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CHAPITRE IX

LES RAPPORTS DE l'iNTELLIGE.NCE ET DE LA SE.SSIBILITÉ. LA SYNTHÈSE SUBJECTIVE.

J'ai dit que mon ambition, en écrivant ce livre, était de présenter un exposé de la pensée de Comte sur les principales questions qui peuvent actuellement préoccuper particulièrement les esprits, tout en facilitant, par cet exposé, l'étude de Comte à ceux qui auraient le désir d'entreprendre ce travail.

Or, en parlant de faciliter l'étude de Comte, j'avais en vue principalement les quatre volumes de Politique positive, que Comte regardait comme son œuvre fondamentale. Car, pour ce qui est des six volumes de Philosophie positive. Comte lui-même disait que la lecture n'en était pas indispensable. Ce qu'il y avait, en effet, d'important au point de vue sociologique dans la Philosophie, il l'a repris, et avec une àme plus haute, dans la Politique. Aussi les quatre volumes de la Politique se suffisent à euxmêmes, tandis qu'il y a, par contre, danger à lire la Philosophie, si l'on doit s'en tenir là. Ce danger, Comte a été d'ailleurs le premier à le signaler. C'est qu'il avait vu plusieurs de ses dis-

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ciples s'appuyer sur son premier ouvrage pour se tourner finalement contre lui et pour rejeter ce qu'il considérait, quant à lui, comme le plus important de sa doctrine. Aussi, ce premier ouvrage, il en était venu à regretter de l'avoir publié. « Ces roués — écrivait-il, en parlant de ces disciples dissidents auxquels je viens de faire allusion — ont ouvertement pris la qualité de pontivistes intellectuels en adoptant ma Philosophie positive^ pour mieux rejeter ma Politique positive, ce qui me fait davantage regretter d'avoir, non pas écrit, mais publié, mon ouvrage préparatoire, ainsi devenu le point d'appui systématique d'un coupable complot. » Et dans une autre de ses lettres, parlant de la supériorité qu'il reconnaissait à sa seconde œuvre sur sa première, Comte écrivait encore : « Afin de mieux mesurer cette prééminence décisive, j'ai spécialement relu ces jours-ci la meilleure partie delà Philosophie positive, c'est-à-dire les trois chapitres extrêmes des conclusions générales, que je n'avais jamais regardées depuis quinze ans. Outre leur sécheresse morale, qui m'a fait immédiatement lire un chapitre d'Arioste, pour me remonter, j'ai profondément senti une infériorité mentale, par rapport au vrai point de vue philosophique oii le cœur m'a pleinement établi. » Aussi il ajoutait: « Quoique j'aie dû professer, et même écrire, le cours de Philosophie positive, je ne devais pas le publier, sauf à la fin de ma carrière, à titre de pur document historique. La préparation qu'il accomplit metait réellement indispensable, mais je pouvais et devais l'éviter au public, où la marche du positivisme

LA SYNTHESE SUBJECTIVE '2 il

eût certainement été plus ferme et plus rapide, si je m'étais directement manifesté par ma Politique positive^ après ma régénération mentale, d'une manière pleinement conforme au principal esprit de mes opuscules fondamentaux, directement dirigés vers une destination sociale... Personne ne s'attend à me voir finalement juger ma propre carrière avec une telle sévérité, qui pourtant n'est pas exagérée. Si le prétendu positivisme intellectuel nous suscite tant d'embarras, c'est surtout à moi qu'on doit aujourd'liui reprocher l'apparente consistance que ses chétifs adeptes n'auraient jamais acquise sans la consécration systématique que mon premier grand ouvrage semble leur oflrir, et qui sulTirait pour vous expliquer le soin spécial que je mets depuis quelques années à détourner les nouveaux disciples dune telle lecture, à laquelle les anciens doivent leurs principales imperfections. »

Ce que j'en ai dit est seulement pour indiquer que la lecture du Cours de Philosophie n'est pas essentielle, et surtout que si l'on entreprend cette lecture il ne faut pas en rester là, et qu'il faut pousser jusqu'au Système de Politique positive, sous peine de n'avoir qu'une idée très affaiblie de la beauté et de la grandeur de l'œuvre de Comte.

La Philosophie positive, la Politique positive, voilà donc les deux grands ouvrages de Comte. Il est mort au moment où il entreprenait une troisième série, la Synthèse subjective, qui devait comprendre quatre volumes. Seul le premier volume a pu être achevé. Il renferme la philosophie des mathématiques, qu'il

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n'est permis de lire qu'à ceux qui ont une forte culture scientifique. Le second et le troisième volume devaient être consacrés à un Systè^ne de morale positive, le quatrième à un système d'Industrie positive.

Le premier volume, qui est, comme je l'ai dit, le seul que nous possédions, est précédé d'une longue introduction. Ceux qui parcourraientcette introduction, sans s'être préalablement fortement pénétrés de la doctrine positiviste, seraient, j'en suis certain, tentés plus que jamais de s'écrier, comme Taine l'avait fait à propos d'autres pages de Comte : « C'est incompréhensible. » Peut-être ajouteraient-ils même : « C'est fou.» L'accusation de folie qu'on a portée parfois contre Auguste Comte semble avoir ici, en etfet, au premier abord, quelque fondement. Or, comme une telle incompréhension de cette partie de l'œuvre est susceptible de jeter du discrédit sur tout le reste de la doctrine, j'ai pensé qu'il était utile de démontrer qu'il n'y a là aucune folie, rien de ce que j'ai dit dans ce qui précède ne permettant de comprendre l'introduction à la Sijnllièse subjective. Car je n'ai parlé jusqu'à présent que de la science. Or nous entrons ici dans le domaine de l'art.

