ne fais qu'indiquer ces vues sans entrer dans aucun détail, et j'en reviens tout de suite à ce qui a trait aux troîs inclinations altruistes, l'attachement, la vénération, la bonté.

Nous avons vu quelle était l'utilité de ces trois sentiments. Ce sont eux qui permettent à la société de satisfaire aux trois conditions essentielles de toute existence. Par cela même que la société existe, nous pouvons donc en déduire qu'elle trouve à tout moment dans les éléments qui la composent ces trois inclinations coexistantes. Mais si ces inclinations coexistent nécessairement dans l'individu, nous devons remarquer que l'unité de l'individu, en tant qu'élément social, ne peut jamais s'établir que suivant l'importance plus grande que prend dans un cas donné l'une des inclinanations altruistes à laquelle les deux autres se trouvent dès lors subordonnées.

Or, étant donnée cette prépondérance nécessaire de l'une des trois inclinations altruistes, M. Ritti prétend établir qu'au cours de la grande évolution sociale la prépondérance appartient nécessairement d'abord à l'attachement, puis à la vénération, et enfin à la bonté.

Les inclinations altruistes, dit-il, ont dû, en effet, dans leur essor, suivre nécessairement l'ordre que leur assigne le degré d'urgence inhérent à la triple condition que nous savons être nécessaire à toute existence. La société a donc dû naturellement tendre, à l'origine, à

consolider sa conservation, car c'est là le besoin primordial, en développant en nous particulièrement l'attachement, puis ses relations avec son milieu par la soumission de ses éléments en développant en nous la vénération, et enfin seulement elle a pu penser spécialement à son amélioration par le développement de la bonté.

De là trois grandes phases dans l'évolution des sociétés. La phase de la prédominance de l'attachement, qui est représentée parle fétichisme ; la phase de la prédominance de la vénération, qui est représentée par la théologie et la métaphysique; et enfin la phase de la prédominance de la bonté, qui est représentée par le positivisme. « Mais chacune de ces phases, écrit M. Ritti, se divise à son tour en deux époques durant lesquelles Tune des doubles influences successives obtient le second rang dans la sentimentalité. C'est ainsi que dans la phase fétichique, oîi l'attachement reste prépondérant, la vénération d'abord, la bonté ensuite deviennent successivement le principal auxiliaire de la sentimentalité alors courante. De même dans la phase religieuse, théologico-métaphysique, l'attachement et la bonté secondent, chacun à son tour, la prépondérance de la vénération. Lorsqu'enfin aurii surgi la phase positive, où doit prévaloir la bonté, celle-ci, de son côté, saura s'appuyer, en premier lieu sur la vénération, et finalement sur l'attachement. »

En résumé, M. Ritti regarde l'évolution des sociétés comme découlant de révolution de la sentimentalité, cette évolution étant elle-même provoquée par l'effort

334 EXPOSE DU SYSTÈME POLITIOLE u'aLGISTE COMTE

que la société est amenée à faire, sous l'impulsion de ses instincts vitaux, pour développer chacune des inclinations altruistes suivant son degré d'urgence.

Je ne puis exposer, car cela m'entraînerait également trop loin, lesconsidérations très fortes et très profondes par lesquelles M. Ritti appuie sa loi de l'évolution sentimentale. Simplement donc je donnerai un bref aperçu de cette évolution.

Dans la première phase de l'évolution altruiste, avons-nous dit, c'est rattachement qui a la prépondérance. Dès lors, l'existence sociale tout entière devait naturellement se modeler d'après cette manière de sentir. Prenons par exemple cequia traitauxcroyances. L'attachement n"est aflecté que par l'égalité, il se complaît dans les similitudes ; il favorise donc la croyance que toute chose possède même vie, mêmes besoins à satisfaire, même tendance à nous aiiner. De là le fétichisme et toutes les particularités du fétichisme.

« Siles conditions ambiantes, écrit M. Ritti, avaient été plus favorables, il est probable que la vénération et la bonté eussent trouvé peu d'occasions de s'exercer, et, par suite, l'attachement lut sans doute resté pour toujours l'inclination dominante et nous eût ainsi disposés habituellement aux seuls devoirs de la solidarité et de la continuité. Mais il est trop visible qu'il ne pouvait en être ainsi, et c'est pourquoi la sentimentalité félichique n'avait aucune chance de pouvoir durer. Dans les sociétés mêmes où elle a su se maintenir plus ou moins, elle s'est vue f-rcée d'accorder aux

deux autres inclinations altruistes une place de plus en plus grande à côté de sa prépondérance, suivant que les circonstances Texigeaient. Mais, dans la plupart des milieux, l'attachement ne tarda pas à céder le pas à la vénération et à prendre à son tour le second rang. Alors commença le règne de la sentimentalité théologique qui sut à son tour façonner l'existence sociale à son image. »

