‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point (volume 3)Chapitre 5 sur 25 · U> LE TAILLEUR DE PIERRES · texte numérisé non relu

U> LE TAILLEUR DE PIERRES

t't OÙ, on vo\aiil tout à la lois de r]ierl)e, des llcurs, des animaux paissant, des oiseaux chantant, et ces monticules de gazon qui semblent les plis de la couveituic de l'homme dans son dernier lit, on hésite entre la joie et le plaisir et l'on reste à contempler en silence, sans savoir si l'on doit jouir ou s'attrister. Telle l'ut la première impression produite sur moi par ce charmant asile de soleil , de silence et de repos.

A peine avais-je posé le pied sur cette herbe en fleur pour en faire le tour, qu'un étrange et inexplicable spectacle attira mon regard et suspendit mon pas commencé. A vingt ou trente enjambées de moi, trois gros blocs frustes de granit gris se dessinaient au sommet de la pelouse sur le bleu du ciel : l'un sortait de terre comme le tronçon debout d'un pilastre démoli ; l'autre était posé en travers et en équilibre sur ce tronçon ; le troisième, assis comme un dé au-dessus et au miheu du second bloc transversal, formait ainsi, soit hasard de la nature, soit intention du constructeur, une croix massive et surbaissée , dont les dnnensions et la pesanteur semblaient dépasser les forces de l'homme. Une des branches de pierre de celte croix penchait à gauche d'une telle incli-

naison, qu'elle semblait attester dans ce monument semi-druidique un jeu irrégulier cl inliabile des éléments plutôt qu'une combinaison de la volonté. Était-ce cette croix sauvage qui avait attiré l'attention et groupé autour les sept ou huit tombes de ces huttes? Étaient-ce les habitants qui avaient roulé ancieimement ces blocs détachés pour en faire l'enseigne de leur mort et le signe de leur immortahté? C'était impossible à dire. Les petites écailles blanches et grises des lichens, les taches sombres de la pluie , les mousses vertes du printemps, les germinations accidentelles que les vents sèment avec les poussières de la terre et les plantes sur les grosses roches , tapissaient ces trois blocs de granit de toute espèce de végétations saxillaires et de velours lins et diversement coloriés. Des touffes de bruyères violettes pendaient, les Heurs renversées, des branches de la croix; un lierre rampant et des ronces vigoureuses s'enlaçaient de toutes parts au tronc principal et formaient au sonnnet un couronnement de feuilles touffues, de rameaux entrelacés, de fleurs, de grappes et d'épines qui rappelaient la couronne symbolique du supplice sur le front du juste crucilié. Deux chevreaux blancs comme la neige, par cet instinct qui porte ces animaux aux escarpements , étaient couchés l'un en face de l'autre sur chacune des branches transversales de cette croix ,

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leurs jambes de devant repliées sous le ventre, et

leurs tôles barbues se dessinant comme une corniclie antique sur le bleu du linuament.

Je serrai le cordon de mon cbien contre moi, et je lui lis signe du doigt de se taire, pour qu'il ne dérangeât pas cette admiral)le disposition du caprice; des chèvres et du hasard de la nature, devant mes yeux.

Au pied de ce groupe de pierres et d'animaux , Claude Des Huttes dormait couché sur l'herbe. Un de ses coudes, recourbé sous sa tête, lui servait d'oreiller. Son autre bras était étendu et porté sur le dos d'un chien noir à longues soies , couché et dormant aussi à côté de lui. On voyait qu'il s'était endormi en le caressant. Le soleil, un peu tempéré, tombait d'aplomb, en s'éloignant, sur l'homme et sur le chien, et semblait les pénétrer et les fondre de ses feux, comme si l'herbe, la pierre et la chair devaient également bénir ses rayons. A côté du chien, cinq ou six moutons, dont la laine d'hiver n'était pas encore tombée sous le ciseau, se tenaient en cercle, leurs têtes basses et concentrées les unes contre les autres, comme les rayons de la roue vers le moyeu, pour se donner réciproquement l'ombre de leur corps. Une belle chèvre

ladielcc de blanc et de noir, la niainelle jjleine et rebondie comme une outre de lait, était couchée aux pieds de Claude, dans une attitude de repos, de bien-être et de complète sécurité. Elle appuyait nonchalamment sa belle tète , plantée de deux longues cornes luisantes, sur le cou d'un troisième petit chevreau blanc sans cornes, couché entre ses jambes.