Mais avant d'aborder l'introduction en question, il est nécessaire, comme préambule, que j'expose tout d'abord, avec quelques détails, la pensée de Comte sur les rapports de l'intelligence et de la sensibilité.

Un des principes fondamentaux du positivisme, c'est

que le moteur principal de Tindividu est le sentiment. Suivant une formule de Comte, l'homme, d'une manière générale, n'agit que sollicité par une affection quelconque, et il ne pense que pour mieux agir. Ainsi nos sentiments dominent notre existence puisqu'ils sont à la fois le principe et le but de toute cette existence, où l'intelligence et l'activité ne fonctionnent habituellement que comme moyens.

Je dis habituellement, car, occasionnellement, il peut arriver que l'activité et l'intelligence soient à elles-mêmes leur principe et leur but. Je veux dire que l'intelligence et l'activité ont aussi des tendances qui leur sont propres et qui demandent à se manifester; en sorte qu'il est possible que parfois nous agissions et pensions, mus par le seul besoin de faire agir notre activité et notre pensée, et sans autre but que de satisfaire ce besoin. « Cela n'est point douteux, écrit Comte, même envers la région spéculative, quoiqu'elle soit la moins énergique. Elle éprouve certainement le besoin d'un exercice direct, qui lui procure une satisfaction immédiate, indépendamment de toute destination. Tous les animaux supérieurs en offrent des preuves irrécusables quand leur existence matérielle se trouve assez garantie pour ne pas les préoccuper constamment. Userait superflu d'y démontrer une telle spontanéité envers les fonctions actives, dont l'exercice propre y suscite des besoins beaucoup plus prononcés. C'est surtout à leur insuffisante satisfaction que se rapporte l'important phénomène de l'ennui, bien plus qu'aux tendances spéculatives. A mesure que

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l'animalité s'élève davantage, ces besoins directs de 1 intelligence et de l'activité acquièrent aussi plus d'importance. .Néanmoins en aucun cas, sans excepter notre espèce, ils ne sauraient devenir habituellement les moteurs essentiels de l'être dont l'unité réelle dépend toujours d'une affection quelconque. »

Ceci, remarque Comte, n'a jamais été « contesté sérieusement quant à l'activité qui ne produirait qu'une agitation désordonnée, entraînant bientôt une profonde lassitude, si son principal exercice était purement spontané, sans aucun but affectif ». Mais on a souvent méconnu u la nécessité humaine d'une semblable impulsion morale envers l'intelligence, malgré son énergie beaucoup moindre ». Et pourtant il est facile de reconnaître « que l'exereice intellectuel n'aboutirait qu'à de vagues et incohérentes contemplations, devenues bientôt fatigantes, s'il n'était point habituellement subordonné à une destination affective ».

« L'esprit, — écrit encore Comte, — n'est pas destiné à régner, mais à servir ; quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité, sans qu'il puisse nullement se dispenser d'assister une passion quelconque. En effet, le commandement réel exige, par-dessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ; il faut que 1 impulsion lui vienne d'ailleurs. Les utopies métaphysiques, trop accueillies chez les savants modernes, sur la prétendue perfection d'une vie purement contemplative, ne constituent que d'orgueilleuses illusions, quand elles ne couvent pas de coupables artifices.

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Quelque réelle que soit, sans doute, la satisfaction attachée à la seule découverte de la vérité, elle n'a jamais assez d'intensité pour diriger la conduite habituelle ; l'impulsion d'une passion quelconque est même indispensable à notre chétive intelligence pour déterminer et soutenir presque tous ses efforts. Si cette inspiration émane d'une affection bienveillante, on la remarque comme étant à la fois plus rare et plus estimable ; sa vulgarité empêche, au contraire, de la distinguer quand elle est due aux motifs personnels de gloire, d'ambition ou de cupidité ; telle est, au fond, la seule différence ordinaire. Lors même que l'impulsion mentale résulterait, en effet, d'une sorte de passion exceptionnelle pour la pure vérité, sans aucun mélange d'orgueil ou de vanité, cet exercice idéal, dégagé de toute destination sociale, ne cesserait pas d'être profondément égoïste. J'aurai bientôt lieu d'indiquer comment le positivisme, encore plus sévère que le catholicisme, imprime nécessairement une énergique tlétrissure sur un tel type métaphysique ouscientifîque, dans lequel le vrai point de vue philosophique fait hautement reconnaître un coupable abus des facilités que la civilisation procure, pour une tout autre fin, à l'existence contemplative... »

« L'esprit — écrit encore Comte sur le même sujet, — ne peut jamais choisir qu'entre deux sortes de maîtres, les penchants personnels et les penchants sociaux. Quand il se croit libre, il obéit seulement à l'e goïsme, dont l'ascendant plus énergique et plus habituel est

plus spontané et moins senti que celui de l'altruisme.

