‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point (volume 3)Chapitre 20 sur 25 · LE ïAlLLlilK DE l'iEUUES · texte numérisé non relu

LE ïAlLLlilK DE l'iEUUES

nuançaient cà et là le lapis déchiré de };azoii , cl [jcndaient en loulïes et en bouquets jusque sur le lit (lu ravin , connue pour respirer l'eau qu'elles parlumaient à leur tour. L'air du midi, tombant d'un ciel calme et embrasé, s'insinuait à travers ce dôme d'arbustes et attiédissait la fraîcheur ordinaire du ravin. On ne voyait à travers les branches que de petits pans de ciel bleu qui faisaient paraître la verdure des feuilles plus crue et plus foncée en contraste avec le firmament. Les moucherons s'échappaient par nuages de l'eau chaque fois qu'un oiseau s'y abattait pour boire. Ils llottaient comme de petites nuées vivantes au-dessus de l'écume du ravin, et le rayon du soleil, en les traversant, les faisait reluire de toutes les couleurs de leurs ailes, comme des arcs-en-cicl ailés sur des cascades de vie déboidanle.

Au milieu de ce site, bien plus enchanté pour Claude que pour moi, puisqu'il était la scène de son enfance, de toute sa vie, et qu'il le revêtait^ pour ainsi dire, de toutes ses impressions, de tous ses souvenirs, Claude semblait absorbé dans la contemplation de ce qui l'entourait. On eût dit qu'il faisait partie vivante , végétante ou pétrifiée de la terre , et qu'il y était aussi enraciné que le tronc du sorbier contre lequel il s'appuyait. Je me gardai

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l)ien de le déranger par aucun bruit importun et prématuré ; j'étais curieux de voir vivre et d'entendre respirer cet homme devant Dieu seul.

II y était, en effet, comme toujours, par la pensée et par l'adoration ; mais il ne se doutait pas qu'il y avait un regard et une oreille entre son âme et Dieu.

Il traçait avec distraction des lignes sur le sable avec la branche de noisetier, encore feuillue au bout, qu'il tenait à la main. Il faisait rouler du pied des grains de sable ou de petits graviers dans l'eau, en paraissant écouter avec un certain charme le petit bruit de cloche plaintive que ces chutes faisaient rendre au bassin. Il appelait par son nom tantôt une chèvre , tantôt l'autre ; il sifflait son chien ; il suivait de l'œil le papillotement des rayons sur l'eau ; il s'accoudait tantôt sur un bras , tantôt sur l'autre; il fermait et il rouvrait tour à tour sa lourde paupière, comme pour contenir ou pour laisser évaporer ses pensées. Il avait de longs intervalles pendant lesquels on ne l'entendait pas plus aspirer son souffle que s'il eût été mort, puis de longues et inépuisables respirations , comme s'il eût voulu épancher toute sa vie dans une haleine. On voyait qu'il y avait à la fois du calme et du mouvement dans celle àuie , cl (ju'elle ressemblait à la

mer, qui coupe ses majestueux silences par de majestueuses ondulations. L'enthousiasme intérieur pesait évidemment sur lui comme Dieu, pêie invi- Mble, sur son Océan. 11 priait.

Que n'aurais-je pas donné [)uui: traduire en paroles cette prière sourde, cette invocation muette qui se passait toute ainsi entre ses lèvres et son cœur? On n'a jamais noté les palpitations d'une àine simple, plus belles sans doute mille lois que les hymnes des poètes et les prières savantes et étudiées de ceux qui font profession d'enthousiasme et de contemplation. 11 ne me fut pas donné d'en saisir autre chose que la contre-empreinle sur sa jihysionomie , dans son attitude , dans ses gestes, et quelquefois le nom de Dieu qu'il prononçait en inclinant le Iront ou en élevant ses regards vers la cime des arbres. Mais dans l'accent avec lequel il prononçait ce nom, il y avait toute une révélation de la présence et de la sainteté de son créateur. J'entendis distinctement aussi le nom de Denise , et ces mots huit ou dix fois répétés : «Es-tu là? Me vois-tu? Est-ce toi, Denise, qui me réponds dans l'àme ? Dis-moi donc quand il plaira au bon Dieu de nous réunir. Je suis bien impatient peut-être, n'est-ce pas? C'est

