CHAPITRE XIIL
Ça fat dit y et je partis pour aller acheter à Mâcon une veste et da linge de ma condition^ à la place des haillons de Fidiot.
A mon retour, le lendemain, ma mère avait tout dit à Denise. Elle me fit bonne grâce en rentrant et me trempa la soupe au bout de la table, à l'endroit où elle me la trempait quand elle était fille et que j'étais son fiancé. Je prenais le petit et la petite sur
mes genoux y et je les embrassais bien fort, afin qu'elle comprit que c'était pour elle que je les aimais tant. C'est qu'en effet la petite lui ressemblait, monsieur, et qu'en l'embrassant, il me semblait en embrasser deux.
Mais nous ne nous parlions pas, parce que ma mère disait qu'il fallait avant une permission du maire et une dispense du curé pour se marier entre beau-frère et belle-sœur.
C'est alors que je descendis au château , monsieur, et que votre mère, qui était si serviable et si aimée dans toute la montagne, me reçut gracieusement et me fit avoir les papiers. Je vous vis bien alors tout jeune dans le jardin avec vos sœurs. Je ne savais pas que vous viendriez un jour, si souvent, sur ces roches, vous entretenir avec un pauvre homme comme moi.
Quand j'eus les papiers, monsieur, alors nous nous parlâmes comme nous nous étions parlé autrefois sous les noisetiers et le long des buissons.
Seulement les enfants cneiilaient des coquelicots ou dénichaient des nids de rossignols autour de nous , en revenant à chaque instant les montrer à moi et à leur mère. Denise souriait en pleurant et pleurait en souriant , comme une nuée d'avril. Elle était encore plus jolie qu'à dix-huit ans, depuis qu'elle dormait toute sa nuit, que le pain et le laitage abondaient sur la table, grâce à mon économie , et qu^elle me sentait là, à côté d'elle, sans que personne pût jamais y trouver à redire et nous séparer. Je lui avais acheté des habits de laine bleue, galonnés de rouge, avec des tabliers de coton rayé et des souliers à boucles de laiton, aussi luisants que son crucifix. Ses joues étaient devenues roses comme des pommes d'oiseau. Elle courait sur la pente des prés après sa petite aussi légère que si elle avait été sa sœur. Étions-nous jeunes! Étions-nous fous! Etions- nous heureux, monsieur! Le jour approchait où nous devions descendre avec toute la famille pour nous marier au village. Ma mère en avait rajeuni ellemême, et commençait à revoir le soleil dans la cour. Ces neuf ans n'étaient rien qu'un mauvais rêve qui semblait n'avoir duré qu'une nuit.
En attendaDt, j'avais repris mon état pour re* mettre ud peu d'aisance dans la maison et ppur acheter le cabinet et le linge qui fait dans le pays le mobilier des nouveaux mariés. Comme j'avais été si longtemps absent de la vallée de Saint-Point, et que les autres tailleurs de pierres ne travaillaient pas à si bon marché pour le pauvre monde , le pauvre monde des hameaux de la montagne avait bien de l'ouvrage à me commander. Celui-ci avait marié sa fille, et il voulait bâtir une chambre de plus pour son gendre; celui-là avait vu s'écrouler sa grange, son évier ou son pigeonnier. Les femmes me demandaient des mortiers à sel, les hommes des meules, les bergers des auges pour leurs bœufs, les laboureurs des bouts de roue pour leurs portes. Je gagnais, en gagnant petit, plus qu'il ne fallait pour fonder notre ménage. J'avais déblayé ma vieille carrière, entre les Huttes et la vallée, de tous les gravois que les éboulements et les pluies y avaient accumulés depuis neuf ans, et de toutes les ronces qui avaient poussé à travers. J'avais fait sous les
beaux sapins où Denise venait autrefois m'apporter ma mérende un découvert en voûte creux comme une caverne, d'où je tirais des blocs épais, carrés , sains et jaunes comme du beurre , qui auraient suffi à construire un pilier de cathédrale. J'avais retrouvé mes bras de dix-huit ans. A chaque coup de pique, je me disais en voyant tomber ma sueur en gouttes de pluie sur la pierre : C'est pour elle! Et je me sentais plus vigoureux le soir que lé matin. Ah! c'est un bon repos que l'amour tranquille dans le cœur!
Et à la maison tout le monde était gai, jusqu'aux petits.
Ma mère avait fait des beignets et des gaufres de sarrasin pour le jour de la noce , qui était le mardi de la Saint- Jean d'été. Elle avait invité les parents, garçons et filles, qui étaient au village ou répandus, ici et là, dans les hameaux. Il v en avait une douzaine petits ou grands, tant fils et filles du coquetier que d'autres. Les tailleuses étaient venues faire la
robe et la coiffe de noces à Denise, et elles lui essayaient tout le jour tantôt ceci , tantôt cela. Vous auriez entendu jaboter et rire dans la maison du matin au soir.
Moi, monsieur, je riais un moment avec eux et puis je redescendais travailler, mais sans tenir longtemps au travail depuis les derniers jours. Mon cœur était trop avec Denise. Pourtant j'avais préparé aussi une surprise à la noce et un bouquet, comme on dit, au feu d'artifice de la Sainte Jean qu'on a coutume d'allumer sur nos montagnes la veille de cette fête, et un coup de boite plus fort que ceux qu'on tire chez nous aux noces en signe de réjouissance. Je travaillais secrètement depuis huit jours à creuser une mine comme j'en avais vu creuser dans les rochers de Toulon, capable de faire sauter toute la voûte sous lès sapins de ma carrière, et de me donner sans peine des matériaux pour tail* 1er pendant plus de six mois.
Je n'en avais rien dit à personne, pas même à
Denise » pour que ça partit à la fin du repas des noces , et que chacun à une lieue de là , sur les montagnes et dans la vallée, dit en l'entendant éclater : Voilà le coup de noce du tailleur de pierres. Je l'avais rempli d'un demi-quintal de poudre bien bourrée avec de la pierre de sciure par-dessus. De peur de malheur j'y avais attaché une mèche qui brûlait lentement et que j'avais recouverte de gravois, de poussière et d'herbe sèche pour que les pieds des bétes ne la dérangeassent pas. Il n'y avait que moi qui connusse la touffe d'orties où le bout de la mè* che était enroulée en sortant de terre près de la carrière, au bord du chemin.
Le matin de la veille des noces, j'allai encore à la carrière pour ne pas me casser les bras , comme on dit; je donnai quelques coups de pic et de levier dans mes pierres, je visitai ma mèche, je préparai mon amadou avec une trainée de poudre arrivant jusqu'au chemin, et je me dis en remontant : Tu battras le briquet, la poudre prendra feu, l'ama-