Que faut-il entendre par sentimentalité théoïogique ? Voici l'explication que sur ce point M. Ritti nous donne : Parles progrès de la contemplation abstraite, qui est, nous l'avons dit, la contemplation propre au sentiment delà vénération, les êtres s'étaient peu à peu dépouillés à nos yeux de cette nature semblable à la nôtre que nous croyions être la leur, et cela avant qu'il fût possible à la vénération de découvrir une autre cause pour leur servir d'explication. Pour trouver dans le monde imaginaire de quoi satisfaire nos instincts de soumission, 1 attachement prêta alors à la vénération l'aide de sesressources personnelles. En effet, l'identité de nature, qui ne pouvait plus être accordée aux êtres réels, fut transportée à des êtres fictifs dans les mains desquels toutes les puissances naturelles ne devinrent plus que des instruments. C'est l'époque du polythéisme.

« Cette nouvelle doctrine, écrit M. Ritti, satisfaisait à la fois et la vénération, en attribuant à l'influence des dieux les supériorités quelconques d'abord constatées dans les êtres, et l'attachement, en dotant ces mêmes dieux (le la nature humaine qu'on ne pouvait maintenir à des êtres réels devenus par trop différents de nous.

336 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE

« C'est ainsi que peu à peu la vénération acquit la prépondérance sur rattachement, à mesure que Fintluence des dieux s'étendait à de nouvelles catégories d'êtres naturels, embrassant enfin la direction du monde, non seulement inorganique, mais organique, jusqu'enfin à y comprendre Tliomme lui-même. Ce fut là l'époque de la sentimentalité théologique, laquelle se distingue de la sentimentalité fétichique en ce que la prépondérance appartient dès lors à la vénération sur les deux autres sentiments sociaux.

« La sentimentalité théologique dut passer par deux phases bien tranchées: la phase polythéique et la phase monothéique. Dans la première, c'est l'attachement qui occupe le premier rang après la vénération; tandis que dans la seconde, c'est la bonté qui obtient cette même place. Chacune de ces phases sentimentales se caractérise donc par l'influence secondaire qu'acquiert immédiatement à la suite de la vénération l'un des deux sentiments sociaux qui lui sont subordonnés.

« Il n'est pas difficile de montrer que, durant le polythéisme, la vénération s'appuie directement sur l'attachement. Car à mesure que l'observation abstraite constate des êtres d'une nature difl'érente de la nôtre, on voit se multiplier aussi les divinités créées à notre image. Mais, par suite même de cette multiplicité, la puissance surnaturelle se dissémin.iit en trop de mains pour être capable d'en imposer à la vénération au point de nous faire oublier la similitude que ces divinités avaient avec notre nature. Les êtres fictifs, quelle que ût leur supériorité, étaient encore trop nos semblables

pour que l'attachement, après la perte de sa prépondérance, ne conservât pas une part considérable d'influence, du moins pendant la durée du régime polythéique...

« A présent, il nous est possible de résumer l'action de la nouvelle sentimentalité, en disant que ce fut un grand pas fait par l'Humanité dans la voie de la sentimentalité définitive. Si celle du fétichisme a cultivé la base de toute société, Tunion sans distinctions entre les êtres, celle du polythéisme, à son tour, montra qu'une telle union peut se combiner avec la soumission à une supériorité quelconque, et qu'un concours, quel qu'il soit, est d'autant plus efficace qu'à l'attachement pour les êtres se joint la vénération des fondamentales conditions d'existence de chacun d'eux.

« De même que la doctrine fétichique suflisait pour la prépondérance de l'attachement, de même la doctrine polythéique aurait pu devenir la base intellectuelle du système final de l'Humanité, si la subordination de l'attachement à la vénération avait suffi pour la constitution définitive de l'être collectif. Mais il ne faut pas oublier qa'il y a un troisième sentiment social nécessaire à la plénitude de l'existence d'un tel être. Avant donc que l'évolution humaine pût s'achever, il fallait que la bonté se développât par une culture analogue à celle des deux auti es sentiments. Pour cela, il était nécessaire que la doctrine polythéique se modifiât à son tour dans un sens favorable à ce dernier essor sentimental. Elle se prêta d'ailleurs tout naturellement à la satisfaction de ce besoin, en diminuant le nombre des

