TIL
Cela fait, je descendis, tout courant, au village de Saint-Point pour acheter six bouteilles de vin blanc, afin de faire boire le lendemain à la noce. Je m'amusai un peu avec Tun, avec Tautre, avec le cabaretier, avec le sonneur, avec le curé et sa servante. Chacun m'arrêtait, me faisait compliment PUT le bonheur que j'avais d'épouser une si brave et si belle veuve; car elle était bien aimée et counue, quoiqu'on ne la vît que par basard à l'église, aux grandes fêtes, et jamais aux danses. On l'appelait, comme je vous ai dit, la sauvage des Hutie^; mais on ne Testimait que plus. On m'offrait nn verre de vin partout, je ne pouvais pas refuser sans être malhonnête; je bus quelques coups de trop. La preuve, c'est que moi qui ne faisais que siffler en
travaillant dans mon chantier, je remontai aux Huttes qu'il était déjà quasi nuit, et en chantant si haut que ma voix faisait sauver les oiseaux couchés dans les buissons et sur les arbres.
Je ne pensais qu'à mon bonheur d'être le lendemain le compère de Denise, et de redescendre là, avec elle, qui aurait un gros bouquet à sa gorgère, et un autre d'œillets rouges sur sa coiffe. Je la voyais d'avance à mon bras, avec ses beaux souliers aux pieds ou à la main, de peur de les déchirer sur les cailloux. J'avais tout à fait oublié que c'était aussi la veille de la Saint-Jean, le soir où l'on promène des torches de paille enflammée et des mâts de sapin allumés sur les montagnes.
En approchant de mon chantier dans l'ombre, j'entendis quelques bruits dans les feuilles, et comme un chuchotement de voix de femmes et d'enfants de l'autre côté de la carrière , tout en haut, sous le grand sapin. Je m'arrêtai et je me dis : Ce
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sera Denise, les tailleused et les enfants qui seront venus à ma rencontre, par surprise et par badi- Èage, ne me voyant pas remonter si tard. Et œ n'était qae trop vrai. Car au moment dû je pensais cela, j'entendis la voix claire et tremblante de Denise qui me huchait de toute sa force, tout en riant, d'un bord de la carrière à l'autre. Les enfants hucKèrent de leur jolie petite voix comme elle , en criant gaiement : Claude ! Claude ! à travers les bois.
Je répondis en huchani aussi pour que m^ voix montât bieû fort vers eux , qui étaient en haut et moi en bas : Denise! Denise! c'est toi! Cest tnoi! Et Je fis quelques pas en courant pour aller les em« brasser en contournant les bords escarpés de ma carrière.
Mais à ce moment, monsieur. Une grande lueur m'entra tout à coup dans les yeux, et une douzaine de voix de garçons, de jeunes filles et d'enfants se mirent à hucher aussi du côté opposé à l'élévation où j'avais entendu Denise. C'étaient les garçons^ les filles et les enfants de la noce du lendemain qui étaient venus, pour me faire fête et surprise, passer
la nuit aux Huttes et promener en signe de réjouid'^ sance leurs torches de paille et leurs mâts de sapin allumés autour de Denise et de moi. Ils venaient d'y mettre le feu en m'entendant répondre à Denise, et ils s'avançaient en poussant des Cris de joie et en se^ couant leurs flammes et leurs étincelles au-dessus de leurs têtes dans la nuit.
A la réverbération de ces torches enflammées, je vis clairement Denise au sommet de la carrière, droit sur la voAte en face de moi. Son garçon la tenait par la main , et sa petite fille était pendue à son cou, assise sur son bras, comme on représente la sainte Vierge portant l'enfant Jésus. Elle regai;dait vers moi avec un visage de bonheur et d'amour , tout illuminé en rouge par le feu des Bordes. Je lui tendis les bras, puis tout à coup je poussai un grand ori , et je lui fis signe de se sauver de là où elle était.
Ma pensée venait de me frapper comme un coup de marteau dans la tête. Les garçons et les jeunes
filles s'approchaieût d'abord du chemin où j'avais semé mon amorce sur mon amadou le matin. Une étincelle emportée par le vent suffisait pour allumer la mèche et pour faire sauter le rocher sur la ca* verneoù était Denise!
Hélas! monsieur, je pensais trop tard. Je n'avais pas eu le temps de décoller ma langue de mon palais et d'étendre la main vers Denise qu'un coup de tonnerre souterrain éclata sous ses pieds , et que je la vis lancée avec ses deux petits enfanta encore à son cou à la hauteur de la tête du sapin et retomber audessus d'un nuage de fumée comme une sainte descendant du ciel, s'engloutir avec eux dans la voûte qui venait de s'entr'ouvrir et de se refermer avec le bruit de l'écroulement du monde sur elle!..../ Grand Dieu! que ne se referma-t-il du même coup sur moi!
Je ne pus retenir un cri d'horreur et une larme de pitié
Je vis que le pauvre homme ne pouvait plus poursuivre. J'eus compassion de son déchirement. Je me hâlai de l'entraîner vers un autre site et de détourner sa pensée de cet horrible dénoûment de son amour^ remettante un autre jour les détails de l'événement dont on s'entretenait encore dans toutes nos montagnes. Il me comprit y il se leva tremblant, pleurant et priant. C'était la volonté de Dieu, monsieur; il s'inclina comme sous la main divine qu'il aurait sentie sur sa tête.
Nous reprimes tous deux en silence le chemin de la vallée. En passant au bord de la carrière abandonnée, il détourna la tête. J'aperçus une croix de pierre contre un vieux tronc de sapin que je n'avais pas encore remarqué, au-dessus d'un large éboulement. C'était sans doute la place où il avait vu, après l'explosion, Denise soulevée vers le ciel comme une sainte au-dessus du nuage.
Il m'accompagna cette fois jusqu'au bord des prés. Je semblais lui être devenu plus cher depuis que j'avais pleuré Denise avec lui.