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Non seulement l'impulsion morale détermine chaque office intellectuel, mais elle en stimule toutes les opérations spéciales. La moindre attention dépend toujours d'une atïection quelconque, encore plus indispensable à la méditation proprement dite. D'immenses événements, surtout célestes, s'accomplissent souvent sans Attirer les regards d'aucun être vivant, même humain, quand il n'offre aucune relation, directe ou indirecte, Avec sa vie réelle. Au contraire, chacun se sent profondément troublé par toute suspension apparente de l'ordre naturel qui règle sa conduite habituelle. En second lieu, l'esprit ne dépend pas moins du caractère que du cœur. Car le courage, la prudence et la fermeté sont tout autant indispensables, quoique sous d'autres •modes, aux vrais théoriciens qu'aux purs praticiens. Je ferai souvent sentir, en sociologie, que l'avortement de l'esprit est presque toujours dû au dérèglement du •cœur ou à l'impuissance du caractère, encore davantage qu'à l'insuffisance mentale. Tandis qu'on reconnaît la réaction favorable ou funeste, que les fonctions purement végétatives exercent habituellement sur l'intelligence, il serait étrange que la région spéculative du cerveau fût jamais indépendante des deux autres. »

Mais tout en proclamant, comme on vient de le voir, la suprématie du sentiment dans l'ensemble de la vie humaine, le posilivisme n'est pas sans reconnaître à l'intelligence la .juste part qui lui revient. Car si le positivisme affirme que c'est au cœur à poser les questions, il affirme en même temps que ces questions

posées par le cœur, c'est toujours à l'esprit qu'il appartient de les résoudre. Tout penchant, en etTet, est essentiellement aveugle et a donc besoin du secours de l'intelligence pour connaître les vrais moyens de se satisfaire. « L'esprit, écrit Comte, ne doit essentiellement traiter que les questions posées par le cœur pour la juste satisfaction finale de nos divers besoins... Mais dans son élaboration quelconque de chaque sujet ainsi proposé, l'esprit doit rester seul juge, soit de la convenance des moyens, soit de la réalité des résultats. C'est uniquement à lui qu'il appartient d'apprécier ce qui est pour prévoir ce qui sera et de découvrir les procédés d'amélioration. En un mot, l'esprit doit toujours être le ministre du cœur et jamais son esclave. »

En résumé, « agir par affection et penser pour agir », telle est la formule où se trouve condensé tout ce que je viens d'e.Kposer touchant les rapports du sentiment, de l'intelligence et de l'activité.

Le sentiment étant ainsi reconnu comme étant, d'une façon générale, le principe et le but de nos pensées et de nos actes, il s'ensuit naturellement que c'est au sentiment seul qu'il appartient de pouvoir mettre de l'unité, de l'harmonie dans notre existence en faisant converger toutes nos facultés vers un but unique. Pour cela il faut et il suffit que tous nos penchants se subordonnent à un seul moteur prépondérant. Or dans l'homme ce moteur prépondérant, ce penchant dominateur, peut être égoïste ou altruiste. Mais, remarque Comte, seul l'altruisme est capable de mettre de l'unité

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dans chaque individu, comme de relier les diverses individualités. « Quoique le sentiment, écrit-il, constitue l'unique régulateur de Tintelligence et de l'activité, cette condition ne pourrait suffire pour instituer une unité réelle et durable, si la synthèse ne devait exclusivement émaner de la sympathie. C'est seulement au moindre degré d'animalité que l'harmonie vitale comporte une source égoïste, quand tous les instincts se réduisent au penchant nutritif. Partout ailleurs la pluralité des impulsions égoïstes, dont chacune tend à prévaloir, ne permet habituellement l'ordre que d'après leur commune subordination à l'ensemble des dispositions sympathiques, toujours susceptibles de concorder entre elles et de lier le dedans au dehors. Nécessairement exceptionnelle, même en mécanique, la concentration de tout système d'influences en une résultante générale ne devient possible en sociologie que d'après une digne prépondérance de l'amour universel... »

« rs'on seulement, — écrit encore Comte, — le régime altruiste surpasse le régime égoïste comme seul compatible avec l'état social, mais, en outre, il constitue, même chez l'individu, une unité plus complète, plus facile et plus durable. Les instincts inférieurs dirigent la conduite d'après des motifs purement internes dont la multiplicité et la variation ne lui permettent aucune marche fixe, ni même aucun caractère habituel, sauf pendant les exigences périodiques des principaux appétits. 11 faut que l'être se subordonne à une existence extérieure afin d'y trouver la source de sa propre

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stabilité. Or, cette condition ne peut se réaliser assez que sous l'empire des penchants qui disposent chacun à vivre surtout pour autrui. Tout individu, homme ou animal, qui, n'aimant rien au dehors, ne vit réellement que pour lui-même, se trouve par cela seul habituellement condamné à une malheureuse alternative d'ignoble torpeur et d'agitation déréglée. »

Donc le problème pour établir l'unité, l'harmonie dans l'individu, consiste à développer l'altruisme. Je dis le problème. Il y a là, en effet, un véritable problème à résoudre. Car normalement, spontanément, ce sont dans l'homme les sentiments personnels qui prédominent, et les affections bienveillantes y sont très faibles. Pour établir la complète unité dans l'individu, il faut donc arriver à investir artificiellement la sociabilité de la prépondérance que possède naturellement la personnalité. C'est là évidemment une limite idéale qu'il ne nous sera jamais donné d'atteindre, mais dont nous pouvons espérer nous rapprocher de plus en plus. On sait, en effet, que le positivisme voit la solution de ce grand problème dans le principe biologique qui pose le développement des fonctions et des organes par l'exercice habituel, et leur tendance à s'atrophier par l'inaction prolongée. Or, étant donné ce principe, nous voyons que l'existence sociale tend naturellement à provoquer l'essor des instincts sympathiques et à comprimer celui des penchants personnels. « En effet, écrit Comte, les relations domestiques et civiques tendent à contenir les instincts personnels, d'après les conflits qu'ils suscitent entre les divers individus. Au

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contraire, elles favorisent l'essor des inclinations bienveillantes, seules susceptibles chez tous d'un développement simultané, naturellement continu d'après ces excitations mutuelles, quoique nécessairement limité par Tensemble de nos conditions matérielles. »

Mais en plus, ajoute Comte, cet ordre spontané peut être beaucoup amélioré par une sage intervention systématique, propre à augmenter les influences favorables et à diminuer leurs antagonistes. C'est là d'ailleurs tout le but de l'art moral.