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bien mal à moi de ne pas savoir altondre la volonté (le là-haut, que tu sais, toi! Mais la montagne est si seule sans toi ! Obtiens donc du bon Dieu qu'il ait pitié de Claude! Denise! Denise!... que la vie me dure ! » Et quelques autres paroles confuses et en- Icecoupées comme celle-là. Puis, comme s'il eût eu honte de son impatience et comme s'il eût rougi de s'attendrir ainsi sur lui-même , il se leva , s'essuya les yeux , sourit tristement au soleil qu'il apercevait en haut sur l'extrémité du ravin, et lemonta lentement la pente de mon côté. Je fis alors du hruit dans les feuilles et quelques pas, comme si je venais d'arriver seulement aux Huttes, cl comme si je cherchais Claude vers l'enclos de loches. A ce hruit, il me reconnut, remonta tout à lait, me salua son bonnet à la main et ses cheveux au vent. Je lui serrai la main avec un sentiment (l'amitié véritable, que je reconnus dans l'impression forte et confiante de sa propre main. Nous allâmes, en causant de la beauté de la saison et de la sérénité du jour, nous asseoir sous le grand châtaignier, dont ses feux de berger dans son enfance avaient creusé le tronc et calciné les racines.

Après avoir ramené insensiblement et par de longs et flexibles détours la conversation sur lui-

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mèiiic et sur sa vie passée : « Eh bien! Clmulc, lui dis-je , étiez-vous sutrisaiiiuieiil heureux dans cette vie de dévouement à vos IVères pendant votre tour de France, et ne pensiez-vous jamais qu'à soulager vos camarades , à Dieu et aux Uvres que le vieillard vous lisait sur ses perfections cl sur votre destinée après celle existence?

— Oh! monsieur, me répondit-il, je pensais bien aussi et trop souvent à autre chose , au pays , il la montagne, à ma mère, à mon frère, à ma petite sœur et à Denise. Plus j'essayais de chasser ces idées , qui me rendaient le marteau si lourd dans la main et le goût du pain si amer, plus elles me revenaient toujours malgré moi. Mes camarades se moquaient de moi en badinant et m'appelaient le songeur. « Dis donc, Claude! me disaient-ils, est-ce que tu as oublié quelqu'un dans les étoiles, ou estce que tu as perdu quelque chose dans les montagnes, que tu regardes ainsi, en soupirant, toujours en haut? » Je devenais tout rouge, monsieur, et je ne savais quoi répondre. Hélas ! ce n'était que trop vrai, que j'avais tout laissé et tout perdu sur les liauteurs; et toutes les fois qu'en sortant des villes ])Our me promener les dimanches, ou en traversant les plaines d'un pays , je voyais des cimes de montagnes comme celle-ci et une fumée de hutte ou de bûcheron montant de derrière des sapins, je ne pouvais en détacher mes yeux. Quand je

portais la main pour mieux voir, je ramenais mes doigts tout mouillés. Je me disais : « C'est comme chez nous ! Il y a peut-être des ravins, des roches , des chevreaux qui broutent, des eaux qui coulent en chantant par les rigoles, un foyer où l'on jette les fagots fleuris pour faire la soupe de la famille ; une vieiUe mère, une belle fiancée, une Denise!.,.» Et puis, je me sentais les jambes si lasses que je ne pouvais plus marcher, et que j'étais forcé de m'asseoir sur le revers du fossé , en face de ces chaînes hautes d'oîi me descendaient ces pensées au cœur. En un mot, monsieur, j'avais le que nous appelons, nous autres, le mal du pays, la maladie presque la seule que nous ayons, la maladie du pauvre monde qui, n'ayant pas grand'chose à aimer autour d'eux, se met à aimer le coin de terre qui les a portés. Je pense que c'est comme ce châtaignier, si on le transplantait , qui regretterait et qui aimerait la motte de terre qui a nourri ses racines !

