‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point (volume 3)Chapitre 21 sur 25 · LE TAILLELK DE l'IEI'.UES · texte numérisé non relu

LE TAILLELK DE l'IEI'.UES

Denise ! » iii'écriai-je tout bas. C'était elle , nionsieui-, je l'avais liien vue passer à la lueur du feu. KUe portait quel(|ue chose à la main comme une tasse (pr<>lle était venue pi-endre sur le feu , et elle la poitait (lu côté de l'ombre, vers un lit qui était au l'oiid de la cluunbre. Je tombai un instant à la renverse sur un las de laiiots qui étaient sur le rocher, et il me fallut un effort et du temps pour me remettre sur mes jambes et pour reprendre ma place à la lucarne. Alors non- seulement je vis, mais j'entendis distinctement une voix cassée el amicale, la voix de ma mère, qui disait du fond du lit: «■ Merci, ma pauvre Denise! je te doime bien des ennuis et je te fais coucher bien tard et lever matin; mais, grâce à Dieu, tu n'auras pas longtemps à prendre ces peines : le bon Dieu ne tardera pas à me mettre en repos. »

Ah! monsieur, je compris que ma nière était bien malade, mais qu'au moins je pourrais lui dire adieu et recevoir sa bénédiction avant son décès. Le cœur me fendit et je me pris à pleurer.

Je passai la main contre la vitre pour elfacer le ])rouillard de mou souftlo (^ui m'empêchait de nouveau de tout voir dans la (.bambre, et voilà ce que je vis :

DE SALNT-l'UlM. :>-2A

D'abord , l'escabeau de ma mère auprès du feu était vide : on avait mis dessus le eotïre à sel et le sac de farine de blé noir. Je compris que ma mère ne sortait plus du lit depuis longtemps , et que sa place était pour jamais vacante au coin de la cendre.

Ensuite, je vis le petit trépied de bois de no\er sur lequel s'asseyait tous les soirs mon frère pour liller le chanvre, renversé, les pieds en l'air, dans un coin de la chambre. Son bâton d'aveugle, qu'il tenait toujours enti'e les jambes , même à la maison , pour toucher de loin ceci ou cela , était rangé avec des manches de pioche et de râteau contre le mur, le long de la pierre de la cheminée , et il y avait dessus de la poussière et des toiles d'araignée, .le me doutai que mon pauvre frère était mort, puisque l'aveugle n'avait plus besoin de bâton. Dieu ! déjà deux places vides en si peu de temps. Je fondis en larmes, et je m'écartai un moment de la lucarne , de peur qu'on ne m'entendît sangloter du dedans.

Ce que c'est que de nous , monsieur ! Essayez donc de vous en aller huit ans de votre château, qu'on dit si plein de monde , de tendresse , de lichesse , et puis revenez-y , vous verrez. Ah ! non , monsieur, je ne vous souhaite pas un quart d'heure conime celui-là!

LE TAILLKLr. OE l'IEKULS

Je revins à la fonôtre après avoir pleuré. Denise venait de se lasseoir devant le l'eu pour déshahiller les enfants : car il y avait deux petits enfants de quatre à six ans qui allaient et venaient à travers la maison, pendus à son tablier; j'avais oublié de vous le dire.

Donc , je pus voir Denise tout à mon aise , monsieur ; car elle avait le dos de sa chaise tourné contre la porte , et le visage , bien éclairé par la llannne , tourné du côté de la lucarne. Ah ! monsieur, ce n'était plus la même Denise que j'avais laissée. Elle était tout autre , mais on reconnaissait bien toujours la même sous l'autre , la belle jeune tîlle de dix-huit ans sous la jeune veuve de vingtsix ans. Il semblait qu'il n'y eût qu'à passer la main sur l'ombre de son visage pour la retrouver tout comme elle avait été avant mon tour de France. Elle avait sa robe de laine galonnée de noir, ses joues plus blanches , les coins de la bouche un peu plus abaissés vers le menton, le tour des yeux un peu plus taché de bleu , comme quelqu'un qui a reçu une légère meurtrissure au-dessous des paupières , le corsage un peu plus bas , les bras encore plus blancs de peau et tant soit peu "pi us maigres.