Sul)ordonner autant que possible la personnalité à Ja sociabilité, en rapportant tout à l'humanité, voilà ■donc à quoi tend la morale positiviste. Les règles morales édictées dans ce but sont naturellement démontrables, puisqu'elles sont tirées de la connaissance que nous avons de la nature humaine Mais le positivisme est loin d'exagérer l'importance de la démonstration pour léducatioa morale. La morale positiviste, disait Comte, doit toujours être démontrable, mais rarement démontrée. La raison, en effet, n'est pas apte à moraliser. Car, si la démonstration peut déterminer des convictions, elle ne tend point à développer de vrais sentiments. « Aussi, écrit Comte, le régime positif verra toujours la principale source de la morale réelle dans l'essor direct, à la fois spontané ■et systématique, du sentiment social, qu'il s'efforcera de développer autant que possible dès Tàge le plus tendre, par tous les artifices que peut indiquer la saine philosophie. »

Par l'éducation morale le cœur étant ainsi dirigé

vers l'amour de l'iiumanité, à son tour il vient mettre au service de l'humanité Tintelligence et l'activité. Et ainsi se trouve constituée l'harmonie humaine, toutes les forces de l'être convergeant vers un même but. On voit donc quelle importance le positivisme attache à l'éducation morale, puisqu'il la regarde comme seule apte à discipliner l'ensemble de nos facultés.

Discipline qui n'est, remarquons-le, nullement oppressive pour l'intelligence. Subordonner l'intelligence à l'altruisme, ce n'est, en effet, aucunement étouffer nos facultés intellectuelles; mais c'est, au contraire, les exciter et les développer. « En effet, écrit Comte, quelle que soit la puissance réelle des impulsions égoïstes, tous les grands efforts intellectuels émanent exclusivement des instincts sympathiques. Ceux-ci développent seuls le charme inhérent à la destination sociale des travaux abstraits. Seuls ils dirigent convenablement la méditation scientifique et soutiennent la constance indispensable aux constructions théoriques. » Pensée que Comte résumait dans cet aphorisme : « Nulle grande vocation intellectuelle n'est développable sans une suffisante destination sociale. » Ce qui rappelle le beau mot de Vauvenargues: « Les grandes pensées viennent du cœur. »

Nous n'avons donc pas à craindre que la discipline altruiste nuise en rien à l'intelligence, bien au contraire. Simplement elle la maintient dans sa vraie voie, elle la dirige vers son vrai but, en la ramenant de l'absolu au relatif. Lintelligence, en effet, lorsqu'elle

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n'est pas disciplinée par le cœur, lorsqu'elle est abandonnée à sa propre impulsion, a tendance, poussée par une vaine curiosité, à s'élancer à la conquête de l'absolu. Et seul le cœur peut ramener l'intelligence à sa vraie destination, qui est, non de s'essayer à découvrir ce qu'il lui est impossible d'atteindre, et ce qui d'ailleurs nous est inutile, la vérité absolue, mais seulement de rechercher ce qui est relatif à nos besoins. « L'Univers, écrit Comte, doit être étudié, non pour lui-même, mais pour l'homme, ou plutôt pour l'humanité. Tout autre dessein serait, au fond, aussi peu rationnel que peu moral. Car, c'est seulement en tant que suljjectives, et jamais comme purement objectives, que nos spéculations réelles peuvent être vraiment satisfaisantes quand elles se bornent à découvrir, dans l'économie extérieure, les lois qui, d'une manière plus ou moins directe, influent, en eflfet, sur nos destinées. »

Et ce domaine relatif ainsi délimité par nos besoins, et qui est le seul que notre intelligence doive explorer, nous ne pouvons l'atteindre lui-même que d'une façon relative, approximative. « Le perfectionnement spéculatif, écrit Comte, doit se réduire à soumettre de plus en plus le dedans au dehors. Quelle que soit cette soumission, nos doctrines ne représentent jamais le monde extérieur avec une entière exactitude, que d'ailleurs nos besoins n'exigent pas. La vérité, pour •chaque cas, social ou personnel, consiste dans le degré d'approximation que comporte alors une telle représentation. Car la logique positive se réduit toujours à

construire la plus simple hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus. »

Voilà le vrai mot formulé. Les lois de l'univers établies par nous ne sont jamais que des hypothèses que nous faisons. Oui, ce que nous appelons dans chaque cas la vérité, n'est qu'une hypothèse. Et ce que l'on peut demander seulement, c'est qu'avant de décorer du nom de vérité celte hypothèse, cette hypothèse soit assez confirmée par l'observation, et qu'elle se trouve être la meilleure compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus.

