CHAPITRE VU
C'est ainsi que nous approchions, tous les trois, de l'âge où, les enfants du coquetier, ceux du rémouleur et nous-mêmes ayant atteint l'époque de notre majorité, on ferait le partage du domaine commun de la montagne, qui, comme je vous l'ai dit, n'avait jamais été partagé jusqu'alors. Cela donnait Mon à penser à notre pauvre mère. Elle nous disait !Mi battant les châtaigniers : « Qui sait si celui-ci sera à nous encore dans deux ans? C'est pourtant le père de mon grand-père qui l'a élevé , et il donne tous les deux ans plus que la charge d'un mulet (le châtaignes. » Elle nous disait, en semant l'enclos de mais ou de pommes de terre : « Qui sait si ( (' sera nous qui le récolterons? Il a pourtant bien liu de la sueur de votre pauvre père et de la mienne, depuis l'année de notre mariage! Et, si chacun reprenait ce qui est à soi dans la terre qu'on .1 cultivée quarante étés et quarante automnes, il ^ a bien de ces mottes de terre qui reviendraient à
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ceux qui les ont rctournùcs coiunic on rclournc son propre lit, » Elle nous disait, en s'asseyanl le dimanche près de la source que vous voyez là, dans le cresson , sous la pierre en voûte : « Qui sait si elle coulera le printemps qui vient, du côté de notre pré ou du côté du pré des autres? C'est pourtant votre père qui l'a trouvée un jour en creusant un trou en terre pour planter un frêne, qui a bâti ce bassin pour l'appeler et la retenir, afin (jue le bétail y put aller boire en rentrant des genêts, et (pii lui a creusé ces rigoles où elle s'en va comme d'une écumoire se répandre sur toute la pente du verger et se perdre là-bas, dans le creux, parmi les osiers et les joncs. »
Et on voyait que cette idée la tourmentait toujoui'S de plus fort en plus fort, à mesure que l'année du partage avançait, comme l'ombre de cette roche avance, sans qu'on la voie marcher vers nos pieds.
Gratien paraissait s'en occuper encore plus qu'elle ; mais ce n'était pas à cause des châtaigniers, du champ d'orge ou de la source. Il ne connaissait tout cela que de nom. Un rayon de soleil sur son corps et le pas ou la voix de Denise autour de lui, c'était tout son domaine , à ce brave garçon. Qu'est-ce que hii faisait le reste du monde? Il aimait bien
ma inèj'e et inoi aussi; puis voilà tout. Quel doiii- I liage que ce malheur lui fût survenu à l'âge de liiiit ans! 11 eût été maintenant un fort ouvrier, un bon laboureur ; ou bien il aurait pris un état comme moi : il aurait rougi et tordu le fer sur l'enclume [lour faire des clous, des cercles de roue aux chars, tics dents aux herses, des socs luisants aux charrues dans les villages d'en bas. Ou bien encore il se serait fait tisserand , car il avait bien des goûts de jeune fille dans le caractère : il aurait lancé et relancé la navette toute la semaine dans la cave, en dessous de la maison, et le dimanche il serait descendu , son aune à la main et son rouleau de toile grise sur l'épaule, reporter aux ménagères le poids du fil qu'elles auraient filé. A le voir, monsieur, on n'aurait pas dit que le feu avait rien éteint dans ses yeux. Ils étaient bleus comme ceux de Denise; seulement on n'y lisait pas sa pensée si profonde; on ne la voyait que sur les coins de sa bouche, qui étaient mobiles comme ses impressions, et qui étaient un peu tristes, quoique habiluellement souriants. Ses traits étaient fins, sa peau blanche, ses mains petites et délicates, son corps (■■lancé, grêle et un peu voûté, comme celui d'un ridant à qui on a bandé les yeux par divertissement , et qui tend ses bras en avant pour s'appuyer à tâtons et chercher sa route. A cela près, monsieur, il était plus avenant et plus gracieux de vi-
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sage que bien des garçons de la montagne, el puis il avait un parler si doux et si tremblant qu'on aurait dit qu'il priait ou qu'il remerciait toujours. Point exigeant avec cela , monsieur. Il restait sur la pierre de la tont;iinc , sur le banc de la porte , sur la racine de châtaignier, là où on lui disait d'attendre , et il attendait sans jamais se fâcher. Bien des femmes auraient pu l'aimer, croyez-moi; car elles aiment un enfant qui ne peut pas se passer d'elles.
