‹ Le tabac et l'absintheChapitre 30 sur 50 · PIPES ET CIGARES · texte numérisé non relu

PIPES ET CIGARES

longtemps la pipe fut à peu près le seul moyen dont se servaient les fumeurs, en France. Ce fut encore Jean Nicot, qui, pour compléter le service de l’importation du tabac, eut l’idée de faire venir de Lisbonne de longs chalumeaux de roseau, terminés par un petit réchaud d’argent, que représentent encore aujourd’hui les pipes d’argile et d’écume qui sont restées en usage.

Vinrent plus tard l’oucka des Turcs, le cadjou des Perses, qui avaient déjà l’avantage de faire passer la fumée du tabac à travers de l’eau, et de la >^épouiller, en partie, de son huile essentielle et empyreumatique ; puis, les pipes du Mogol, avec leurs tuyaux à double courant, enlevant également au tabac en combustion ses résidus empyreumatiques; puis enfin, les pipes hollandaises, qui, par une disposition analogue, pouvaient faire une juste concurrence aux pipes orientales; et de là le beau règne des pipes que l’on vit briller en France, aux plus beaux jours du premier empire; de là ce luxe de pipes que les fumeurs émérites étalaient fièrement aux regards d’un public plus ou moins émerveillé.

Napoléon ne fumait pourtant pas; il avait mieux

LIî TABVC

à faire que cela. L’homme de génie, a dit Goethe, ne peut cultiver la science et sa pipe, et s’il y a d’illustres exceptions à la règle, il faut cependant bien reconnaître qu’il y a toujours eu plus de savants priseurs que de savants fumeurs. Une seule fois Napoléon voulut essayer, en compagnie seulement deConstant, son fidèle valet de chambre, une magnifique pipe qu’il venait de recevoir, en cadeau, de l’ambassadeur de Perse, et sa déception fut telle, qu’il jeta la pipe au loin avec la plus énergique expression du dédain et prit, dès lors et pour toujours, la pipe en horreur. Il disait même qu’un pareil plaisir ne pouvait servir qu’à empoisonner les gens et à désennuyer les fainéants. Mais comme Goethe, devenu son ami, qui lui offrait sans gêne et dont il acceptait volontiers une prise; comme Pope, comme Schiller, Locke, Kant, Newton, Boerhaave et tant d’autres savants illustres , Napoléon , comme on le sait, fut un grand priseur, peut-être le plus grand priseur de son règne, bien qu’il sût toujours se passer de tabatière.

Personne ne saurait douter que notre grand comique ne fût aussi un grand priseur ; mais il y a bien

PIPES e;t cigares

lieu de croire que s’il eût vécu sous le régime des pipes et des cigares, le tabac ne lui aurait pas inspiré l’une des scènes les plus spirituelles de la comédie française.

Quoi qu’il en soit, c’est après avoir pris aussi leur glorieuse part à la fortune du tabac, par le double attrait du luxe et de la mode, que l’on a vu disparaître graduellement le règne des pipes pour faire place à celui des cigares, en commençant d’abord dans le monde élégant, mais en descendant bientôt tous les degrés de l’échelle sociale ; si bien que l’on ne voit plus guère de pipes survivre à leur dé- 'ychéance, que dans certaines contrées de la France, en Picardie, en Alsace, dans les classes laborieuses, et lorsqu’il s’agit de compter avec le prix des cigares, toujours plus élevé que celui du tabac en rôle.

C’est encore à nos voisins d’Espagne que l’on doit , cette substitution du cigare à là pipe, et il est vrai de dire qu’elle est loin d’être heureuse, au point de vue hygiénique. Le cigare, en effet, a le double inconvénient de mettre le fumeur dans le cas de mâcher le tabac et d’en déglutir les sucs, en même temps

go LE TAB\C

que d’en aspirer et d’en avaler la fumée; de donner lieu tout à la fois à des effets d’irritation locale et à des effets d’absorption, qui se traduisent en deux ordres de symptômes plus ou moins graves, à savoir : en symptômes locaux comme effet direct d’irritation, et en symptômes généraux comme effets d’intoxication.

