‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point: récit villageoisChapitre 10 sur 16 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Il n'était pas brisé de ses membres^ monsieur, le pauvre Gratien ; mais il était tellement étourdi et meurtri de tout son corps par sa chute au fond de Vûbtme^ qu'il ne pouvait faire aucun mouvement pour s'aider un peu à sortir de l'eau et à remonter les degrés sur les bords escarpés. Je le pris sur mon épaule comme une pierre dans la carrière ) Denise lui soutenait la tête par derrière moi. Nous remontâmes ainsi jusqu'aux arbres du bord; nous le rapportâmes évanoui et grelottant à la maison , et nous le couchâmes dans Técurie, entre les moutons, qui le réchauffèrent de leur corps et de leur soufHe. Ma mère , Ânnette et Denise poussaient des cris comme si le loup avait emporté les agneaux. Tout était dé-

soIatioQ et confusion dans la hutte. A la fin, la chaleur de Tétable et les embrassements des femmes rappelèrent entièrement Gratien à la vie. Il dit que, voyant sa mère inquiète de notre absence prolongée^ il était allé le long du ravin pour nous chercher, et qu'en nous cherchant il s'était trompé de sentier, le bord lui avait manqué , il ^vait roulé jusqu'au fond du précipice.

Cependant, s'il nous eût effectivement Cherchés, il aurait sans doute huche ou crié pour être entendu au loin, dans la nuit^ de Denise et de moi. Mais nous n'avions entendu aucun cri avant le bruit de sa chute; il n'avait donc pas crié. Ça m'augmentait toujours le ôoupçon que le malheureux s'était jeté exprès dans le précipice , faute de pouvoir supporter l'isolement auquel mon mariage avec Denise allait le condamner.

Denise semblait tellement, de son côté, avoir le même soupçon , que le lendemain , quand vint le jour et que nous revînmes devant l'aveugle encore couché avec la fièvre dans Tétable, elle de-

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vint rouge de feu , puis pâle comme une morte au son de ma voix. Elle ne leva pas les yeux sur moi, et ma présence parut lui donner comme un coup mortel dans la poitrine. Quand je voulus m'approcher d'elle en traversant la cour: --r Ah! Claude, me dit-elle tout bas, quel malheur! Et dire que c'est moi qui eii suis cause pour avoir eu trop de com* plaisance à me rencontrer toujours avec vous, et pour avoir trop abandonné votre frère à son malheur et à son chagrin ! Votre mère me Ta reproché toute la nuit pendant que Gratien, brûlant de fièvfe, rêvait tout haut dans Tétable et que nous lui donnions à boire. —Denise! criait-il, Denise! c'^st elle qui me tue î Pourquoi m'à-t-èlle éclairé mon chemin avec sa main toute ma vie, puisqu'elle devait m'abandonnér ensuite à ma nuit sur la montagne? Que deviendrai-je quand ma mère sera morte, et que Denise sera occupée tout le jour à son ménage, à soti mari , à ses enfants?... Oh! pourquoi m'ontils rapporté de l'aWm^? Qu'on m'y rejette !' qu'on m'y rejette , ma mère ! A quoi bon me rapporter au soleil, puisque je ne dois plus jamais revoir le jour, ni par le soleil ni par ses yeux !

Et votre mère , entendant cela , me disait : Mal-

haurense! c'est toi qui as tout faiti Qu'ayaia-rtu bar soÎQ d'être tout le jour pendue à la veste ou. à Vom? bre de ton fiancé, sans plus penser à l'aveugle que s'il n'eiiistait pas ? E)stce pour cela que Dieu et moi pous teTavpns fié?

Elle a raison, Claude, nous sommes bien coupables d'avoir tant pensé, vous à moi, moi à vous, que nous ne pensions plu^ k personne autre !. Il faut nous ppnir, ou le bon Dieu nous punirai I . . ,

, A ces mots , un frisson de terreur nie opurut gur le cœur, et je fis signe à Denise de s'arrêter comme si la peur me faisait deviner ce qu'elle voulait mç dire. J'entrevis soudain mon malheur, mais je u'qt sai mQ Va vouer, tremblant d'y regarder, et fermaii4 mes ymx et mon ccBur comme lorsque je venais au bord de Y abîme, et que, me penchant pour voir Iç fond, je reculais effrayé.

Nous nous regardâmes , Denise et moi , en nou^ serrant les mains et en pleurant ; puis nou9 rentrâmes à rétable.

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Grfttien élait (bujours faible et.prjs pftr la fièvre; mm le jour ot le bon air cju matin l'avaient up peu soulagé. Il ne criait plus, et il semblait chercbeF jli noufi Bi^er avec ses yeux d'aveugle, si aimants et si pleins de larmes qu'ils faisaient pitié. . Denise s'appfooha de lui, lui prit la main, e( lui causa avec des paroles &i donçes que le pauvre Gratien se mit jSi sourire et sembla se tranquilliservSt moi alors^ un peu apaisé par le mieux qu'il sentait, je le quittai pour aller à mon ouvrage.

Je descendis à la carrière avec un peu de soula** gement, et je me mis à travailler à force pour tromTpér mop chagrin ; mais je m'arrêtais souvent au n^ir jieu de mon travail, agité parles pensées tristes qnp jeTQulais en moi. Renoncer à Denise, cela me désesp pérait. Je nie disais : Ça n'est pas possible; Gr^tfon ira mieux ; c'est la Sèvre qui l'a fait parler; ça passera avec la maladie ; puis , ^ quand il sera g^éri , noua ne l'abandonnerons plus, Denise et moi; ellp §era pi?s de lui quand je serai au travail , et la di<manche nous lui tiendrons bieq compagnie. Bn^n , je tâchais, monsieur, de faire entrer un peu de consolation dans mpn esprit. Il faiisait tour à tour jour et nuit dans mes réflexions ; des fois le décourage*

fnent était te plus fort, des fois l'espérance remportait, et, malgré tout, je remontais le soir aux HiUtes un peu réconforté.

