s Lt: TAILl.KLH DK IMEKRES
C'est là que je me plaisais le plus, monsieur, parce que personne, excepté Denise , ne venait m'y déranger de mon ouvrage en me regardant et en me demandant , comme dans les hameaux , ceci ou cela. Le métier de mon père me contentait plus que n'eût lait un métier plus riche et plus savant, .le me disais : « Tu fais ce qu'a t'ait ton père, et peutêtre avec le temps le feras-lu aussi bien que luimême. Il serait content, s'il revenait, de te voir là à son ouvrage. D'ailleurs, ce métier ne commande pas comme les autres. On peut le laisser et le reprendre quand on veut. Il ne t'empêche ni de monter, le samedi, à la hutte pour voir ta mère, Denise et les hêtes, ni de faucher les foins, ni de sarcler les blés, ni de piocher la montagne, ni de battre les arbres avec eux ; et puis , bien que tu ne vendes pas cher tes meules aux rémouleurs , aux forgerons et aux moissonneurs du pays, cependant tu gagnes honnêtement ta journée et le pain de ton frère et de ta petite sœur, qui ne peuvent pas travailler à la maison. « Ces pensées me donnaient du courage ; il n'y avait plus de lits de pierre assez dure pour me résister.
DE SAliNT-POINT. 129
D'ailleurs, il faut tout dire, j'aimais l'état, j'aimais le creux des carrières , le ventre de la montagne , les entrailles secrètes de la (erre , comme ces matelots que j'ai connus à Marseille aiment le creux des vagues , le fond de la mer, l'écume des écueils, comme les bergers aiment le dessus des nîonlai^nes , comme les bûcherons aiment à plonger leur liuche saignante de sève dans le tronc fendu des vieux chênes et des châtaigniers. Dieu a donné à chacun son goût, pour qu'on fit tous les étals avec contentement. Ce qui m'a toujours retenu au mien, c'est qu'on le fait tout seul. On peut, sans que ça vous dérange , siffler , chanter , penser , rêver, ])rier le bon Dieu. L'ouvrage va toujours sous la main , pendant que le cœur et l'esprit vont de leur côté là où ils veulent. Voihà l'agrément de l'état de tailleur de pierres.
Ensuite, c'est un joli état pour l'oreille, monsieur. Quand je suis à genoux devant ma pierre bien équarrie et portée sur deux rouleaux de sapin ijui jn'aident à la remuer à ma fontaisie; quand, dans un coin de la carrière , bien au soleil l'hiver,
130 LE TAILLEUR DE l'IEHKES
Jjieii à roinbrc l'été, j'ôte iiui veste et je retrousse mes iiianclies de eliemise; que je prends le ciseau de ma main gauche, le maillet de ma main droite ; que je me mets à creuser ma rainure ou à arrondir ma moulure à petits coups égaux, comme l'eau qui tombe goutte à goutte, en sonnant, du haut de la source dans le bassin, il sort de ma pierre, si elle est bien franche , une nmsiquc perpétuelle qui endort le cœur et la tête aussi doucement que le carillon lointain du village. On dirait que mon maillet est un battant et que ma pierre est le bord d'airain d'une cloche. Vous ne sauriez croire combien ce son encourage à l'ouvrage. Les soldats ont besoin de battre le tambour pour se faire cœur à la route ; les matelots ont besoin de chanter pour se donner force à tirer leurs ancres ou leurs cordages. Nous autres, monsieur, nous n'avons pas besoin de cela; notre ouvrage règle les coups du marteau et chante tout seul pour nous. Ah ! c'est un beau son , allez , que celui d'une dalle mince de marbre , de granit ou de gi'ès , ou d'une auge de pierre tendre creusée pour recevoir l'eau et qu'on polit avec la boucharde. Il semble qu'on entend d'avance le retentissement des pas des hommes pieux qui marcheront dessus et qui seront prolongés par les voûtes murmurantes d'une église, ou bien qu'on entend d'avance le bouillonnement des eaux courantes qui rempliront en écumant l'auge des troupeaux.