Et alors, monsieur, et à chaque moment, le jour et la nuit, je me donnais tout seul un moiuent de peine et de plaisir en me disant : « Pensons librement à eux. Qu'est-ce qu'ils, disent? Qu'est-ce qu'ils font là-haut, juste au moment où je pense? Voilà la nuit, ils rentrent à la liulte, ils rallument

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le l'eu i)Our le souper; voilà le uialin, ils sortent avec leurs ràteau.v et leurs sarcloirs sui' l'épaule pour aller nettoyer le pré ou l'auge; voilà midi, ils mangent ensemble à l'ombre du foyard, au coin du champ ; voilà le soir, ils se reposent sur la porte et ils font peut-être leurs prières eu pensant à moi ! Voilà le printemps , ils lavent les agneaux à la fontaine ; voilà l'été, ils rapportent sur l'aire devant la maison les gerbes d'où pendent des pavots coupés, et qui sonnent comme des fils de laiton quand elles sont sèches et que le lléau tombe dessus, Denise, ma mère et ma sœur les foulent les pieds nus, pendant que mon pauvre frère écosse les pois tout seul dans un coin de la cour, de peur qu'il ne blesse quelqu'un avec son lléau. Voilà l'automne, ils battent les châtaigniers. Voilà l'hiver, ils se chauffent à la lueur du creusieu, à la chaleur des moutons dans l'écui-ie, en tillant le chanvre ou en cassant les noisettes pour faire l'huile. Mais combien sont-ils? Ma mère y est-elle encore ? Estelle bien voûtée ? Ses mains, qui commençaient à maigrir, tremblent-elles ? Y a-t-il de nouveaux enfants autour des tabliers des femmes ou dans des berceaux au pied du lit? » Ah! monsieur, je ne pouvais plus jamais m'arrêter, une fois que je me dessinais en idée toutes ces choses devant les yeux, et que je me faisais en moi-inêmc toutes ces questions auxquelles je me répondais sans savoir, tantôt

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d'une manièiL', tantôt d'une autre. C'étaiejit connne des rêves réveillés, quoi!

Et plus le temps s'écoulait, et plus ces pensées se cramponnaient à mon esprit, comme ces lierres ([ui se cramponnent d'autant plus à ces murs qu'ils vieillissent plus. Enfin je n'y pouvais quelquefois plus tenir. Je me disais : « Allons, retournons-y demain; n'y a-t-il pas sept ans? N'est-il pas tombé assez de neiges et de feuilles mortes sur le sentier où nous nous sommes dit adieu, Denise et moi? Pense-t-elle à moi seulement, maintenant, autrement que comme une sœur pense à un frère absent? N'est- elle pas mariée et beureuse depuis si longtemps? N'a-t-elle pas plusieurs petits qui pendent à sa robe ou qu'elle porte sur son sein en allant aux rocbes? Celte idée, que nous avions eue autrefois l'un pour l'autre, n'est-elle pas passée des milliers de fois de son cœur, comme l'eau de la jieige fondue au printemps a passé des milliers de lois dans le lit du ravm, sans qu'on puisse jamais repuiser la même? Peut-être qu'ils seront bien aises de me revoir, au contraire? Peut-être que ma mère me demande à son lit de mort? Peut-être (ju'ils ont plus de bouches à nourrir à la maison fiu'ils n'ont de bras pour piocher, pour semer et

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pour iiioissoiinery PcuI-ùIil' ([ii'ils ont besoin d'un ouNfiei-, qu'ils n'ont point de gages à donner ;ï un valet ou à une servante, et qu'ils disent entre eux : « Ah! si Claude était là! »

11 me sendjlait les entendre, monsieur, tout comme s'ils avaient parlé à côté de moi, à mon oreille.