338 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTE

dieux, à mesure que les conditions réelles deTexistence des êtres furent mieux connues. En se raréfiant, pour ainsi dire, les dieux qui restaient changèrent tellement de caractère qu'à la fin il ne nous fut plus aisé de reconnaître en eux des êtres faits à notre image. Par cela même, diminuait également l'attachement que nous avions d'abord eu pour de semblables êtres. Et lorsqu'enfin la conception des dieux multiples se réduisit à celle d'une seule divinité, la dissemblance devint telle qu'il ne fut plus possible à l'attachement de rester le principal soutien de la vénération. La disproportion, d'ailleurs, était désormais trop grande entre une telle supériorité de l'objet vénéré et l'utilité qu'il y avait à en tirer pour la culture delà vénération. Dès lors, n'avions-nous pasacquisdes habitudes suffisantes de soumission pour n'avoir plus besoin de nous livrer à d'aussi rigides exercices. Pour continuer à forlitier la vénération en disposant rinférieur à plus de soumission envers le supérieur, il fallait au contraire mitiger la toute-puissance divine par la bonté, c'est-à-dire la mettre au service des faibles. Le charme de la soumission ne serait-il pas, en eflet, un simple leurre pour mieux assurer auxfortsleurs satisfactions personnelles, si ce même charme n'était pas complété par celui que les forts trouvent dans le dévouement. Et puis, enfin, il faut considérer que la bonté estle seul sentiment qui convienne à un Dieu unique, la suprématie de sa situation lui interdisant l'attachement et bien plus encore la vénération. »

Or, ajoute M. Ritti, doter de bonté l'être divin, c'était

LES DIVEHSES TUASES DE LA SEMLMENTALITÉ 339

reconnaître que la puissance n'est digne de vénération qu'à la condition que les effets en soient bienfaisants.

« Mais, poursuit M. Rilti, le secours que la bonté prêtait à la prépondérance de la vénération devait être fatalement de courte durée. Cette inclination altruiste, par sa nature même, ne peut évidemment s'adresser qu'aux réalités, puisque ce sont elles que nous sommes uniquement en mesure d'améliorer. On ne modifie que ce qui existe préalablement, et la modification possède alors d'autant plus d'efficacité que les conditions réelles ont été constatées avec davantage de précision. »

Or « c'est pour se développer soi-même que la bonté eut besoin de recourir à l'objet de vénération que le monotliéisme catholique lui offrait comme le plus parfait modèle qu'elle eût à imiter. Mais, bien qu'un artifice théologique fût utile à son propre essor, elle n'en devait pas moins se soumettre à la réalité pour arriver à ses fins. Aussi, dès qu'elle se senit assez de force, elle put se passer d'un tel guide, tout en continuant à s'attacher aux conditions réelles qu'exige une amélioration quelconque. »

Aussi « bientôt, l'influence accordée à la bonté eut pour conséquence d'enlever au théologisme la direction universelle, puisque le besoin d'améliorer nécessita de plus en plusl'intervention de nouvelles notions réelles. En effet, aussitôt que la science prenait possession d'un de ses domaines, ce dernier échappait à la volonté divine pour être attribué à quelque généralité vague tirée des phénomènes qu'il comporte, généralité qui

340 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGLSTE COMTE

suffisait dès lors pour en devenir la seule cause immédiate. C'est ainsi que l'ancienne providence fut d'abord privée de la direction matérielle par la personnification abstraite appelée la Nature. Lorsquensuite l'intervention de notre intelligence devint plus manifeste dans la question des affaires humaines, Y Esprit humain devint le moteur principal de toutes choses. A son tour le Progrès fut le grand principe qui obtint de gouverner l'existence sociale... Pour clore enfin l'énumération des exemples qui montrent comment la métaphysique parvint à se substituer à la doctrine théologique, nous citerons encore la bonté qui trouve dans ses propres désirs des motifs de direction, en donnant à ce qu'on appelle la Justicele droit de corriger les imperfections quelconques de la vie sociale.

« Les atteintes que subit insensiblement la doctrine monothéique réduisirent peu à peu la toute-puissance accordée à l'unique Dieu encore existant. Dès lors, la prépondérance de la vénération dut suivre le même sort que le seul objet d'affection qui avait su la maintenir. Dès lors aussi la bonté, après n'avoir été que secondaire, allait enfin occuper le premier rang dans une nouvelle sentimentalité.