Ceci me fait souvenir d'un ouvrage de M. Poincaré, paru ces dernières années, sur la Science et V Hypothèse. Certains, à propos de ce livre, ont crié à la faillite de la science, parce que, disaient-ils, M. Poincaré aurait mis en doute dans son ouvrage une des lois dont nous nous croyons le plus certains, la loi de rotation de la terre. Or M. Poincaré n'avait nullement mis en doute cette loi. Simplement il avait dit : la proposition « la terre tourne » et la proposition « il est plus commode de sup oser que la terre tourne » ont un seul et même sen-i. Or, qu'est-ce à dire? Rien d'autre que ce que nous venons de dire en constatant que les lois établies par nous ne sont que des hypothèses. Mais faire une telle constatation, ce n'est en rien proclamer la faillite de la science. La science, je le répète, n'a pas pour but de nous dévoiler la vérité absolue. La science a pour

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but d'établir entre les objets de notre connaissance des liaisons qui nous permettent d'expliquer les phénomènes, de les prévoir, et de les modifier quand cela est à notre portée. Or cette proposition: « la terre tourne y>, nous donne l'explication des phénomènes observés par nous ; elle nous permet de prévoir ce qu'il nous est utile de prévoir. En établissant une telle proposition, la science a donc atteint tout son but. Quant à savoir si cette proposition est l'expression oui ou non de la vérité absolue, c'est là une question insoluble et d'ailleurs oiseuse. Car, pour que cette proposition nous rende les mêmes services que la vérité absolue, il suffit que les observations qui la confirment soient assez nombreuses pour que nous soyons certains qu'il nous sera jamais donné de constater aucun phénomène qui vienne infirmer l'hypothèse imaginée par nous.

La proposition « la terre tourne » est donc une hypothèse. Mais pourquoi nous être arrêtés à cette hypothèse plutôt qu'à telle autre, car peut-être est-il d'autres hypothèses susceptibles d'expliquer les phénomènes qui sont ici en question. Nous nous sommes arrêtés à cette hypothèse seulement parce qu'elle est la plus simple qui soit compatible avec l'ensemble de nos observations. Choisir l'hypothèse la plus simple, telle est, en eiïet, la loi posée par le positivisme, dans l'intérêt de la commodité de notre esprit en même temps que de sa santé. « Quand on renonce à l'absolu, écrit Comte, on sent que pour nous la vérité consiste à établir une suffisante harmonie entre nos conceptions subjectives et nos impressions objectives, en subordonnant

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d'ailleurs un tel équilibre à l'ensemble de nos besoins privés el publics. Cet accord tend à préférer les plus simples principes qui puissent représenter les faits. » « La logique positive, — écrit encore Comte, — se réduit toujours à construire la plus simple hypothèse compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus. Toute complication superflue, outre qu'elle susciterait un travail stérile, deviendrait aussitôt une véritable aberration, même quand de meilleurs documents la motiveraient plus tard. Sans cette règle, en effet, l'excès de subjectivité n'a plus de limites, et l'esprit

tend vers la folie Car un esprit actif ne trouA^e dès

lors aucune limite à l'extravagance de ses créations arbitraires. Chaque démenti qu'il reçoit du monde extérieur peut toujours être éludé en compliquant davantage ses constructions intérieures. »

Seulement, remarque Comte, il est évident qu'à mesure que nos observations se développent, nous sommes forcés de compliquer nos théories, pour obtenir une représentation suffisante du monde extérieur. C'est ce qui est arrivé, par exemple, pour la loi de Mariotte. Cette loi s'est trouvé établir les liaisons convenables entre ce que nous observions du volume et de la pression des gaz, tant que l'observation n'avait pas dépassé une certaine limite de pression. Pendant tout ce temps, c'est donc ajuste droit que nous avons regardé cette loi comme vraie, puisqu'elle instituait une suflisante harmonie entre nos conceptions et nos impressions. Mais les appareils physiques ayant été perfectionnés, et nous ayant permis d'observer des

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pressions plus fortes qu'il n'avait été possible jusquelà, la loi de Mariotte n'a plus rendu compte de tous les faits observés. Elle n'a donc plus été vraie. Pour la mettre en rapport avec des observations plus développées, on a dû naturellement la compliquer.

Mais si nous pouvons réformer ainsi nos hypothèses à mesure que nos observations se développent, ce n'est naturellement qu'à la condition de ne faire jamais que des hypothèses vérihables. Et d'être toujours vérifiable est, en efïet, d'après Auguste Comte, le caractère obligatoire de toute hypothèse scientifique.

Et pourtant nous voyons Auguste Comte dans son ouvrage final, la Synthèse subjective, imaginer des hypothèses invérifiables. Comment cela se fait-il ? La raison en est simple. C'est qu'ici, comme je l'ai dit, nous sortons du domaine de la science pour entrer dans le domaine de l'art, l'art qui de toute nécessité doit assister la science pour l'aider à construire une synthèse subjective intégrale.

Qu'est-ce qu'une synthèse subjective ? Je l'ai déjà exposé lorsque j'ai parlé de la hiérarchie des sciences. Il me suffît donc de résumer en quelques mots les explications que j'ai alors données. Si nous pouvions, ai-je dit en substance, découvrir dans le monde extérieur un phénomène d'oîi nous verrions découler par voie de conséquence toute la masse de phénomènes qu'il nous est donné d'observer, cette masse de phénomènes se coordonnant ainsi naturellement autour du phénomène générateur, nous posséderions une synthèse objective, c'est-à-dire une synthèse qui serait