A la lin , sans m'en rendre bien conq)le à moimême, je me rapprochai insensiblement du pays, comme la mouche qui tourne autour de la lampe, (juand même on la chasse pour l'empêcher de s'y l)rûler. Je vins travailler de Toulon à Barcelonnette dans les Basses-Alpes, puis à Grenoble, puis aux carrières de Vienne en Dauphiné, puis aux carrières de Couson sur la Saône, oîi l'on taille des ])ierres pour la ville de Lyon, puis à Belleville, puis à ViUcfranchc en Beaujolais, puis à 3Iàcon, d'où l'on voit les revers des montagnes où sont les Huttes, noircies le soir comme un mur à moitié démoU, contre le ciel. Ah! une lois que je fus là, je retenais bien encore mes pieds par ma volonté , monsieur, mais je ne pouvais plus retenir mes yeux. Aussitôt que je les levais de dessus ma pierre de taille, ils voyageaient d'eux-mêmes vers ces montagnes. C'était si dur, monsieur, de me dire : « Dans sept heures de marche tu le contenterais,

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lu semis où tu voudrais être, tu verrais ce (|iie lu veux voir ! Eh bien , non ! tu n'iras pas , tu te borneras à regarder de loiu ton pays! On ne saura pas encore que tu en es et que tu as passé si près d'eux! »

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Vous nie direz : •> Mais vous ne donniez donc aucune nouvelle de vous, et vous ne receviez donc aucune nouvelle des autres? >• D'abord , monsieur, ni moi , ni personne de la maison , nous ne savions lire ou écrire; et puis je n'avais jamais rencontré uu garçon de la monfague dans les chantiers qui pût me dire ceci ou cela du pays. Ensuite, laut-il vous le dire? tout en désirant tant savoir ce qui était arrivé depuis mon tour de France à la maison , j'avais peur de l'apprendre. Je sais bien que c'est une contradiction , mais c'est comme ça. Est-ce que vous n'avez pas senti quelquefois que l'honunc était, pour ainsi parler, double, et que, pendant que l'un désirait une chose, l'autre craignait en lui-même? Donc, pas uu liiot des Huttes n'était venu à moi depuis si longtemps , et pas un mot de moi n'était arrivé aux Huttes. C'était pour iuoi comme un autre monde où j'aurais vécu avant la mort , et que je ne reveri'ais jamais qu'après ma résui'rectioii.

LK TAILLLL'U DE l'ItHUES

Mais, (lepuis que je m'étais laissé enlraîner par iiioi-mèine, et CQiniuc malgré moi, à revenir si près , et depuis que je mesurais des yeux , tout le jour, le nombre de pas que j'avais seulement à l'aire i)Our arriver à ces montagnes et pour revoir la famille , je n'étais plus si maître de mes jambes ni de ma volonté. J'étais quelquefois comme fou de désir,. monsieur; mon cœur battait connue s'il avait voulu s'écbapper de ma veste et aller sans moi là-bas.

Je ne dormais plus, ou je dormais quasi éveillé, en voyant en songe toutes sortes de choses de la maison , que je ne pouvais plus effacer de mes yeux quand j'étais réellement réveillé. Je devenais encore plus silencieux que d'habitude; je n'avais plus goût même à soulager celui-ci ou celui-là par mon travail, et, pour comble , je ne priais quasi plus le bon Dieu, ou du moins je ne m'entendais pas moimême quand je marmottais mes prières. Oh! ce fut un terrible temps de ma vie! Je me repentis bien d'être venu si près , et je formai bien souvent la nuit le projet de retourner à Toulon ou à Bayonne, et de rester à jamais si loin, si loin, que je n'eusse pas la tentation qui me travaillait l'esprit. Mais, bah! quand le jour revenait et que je revoyais la

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montagne, c'était fini, c'était comme si j'avais eu des semelles de plomb aux deux pieds; je ne pouvais plus partir.