DE SAlNT-l'UllNT. 131
, Ensuite, vous me direz que c'est une vanité; je ne dis pas non , c'est vrai ; car long ou court , le temps n'est que le temps. Quand il est passé , c'est comme s'il n'avait pas été ; mais enfin , vanité si vous voulez, on éprouve toujours dans un état un certain contentement à se dire : <^ Ce que je fais là durera encore après moi. » Ceux qui écrivent des livres pensent qu'ils seront étudiés par des yeux qui ne verront pas la lumière peut-être avant mille fois mille ans d'ici , à ce qu'on dit. Les menuisiers qui font des armoires et des cabinets se réjouissent en se disant : « Si c'est bien ciré, bien entretenu, bien au sec, ça durera et ça conservera l'empreinte de tna main de génération en génération dans les maisons des nouveaux mariés. » Ceux qui plantent un châtaignier ou un chêne se disent : « Le petit pépin ou le petit gland que je sème contient là, entre mes deux doigts, plus de vie et plus de temps cachés dans cette mince écorce qu'il n'y a de vie et de temps cachés dans tous les hommes qui sont nés ou à naître dans ce vaste pays pendant cinq ou six siècles. Ils enfonceront leurs racines dans cette terre , ils perceront le roc pour aller puiser leur nourriture, ils donneront des feuilles et de l'ombre sur la place que je choisis pour eux, après que l'ombre de mon
\:i'2 Li: TAILLKIII Dh IMKIilSKS
propi'e corps et l'oiiibre de vingt ou trente suites triionimes sortis de moi aura été balayée de dessus terre, comme ces feuilles, à leurs pieds, sont balayées par le vent de novenil)re. » Miiis qu'est-ce que cela en comparaison de la durée que' le tailleur de pierres donne à son idée en levant et en baissant son maillet sur son ciseau? Se dire : « Ce coup de ma boucliardo restera Jiiarqiié sur ce granit tant que la montagne ne sera pas fondue elle-même au feu du dernier jour de la terre ; cette moulure que je creuse ou que je relève en relief avec mon ciseau, cette forme que je donne, selon mon caprice, à la pierre, ne s'useront, ne s'effaceront, ne se déplieront jamais tant que le monde sera monde ; l'impression de ma volonté et de ma main, c'est l'éternité! Ceux qui ne seront pas nés dans mille ans , en voyant cette corniclie , cette nervure , cette membrure , ce socle , cette colonne , ce réservoir sous la fontaine, où l'eau bouillonne éternellement, se diront : « Qui est-ce qui a fait cela? » Dieu luimême , en rappelant sa terre à lui et en la retournant dans ses mains, à la lin des temps, pour l'examiner, dira, en voyant ces déchirures de la carrière dans ses montagnes et les marques de l'outil sur les pierres brisées : « l^n insecte a rongé ma terre, un « homme a touché, a modifié mon élément. » Pensezvous à cela , monsieur? et n'y a-t-il pas de quoi rciidre le tailleur de picri'os glorieux de son état?
I)K SAIM-POINT. 13?»
Car entin, c'est l'état des choses sans lin. La rouille use le fer du forgeron; mais le granit ou le porphyre rouge, dont vous voyez de petits morceaux là, dans les cailloux de la source, rien ! On dit qu'il y a, dans un pays qu'on appelle l'Egypte, des amas de pierres taillées aussi hautes que les montagnes, sans qu'on puisse savoir seulement ni pourquoi ni par qui ces pierres ont été ainsi élevées en gradins les unes sur les autres, ni dans quel reculement infini du temps. Les peuples, les rois, les prêtres, les mystères , les histoires , les ossements eux-mêmes , tout s'est fondu dans la mémoire de notre espèce, tout a coulé avec les eaux d'un lleuve qu'on appelle le Nil, tout s'est envolé avec ce sable qu'on appelle le désert; eh bien! oui monsieur, un soldat qui est revenu ici d'Egypte et qui m'a raconté ces pyramides dit qu'on a découvert des carrières grandes comme des lits de mer, dont ces pierres de taille ont été tirées, qu'on en voit encore dans les chantiers qui ne sont qu'à moitié sciées par la scie des Égyptiens ou des géants de ces temps-là, et que môme il a vu sur une brique que ces pierres revêtaient l'empreinte du pied et de la main d'un des ouvriers qui bâtissaient et qui façonnaient ces monuments. C'esl-il du temps, cela? et y a-t-il beaucoup de rois ou de reines qui auraient laissé dans le monde une trace d'eux aussi à eux et aussi durable que ce pauvre ouvrier ?
