CHAPITRE IIÏ
Je boulonnai mes guêtres de cuir sur mes souliers à clous ; j'enlevai les grelots à mon chien pour qu'il n'épouvantât pas les chevreaux et n'avei'tît pas Claude en courant devant moi; je pris mon fusil, ce bâton et ce génie famiher du chasseur; je traversai les prés de la vallée en faisant lever les grives , et je commençai à gravir lentement , à travers champs , les côtes d'abord douces, puis escarpées de la montagne. C'était le matin d'un dimanche ; je ne rencontrais personne dans les champs ; le jour était long devant moi ; je me retournais et je m'asseyais de temps en temps sur les racines d'un châtaignier pour jeter un long regard sur le bassin qui se creusait, de halte en halte, davantage sous mes yeux. Le soleil avait dépassé oisif la moitié du pan de ciel qu'il semble mesurer sur la vallée , et il penchait déjà un peu vers la montagne opposée, quand j'approchai de ce hameau ruiné des Huttes, d'où le tailleur de pierres recevait sans doute son nom. Je ji'y étais pas
LE TAILLEUR DE PIERRES DE SAINT-POINT. Sri
monté depuis l'âge de onze ans , où ma mère m'avait retiré de la société des petits chevriers du pays pour me mettre dans le moule commun du collège, dans la société des régents, des écoliers et des livres. J'y montais une fois ou deux par an, à cette heureuse époque de mon enfance, avec les servantes de la maison , pour acheter des cabris au printemps et des châtaignes écorcées en automne, dans les deux ou trois cahanes qui composaient alors ce hameau .
Je reconnaissais bien les arbres, les sources sous les cressons et sous les pervenches, les mousses même sur les larges pierres grises qui sortent comme des ossements de la terre du ht des genêts ; mais les 'cabanes n'existaient plus. Je n'apercevais de loin , à leur place, que deux monceaux de pierraihe écroulés, Quelques ronces aux fruits noirs rampaient au-dessus. Un vieux sureau qu'on appelle soyar dans le pays , arbre domestique qui s'attache de lui-même à la demeure de l'homme, comme la mauve et l'ortie s'attachent à la tombe dans les cimetières, semait sa fleur sur des tuiles brisées. Un magnifique houx se cramponnait par ses bras tortueux aux débris d'un mur percé d'une fenêtre sur le ciel, arbre vigoureux et immortel, dont la sève bout sous la neige et dont l'écorce toujours verte et les
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feuilles vornisscc'S coiimie le cuir semblent suivivre aux siècles el prendre en pitié les l'ugitives généralions humaines (|ui passent el qui se couclient à ses pietls. Ce speelaele ni'allrista ; mais j'y suis accoutumé. Je cherchai de l'œil le sentier glissant dans le creux du lavin, sur le bord d'un illel d'eau suée par le granit, et qui conduisait jadis à la troisième cabane. Je le découvris sous les feuilles sèches du dernier hiver, que les vents tièdes du printemps avaient roulées sur les pentes du ravin, et j'y marchai quelque temps au bruit de l'eau égouttée plus que versée par la cascade.
Le ravin, d'abord plein d'humidité et de miif, serpentait tantôt étroit, tantôt large, entre deux parois de granit décomposé qui fondait en sable de différentes couleurs, rouge, jaune-gris, verdàtrc comme ces galets de vert antique qu'on trouve dans les sables de la mer de Syrie. Des troncs de cerisiers sauvages, de platanes dentelés et de mélèzes, arbres durs au froid, s'y penchaient l'un vers l'autre des deux bords supérieurs de la gorge , et formaient, en s'entrelaçant au-dessus, une haute voûte de feuillages immobiles. Les pas y résonnaient comme sous une nef de cathédrale. Un doux frisson courait sur la peau, comme si l'on eût
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juaiché dans l'avenue d'un nnslère. Quelques merles noirs traversaient seuls d'un vol ellVayé ce ravin. Mais bientôt il s'éclaircissait, comme si on eût iillumé une lampe au-dessus des feuilles transparentes. On apercevait quelques petits pans de ciel bleu à travers les feuilles , comme des morceaux de lapis dans un plafond. Les arbres s'écartaient, le sentier remontait à droite vers le bord de la gorge et vers le jour par une pente rapide. Je laissai à ma gauche quelques flaques d'eau verte au fond de ce qu'on appelle un abime en langage de montagnes. Quand je fus parvenu au niveau du sol, la demeure du tailleur de pierres était devant moi.