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réelle par rapport à l'objet observé, par rapport au monde extérieur. Mais, ai-je ajouté, il nous faut renoncer à jamais atteindre à une telle unité objective, car tous ces phénomènes que nous tentons de relier ainsi, l'observation nous les montre comme multiples et irréductibles enire eux. Et la seule unité qu'il nous est donné d'atteindre est l'unité subjective. C'est-à- . dire que si nous prenons comme point de départ l'homme ou plutôt l'humanité, et si nous faisons converger autour de cette connaissance fondamentale toutes les autres connaissances, considérées comme accessoires et comme n'ayant d'utilité que celle que l'humanité en tire, si, en d'autres termes, autour de l'humanité nous faisons graviter le monde, nous formons ainsi une synthèse, mais une synthèse que nous qualifions de subjective, pour indiquer qu'elle est construite non autour d'un phénomène nécessairement désigné par les objets observés, mais autour d'un phénomène choisi en toute liberté par le sujet qui observe et sans autre considération que celle de sa propre utilité. C'est dire qu'une telle synthèse est toute relative, c'est-à-dire qu'elle n'a pas de valeur absolue, qu'elle ne vaut que relativement à nousmêmes. Et, par exemple, si nous supposons des êtres inférieurs à nous, il est évident que la synthèse que nous formons en rapportant tout à l'humanité ne serait d'aucune valeur pour de tels êtres. Mais pour nous cette synthèse subjective satisfait à tous nos besoins, besoins aussi bien d'intelligence que d'activité et de sentiment.

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Tout rapporter à rilumanité, voilà donc ce qu'est la synthèse subjective. On a vu, on s'en souvient, dans ce même chapitre sur la hiérarchie des sciences, comment, en les subordonnant à la science de l'humanité, les diverses sciences abstraites se coordonnaient. Mais en coordonnant ainsi les sciences abstraites, nous n'avons formé qu'une synthèse incomplète. Nous ne faisons ainsi, en effet, converger vers l'humanité que les pliénomènes oîi il nous a été possil)le d'instituer des lois. Or cette catégorie de phénomènes ne représente qu'une faible part des phénomènes que nous observons. Car la grosse masse des phénomènes, ce sont 1ns phénomènes composés, les phénomènes concrets, ceux précisément où la faiblesse de notre intelligence ne nous permet et r e nous permettra jamais de découvrir de lois, bien que par déduction nous soyons assurés qu'il y existe des lois. Or cette masse immense de phénomènes où nous ne pouvons établir de lois continue à ne pas être coordonnée ; elle reste en dehors de notre synthèse. Pour compléter cette synthèse, pour rapporter à l'Ilumanilé l'ensemble des phénomènes concrets, ou plus explicitement l'ensemble des êtres, de même que nous avons fait des phénomènes abstraits, il ne nous reste plus qu'un moyen. Puisque la science, la raison, est impuissante, nous recourrons à l'art, h l'imagination.

« Pour compléter les lois il faut des volontés », dit Comte. Et par ces quelques mots, il indique à notre imagination la direction qu'elle doit prendre pour construire la synthèse. Par ces mots il entend, en efïet, que

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là OÙ nous ne pouvons instituer de lois, nous devons imaginer dans les êtres une volonté, et une volonté s'exerçant dans le but de servir l'humanité. Il faut concevoir le monde, dit Comte, comme aspirant à seconder l'Humanité, pour améliorer l'ordre universel. Ainsi, par cette volonté supposée dans toute chose, toute chose se trouve rapportée à l'Humanité, et notre synthèse, jusque-là incomplète, devient intégrale.

Mais supposer ainsi dans les choses une volonté, n'est-ce point là du fétichisme ? Certes, c'est là du fétichisme, et Comte ne le cache point. Ce n'est, dit-il, que par une suffisante incorporation du fétichisme au positivisme que la synthèse peut devenir complète.

Mais si l'imagination, si la poésie doit compléter la science, il ne faut point qu'elle se mette en contradiction avec elle. Le fétichisme ne doit pas altérer le positivisme.

Or, supposer au corps l'activité, ce n'est point contredire la science, puisque au contraire la science tend à nous montrer tous les corps comme actifs. Supposerde plusque cette activité prend sa source dansune sympathie que les corps auraient pour l'Humanité, dans un désir qu'ils auraient de la servir, c'est encore là une conception poétique qui n'est aucunement infirmée paç les données de la science. Que les corps aient de la sympathie pour nous, qu'ils soient mus par le désir de nous servir, c'est là, en effet, une hypothèse invérifiable. La science ne pourra jamais nous prouver qu'elle est fausse, pas plus que vraie. Mais là où le fétichisme contredirait le positivisme, c'est si en plus nous sup-

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posions dans les corps l'intelligence. L'intelligence^ en effet, alliée à l'activité, permet à l'être qui possède ces deux qualités de modifier sa conduite suivant la situation. Or c'est là une faculté dont nous voyons le monde dépourvu.

Notre fétichisme peut donc aller jusqu'à doter le monde d'activité et de sentiment, mais non d'intelligence. Nous voyons le moindre atome développer une certaine force. Aucune donnée de la science ne nous défend d'imaginer que cette force il la développe dans l'intention de nous servir. Simplement, pour rester d'accord avec l'ensemble de nos observations, il nous suffit de supposer cet atome privé de toute faculté intellectuelle. Cette absence de facultés intellectuelles nous explique, en effet, pourquoi l'activité de cet atome nous est dans certains cas défavorable. Car, si c'est par sympathie, il est vrai, pour nous, que l'atome se meut, privé qu'il est d'intelligence, il ne connaît pas les conditions de notre bien. Il attend donc que nous lui indiquions ces conditions ; il attend, pour nous servir, que nous le dirigions. C'est ainsi, par exemple, que le fleuve qui coule, abandonné àlui-mème est capable de dévaster nos récoltes. Mais il est tout prêt à se laisser guider par nous pour irriguer nos prairies et féconder nos champs. Le secours de notre intelligence, une direction de notre part, voilà, en effet, ce que réclame seulement le fleuve, de même que le vent, le feu, toutes les forces, toute l'activité des êtres pour se mettre aussitôt à notre service.