Les sabots de ces charmantes bêtes, polis par l'herbe, brillaient comme des cailloux noirs polis par l'eau d'un ruisseau. Les grands yeux de la mère, vagues, lointains et rêveurs comme les yeux de la gazelle et du chameau, semblaient penser. Ils se portaient tour à tour du maître à ses petits, du chien aux moutons , des roches à l'herbe , comme si elle eût rassemblé voluptueusement dans son regard tout ce tableau de paix dont elle faisait partie. Quelques lapins broutaient le sei-polct de la pelouse à côté du chien , des chèvres et de l'homme, sans s'effrayer même de mes pas. On voyait que Claude avait appris à son chien à les regarder comme du troupeau. Sept ou huit pruniers et deux cerisiers , aux troncs maigres et courbés par les vents, croissaient à quelques pas de là, à l'abri d'une rangée de blocs de granit plus hauts que le reste de l'enceinte. Leurs ileurs tardives, qui commençaient cependant à tomber, pleuvaient par floœns à chaque ébranlement in-

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sensible de l'air. Ils taisaient tloller une oinjjie légère entremêlée de clarté sur le gazon.

La natnre sait combien les dernières cimes des montagnes sont froides et battues des vents. Elle n'y fait croître que des arbustes à maigre feuillage, dont l'ombre légère et mobile n'est qu'un éventail étroit et transparent sur la face de la terre. Cette ombre des pruniers et des cerisiei's en Heur n'atteignait pas les pieds du tailleur de pierres endormi. Contre les blocs, derrière ces arbres, on voyait sept rucbes avec un petit toit pointu de paille, portées sur autant de pierres qui leur servaient de piédestal pour les préserver de l'bumidité pendant les pluies. Ces rucbes, pleines d'essaims, bruissaient sourdement comme une flamme datis le bois vert; les abeilles, récbauflécs par le soleil, sortaient et rentraient en foule, volant autour de riiomme et se posant même sur son bras et sur son front sans le piquer : car elles connaissent, comme les animaux domestiques, la main qui les nourrit. Une énorme fourmilière s'éle\ait tout auprès de la tête du paysan. Son bâton n'avait pas voulu la démolir, pour ne pas détruire une ville laborieusement bâtie par ces petits arcbitectcs du bon Dieu, comme il nie le dit après. Des légions de petits lézards apprivoisés montraient leurs jolies têtes éveillées entre les fentes des pierres, ou se poursuivaient dans l'herbe rare, sans craindre de

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passer sur les pieds, sur les mains et jusque sur les cheveux noirs de l'homme et sur les pattes du chien. On eût dit qu'un esprit de douceur et d'amitié avait mis la contiance et la paix entre toutes les choses et entre tous les êtres de cette petite colonie de la montagne.

Je restai innnobile et involontau'ement attendri à contempler tout cela. Je craignais maintenant d'y porter le trouble en réveillant Claude pour l'interroger. Si j'avais pu me retirer en silence et sans avoir été aperçu, je serais revenu sur mes pas. Mais, au moment où je me retournais pour aller attendre à la porte de sa cabane le réveil et le retour du tailleur de pierres , son chien flaira le mien. Il se dressa sur ses pattes de derrière en regardant de mon côté, et, élevant son museau vers le ciel connue font les chiens en détresse ou surpris par un objet inattendu , il jeta un long hurlement d'angoisse et d'effroi pour éveiller son maître. Claude se releva sur son séant , regarda vers moi, me reconnut et fit quelques pas pour m'aborder avec un visible embarras. Je m'avançai moi-même alors avec un visage souriant pour le rassurer, et, lui prenant la main : « Je vois ce que c'est, Claude, lui dis-jc; vous vous sentez en faute

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envers moi , ol vous avez peur (^uc je ne vienne vous reprocher d'avoir déserté mon chantier. Rassurez-vous, rasseyez-vous où vous étiez, là, au milieu de votre f;imille de chèvres, de moutons, de lézards, d'aheillcs et de chien. Tout cela est de la même famille que nous, n'est-ce pas? Je les comprends et je les aime comme vous. Puisque le bon Dieu ne s'est pas trouvé trop grand pour les faire, nous ne devons pas nous trouver trop grands pour les fréquenter. »

Le chien se tut, la chèvre ne se leva pas de son creux dans l'herbe, les moutons continuèrent à bêler, la tête dans leurs jambes, les lézards à courir, les abeilles à bourdonner. Nous nous assîmes au soleil, l'un vis-à-vis de l'autre, lui sur son monticule, moi sur le mien , la tête dans la lumière du ciel, les pieds dans l'herbe de quelque sillon de tombe fermée et oubhée sous ce vert linceul de gazon embaumé de fleurs, et nous eûmes ensemble l'entretien que je désirais avec lui.

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