13i I.K TAILLEUI5 DK IMERRKS
«« Eh bien, que je me ilis ((ucl'iiirfbis, lu en laisses autant sur la ])ieir(;! » Cela console l'homme de sa fragilité, n'est-ce pas? Aussi cela lui fiiit penser combien il est peu de chose à côté de ce grain de pierre qu'il détache sous son marteau et qui durera tant de siècles après notre poussière à nous ; mais cela fait penser aussi que l'esprit de l'homme, qui est plus grand que tout cela, qui embrasse tout cela , qui survit à tout cela , est un bien autre ouvrage du bon Dieu! Et cela porte à le remercier, à le glorifier et à le bénir dans la brièveté et dans la durée, dans la petitesse et dans la grandeur. Je pensais à toutes ces choses en taillant mes meules. D'adleurs, la solitude rend curieux. L'homme seul cherche la compagnie de Dieu. Quand j'étais là enseveli dans le creux de la montagne, après midi, me reposant un moment au soleil , rien qu'avec mon petit chien couché sur ma veste, mon cœur montait en haut, comme s'il avait des ailes ; je regardais le bleu du ciel au-dessus des sapins , où tournoyaient les aigles, et je disais en moi au bon Dieu ; « Entendez-vous la prière de l'homme qui monte à vous du creux de la colline , vous , Seigneur, qui entendez le bruit des ailes de la mouche et les battements du cœur de ces moucherons noyés dans un rayon de votre soleil? »
Et puis je pensais aux Huttes, à ma mère, à mon frère, à Denise, à tout enfin. J'étais content, et pour-
i)E SAINT-POINT. J3:i
tant quelquefois aussi jo devenais trisle , et ma mère, quand je rentrais, me disait : » Qu'as-tu? » Je lui répondais : « Je ne sais pas. » Et en vérité je ne savais pas bien alors. C'était comme une ombre sui- mon cœur, qui l'empêchait de fleurir dans son printemps.
Il me semblait que Denise avait quelque chose contre moi. Quand j'entrais dans la maison, elle sortait pour aller à la fontaine ou à l'étable. Quand je lui parlais de bonne grâce , elle ne répondait que par oui et non, comme si elle avait été impatiente de se débarrasser de mon entretien. Quand je badinais le dimanche avec elle et avec mon frère, elle ne riait plus de bon cœur, ou bien elle riait du bout des lèvres, mais elle ne riait pas des yeux. Elle avait comme une pensée rien qu'à elle dans le fond du regard ; elle s'éloignait de quelques pas pour aller cueillir soi-disant des noisettes ou ramasser des pervenches le long du ravin. Au contraire, quand il n'y avait que ma petite sœur, mon frère et elle ensemble, je les entendais folcàtrer et rire comme autrefois. Un jour que je lui demandai pourquoi elle était ainsi sérieuse et silencieuse avec moi, et si je lui avais fait quelque peine sans le savoir; elle me dit que non, qu'ehe m'aimait bien comme les autres , que c'étaient des idées que je
WiC, l.i; TAlLLia'K Di: imhrrks
me faisais, et puis elle me touniri le dos, sans mauvaise immeiu' |)ourtant. Klie nous laissa, mon trère et moi; elle monta par l'échelle du grenier à foin, comme pour aller jeter Cm l'herbe aux cabris ; elle y resta tout le soir et, quand elle redescendit, elle avait les yeux un peu rouges, et elle donna secrètement son pain aux poules par-dessous la table, au lieu de le manger gaiement avec nous connne les autres jours.
Je dis à ma mère le lendemain : « Denise me veut du mal ; il faut que je m'en aille de la maison faire mon tour de France. » Ma mère se mit à rire et me dit : « Claude! tu es bien simple pour dix-neuf ans. La pauvre fille ne sait pas elle-même ce qu'elle a ; mais je la vois venir de loin , moi : elle te veut du mal pour te vouloir ti"op de l)ien. Quand les filles de son âge rient avec des gai'çons , c'est mauvais signe pour le mariage, vois-tu; mais quand elles s'en sauvent, c'est signe qu'elles veulent qu'ils les recherchent pour tout de bon.
— Oh! que non, répondis-je à ma mère; Denise n'a pas de ces semblants-là.
— Eh bien ! me dit-elle , fais voir semblant toimême de t'en aller demain pour ton tour de France, et tu verras si elle est bien aise ou si elle est fàcliée.
DK SAINT-POINT. i'il
— Eli bien, je ne ferai pas scnil)lant, je m'en
irai tout de bon, » repiis-je; et j'allai tout triste m'asseoir sur la margelle du puits.