Quant à moi, monsieur, je n'avais ni les mêmes yeux, ni les mêmes cheveux, ni le même caractère. On aurait dit que notre mère nous avait rêvés, pendant qu'elle nous portait, de deux bois différents : lui de saule, moi de sapin. Il était souple comme l'un, j'étais droit et sombre comme l'autre; j'avais les cheveux noirs comme j'ai les yeux, le visage long, les couleurs pâles, les joues velues de poil follet, les lèvres plus souvent fermées qu'ouvertes, les bras bien découplés pour mon ouvrage, le regard souvent songeur, comme si j'avais perdu quelque chose que les étoiles me gardaient, cojiime me disait Denise en se raillant doucement de moi. Enfin, monsieur, j'étais pensif, quoique jeune. Je n'aimais pas la compagnie autant que riion frère. Je ne me trouvais content que tout
seul dans ma carrière , ou bien avec ma mère , mon frère , ma petite sœur et Denise. Excepté eux, quand je voyais passer quelqu'un au bord de mon chantier, je me mettais à siffler pour qu'ils ne me parlassent pas, et quand une fille dans la montagne prenait un sentier pour venir vers moi, j'en prenais un autre. J'étais aussi sauvage que Denise. Dans le pays d'en bas, on nous appelait par moquerie, elle la chevrette, moi le chevreuil. Le nom nous en resta longtemps. Pourtant, jamais Denise et moi nous ne nous disions un mot plus haut que l'autre ni plus bas. Je la laissais toujours avec mon frère par pitié pour son malheur. Quand j'allais aux rliamps, aux bois, aux genêts, au lavoir des moutons avec eux, c'était toujours à lui qu'elle parlait, jamais à moi. Elle aurait eu du chagrin s'il avait été jaloux d'une de ses attentions ou de ses paroles pour un autre. Elle avait l'air bien aise et elle rougissait tant soit peu quand je revenais les samedis soir et que je lui disais : « Bonjour, Denise. » Mais, passé cela , elle allait et venait comme à l'ordinaire dans la maison , dans la cour, autour de mon frère. Elle n'avait pas un mot ou un son de voix de plus pour moi que pour un autre ; au contraire , elle tremblait plutôt un peu quand elle me répondait , comme si elle n'avait pas eu autant d'amitié ou de familiarité pour moi que pour le reste de la famille. Elle évitait comme naturellement de se trouver
seule avec moi. Malgré cela, monsieur, on voyait bien que cet embarras d'une belle jeune fille qui commençait à se craindre n'était pas de la mauvaise bumeur, au contraire. Gratien disait qu'elle était bien plus joyeuse et bien plus complaisante le dimancbe que les autres jours , et qu'il connaissait à sa voix quand c'était le jour où je devais remonter.
Voilà comment nous passions le temps, monsieur. Depuis la Saint-Jean, j'avais fait un découvert, comme on dit , entre les derniers bameaux et les Huttes , tout en bas du sentier des bruyères. C'était une ancienne carrière abandonnée de fin grès de meules , tendre comme le beurre, franc comme l'or, retentissant comme la cloche sous le pic. Quand je n'étais pas pressé par l'ouvrage pour la bâtisse dans les bameaux , je revenais à ma carrière ; j'y creusais toujours, toujours davantage, pour trouver de meilleures veines de pierres. Je roulais les débris dans la profondeur du ravin qui est au-dessous , de manière qu'après une couple d'années j'avais lini par vider toute l'ancienne carrière de ces déblais, qu'on disait entassés là depuis le temps d'un peuple qu'on appelle les Romains. Puis j'avais miné dessous avec le levier et avec la poudre; vous auriez dit l'ouvrage des géants. Il y
avait des assises comme des escaliers pour des jambes de deux toises, des voûtes, des grottes où je m'enfonçais comme les mineurs dans leur mine de char- ]jon pour chercher des grains encore plus fins , des ]uurailles de rochers entassés et abandonnés, hautes comme un rempart de ville. Le fond de la carrière, où je roulais mes pierres et où je les taillais, était si profond, quand on le regardait du haut des bruyères qui pendaient sur les bords, que, si les bergers jetaient un caillou, il fallait un petit moment pour entendre remonter le bruit. Mon frère , ma petite sœur, ma mère et Denise venaient de temps en temps m'y voir travailler. Ils levaient toujours les bras et jetaient un cri d'étonnement en voyant quel ravage un seul homme, avec sa patience et son levier, avait fait dans les os de la montagne. Quelquefois aussi, quand le sentier était trop ghssant pour les pas de mon frère, Denise venait seide m'apporter mon pain et mon lait dans un panier pour ma journée. Mais alors elle ne s'arrêtait pas , monsieur. Elle posait le panier sur une grosse pierre au pied de l'échelle de corde où j'étais quasi toujours suspendu contre les flancs de mon rocher; elle m'appelait d'en bas avec une voix toute tressaillante de crainte, puis elle se sauvait en mettant la main sur ses yeux , comme si elle eût eu peur de me voir descendre de si haut.