C'était une masure informe de pierres sèches sans ciment, adossée à un grand bloc carré de roche grisâtre sur laquelle on voyait encore debout , mais sans porte , sans fenêtre et sans toit, les murs de la troisième cabane du hameau des Huttes, que j'avais visitée autrefois. La plate-forme de cette roche, qui avait servi de piédestal à cette hutte de chevrier, était jonchée de tuiles pulvérisées par les pieds des animaux, de tronçons de solives dont une extrémité portait encore sur le mur et dont l'autre bout pendait sans support vers le sol, enfin de vieux lambeaux de chaume déchirés du toit et
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lourbilloniiant au vent. La suie noire coulro un pan de l)i'iques autrefois crépi marquait encoro la place du foyer où cette famille de montagnards avait vécu , aimé, tari. Derrière ces murailles en ruine, le rocher, creusé en lit de torrent par l'écoulement des eaux de source et des pluies, formait une sorte de canal naturel d'où la petite cascade pleuvait à petit bruit dans le ravin. C'était de ce côté (ju'ouvrait jadis la fenêtre basse de la cabane tournée au nord. Un imniense lierre, les racines dans l'eau, encadrait déjà, de mon temps cette fenêtre et ce ccMé du mur. I\Jaintenant, il remplissait l'ouvei'tui'e tout entière d'une gerbe touffue de ses feuilles et de ses grappes noires , comme s'il eût porté des fruits de deuil sur la ruine de la maison qui l'avait nourri. Il s'accrochait aux solives, aux jambages de la cheminée, à l'entablement de la porte; il se hérissait en corniches débordantes au sommet de chaque pan de mur et sur les rebords même de la roche, comme un chien couché sur son maître mort, qui l'étreint de ses pattes , qui le couvre de son corps , et qui semble défier les hommes de lui enlever la dépouille de celui qui l'a aimé.
Claude n'avait pas essayé de l'elever la maison éboulée de sa famille et de s'y refaire un asile à
hii-inèiiie. Kleti n'aurait été plus facile, quand la pierre, le bois, les tuiles étaient encore sains. Pour- <{uoi avait-il préféré se giser au pied du rocher, sous une espèce de concavité qui formait autrefois retable des chèvres, et se coucher là comme un mendiant sous la porte? Dieu le sait. Sans doute ce fut par quelque superstition secrète du cœur pour le toit où il avait vécu et aimé, ou par l'horreur de s'y voir seul et de le sentir si vide après l'avoir vu si plein. Car ce n'était pas paresse : il faisait toutes les semaines pour rien plus de travail qu'il n'en eût fallu pour relever et entretenir la solide cabane de sa mère.