Le soir, après souper, je dis à ma mère , à mon frère, à ma petite sœur , devant Denise : «< Je vous dis bien adieu à tous; je veux devenir un bon compagnon ouvrier. Demain, avant le jour, je pars pour mon tour de France. » Mon frère et ma sœur furent bien fàcbés. Ma mère me donna devant eux le bâton à manche de cuir incrusté de clous à têtes de cuivre, le tablier fin et les outils de mon père. Je fis mon sac devant eux. Quand Denise vit que je mettais de l'huile sur le cuir de mes souliers , elle s'en alla à la chambre au-dessus de l'étable et elle ne rentra plus. Tout le monde était triste, excepté ma mère, qui se doutait bien que je n'irais pas loin.
Pourtant, je partis le lendemain comme je l'avais dit, et, en passant dans la cour sous le volet de Denise, je lui criai : « Adieu, Denise! » liiais rien ne me répondit. Je me dis : « Il faut que je l'aie bien offensée , pour qu'elle me laisse partir ainsi sans seulement me souhaiter bon voyage. » Les
J:î8 le TAILLEUi'. UE PIERRES
pieds me collaient à terre sous sa fenêtre, conimo si les clous de mes souliers avaient été enfoncés dans le rocher. A la fin , je descendis pourtant par le sentier, lentement, sans me retourner , de peur d'être tenté de revenir, les jambes me flageolant sous moi comme sous un liomme qui a bu. Hélas ! je n'avais pourtant bu que mes larmes toute la nuit. J'avais un brouillard sur les yeux ; je marchais comme à tâtons ; la terre me manquait sous moi : on aurait dit que c'était nuit. Pourtant les dernières petites étoiles , qui se sauvent du jour dans le fond du ciel comme les baigneuses s'enfoncent dans l'eau de peur d'être vues, s'enfonçaient derrière les sapins de la montagne ; et le soleil , qu'on ne voyait pas encore , nous voyait déjà pardessus le mont Blanc.
Et pourtant, voyez un peu ce que c'est que l'homme, monsieur : tout en frisson et tout en eau que j'étais, je me mis à siffler, pour me faire cœur , un air de danse , comme pour me dire à moi-môme : « Tu es plus fort que ton chagrin, et tu te moques de tout. » Si on m'avait rencontré, on aurait dit : « Voilà un garçon qui est bien content et qui va à la noce. « Mais le bon Dieu aurait bien vu autre chose, allez, s'il avait ouvert mon pauvre cœur.
Mais un bruit que j'entendis à quelques pas de mon sentier sur les feuilles mortes ne tarda pas à me couper mon sifflet, monsieur. Voilà que, juste à l'endroit que vous avez traversé ce matin , où tous les sentiers de la montagne se réunissent comme des ruisseaux dans un lac pour sortir du domaine des Huttes et pour franchir le grand ravin qui les arrête , là où il y a un gros tronc de châtaignier pourri , couché d'une rive d'un ravin à Tautre , et qui sert de pont pour sortir de chez nous, je vis quelque. chose qui s'élevait du pied d'un arhre et qui avait l'air de me barrer le pont. « Tiens, que je me dis, en voilà un qui se lève matin pour mener ses chèvres à la rosée , ou bien c'est peut-être un mendiant qui aura trouvé toutes les portes des granges fermées et qui aura dormi sous les branches. » Mais qu'est-ce que je devins, monsieur, quand, en approchant , je reconnus que ce n'était ni l'un ni l'autre, mais que c'était Denise, qui gardait déjà ses cabris avant que le jour fût assez fait pour que les petites bêtes pussent discerner seulement une ronce d'avec une vigne sauvage, ou un trèfle d'avec une ciguë? J'étais Ijien content de la vou' encore une fois , toute dure de cœur que je la croyais pour moi. Eh bien , mon-
1 't\) Li: TAiLLiaii i)K i'ii:iuu:s
sieur, vous eu penserez ce que vous voudi'ez , uiiiis j'aurais donné je ne sais quoi pour ne pas me trouver comme eela tout seul en face d'elle. Les jambes me tremblaient tellement, que je ne pouvais (juasi plus ni avancer ni reculer. S'il y avait eu un autre chemin pour traverser le ravin à droite et à gauche , à coup sûr je me serais détourné pour ne pas toucher sa robe en passant, et pour ne pas entendre sa voix une fois de plus ; mais il n'y en avait pas. Il fallut me faire courage et marcher, comme si je n'avais rien entendu ou rien vu , vers l'entrée de la planche.
Quand j'en fus tout près et que je levai mes yeux baissés sur le bout de mes souliers , je vis Denise qui s'était mise droit devant moi à l'entrée du pont de bois , et qui me barrait le passage avec son corps. Je m'arrêtai à six pas d'elle sans savoir ce que ça voulait dire ; car elle n'avait pas coutume de mener les bêtes si loin ni si matin. 3Ion cœur grondait en moi sous mes côtes, comme la source sous la pierre quand les neige? fondent.