Voilà exactement comme je vivais pendant ces quinze malheureux jours, et plût à Dieu cpie j'eusse écouté la voix qui me retenait, au lieu d'écouter celle qui m'appelait aux Huttes! Mais Dieu, c'est le meilleur ! Cela fut plus fort que moi. Une nuit que je ne pouvais absolument pas m'endormir et que les tempes me battaient sur l'oreiller comme les ailes d'un oiseau qui veut briser sa cage, je me relevai en sursaut , je m'habillai sans me donner le temps de penser à ceci ou à cela ; je pris mon sac sur luon dos et je me mis à marcher à travers la campagne et la nuit sombre sans sentir la terre sous mes pieds, comme on dit que les fantômes marchent. J'étais tout en sueur; mais ma sueur était froide comme si on m'avait jeté un seau d'eau sur la tète. Avant que le jour se fît là -bas sur le mont Blanc, j'étais déjà au pied des montagnes. Je montai par les sentiers et par les bois de sapins sans souffler seulement et sans m'asseoir sur aucune pierre. 11 me semblait que je monterais toujours, toujours, sans jamais atteindre. Pourtant, quand le soleil en plein vint me réchauffer un peu et que

d\i LK TAILLELI'. I)i: IMliUHKS

le j^raiid jour nie iciidil un peu de raison, je nie (lis ; « Où est-ce que lu vas, el qu'esl-ee que lu vas l'aire if Sais-tu seulement si ta mère vit? si ton frère, lieui'eux avec Denise, ne le verra i)as avec jalousi(î à la maison, sachant que Denise l'avait donné son cœur avant que la mère lui doimàt sa main? Saistu si tu ne troubleras pas le cœur de Denise par ta vue ? Sais-tu si tout le bonheur de la maison ne disparaîtra pas à Ion arrivée, comme l'ombre de ces arbres est chassée par le soleil ? Et si cela est , de quoi l'aura servi d'avoir été courageux et bon une fois , et absent tant d'années de ta jeunesse , pour perdre en une heure tout le fruit de ta peine ? Ne vaut-il pas mieux qu'ils le croient tous mort , comme ils doivent le croire, n'ayant jamais plus entendu parler de toi? » Enfin, mille choses comme cela , monsieur. De telle sorte que je faisais un pas el puis que je reculais de deux , que je reprenais mon élan et puis que je m'arrêtais, regardant la terre et le bout de mes souliers, immobile, sans respiration, comme un mort debout. Ah! monsieur, quelle marche douloureuse! comme si j'avais monté un Calvaire , voyez-vous !

iNe pouvant ni me résoudre à revenir sui' iiies pas m me décider à continuer ])lus avant, el

UE SAINT-POINT. âU.

voyant le soloil de midi lellemcnl elair que les Ijergers pourraient me reconnaître de loin el porter la nouvelle de mon retour au pays, aux Huttes, je m'enfonçai un peu à l'écart du sentier contre une roche, et je me mis la tète dans mes mains pour réfléchir. « Non, que je me dis, je ne peux pas retourner, c'est trop avancé; il y a des cordes qui me tirent le cœur , tellement que mon cœur y resterait si j'essayais de tirer de l'autre coté. Je verrai demain la maison de ma mère, je saurai qui vit ou qu' meurt sous le toit de mon père ; je ne m'en irai pas sans que la voix de Denise ait encore une fois réjoui mon oreille, si Denise vit encoie du moins! Mais je ne me ferai pas voir, j'attendrai ici ou ailleurs que la nuit soit venue, je marcherai nu-pieds , je retiendrai mon souffle pour ne pas éveiller le chien, je m'approcherai comme un voleur, hélas ! pour voler im seul coup d'œil fur ceux que j'ai tant aimés et tant regrettés. »

Comme je parlais ainsi en dedans de moi , le visage vers la terre , sans rien voir et sans rien écouler du dehors, voilà que j'entends une voix toute cassée qu'il me semble reconnaître et qui me crie du sentier : « C'est donc vous, monsieur Claude? on disait que vous étiez mort et qu'on ne vous rêver-