Quoi qu'il en soit, sa maisonnette, ou plutôt sa grotte, ne consistait qu'en une espèce de cave taillée , ou par les eaux ou par l'éboulement d'une partie des parois, dans le flanc même du rocher. Comme cette cavité était peu profonde, il y avait ajouté deux petits murs de pierres informes et la plupart triangulaires de granit roulé. Ces pierres étaient posées sans art, les unes sur les autres, de manière cependant que les angles sortants des unes s'enchâssassent dans les angles rentrants des autres, comme les murs cyclopéens qu'on voit en Étrurie, sans savoir qui les a bâtis, de la nature ou
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(le riiomiiic. Ces deux murs paitaicnl du rocher, s'avançaient de quelques pas sur la rocaille en pente, mêlée de quelque touflcs de buis; un autre mur pareil les rejoignait. Il était percé , en lace de la vallée , d'une porte basse et d'une lucarne à côté fermée d'une botte de genêts encore en Heur. La porte, bâtie de trois morceaux de planches vermoulues évidemment empruntées aux débris du plancher de la cabane supérieure, n'avait d'autre serrure qu'un loquet de bois levé par une ficelle qui pendait dehors le Jour, et qui rentrait la nuit, par un petit trou au-dessus du loquet, dans l'intérieur de la hutte. La partie du toit qui s'attachait au roclier et qui en débordait de quelques toises était couverte , au lieu de chaume , de petits balais de genêts fortement liés les uns aux autres par de grosses cordes de paille d'avoine tordue, sur lesquelles glissait la pluie et croissaient des touffes de pariétaire. Le roc lui-même servait de toit naturel au fond de la cabane. On voyait encore, sur ce rebord proéminent du rocher, les restes d'une galerie soutenue par une vieille poutre et décorée d'un débris de balustrade et d'une ou deux marches d'escalier, qui était autrefois le porche rustique de la maison. Les lierres chevelus dont j'ai parlé, qui envahissaient à présent toute l'antique demeure, débordaient de cette galerie en ruine jusque sur le toit de la nouvelle hutte. Un cognassier tortueux ,
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(luelques genévriers aux perles noires et une iinjnense troclie d'aubépine, végétations saxiilaires, s'étaient enracinés dans une corniche naturelle du roc. Ils pendaient de là avec leurs l)ranches, leurs guis, leurs fruits et leurs fleurs sur le toit. Ils le recouvraient presque tout entier de feuilles mortes, de feuilles vertes et de neige odorante d'aubépine. Je fus étonné de voir parmi ces branches deux ou trois nids de petits oiseaux des hauteurs. Ils couvaient leurs œufs en me regardant du fond de l'ombre des feuilles. Ils ne s'envolèrent pas à mou approche, comme s'ils eussent par instinct le sentiment d'une couliante sécurité. Les lézards du mur ne s'enfuyaient pas non plus.
Je tirai la ficelle du loquet de bois, et j'entrai dans la cabane en appelant Claude Des Huttes. La cabane était vide, .l'y jetai rapidement un coup d'œil pour juger des mœurs et des habitudes de l'homme par l'aspect de son habitation. D'un regard je compris la vie de ce pauvre solitaire. Le fond de la hutte était de quelques pieds plus élevé que le plancher. C'était une espèce de lit de pierre creusé au ciseau dans le roc vif, à la taille d'un homme. Ce lit avait le rocher en voûte pour plafond ; il était recouvert , au lieu de matelas , d'une litière de paille d'avoine, mêlée de foin de tines
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liorhcs (les montagnes. Une botte de genêts servait d'oi-eillcr. Trois on quatre peaux noires de mouton, roulées au pied de cette couche, servaient de couverture en hiver. A coté de cet enfoncement, une robe de femme , galonnée de velours sur les coutures, pendait à un clou avec une petite croix d'or ou de laiton sur la poitrine : c'était la seule décoration de la cabane, les lares apparemment de la maison. Un peu plus loin, contre le mur de pierres sauvag-es , on voyait un petit foyer couvert d'une pincée de cendres blanches de genêts. La fumée qui avait noirci dans cet endroit les pierres grisâtres s'échappait par l'interstice de deux blocs de granit ménagé pour cet usage par le hasard, et qui se fermait, quand le foyer était mort, par un bouchon d'herbes sèches. Le reste du plancher de la cabane était recouvert tout entier d'une lisière épaisse et propre de bruyères et de fougères vertes , sur laquelle étaient imprimées en creux les places que les chiens, les chèvres ou les chevreaux avaient affaissées de leur poids pendant la nuit. Pour toute provision , on voyait des régimes de maïs doré de l'an passé , suspendus à une poutre du toit, dont les paysans de ces montagnes font griller les grains sous la cendre; des châtaignes écorcées et séchées au four qu'on fait cuire dans du lait ; quelques petits fromages de chèvre , durs comme les cailloux dont ils ont la forme, et un