De là la reconnaissance que nous devons manifester

envers le monde extérieur. Ainsi, après avoir borné d'abord le culte positiviste à THumanité, au Grand Être, Comte l'a donc étendu dans son dernier ouvrage jusqu'au Monde, jusqu'au Grand Fétiche, comme il dit. Il a même été plus loin. Il a prétendu, en effet, étendre finalement le culte de reconnaissance jusqu'à Tordre immuable sur lequel repose toute rotre existence, jusqu'au destin, en d'autres termes jusqu'à l'ensemble des lois abstraites. Ici, pour suivre Comte, notre imagination a un plus grand effort à accomplir. Nous n'avons plus, en effet, comme à propos du monde concret, simplement des qualités idéales à supposer, mais il nous faut en plus, l'abstraction n'ayant pas de siège déterminé, imaginer un milieu fictif où situer les lois. Ce milieu, c'est naturellement l'espace, puisque l'espace recueille et conserve toutes les empreintes, toutes les images que notre esprit y localise, facilitant ainsi à notre cœur comme à notre intelligence l'appréciation de toute abstraction.

Que l'espace, que le Grand Milieu, comme dit Comte, se prête ainsi docilement aux opérations de l'esprit auxquelles nous le faisons servir, rien ne nous empêche de croire que c'est là de sa part une preuve de sympathie envers nous. Il nous est donc permis de doter l'espace, sinon d'intelligence et d'activité, du moins de sentiment.

Je dis : Il est permis. Mais est-ce permis à notre imagination ? N'est-ce point là lui demander un trop grand etTort, que de vouloir qu'elle se figure cette abstraction qu'est l'espace comme douée ainsi de sympa-

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thie envers nous "^ Pour se convaincre que non, il n'y a qu'à observer que le fétichisme esl en nous si naturel, si spontané, que c'est avec la plus grande facilité que nous arrivons à Tétendrejusqu'à l'abstraction même. Je citerai, par exemple, le cas du nombre 13. Il ne nous est certes pas plus difficile d'éprouver de la reconnaissance envers l'espace que de l'antipathie envers un nombre abstrait.

Ce que je viens d'exposer de la partie Imaginative de la synthèse se trouve, comme je l'ai déjà indiqué, dans l'introduction du dernier ouvrage d'Auguste Comte. C'est dire que nous n'avons sur celte partie poétique que l'ébauche de la pensée de Comte. Cette pensée il devait, en effet, 1 éclaircir, la développer, dans une œuvre que la mort ne lui a pas laissé le temps d'écrire, dans sa Morale positive. Mais enfin, ce que nous possédons, cette introduction que je viens d'analyser, suffit, j'espère avoir réussi à le montrer, pour nous faire comprendre suffisamment l'ensemble de la synthèse subjective. En somme, la construction d'une telle synthèse se réduit à constituer pour l'entendement l'état le plus sympathique, en complétant l'observation par l'imagination, la science parla poésie, et ceci en faisant en sorte que l'édifice se tienne parfaitement dans toutes ses parties, partie imaginative, partie d'observation. Et, en effet, pour achever avec la poésie ce qui a été commencé par la science, nous

n'avons rien à changer au régime mental qui nous est d'une façon générale imposé par laphilosopliieposilive.

Quel est, en effet, ce régime mental ? Je l'ai exposé au commencement de ce chapitre. La recherche de la vérité, ai-je dit, et j'en ai donné les raisons, ne doit pas être considérée comme un but, mais seulement comme un moyen. Car nous ne devons observer, étudier le monde, qu'en vue de nous rendre utiles à l'Humanité. En d'autres termes, l'intelligence doit toujours se meltre au service du cœur, sinon elle ne peut pas plus avoir de direction que de limite. Car, si elle prétend dominer, elle aspire naturellement à connaître tout, et d'une façon absolue. Ainsi elle risque de se perdre dans des questions oiseuses ou insolubles. Et elle ne trouve de discipline possible pour elle, que lorsque soumise au cœur elle n'aspire à rien d'autre qu'à découvrir ce qui intéresse l'Humanité, et à le découvrir seulement avec l'approximation relative aux besoins de cette Humanité.

Tel est le régime mental que Comte nous impose dans sa Politique positive. Or, dans son ouvrage final, dans sa Synthèse subjective, change-t-il véritablement quelque chose à ce régime? Nullement. Simplement il l'étend à toutes les parties de notre intelligence. Dan^ ses précédents ouvrages, en effet, lorsque Comte parle de l'intelligence, lorsqu'il déclare qu'il faut la soumettre au cœur, il n'a en vue dans notre intelligence que la raison. Mais l'intelligence comprend également nne autre faculté, l'imagination. Or cette autre faculté a elle aussi besoin d'être disciplinée, et elle aussi elle

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ne peut l'être que par le cœur. Sans la soumission au cœur, pas plus que la raison, l'imagination ne saurait trouver de direction ni de limite.