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rail jainais plus au pays! ce n'était donc pas vrai! Comme vous avez l'air rielie à pi-ésent! une bonne veste, un chapeau encore bon, et de forts souliers à clous! Donnez-moi donc un sou par charité. Je suis le vieux Sans aime!" Je levai la tête tout tremblant à cette voix et je reconnus le pauvre idiot (|ui courait les montagnes, sa besace sur le dos, depuis son enfance, et qu'on appelait dans le pays l'innocent ou le Sans aime. Les années ne l'avaient guère changé, si ce n'est que les cheveux qui sortaient de son bonnet de laine déchiré étaient blancs au lieu d'être gris, comme ils étaient déjà quand j'étais petit. Le temps glisse sur ces hommes innocents, voyez-vous, monsieur, comme la pluie sur ces roches , parce qu'ils ne le sentent pas passer. Ils ne sont jamais vieux , parce qu'ils sont toujours enfants. « Ah! bonjour, mon pauvre innocent, que je lui dis; tu m'as donc bien reconnu tout de même? Mais qu'est-ce qu'ils font aux Huttes? »

Je tremblais de sa réponse.

« Aux Huttes? me répondit- il. Ah! je ne sais pas ; il y a bien six ans que je n'ai pas passé par les Huttes, voyez-vous, parce qu'ils ont un nouveau chien qui aboie comme un loup. Je m'écarte quand j'ai à passer la montagne, et je regarde de loin leur fumée, de peur que les enfants ne me lancent le chien. Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aveugle , ni la mère , ni Denise , ni la petite ; j'ai

bien seulement vu les débris de loin sur les rochers; mais voilà tout. Mais que vous avez donc de beaux habits et de beaux souhers! »

Cette admiration obstinée de l'innocent pour ma veste et pour mes souliers me fit venir une idée , monsieur. Je me dis : « Si je changeais avec lui, et si je me servais de sa besace , de sa chemise de toile, de son bonnet et de ses sabots pour m'approcher des Huttes sans qu'on soupçonnât autre chose de loin que l'innocent , je pourrais voir et entendre sans être reconnu, et, si je vois qu'ils n'ont pas besoin de moi à la maison , eh bien ! je m'en retournerai sans avoir rien dérangé dans le cœur de personne. » Je n'eus pas de peine à persuader à l'innocent de changer ses sabots contre mes souliers, sa tunique de toile contre ma veste, son manteau troué et sa besace vide contre mon chapeau. Cela fait , je lui donnai cinq sous pour aller me faire une commission soi-disant dans un village à huit lieues de la montagne , afin de l'éloigner pour deux ou trois jours des Huttes. Il partit content, sans se douter de rien, la pauvre âme, et moi je m'enfonçai davantage sous les sapins, de peur d'être vu par quelque berger. Je mangeai des croûtes de pain que l'innocent avait laissées

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(l;ms sa l)csacc, cl je hiis dans le croiix de ma main à une source (jue j'avais trouvée quand je gardais les chevreaux, .l'attendis amsi, eu priant Dieu et en pensant à la maison, que la nuit bien noire eût enveloppé les sapins. Je mis les sabots de l'idiot sur le sentier, afin qu'il pût les retrouver à son retour, et je m'avançai nu-picds et sans hrnil vers les Huiles.

Le hasard voulut qu'en approchant de la maison, où je voyais briller une petite lumière , je lus r(>nconlré par le chien, qui revenait de chasser toul seul un lièvre ou un lapin dans les roches. Il jeta deux ou trois voix au bruit et s'élauga sur les haillons de l'innocent pour les mordre. Mais je lui laissai la besace dans les dents, et, l'ayant appelé à demi-voix par son nom , il lâcha le haillon , se rapprocha peu à peu, en grondant de moins en moins, comme quelqu'un qui n'est pas sûr s'il faut se fâcher ou rire ; puis , m'ayant flairé de plus près, il me reconnut à son tour, me couvrit de caresses et s'attacha à moi sans plus vouloir me quitter. Cela fit que personne dans la maison ne lui avisé de mon apitroche.