Mais je n'eus pas plutôt levé les yeux en sentant son souffle contre moi et en voyant l'ombre de son corps jetée par le soleil sur mes pieds, que je changeai tout à coup de sentiment et que ma colère s'adoucit en compassion.
DE SALM-I'OhM. 1 il
î)c la ^eillc au leiiclcinain , vous ne l'auriez pas ([iiasiraent reconnue , tant cette nuit qu'elle avait passée au froid de la montagne l'avait changée. Elle avait ses pieds tout mouillés et tout grelottants dans l'herbe , qui craquait sous la gelée Jjlanche. Sa robe de laine noire était froissée et collée contre elle par la rosée. Ses cheveux étaient aplatis d'uji côté de sa tète comme ceux de quel- (]u'un qui s'est couché la tète sur le bras , et de l'autre côté ils étaient échappés de sa coiffe de (Icutelle noire , et tout parsemés de feuilles mortes et de brins de mousse jaune, comme un agneau qui a traversé les ronces. Le tour de ses yeux était noir et bleu : on aurait dit qu'elle avait reçu un coup de corne de ses cabris. Elle baissait ses paupières ; il pendait une goutte d'eau à chaque cil. « Dieu! que je me dis, est-ce là Denise? » Le cœur nie fendit. J'essayai d'ouvrir les lèvres pour lui dire ])oniour et adieu , au moins sans rancune ; mais je ne pus pas, la poitrine m'entre -sautait. Je restai sans pouvoir avancer ni reculer , et sans parole , connue un fantôme qui serait sorti du bois.
Mais Denise fit un mouvement de ses deux bras
142 Lli TAILLEUIl DK PIEKKES
vers son cou pour eu délaclier son collier de ru- Lan de velours noir , qu'elle ne niellait que les dimanches ordinairement, et au bout duquel pendait sur sa gorgère un petit crucifix de laiton doré , qu'elle avait eu de sa mère après sa mort. Elle prit le crucilix dans ses deux mains , et le tendant vers moi sans lever encore la tête : « Puisque vous partez des Huttes, Claude, me dit-elle d'une voix qui tremblait sur ses lèvres pâles , faites-moi la complaisance d'emporter sur vous , pour l'amour de moi, ce petit cadeau que je vous fais, et de penser à moi quelquefois quand vous le retrouverez dans le fond de votre sac en faisant votre paquet pour aller et venir. Vous ne m'aimez pas comme les autres dans la maison. Il y fi longtemps que je le sais, mais c'est égal. Claude, je ne vous en veux pas, allez, pour tout cela, et je voudrais vous l^orter bonheur tout de même avec ce que j'ai de plus précieux sur moi. J'ai bien encore quelques liards dans la bourse de cuir de mon père , avec sa lasse d'argent , pour goûter le vin dans les pressoirs. Tenez, dit -elle en faisant ghsser la bourse de cuir de ses ' mains dans ma poche de veste avec le collier et le crucifix , je vous en prie bien , Claude , emportez aussi cela pour l'amoiu" de Dieu ! »
l)E SAliNT-POlNT. 1-43
J'élais si bouleversé d'entendre qu'elle me disait vous pour ia première fois de notre vie, et j'étais si surpris de voir qu'elle me montrait cette amitié au dernier moment, après qu'elle m'avait montré tant d'éloignement depuis plus de trois mois, que je ne savais pas ce que je faisais ni ce que je pensais, monsieur. Je mis ma main dans ma poche de veste pour refuser la bourse et pour tout lui rendre. Mes doigts rencontrèrent les siens. Ça me lit froid par tout le corps et chaud au visage, tellement que je n'y voyais plus, que je tremblais d'un frisson, et qu'en démêlant ses doigts des miens , en m'efforçant de retirer de ma poche de veste le cadeau qu'elle s'efforçait de me contraindre de garder, le crucifix, le coUier et la bourse de cuir tombèrent sur l'herbe haute entre nous deux.