« Lorsque dominaTattachemcnt, Tunion fut le principal souci de l'humanité. Dans la sentimentalité basée sur la vénération, la soumission devint la principale préoccupation morale. Mais désormais, la bonté devenant à son tour prépondérante, c'est l'amélioration qui va posséder la plus haute influence dans les affaires humaines. La vénération n'aura dès lors qu'une

LES DIVERSES PHASES DE LA S::NïDIENTALITÉ 311

simple fonction auxiliaire, quoique toujours indispensable, pour aider la bonté à réaliser ses désirs. Continuer h lui attribuer une efficacité supérieure, c'est en somme prouver que Ton reste encore imprégné de la sentimentalité dans laquelle elle fut prépondérante. Une amélioration quelconque ne pouvant jamais consister qu'à modifier l'intensité des phénomènes dont les relations restent immuables, ce sera donc à la science de remplacer la théologie on la métaphysique comme objet d'amour de la vénération. Mais alors aussi son importance se trouvera trop amoindrie pour qu'elle puisse continuer à tenir la première place dans la sentimentalité.. . »

« Les générations actuelles, poursuit M. Rilti, encore tout imprégnées de la sentimentalité dans laquelle domine la vénération, ne peuvent se faire encore qu'une idée trop confuse de ce que sera la civilisation humaine, lorsque la bonté aura pris la direction de notre nature. Néanmoins, dans la spontanéité du mouvement qui pousse insensiblement cette inclination au premier rang, il nous est possible déjà d'entrevoir que notre intérêt se porte de moins en moins sur les pures questions de doctrine, mais sur l'utilité des théories au point de vue pratique. Depuis le déclin du catholicisme la vénération, à grande peine , a pu se maintenir à la tête de la sentimentalité qu'elle avait dirigée jusqu'alors. Le besoin d'amélioration perçait dans toutes les conceptions qui cherchaient à lui conserver son ancien ascendant. Aussi la vénération, pour tâcher de garder plus longtemps sa position privi-

342 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQUE d'aUGLSTE COMTE

légiée, fut-elle forcée de faire appela des doctrines qui ne le cédaient en rien aux volontés les plus absolues de l'antique théocratie. La bonté se fit même, sans s'en douter, la complice de ces vaines entreprises. Ne connaissant pas encore les condiiions réelles de Famélioration, surtout morale, souvent elle appuya de toute son énergie des théories lui semblant capables d'écarter la théologie qui faisait obstacle à l'éventualité de sa prépondérance. C'est de cet appui que sont nés tous les conflits entre les deux camps opposés de l'ancienne et de la nouvelle sentimentalité. Pour vaincre la répul^nance de la vénération à devenir subalterne, la bonté alla jusqu'à favoriser les conceptions sociales les moins propres à satisfaire à ses véritables besoins. C'est ainsi que, par le moyen de l'instinct destructeur qui est directement sous sa dépendance, cette inclination altruiste, à Fencontre de ses tendances naturelles, contribua pour sa grande part à créer un état d'esprit violent, en soutenant les pires excès de l'ambition métaphysique, habile à flatter son légitime désir de -diriger enfin les affaires humaines. Les doctrines révolutionnaires, grâce au fallacieux mirage d'améliorations radicales et immédiates, surent l'entraîner à donner son énergique appui à des conceptions tout aussi absolues que la théologie, bien qu'elles ne reposassent plus uniquement que sur les abstractions personnifiées de la métaphysique. En cherchant à détrôner la vénération à l'aide de ce concours, la bonté n'arrivait en somme qu'à la maintenir plus longtemps au premier rang. Elle ne voyait pas qu'elle accordait la préférence a des

doctrines uniquement désireuses de satisfaire à leur propre ambition, en lui promettant que par leur entremise elle arriverait à une plus rapide prépondérance. La Révolution française est l'exemple le plus éclatant des illusions qu'a suggérées à la bonté la funeste influence des doctrines métaphysiques. 11 n'est que trop vrai que de nos jours même elle continue à se laisser leurrer par des théories sociales qui, sous prétexte de l'aider à vaincre les résistances delà vénération, ne font en somme qu'abuser d'elle en vue d'installer un nouveau despotisme. Il en sera d'ailleurs ainsi tant que la science n'aura pas découvert l'ensemble des lois qui régissent l'existence sociale et morale. Car elle seule pourra nous convaincre que la vénération doit désormais jouer un rôle secondaire, se bornant à nous soumettre aux conditions réelles dont la bonté fait ensuite usage pour ses propres fins. Réduite à de si modestes proportions, la science n'a plus assez d'importance pour maintenir la vénération au premier rang de la sentimentalité. Celte place sera dès lors donnée à la bonté dont d'ailleurs le caractère convient le mieux à la suprématie altruiste

« La vénération, remarque encore M. Ritti, dut à l'ascendant progressif de la science les profondes modifications que subit l'objet primitif de son affection. Le moment va bientôt venir où la science, mise en possession de l'ensemble de son domaine, pourra se passer de tout intermédiaire, et devenir par elle-même le seul objet digne d'affecter la vénération.