gros pain do seigle entamé, que les taches de moisissure commençaient à velouler d'un duvet blanc. Un couteau , un pot de grès pour faire bouillir les pommes de terre et une poche de cuir luisant , emmanchée d'un long- manche de fer, pour puiser et boire à la source , étaient les seuls ameublements et les seuls ustensiles de la cabane. Je regardais par la porte ma maison qui brillait à l'horizon , au soleil de la vallée , avec ses vastes murs , ses toits , ses tours, ses grandes chambres remplies de meubles utiles ou futiles , de tous les serviteurs et de toutes les nécessités d'une civilisation insatiable de besoins et de satisfaction de besoins factices; je reportai mon regard sur le mobilier de Claude Des Huttes, et je sortis en disant :
« Voilà donc le résumé des besoins d'un homme! »
Je refermai la porte et j'appelai du dehors ; mais le creux seul du rocher redit le nom de son habitant. Je m'acheminai alors plus haut, çà et là, pour découvrir l'homme et les chèvres. Un sentier imperceptible à tout autre œil qu'à l'œil du chasseur, tracé par une légère inflexion du gazon sous les pas, et par quelques fougères dont une ou deux feuilles avaient été récemment brisées par la corne des chevreaux, me guida au revers d'un mamelon
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entoiiic de pierres grises, à une centaine de pas rnviroii par-dossus la cascade. Un énoi-nie l)loc de rocher, scinl)lal)le à celui qui portait l'ancienne maison, sortait de terre comme une tour de géant au luilicu de ce mamelon. Une herbe fine comme le velours de soie verte croissait autour. Je fis lentement le tour de ce rocher, dont le sommet me paraissait inabordable sans échelle; puis je trouvai une espèce de cassure entre ses parois, et des déparés naturels et iné^^aux qui en facilitaient l'accès. Je les gravis pour découvrir de plus haut tout ce qui pouvait habiter ces sommets et ces gorges, où la terre , la pierre et l'eau semblent vouloir se dérober sous les plis multipliés du sol. Parvenu au sommet, une piMite douce me conduisit du côté du midi, au pied de ce rocher que je croyais de toutes parts inaccessible. Il était de niveau de ce côté avec une petite enceinte de pelouse fleurie , toute nuu'ée de roches moussues entassées les unes sur les autres, comme un pan de jardin préservé par le hasard dans l'écroulement d'un vieil édifice. Un mettant le pied sur cette pelouse et en la parcoui"ant d'un regard, j'aperçus tout ce que je cherchais.
La pelouse avait la pente d'un toit de chaume pour laisser glisser les neiges d'hiver et écouler les
eaux (le la pluie; le soleil de midi, qui regardait en plein, réverbéré encore par les prismes sablonneux des roches granitiques dont elle était comme murée partout, y répandait des rayonnements et des tiédeurs rares à de si grandes hauteurs audessus des vallées. On y respirait le printemps. Une nuée d'insectes y flottaient et y bourdonnaient dans les rayons, qu'ils rendaient, pour ainsi dire, palpables. On sentait que d'autres hôtes encore que l'homme avaient découvert cet abri. Les plantes aussi y pullulaient au pied des roches : les œillets rouges y prenaient racine et y flottaient comme des cerises entr' ouvertes par le bec des oiseaux sur les mousses du mui\ Les églantiers en tapissaient l'enceinte à profusion; leurs jets, allongés et flexibles, y lançaient des milliers de paraboles végétales , à l'extrémité desquelles s'ouvrait une étoile de roses à cinq feuilles qui pleuvaient sur le gazon. L'herbe, quoique inculte, semblait peignée par le râteau. Le chasseur, en découvrant cette solitude dans la sohtude, à la fois gracieuse et sévère, rayonnante et recueillie , murée et fleurie , était incertain si le jnorceau de terre qu'il avait sous les yeux était un verger, un jardin, ou un sanctuaire de mort paré de fleurs par la piété d'un village abandonné. Ou plutôt, c'était en réaUté quelque chose qui participait de ces deux natures, une espèce de jardin funèbre où la vie disputait le sol à la mort,