Régler l'imagination en la mettant au service de l'altruisme, telle est donc la pensée de Comte dans son introduction à la Synthèse subjective. Dans mes précédents ouvrages, écrit-il, « il y semble que la vraie logique se borne à nous dévoiler les vérités qui nous conviennent, comme si le domaine fictif n'existait pas pour nous, ou ne comportait aucune règle. Nous devons autant systématiser la conjecture que la démonstration, en vouanttoutes nos puissances intellectuelles, comme nos forces quelconques, au service continu de la sociabilité, seule source de la véritable unité >>. L'intelligence ne se restreindra donc pas au domaine des hypothèses vérifiables. Ce domaine, écrit Comte, « doit être finalement complété par le domaine, beaucoup plus vaste et non moins légitime, des conceptions propres à développer le sentiment sans choquer la raison. Mieux adaptées à nos besoins moraux, les institutions de la vraie poésie sont aussi conformes que celles de la saine philosophie aux conditions intellectuelles de la synthèse relative. Elles doivent désormais obtenir autant d'extension et d'influence dans la systématisation logique, qui pourtant n'exposera jamais à confondre deux modes ouvertement consacrés, l'un à la réalité, l'autre à l'idéalité. »

Donc, en résumé, ce que finalement Auguste Comte veut, c'est que l'intelligence ne se contente plus seulement de nous dévoiler les vérités qui nous sont utiles,

mais qu'également elle s'emploie à nous inspirer les conceptions propres à développer en nous l'altruisme. Or, construire une synthèse subjective en prenant l'humanité comme centre et en concevant tout comme gravitant autour de ce centre par sympathie pour notre espèce, c'est là la conception la plus propre à développer nos facultés sentimentales par la reconnaissance, l'afîection qu'une telle conception suscite en nous envers toutes choses. Cette synthèse, j'ai exposé comment Comte était arrivé à la construire, au moyen de l'incorporation du fétichisme au positivisme,

Dira-t-on qu'une telle incorporation du fétichisme est véritablement une mythologie par trop fabuleuse ? Je répondrai qu'elle n'est pas plus fabuleuse que, par exemple, la mythologie des dieux de l'Olympe, cette mythologie qui, cependant, charme tant notre imagination, qu'encore actuellement on peut voir souvent nos poètes aller y puiser leur inspiration. Et pourtant une telle mythologie choque ce que nous savons du monde, car l'existence de ces dieux ainsi supposés intimement mêlés aux affaires humaines, et dont les volontés capricieuses et multiples sont susceptibles de mettre à chaque instant de l'arbitraire dans ce qui nous entoure, une telle existence, dis-je, ne concorde poijit avec ce que nousconnaissons de l'immuabilité des lois, et avec ce que nous constatons de la certaine fixité de toute chose. Au contraire, la mythologie positiviste est conçue de manière à ne rien choquer de ce que nous pouvons observer, de ce que nous pouvons savoir. Elle est une admirable source de poésie.

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et d'une poésie qui ne contredit en rien la science.

Objectera-t-on encore que Comte, en aboutissant ainsi à laisser sa part à Fimagination dans la conception qu'il se fait du monde, semble bien finalement tomber dans l'erreur qu'il reproche à toutes les philosophies qui ont précédé le positivisme ? Encore je répondrai qu'il n'en est rien. Car, ce que Comte reproche à ces philosophies, ce n'est point de construire leurs synthèses sur des choses imaginées, mais c'est de prendre ces produits de l'imagination pour des réalités. La santé de notre intelligence, dit Comte, exige que nous ne confondions jamais le réel et l'idéal. Or, puisqu'il nous est impossible de construire aucune synthèse sans recourir à l'idéal, il suffit, pour la santé de notre intelligence, que cette synthèse que nous construisons nous ne cessions jamais de la qualifier de subjective, afin de ne jamais oublier qu'elle n'est qu'une conception de notre esprit, qu'elle n'est qu'une fable.

Une fable ! Mais alors si une telle synthèse peut encore, il est vrai, charmer le poète, en quoi intéresserat elle le philosophe ?

Elle l'intéressera, elle retiendra son attention si le philosophe a la moindre connaissance de la nature humaine, s'il sait l'action profonde qu'exerce l'Humanité sur l'homme. Car alors il sait que pour que la synthèse subjective produise sur l'homme son effet moralisateur, il suffît que la société adopte une telle synthèse et nous berce dans ses fictions dès notre enfance. Et ceci d'autant mieux que les explications

idéales par le fétichisme sont celles que notre espiit est le plus disposé à accueillir, car elles sont en nous les plus spontanées.

Oui, mais dira-t-on peut-être encore, et c'est là la dernière objection que je vois à relever, lorsque la société agit ainsi sur nous, par une fiction quelconque, c'est qu'elle arrive à nous faire prendre la fiction pour la réalité. Or ici le cas n'est pas le même, puisqu'il est entendu que dans la fable qu'elle contera à ses enfants, la société ne cherchera pas à les leurrer, qu'elle ne cherchera pas à leur faire prendre le subjectif pour l'objectif, l'imaginé pour le rée'. Or, encore une fois, comment une fiction que nous savons telle, peut-elle nous améliorer, comment peut-elle développer en nous le sentiment, la sympathie ?

Le comment, il est peut-être difficile, il est vrai, de l'expliquer. Mais que cela soit, est incontestable. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à observer ce qui se passe dans les choses de sentiment, amitié ou amour. Il n'y a qu'à voir ce que nous faisons des objets qui nous rappellent quelque doux souvenir. Ces objets, nous les animons, nous les dotons de sympathie envers nous, en un mot, nous construisons à leur propos une fableféticliisle, et cette fable, nous savons parfaitement qu'elle n'est point réelle, et pourtant elle agit sur nous, elle émeut notre cœur, elle le rend meilleur, elle le rend plus aimant.

Une telle observation achève de nous expliquer pleinement la synthèse subjective. J'espère avoir réussi

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à montrer que cette synthèse, loin d'être une conception folle, est superbe de raison, parce qu'elle est fondée sur une connaissance admirable de l'homme et de 1 Humanité.

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