Mais l'état de Gratien chassait mon espoir* Il maigrissait à vue d'œii, et tout son pauvre corps dépé» rissait; les soins dei Denise n'y pouvaient rien. Je vis bien alors, malgré mon envie, que ce n'était pas le corps seul qui était malade , mais que le mal était surtout au cœur.

La fièvre empirait toujours , elle revenait le reprendre toutes les nuits avec plus de force, et le rejeter dans le délire. Gratien se remettait alors à appeler Denise, toujours Denise. Et moi, je pieu* rais auprès de notre pauvre aveugle comme toute la ' maison, et je me disais tout bas bien tristement : Il faudra donc lui faire le sacrifice.

Je restai deux mois ainsi combattu par mon chagrin et par mon devoir, résigné un jour, découragé le lendemain, et n$ pouvant prendre sur moi de renoncer à Denise. Ma mère avait beati me supplier chaque jour, je cédais un moment, attendri par ses larmes et le mal de Gratien, puis je désistais. J'avais beau prier le bon Dieu, rien n'y faisait. Je ne travaillais plus , et je demeurais dans la carrière lès

bras pendants et les yeux tristement fixéâ sur les Huttes.

J'avais passé ainsi bien des journées, lorsqu'uii soir en remontant, j'entendis sonner la cloche de Saint-Point qui met si bien dans le cœur la pensée' du bon Dieu. J'étais si attendri par mes pensées du jour que je fus saisi de piété en l'entendant. Je priai à chaudes larmes ^n songeant à Gratien, à mon frère malade, en pensant que ma résistance faisait durer sa maladie et sa peinq, et mettait le chagrin à la liaison. Je me dis que c'était mal de retarder ainsi sa guérison, qu'il fallait bien renoncer à Denise, et que Dieu le voulait.

. J'arrivai aux Huttea ainsi préparé à mon devoir, lorsque je rencontrai dans la coiir Denise qui sem^ blait m' attendre. « Eh bien! Claude, me dit-elle, Gratien souffre toujours; j'ai peur que Dieu nous maudisse si nous le laissons ainsi dépérir. Il faut sauver notre frère aveugle. Vous êtes clairvoyant , vous ; vous êtes capable de gagner votre vie avec vos deux bras ; les filles ne vous manqueront pas pour fiancée dans le pays; tout le monde vous estime comme un premier ouvrier et comme un brave garçon ! Allons , tâchez de ne plus penser à moi ;

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mais il faut que je rci&te ioi pour faire mon deypifi pour servir de servante à votre mère, et de aepur ou de. , . à Gratien ! » Elle ne put jamais dire le inot de femme !

Elle fondit en larmes à ce mot et se sauva dans le grenier à foin pour pleurer tout le jour. On l'entendait sangloter de la maison à travers les claies du plancher.

Alors ma mère vint à sou tour et elle me dit \ -^ ClaudOi je t'avais dit qu'it fallait vous Qsiqcér) Q@=r uise et tpi- J^ croyais que c'était la volonté de Piw et le bien de la maison. Mais je vois bien que ce par rait uue faute que le bon Diw pupiti et que ça ferait le malheur de celui qui est déjà le plus malheureux de toiis, de mon pauvre Gratieu! H aime Denise autant que toi , vois- tu! pput^tre engore davantage, parce qu'elle n'est que ton plaisir et qu'elle est sa lumière ^ lui] Que veux-^tu faire? Veuxrtu que tou frère n'ait plus de bâtou vivant toute sa vie

pQur ponduire ses pas, et qu'il tomlje à chaque pas

dans le creux des chemins ou 4dns le creux de son cour? Ou bien veux-tu sentir toujours lài tout seul, £(U poiq du foyer de la maison, un malheureux dont

chaque respiration sera un reproche et une condam* nation de Jta durôté pour lui? Encore une fois , que veux*' tu faire?

— Je veux faire ce que vous commandez , ma mère, coûte que coûte. J'aime mieux Denise que la clarté du ciel dans mes yeux, c'est vrai! mais j'aime mieux la paix dans la maison, Tobéissance à votre volonté et la grâce de Dieu que mon bonheur même. Ainsi , commandez, ma mère, et je ferai sans murmure ce que vous aurez dit.

— Eh bien ! va-t'en , dit-elle en me passant les deux bras autour du cou et en sanglotant sur ma tête! va-t'en, mon pauvre Claude! Et elle me retenait pourtant tout en me serrant sur sa poitrine. En levant les yeux vers la fenêtre du fenil, je vis Denise qui avait tout vu, tout entendu, qui s'essuyait les yeux avec le bord de son lablier. J'entendis le mot : « Adieu, Claude! » à travers la toile et à travers son sanglot. Ça fut dit, monsieur; je pris mon cœur à deux mains, je pris mon sac au clou et je descendis la montagne sans me retourner, de peur de ne pas pouvoir en arracher mes pieds, ou

de revoir {à famée des Huttes. Voilà, monsieur. Trois mois après, Denise fut mariée, par obéissance, avec Taveugle. Elle ne pensa plus à moi, et elle fut une bonne femme de Gratien.

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