‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point (volume 4)Chapitre 13 sur 16 · XV · texte numérisé non relu

XV

Depuis ce jour il n'eut plus un moment de paix; Denise elle-même n'en pouvait obtenir un mot de consolation. Sa voix même, autrefois si nécessaire à son oreille j semblait lui faire mal. Il ne dormait plus, il ne mangeait plus de bon cœur, il ne voulait plus que les enfants ni Deniserestassent auprès de lui dans la cour ou dans la maison • Il alla coucher tout seul avec les moutons dans Técuriep II ne voulait pas même de moi pour le consoler. Il me disait : Ceat vous qui les avez sacrifiés pour mon bonheur.

VOUS avez eu tort, et moi j'ai été un Caïn! Que le bon Dieu nous pardonne à tous et qu'il me prenne vite! Je veux aller là-haut demander pardon à mon frère! Je fis venir le médecin; le médecin me dit : Cet homme n'a point de mal, c'est le moral; il faut s'en rapporter au temps, et lui complaire en tout, pauvre femme !

Au bout de six mois, il mourut sans maladie en te demandant pardon, comme si tu avais été là, devant son lit, et en disant : Denise, Denise, ne me reproche pas dans l'éternité de t'avoir aimée à la place d'un au(re! J'ai volé le bonheur d'un autre à ton cœur! Je suis content de mourir pour punition de mon malheur! et tant d'autres choses comme celleslà, mon pauvre Claude.

Denise, les enfants et moi nous le pleurâmes pourtant bien! Il était si bon! c'est sa bonté qui l'avait tué.

Il y a de cela près de deux ans, mon pauvre enfant. Depuis ce moment, le temps a été dur pour

nous, voi8*tu! Le mal me prit avec les remords de ton malheur, de celui de Denise et avec le chagrin de la mort de ton frère. Mes bras perdirent leur force comme mon coeur; mes jambes ne me sup^ portaient plus pour aller aux champs; à peine mon orne commencé, il fallait m'appuyer sur le manche de mon râteau. Je n étais plus bonne qu'à filer ma quenouille assise sur le buisson en gardant les bétes. La Denise, assez occupée à ses deux petits déjà, était donc obligée de se lever avant le jour et de se coucher après minuit pour tout faire, les orges, les foins, les châtaignes, piocher, sarcler^ moissonner, rapporter les gerbes, égrainer les épis, battre les châtaigniers, enfin tout. Elle n'y pouvait pas suQSre, la pauvre enfant, et le pain commençait à devenir rare sur la nappe. J'ai été forcée de m' aliter il y a trois semaines. Il a fallu que les bétes se gardent toutes seules avec le chien. Denise passe les jours à mon chevet pour me soigner. La misère était à la porte aussi bien que le chagrin et la mort, quand le bon Dieu t'a envoyé. Qu'il te bénisse comme je te bénis, mon pauvre Claude! Peut-être il y aura du remède à tout, si tu peux rester avec nous maintenant, devenir l'ouvrier de ta mère, le père des petits, et qui sait,

ajouta-t-elle en pleurant , une seconde fois le fiancé de Denise?

Ah! que oui, répondis-je, ma mère! si Denise ne . me méprise pas, à présent qu'elle m'a vu sous ces habits de mendiant, je resterai, je ne m'en irai plus jamais; j'aimerai ces petits comme les fils de mon frère et comme les miens; j'aimerai Denise comme je l'ai aimée toujours et comme elle consentira que je l'aune.

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