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Il pouvait être à peu près deux heures avant minuit. Il n'y avait ni lune ni étoiles dans le ciel; des nuages noirs couvraient tout. On ne voyait rien qu'une petite étincelle sortant d'une vilre d'une lucarne basse qui ouvrait dans le mur de fond de la maison, du côté du rocher qui domine le ravin. On n'entendait rien que quelques petits frissons de vent dans les bruyères, le travail précautionneux des taupes sous les buissons et le marmottement de l'eau courante au fond du grand abîme où j'étais tout à l'heure, monsieur. Je marchai doucement, doucement, faisant bien attention à ne pas Caire rouler un caillou et à ne pas faire bruire une herbe sous mes pieds nus. A mesure que j'approchais , je me sentais plus envie de m'en retourner, sans avoir été plus avant , de peur de savoir ce qui me ferait ensuite trop de chagrin d'avoir appris. " Dieu! me disais-je, si je n'allais revoir ni ma mère, ni mon frère , ni Denise autour du foyer, mais quelques visages de femme et d'homme et d'enfants étrangers, entrés, comme les fourmis que vous voyez là, dans la maison vide de l'escargot! qu'est-ce que je deviendrais? Oui, oui, il vaut mieux s'en aher, avoir revu le mur, la fumée et la lueur du creusieu, et croire que tout est encore là comme de mon temps. »

'2-20 IJ: TAILLLIU DK IMIOI'.KKS

Deux ou trois fois je m'arrôlai , et je fis un pas pour remonter d'où je descendais. Vous ne croiriez jamais, monsieur, que ce fut le chien qui me retint et qui me força à redescendre. Il grondait , il me léchait les pieds, il me mordait le hord de mes haillons comme pour me forcei" à revenir avec lui. Je craignis le bruit qu'il allait faire, et je continuai à le suivre. Mais, pour dire vrai , je ne savais déjà plus ce que je faisais ou ce que je ne faisais pas. J'étais comme ces hommes qui marchent et qui pensent, dit-on, en dormant.

Je n'osai pourtant jamais , malgré le chien , me diriger du côté de la cour de l'étahle et de la porte de la maison. Je descendis dans le ravin, je remontai l'autre hord en me tenant avec les orteils aux racines et avec les mains aux herbes. Arrivé en haut, je grimpai encore le rocher que vous voyez qui sert de base à la hutte, et je me trouvai droit contre le mur, tout à côté de la petite lucarne éclairée, qui était encore toute comme grillée en dehors par les fils des feuilles et des grappes de notre herre.

J'écoutai un peu; mais je n'entendais rien que les coups sourds de mon cœur dans ma poitrine,

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coiiiiiic ceux du blutoir d'un moulin qu'on a détraqué. J'écartai petit à petit les grappes et les feuilles du lierre, et je parvins, sans être entendu, à faire à ma tête une étroite ouverture par laquelle je pouvais voir à travers la vitre ce qui se faisait dans la maison. Mais, au premier moment, j'avais beau regarder, je ne voyais qu'un brouillard de feu, tant le trouble et l'impatience de mon esprit m'avaient jeté un nuage sur la vue. Peu à peu, ça se débrouilla pourtant , et je commençai à apercevoir un feu dans l'àtre et des figures qui allaient et qui venaient autour de la flamme, en faisant résonner leurs sabots sur les cadettes de pierre du plancher. Mais je ne pouvais me dire encore si c'étaient des hommes ou des femmes , des vieillards ou des enfants. « 0 ciel! me disais-je, si j'avais tant seulement une fois entrevu le corsage de Denise , ça me soulagerait, et je pourrais mieux voir les autres. » Puis je me sentais froid à tous les membres , et je me disais : « Mais si elle n'y était plus ! » Ah ! quel moment , monsieur, quel moment ! une éternité ne dure pas plus qu'une minute comme celle-là.

A la fin , mes yeux ou les vitres s'éclairèrent ; un gros fagot de genêts jeta une grande flamme dans le foyer et illumina toute la chambre.... « Denise,

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