« Mais l'avènement définitif de la science devra mar-

34i EXPOSÉ DL' SYSTÈME POLITIQUE d'aUGUSTE COMTK

quer enmême temps la fin de la prépondérance delà vénération, puisque la réalité qu'elle s'impose désormais n'a d'autre raison d'être que de se mettre sans cesse au service de l'utilité. Le maintien de cette inclination altruiste à la tète de la sentimentalité ferait bientôt courir les pires dangers à la civilisation. L'humanité subirait alors la plus tyrannique des rétrogradations. Car, si la vénération prétendait continuer son règne exclusif avec le concours de la science, non seulement nous n'en tirerionsplus grandprofit, puisque l'éducation de cette inclination est à présent assez avancée et son légitime rôle enfin découvert, mais nous ne tarderions pas à être opprimés par la pédantocratie, dont le despotisme est plus intolérant que tous les régimes que la vénération a institués jusqu'à ce jour. La méthode sentimentale exige donc avant tout que la vénération abdique le premier rang et se mette au

service de la bonté »

D'ailleurs, ajoute M. Ritti, tout en occupant une place subordonnée, la vénération n'en aura pas moins à jouer encore pendant longtemps un rôle important. Elle sera, en effet, d'un grand secours à la bonté pour nous soumettre aux lois que de nos jours on a encore tant de peine à admettre, aux lois qui gouvernent l'existence morale et sociale.

Bien que je sois loin d'avoir épuisé ce que l'ouvrage de M Ritti renferme de vues nouvelles et du plus haut

LES DIVERSES l'UASES DE LA SENTLMENTALIÏÉ 345

intérêt, je m'avrète pourtant ici dans mon exposé. Ce queje voulais, en effet, seulement montrer, et je pense que cela ressort assez des nombreuses citations que je viens de faire, c'est que M. Ritti considère le positivisme non comme l'avènement d'une nouvelle doctrine, mais comme l'avènement d'une nouvelle sentimentalité. Le posilivisme, c'est d'après lui l'époque de l'évolution sociale où la prépondérance appartiendra à la bonté, et où dominera donc la tendance aux améliorations, ou, pour mieux dire, à la vie pratique.

Une telle conception situe l'œuvre de Comte en tant qu'essai pour fonder une nouvelle religion. Comte a cherchéà fonder une religion qui soit en harmonie avec les données du positivisme, enremplaçantla Providence divine par l'Humanité. D'après la méthode sentimentale de M. Ritti, une telle tentative représente le dernier effort de la vénération pour se satisfaire. Mais quelque admirable que soit cet effort, M. Ritti ne croit pas à son avenir, puisque pour lui l'avenir c'est le règne de la bonté, et non le maintien de la vénération en tant que sentiment prépondérant. C'est ce changement de sentimentalité qui donne espoir à M. Ritti dans les destinées du positivisme. Car, dit-il, « si le positivisme se bornait à offrir la science comme, objet d'affection à la prépondérance de la vénération, il resterait en vérité par trop inférieur dans sa concurrence avec le théologisme et même avec la métaphysique. Ceux-ci du moins savent offrir soit des volontés surnaturelles, soit des principes absolus, ce qui est la condition indispensable pour maintenir la prépondé-

346 EXPOSÉ DU SYSTÈME POLITIQL E d'aUGUSTE COMTE

rance de la vénération dans la combinaison des sentiments sociaux. »

Faut-il dire qu'une telle conception rabaisse beaucoup l'œuvre de Comte? Non point. Car aux yeux de celui même qui ue cherche pas la reconstruction de la vénération, mais qui prétend seulement à raffermissement de labonté, je veux dire aux yeux de celui qui n'a pour but que d'améliorer le réel, Comte reste un immense génie, et son œuvre est celle qu'il est le plus important d'étudier, d'approfondir, car elle est celle qui renferme les vues les plus admirables sur l'homme et sur la société, et sur les lois morales et sociales qui les régissent, lois dont la connaissance est d'une nécessité primordiale pour quiconque a en vue l'amélioration. En un mot, pour quiconque aspire à des réformes politiques, sociales ou morales, il y a profit à connaître, et j'espère l'avoir fait suffisamment entrevoir au cours de ce volume, ce qu'a dit sur toutes ces questions le fondateur du positivisme.

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