LE TAILLEUR DE PIERUES
marteau : nous avons celui du monde. Mais enfin, eomiiieiit coimaissicz-voiis que Dieu parlait à Aolre pauvre âme, el à quels signes sentiez-vous (|u'il s'entretenait ainsi seul à seul avec vous?
LUI. Voilà, monsieur. Il me venait des idées que je n'avais pas conçues de moi-môme el que personne ne m'avait dites; il me montait des chaleurs du c(eur qu'aucune main n'avait touché; il se réjjandail en moi comme une façon d'ivresse, bien (jue je n'eusse pas goûté de vin. Alors j'entendais toutes sortes de choses sourdes, impossibles à rendre avec le peu de mots que ma mère m'a appris en venant au inonde. Je ne sais pas en quelles paroles ça disait, mais ça me disait : » Je suis, je vis, je dure, je crée, je vois, j'écoute, j'aime, je console, je viens, et tout vient à moi, et tout ce qui a connnencé en moi finit en moi ! Et, quand tout ce (jui a commencé en moi se sera refondu avec moi, tout sera puissant, heureux et éternel par moi et avec moi! Et je ne suis ni grand, ni petit, car je suis tout pour toute chose et pour toute créature ! Et je ne méprise rien , et je ne mesure rien ; et il n'y a devant moi ni chose petite ni chose grande : car le grand ou le petit, ça n'existe pas pour moi qui suis sans mesure ! Et je suis ton père, comme je suis le père du soleil qui est sur ta tète ! Et je suis ta mère, comme je suis la mère des étoiles qui sont au fond de ton lu'mauient! Et je suis ton juge,
comme je suis le juge de loul ce qui accomplit ou transgresse mes lois en intention! Et je suis ton ami, comme je suis l'ami de tout ce qui est sorti de ma propre vie pour vivre ! Et je suis ton consolateur , car c'est par ma volonté et pour ma volonté que tu soulTrcs ! Et tu peux me parler comme à un confident, car Je t'entends sans que tu parles! Et je . suis en haut et je suis en bas, et je suis avant et je suis après; et je suis la mer où tu peux tout jeter de tes désirs, de tes peines, de tes espérances, sans crainte de ne pas retrouver une de tes respirations, une de tes gouttes de sueur, une de tes larmes : car je rends tout, je suis le ciel de tout, le fond de tout, le Jjord de tout, je suis tout, et rien ne peut fuir de moi, excepté dans le néant, et le néant, c'est un mot des hommes bornés! 11 n'y a pas de néant! je le remphs! Mon vrai nom, c'est vie! »
Et mille choses comme cela, monsieur, que j'écoutais et que je croyais un peu comprendre , bien qu'elles fussent tant au-dessus de ma compréhension. Et, après que cette parole m'avait 'remué un moment comme le battant de la cloche remue l'air en y donnant un coup de marteau avant d'y répandre la musique de l'angelus à travers les feuilles que cette musique fait frissonner en passant; après, disais-je, monsieur, que cette parole m'avait renuié un moment, elle répandait en moi une musique,
1«4 LK TAILLEUR DK PIEHHES
une paix, une lumière, tellcuient qu'on aurait dil, tant je me sentais bien, qu'on avait descendu une étoih' du ciel pour m'éclairor l'esprit en dedans, ou qu'une main avait accordé toutes les cordes de mou cœur, de ma tète et de mon corps, comme l'organiste accorde ses fils de laiton et ses tuyaux, de manière que je devenais moi-même un instrument qui chantait juste et sur lequel les mains de Dieu pouvaient quasiment jouer en moi !
C'étaient de doux moments à travers mes peines, monsieur : ça me faisait quelquefois pleurer des yeux du corps; mais ça me séchait hien les yeux de l'àmc, quand la mémoire de Denise pleurait U'op dans mon pauvre cœur.
Et puis je m'habituai ainsi à prier sans fin.
MOI. Vous croyez donc que le Seigneur est comme un homme (jui ne sait pas bien ce qu'il veut et qui se laisse fléchir d'un côté ou de l'autre par la prière, par les larmes du dernier qui parle ?