§ IV. — Effets locaux de l’usage de la pipe et du cigare.

Les effets locaux ou directs de la pipe et du cigare se révèlent pour ainsi dire d’eux-mémes, et sans parler de l’odeur nauséabonde qu’exhalent généralement les fumeurs, comme caractère physiologique de leur profession, ils ont, comme nous l’avons dit, les lèvres habituellement rouges , sèches et plus ou moins tuméfiées. Leurs dents deviennent jaunes, puis fuligineuses, et finissent par s’altérer dans leur émail, par se déraciner même, et ne plus conserver que leur substance osseuse dont la carie achève tôt ou tard la destruction, chez ceux du moins qui font le plus d’abus du cigare; ce qui faisait dire à 1 un de nos plus regrettables dentistes, à l’habile et spirituel

EFFETS EOC.VUX DK L USAGE DU CIGARE

Toirac, qui pourtant ne s’en privait guère, que le seul abus du cigare pourrait suffire à défrayer son art.

Ce qui mérite surtout d’être signalé, comme effet direct de l’abus du cigare, ce sont \ts pharyngites et les amygdalites chroniques, genres d’affections d’autant plus opiniâtres, d’autant plus réfractaires aux moyens ordinaires de traitement, qu’elles s’accompagnent souvent de granulations hypertrophiques des follicules glandulaires de toute la surface muqueuse de la bouche et du pharynx, donnant lieu à la sécheresse habituelle de la bouche, à une soif continuelle, en même temps qu’à l’abolition du sens du

Ce que nous retrouvons encore , comme effet commun de l’abus du cigare et de la prise, pouvant s’étendre également et par continuité du tissu de la trompe d’Eustache à l’oreille interne, ce sont des cas nombreux de surdité. Nous devons encore à M. le Dr Titon, des faits remarquables sur ce point de pathologie spéciale.

Mais il y a quelque chose de plus grave à craindre de l’abus de la pipe ou du cigare, c’est le cancer

des lèvres, devenu plus fréquent depuis quelques années, comme pour faire aussi une assez large part à la chirurgie dans les libéralités du tabac ; et ici, il n’y a pas lieu non plus de mettre en doute le fait de causalité ; car on sait que le cancer des lèvres atteint presque exclusivement les hommes qui abusent de la pipe et du cigare.

11 résulte même d’une statistique du cancer, due aux recherches de Leroy (d’Etiolles), que le cancer des lèvres figure à peine pour un centième chez la femme, même avec les cas observés chez des femmes qui fumaient, ainsi que M. Bouisson i et M. le baron H. Larrey disent en avoir rencontré plusieurs exemples, tandis qu’il compte pour plus d’un vingtsixième chez l’homme; et ce qui est encore d’observation signalée depuis longtemps par Boyer, J. D. Larrey, Roux, Dupuytren, etc., et que Velpeau avait soin de faire remarquer aux nombreux élèves de sa clinique, c’est que le cancer des lèvres a lieu le plus ordinairement du côté de la bouche affecté à l’usage de la pipe ou du cigare.

I. Bouisson, Du cancer buccal che^ les fumeurs (Tribut à la chirurgie, Paris, iSôi, tonie If, p. eSo)-

EKFt-TS LOCAUX DK L USAGK DU CIGARE

Le cancer de la langue a été si souvent observé comme effet de l’abus du tabac, qu’il aurait pu, tout aussi bien que le cancer des lèvres, mériter le nom à»-cancer des fumeurs. MM. Ricord et Diday disent avoir vu de nombreux et incontestables exeniples de dégénérations cancéreuses de la langue qu’ils ont pu attribuer à cette cause, et peut-être dois je signaler à ce sujet un fait que je trouve dans un intéressant rapport de M. le docteur J. Bergeron 1, d’où il résulte que la prédominance de décès observée chez la femme pour tous les genres de cancer, même pour les cancers du foie, du pancréas, de l’épiploon, disparaît pour le cancer de l’estomac, qui devient, au contraire, plus fréquent chez l’homme, dans la proportion de 53 pour cent.

Page 1