‹ Le tabac et l'absintheChapitre 17 sur 50 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

VARIÉTÉS DE TABAC

Et d’abord, il faut bien savoir que toutes les variétés de tabac n’ont pas, à beaucoup près, le même degré d’activité; que le tabac qui tient essentiellement ses propriétés physiologiques comme ses effets toxiques, de la présence de la nicotine ou principe alcaloïde de la plante, est d’autant plus vénéneux qu’il est plus saturé de ce principe. Or, l’analyse chimique des diverses espèces ou provenances de tabac a pu établir, sous ce rapport, des différences d’activité qui méritent surtout d’être signalées à la science de l’hygiène, à la pathologie, à la toxicotogie, et par conséquent à l’attention des consommateurs.

Bien que la France ne soit plus à son début dans l’usage du tabac, elle semble pourtant n’en connaître encore que les attraits, sans en avoir compris les dangers dans les différences de composition des provenances qui sont livrées à la consommation; il

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importe donc de rappeler ici les proportions de nicotine que contiennent les diverses sortes de tabac, d’après les plus re'centes analyses qui en ont été faites.

Tabacs du Levant. Proportion de nicotine ooo p. cent.

de Grèce.

de Hongrie.

des Arabes

du Brésil.

de la Havane.

du Paraguay.

du Maryland.

d’Alsace.'

du Pas-de-Calais,

du Kentucky.

d’Ille-et-Vilaine.

du Nord.

de Virginie.

de Lot-et-Garonne.

du Lot.

Ces résultats d’analyses dus à d’habiles chimistes contemporains, à Vauquelin, Davy, Boutron, O. Henry, Barrai, et en dernier lieu, à M. Schlœsing, de l’École polytechnique, méritent d’autant plus d’attention qu’ils nous donnent la mesure d’action physiologique des diverses sortes de tabac, en même temps que celle des proportions de nicotine qui

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entrent dans leur composition, et peuvent ainsi répondre facilement aux divergences d’opinion qui ont dû se produire, avec des exemples leur donnant quelquefois un semblant de raison, sur des effets tout différents du tabac. Il suffira pour cela de se rappeler que si les Orientaux, les Turcs, les Grecs, les Brésiliens, les Hongrois et d’autres fument presque impunément , quoique d’une manière démesurée, c’est que le tabac indigène dont ils font usage, ne contient que de très-faibles proportions, quelquefois aucune trace de nicotine; tandis que d’autres peuples, les Anglais, les Écossais, les Suisses, les Suédois, les Norvégiens, les Belges, les Français, subissent d’une manière beaucoup plus sensible les effets physiologiques du tabac , ainsi que l’expérience l’a trop généralement démontré.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que non-seulement le tabac a des effets variables, en raison de ses degrés de saturation de nicotine et des modifications qu’il subit par le mélange des espèces manufacturées, mais qu’il a des succédanés nombreux et pour la plupart bien innocents. On sait, par exemple, que la Turquie, l’Inde et la Chine, outre leurs

tabacs indigènes, qui sont généralement exempts de nicotine, fument l’opium avec des parfums; que des provinces du Nord, notamment la Sibérie, fument le fongus, qui est une substance à peu près inerte; que la Perse et toute l’Afrique, depuis le Maroc jusqu’au cap de Bonne-Espérance, fument le cannabis et le haschisch, qui ne donnent lieu qu’à une ivresse et à des hallucinations passagères; que l’archipel Indien, le Pérou et la Bolivie fument, de toute antiquité, le bétel et la coca; que certaines populations anglaises, allemandes et autres fument simplement le houblon, le thé, l’anis, l’hélianthe et autres substances également inoffensives.

Un savant anglais, James Johnston, a même essayé de faire la part de chaque pays dans la distribution des diverses substances affectées à l’usage de fumer. D’après ses calculs, que nous ne prétendons nullement garantir, 800 millions d’hommes, dans la population de l’univers, fument les diverses sortes de tabac! 400,000, l’opium et ses composés; 3oo,ooo, le cannabis et le haschisch ; 1 00,000, le bétel ; 20,000, la coca.

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Ce qui a pu paraître assez digne de toute l’attention des hygiénistes et des aliénistes, c’est que jusqu’à présent, l’observation n’a pu encore constater l’existence de la paralysie générale ou progressive, comme forme d’aliénation mentale, dans les nombreuses localités du Levant où l’on ne fume que du tabac sans nicotine ou ses succédanés. M. Moreau (de Tours), si compétent, si bien éclairé en telle matière par des études qu’il a tenu à poursuivre jusque dans l’Asie Mineure, M. Moreau, après avoir exploré toute cette région, en vue d’éclairer l’étiologie des diverses forrnes de maladies mentales; après avoir fait une étude des mœurs locales, après avoir visité tous les hôpitaux de Constantinople, de Smyrne, de Malte, de toutes les îles de la Méditerranée, n’a pu trouver un seul cas de paralysie générale ou progressive.

La cause de ce fait en est toute simple, toute physiologique, c’est que, dans toutes les régions du Levant, on ne s’enivre ni de nicotine, ni d’alcool, ni d’ambition de fortune et de gloire. On se sature d’opium et de parfums, et l’on s’endort dans la mollesse,

I. Moreau (de Tours), Du haschisch et de l’alienation mentale, Pari?, 1845.

la torpeur et la-sensualité. On se narcotise, mais on on se nicotise pas; et si, comme on l’a dit, l’opium est pour l’Orient le poison de l’intelligence, le tabac sera peut-être un jour pour l’Occident, le poison de la vie même. Serait-il donc vrai que le tabac n’est venu du nouveau monde que pour tuer l’ancien.-’ Pour apprécier convenablement les effets physiologiques du tabac, il faut nécessairement aussi tenir compte des conditions de préparations qu’il doit subir dans les manufactures pour son triple usage, soit en poudre, soit en feuilles, soit en rôle.

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