Une personne qui n'a ])as vieilli , mais qui a souf-

fert ou quia pleuré les nuits, enfin! voilà eomme était Denise! Ah! je ne pouvais pas en détacher mes yeux, et je me disais : « Pauvre Denise ! pauvre Denise ! que n'étais-je là pour t'épargner des peines et de l'ouvrage! Je t'aime encore mieux comme cela que quand il n'y avait pas une larme dans le coin de tes yeux et pas un coup de doigt de chagrin sur la peau de tes joues! Dieu! que tu me plais mieux encore ainsi que plus jeune et plus avenante! Ah! je ne pourrai plus être ton fiancé! Mais que je voudrais être ton secours et ton serviteur, sans ^autre gage que de te voir et de tenir tes petits enfants orphelins sur mes genoux! »

Quand elle les eut à moitié déshabillés, ses deux petits , je veux dire un garçon de six ou sept ans et une petite fdle de quatre ou cinq ans, et qu'on vit leurs jolies petites épaules roses qui sortaient de leurs chemises de toile bien propre , elle les fit mettre à genoux devant son tablier , et je l'entendis qui marmottait à demi le Pater, dont elle leur faisait répéter les mots , les mains jointes , presque endormis qu'ils étaient déjà. Dieu ! que c'était joli à voir, monsieur, cette jeune femme avec ces petits dont le bon Dieu avait pris le père , toute seule abandonnée au miheu de la montagne, la nuit, à

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côté d'une vieille mère mourante , faisant parler ses deux jolis enfants du père qu'ils ne voyaient pas dans le ciel , tout connue s'ils l'avaient vu , et les embrassant après sur le front ou sur la bouche, pour les récompenser d'avoir bien dit son nom après elle !

Quand ça fut fini, elle leur dit : « A présent que vous avez bien dit votre prière au bon Dieu pour nous, mes petits, il faut que nous la disions en finissant pour les autres; » et, comme pour mieux fixer leur attention par quelque chose de visible, elle tendit le bras gauche contre le mur, et elle en détacha quelque chose qui pendait à un clou à côté de la cheminée. C'était mon sac de tailleur de pierres, monsieur, que j'avais laissé à la maison par oubli le jour où je m'étais sauvé sans dire adieu à mon frère, et qui était resté là, comme un souvenir de moi, juste où je l'avais mis. Elle le prit donc et le mit sur ses genoux devant les mains jointes des deux enfants. Je vis briller quelque chose sur le sac, monsieur : c'était la croix de laiton de son ancien collier, qu'elle m'avait voulu donner en partant et que je n'avais pas voulu prendre. Il parait que depuis ce jour elle n'avait pas voulu remettre ce collier et celte croix h son cou, et qu'elle les avait laissés attachés avec une épingle sur mon petit sac de cuir.

«< Allons, mes enfants, dit -elle, maintenant

faites une prière devant ce crucitix au bon Dieu pour qu'il mette l'âme de votre père dans son paradis. »

Et les petits baissèrent la tête comme elle.

« Faites une prière pour que le bon Dieu soulage et guérisse votre grand'mère, qui est malade, et pour qu'il nous la conserve au moins jusqu'à ce que vous soyez grands. «

Et ils baissèrent la tête comme elle.

« Faites une prière pour votre oncle Claude, dont nous parlons tous les jours, et dont voilà le sac sous ce crucitix, atin que, s'il est mort, le bon Dieu lui fasse grâce et miséricorde parmi ses anges, et que, s'il est vivant, le bon Dieu prenne soin de lui dans les pays bien loin, bien loin, où il voyage , qu'il lui fasse trouver une bonne femme et des enfants comme vous , qui l'aiment bien et qui le soulagent dans son travail. »

Et ils baissèrent la tête comme elle, mais elle la tint .plus longtemps baissée encore que pour les autres; et, en approchant le crucifix et le sac de ses lèvres pour baiser la croix, elle toucha le sac de ses lèvres avant de le rependre au clou.

Et je connus que Denise avait encore son amitié pour moi. Je n'en voulus pas voir davantage, monsieur.

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