LUI. Oh! non, monsieur; mais je crois que le bon Dieu , en nous créant pour faire sa volonté , a prévu que nous aurions besoin de ceci, de cela, pendant notre passage sur la terre ou ailleurs, et qu'il a lui-même doimé à ses pauvres créatures comme nous l'instinct de lui demander ce que nous désirons, ne fût-ce que pour nous maintenir en adoration, en désir et en reconnaissance, perpétuellement devant lui. Il fait ce qu'il veut; mais, nous autres,
DE SAIiNÏ-POlM. 185
nous faisons ce qu'il nous inspire en le priant. Demander et recevoir, est-ce que ce n'est pas tout l'honime , monsieur? Pourquoi donc, nous qui demandons tout à ceux qui ont si peu à donner, ne demanderions-nous pas sans cesse à celui qui a tout? Je sais bien qu'on dit : « iMais toute volonté du i3on Dieu est élernelle et immuable comme luimême; donc c'est inutile de cbercher à la changer par la prière. » Mais moi, je pense qu'il a prévu de toute éternité que nous lui demanderions par la prière telle ou telle grâce, et qu'il l'a aussi accordée d'avance de toute éternité à la prière que nous lui ferions, de manière que ce changement soi-disant à sa volonté n'en est au fond que l'accomplissement éternel. Je me dis quelquefois : « Le Seigneur est semblable à l'architecte d'un dôme de fer comme j'en ai vu , qui laisse du jeu entre les matériaux qui forment sa charpente , afin que le fer s'allonge ou se raccourcisse librement, selon les saisons, sans que ça rompe son mécanisme. » Ce jeu de l'architecte de là-haut, monsieur, qui laisse son effet à sa volonté immuable, en laissant son effet à l'invocation des hommes, je me figure que c'est la prière. C'est bien bête, n'est-ce pas? Mais, que voulez-vous? nous sommes tous bêtes quand nous parlons du bon Dieu. D'ailleurs, continua-t-il, quand même cela serait inutile, c'est égal, c'est toujours si consolant de parler là-haut!
isr, LE tailli:l'u iji: pierres
MOI. El quelles ])riries lui faisie/-vous le plus souvenl, Claude'!'
LUI. Oh! je lue rappellerais plutôt, monsieur, l'iuipression de tous les souffles (pii ont traversé mes lèvres depuis que je respire, que les mots et les sons de toutes les prières que je lui ai adressées ; car il en est bien, sans mentir, sorti de mon cœur à ])eu près autant qu'il est sorti de souffles de ma respiration. Tenez, mon cœur en est devenu gros de soupirs sous mes côtes.
D'abord , je savais la prière que ma mère m'avait apprise par cœur quand j'étais petit, la prière de Jésus-Cbrisl, qu'il laissa aux lionnnes comme une langue qu'on entendait là-haut : « Notre Père , qui êtes au ciel! » vous savez? Il y a à peu près là tout ce qu'on peut demander. C'est connue un gros sou dans la poche, contre lequel on vous donne parloul un morceau de pain.
MOL Mais chacun doit se faire sa prière à soimême , Claude , car les besoins de l'un ne sont pas ceux de l'autre. Quelles prières faisiez-vous le plus habituellement pour vous ?
LUL Oh ! c'était aussi différent que le jour est différent de la nuit; c'était selon l'heure, le vent, le soleil, la pluie, selon l'impression que je ressentais en moi de toutes choses ; c'était plutôt une conversation qu'une \mcre : je respirais tout haul , voilà tout.
Moi. Et que deiiiandi(3z-Y0Us le plus souvent dans vos prières ?
LUI. Ah! monsieur, vous le savez bien sans que je vous le dise : je demandais d'abord le pain et la paix du cœur pour ma mère , mon frère, ma sœur et pour Denise ; que le bon Dieu les visitât aux Huttes nuit et jour, hiver et été, printemps et automne , et qu'il répandît une bénédiction sur chacun de leurs jours ! Surtout qu'ils n'eussent pas de chagrin à cause de moi.
MOI. Et pour vous , qu'est-ce que vous demandiez ?
LUI. Oh ! pour moi , pas grand'chosc ; il me faut si peu ! Je demandais seulement, de vivre en rendant service aux plus malheureux que moi , de passer mon temps honnêtement dans l'état où Dieu m'avait mis sur cette terre , et d'être réuni après avec Denise dans son sein , pour l'aimer et pour nous aimer sans fin. Quant à tout le reste , cela m'était bien égal ; un Dieu, un amour, une éternité , cela suffisait bien à un pauvre paysan comme moi. Je u'ai jamais eu l'ambition de la richesse, ni de la science , ni de commander aux autres. Je ne me suis jamais senti que le besoin d'aimer et de rendre heureux , selon mes forces , autour de moi.
MOI. Vous dites que vous n'avez jamais eu l'ambition de la science ; cependant cet Etre, auquel