Par le même mouvement, sans réflexion, nous nous baissâmes tous les deux, l'un devant l'autre, à genoux, pour les chercher et les ramasser, et nos êtes se rencontrèrent sans se chercher. Une larme d'elle, chaude comme une goutte de pluie d'été, tomba sur le dos de ma main dans l'herbe. Je sentis bien que ce n'était pas de la rosée. » Tiens, me dis-je Bn moi-même , tout bouleversé , est-ce qu'on pleure aussi tiède pour quelqu'un qu'on voit partir de la
14i LE TAlLLElli DK IMtHKES
inaisoii avec plaisir? » Ta me lit relever les yeux sur les siens en nous redressant. Justement elle tenait la bourse et le crucifix dans le bout de ses doigts pour me les tendre, et elle levait aussi ses yeux vers moi pour me prier de tout son cœur de les reprendre. Vous auriez dit deux larges fleurs bleues de pervenciies de la fontaine, quand en enlevant sa cruche pleine elle laissait par hasard rouler de l'eau sur leurs feuilles. Elle me regardait avec tani d'humilité à travers cette pluie de ses yeux, il y avait tant de prièi'e dans son regard levé en haul vers le ciel ou vers moi, que je me mis à pleurei aussi sans savoir de quoi, et que nous restâmes là un bon moment l'un devant l'autre, sanglotaul comme des bêtes, les mains jointes autour de la bourse et du crucifix, sans plus parler que si jiouî avions été deux troncs d'arbre.
A la fin, je me fis courage et je lui dis, en n'osant plus lui dire toi comme autrefois, je lui dis: «< Denise , vous ne me voulez donc pas de mal , que vous me donnez tout ce qui est à vous et que vous pleurez parce que je vais faire mon tour de France'
— Oh! bien sûr, me dit-elle vivement ; mais j'ai cri que c'était vous, Claude, qui m'en vouliez, parc( que vous ne me parliez plus de bonne grâce coram(
aAanl, et que vous me trouviez de trop à la maison. Si je vous évitais, c'est que je pensais que ma présence vous faisait peine.
— Et moi je m'en allais parce que je croyais que vous aviez une rancune contre moi; mais je vois bien à présent que c'était une idée, puisque mon premier pas hors du pays vous a fait lever si matin et vous a tant mouillé les yeux ! N'en parlons plus, Denise, lui dis-je en lui rattachant le collier autour du cou de mes deux mains toutes tremblantes. Je vais remonter et rependre mon sac au clou de la cheminée. »
Elle tressauta sur ses deux pieds joints en battant ses deux mains en l'air l'une contre l'autre , et en souriant des lèvres pendant qu'elle pleurait encore des yeux. Dieu! que nous étions contents de nous (Mre expliqués! Nous nous mîmes à remonter vers la liutte en parlant de choses et d'autres. Ma mère, qui s'était bien doutée de tout, sortit de derrière le buisson où elle s'était cachée avec sa petite. «Ton tour de France est donc fini, Claude, me dit- elle, mon pauvre enfant! Tant mieux, va! qu'est-ce que tu irais chercher de mieux au bout de la France? Puisque vous vous aimiez, ne valait-il pas autant le dire tout de suite? On vous aurait fiancés avant les foins. « x\ ces mots, Denise et moi nous devînmes tout rouges. «Nous nous aimions donc? que nous dîmes tout bas sans paroles sur nos visages étonnés.
lifi LE TAILLKL'II l)E PIERRES DE SAINT-POINT.
— Eh! oui, mes LMifunls, dit notre mère, comme SI elle avait entendu ce que nous n'avions pas dil, vous vous aimiez depuis que le pommier a eu ses fleurs. Je l'ai bien connu, moi, quand j'ai vu que vous vous écarliez l'un et l'autre, elle pour aller au bord du puits, toi pour aller le long des sauges, tout seuls comme deux jeunes bêtes qui s'égarent. Quand le cœur est léger, on ne le porte pas à deux mains comme ça. Je savais bien que vous finiriez par vous rencontrer une fois sans vous chercher, et que tous les sentiers mènent au grand chemin. Mais je ne voulais rien dire, de peur de faire tomber le fruit avant sa saison et de dire le mot avant le cœur. Maintenant il faut vous fiancePi et j'en suis bien contente au contraire, car ça finira toutes les affaires avec les parents et tous les partages entre les trois huttes que les enfants du coquetier demandent. Les deux domaines ne feront plus qu'un, comme les deux maisons n'en feront qu'une, et comme vous deux vous ne ferez qu'un ménage. N'est-ce pas, Claude? N'est-ce pas, Denise? »
Nous ne dîmes rien et nous n'osâmes pas seulement lever les yeux pour nous rcgai'der. Mais nous continuâmes à marcher l'un derrière l'autre vers la hutte. La mère avait dit trop vrai : nous nous aimions sans le savoir.