CHAPITRE VIIL
Maintenant 9 ajouta tna mère, vous pouvez votis parler. Se parler, dans notre langage , ça veut dire se faire honnêtement la cour avant les fiançailles. '
Je pendis mon sac au clou. Je repris mes outils et je dévalai tout joyeux la montagne pour faire ma journée à la carrière. Mais je gâtai bien des pierres ce jo(ir-là. Le marteau allait comme chantait la tête. Je voyais le visage de Denise comme un arc-en-ciel
dans la poussière qaé faisait voler mon ciseau. Je regardais toujours si le soleil ne se couchait pas- pour avoir le droit de quitter le travail et de remonter la revoir aux Huttes. Il me semblait que le bon Dieu Favait cloué au milieu du ciel et qu'il ne redesceb* drait plus jamais du côté du château.
Quand je revins à la hutte le'soir, ma mère avait raconté à mon frère Gratiçn et à ma petite so^ur Ânnette qu'elle voulait nous fiancer dans cinq semaines y Denise et moi , pour que nous réunissions les deux moitiés du champ des genôts , de Tenclos des pierres et les gros châtaigniers dont la moitié des fruits appartenait au coquetier et Tautre à nous, selon que la branche pendait du côté de sa steppe ou de la nôtre ; ce qui occasionnait des paroles entre les deux branches de la famille, a Et puis, mon pauvre enfant , avait ajouté la mère, c'est aussi pour toi, vois-tu, que je désire ces fiançailles; car une fois Denise mariée à la maison , elle ne risquera plus d'être demandée comme elle l'a été déjà par des
garçons d'en bas , et de quitter les Huttes. Moi une fois morte, et Deuise absente pour toujours, que deviendrais*tû ! Qui est-ce qui te tendrait la main dans les sentiers? » Cette nouvelle avait bien réjoui mon frère et ma petite so&ur. Mon ffère disait : « Quel bonheur que Denise ne quitte plus la maison ! Je suis donc sûr d'àvoirmonsoleil toujours dans seâ yeux. » . Nous parlâmes dés fiançailles joyeusement tout le soir, en mangeant là soupe. Tout était contentement dans les Huttes. Denise avait le coeur à tovt ; elle allait y elle venait^ elle u'avait jamais été di attentive pour couper le pain dé mon pauvre frère et pour amuser Annette. Elle appelait ses poules dans la cour et ses pigeons sur le toit avec une voix que je ne lui avais jamais entendue. Il fut dit qu'on uons fiancerait le lendemain de la Pentecôte. Ma mère descen-' dit à la vallée pour inviter les parents, parler au notaire et avertir le sonneur de carillonner ce matin-là.
Depuis ce moment , nous commençâmes à nous parler, comme on dit, Denise et moi. C'est-à-dîre,
iU' LE TAILLEUR DE PIERRES
monsieur, que lorsqu'elle trayait ses bétes, j'allais avec elle à Tétable et je tenais la chèvre par les cornés pendant que Denise était à genoux sur les feuilles sèches de la litière et qu'elle levait vers moi le visage en souriant pour badiner ; que je portais sa botte de foin ou de genêts sur mon épaule, quand elle revenait le soir ou à midi dû champ ou de la friche, pendant qu'elle avait les bras pei^dants et qu'elle s'amusait à manger des prunelles de buisson oubliées par les oiseaux l'hiver, ou à cueillir des bouillon^ blancs et des coquelicots.
Les jours de dimanche et de fête, elle mettait plus souvent sa robe galonnée et ses souliers, et nous descendions rien que nous deux jusqu'à la boutique près de l'église ^ où nous achetions tantôt une as^ siette, tantôt un fer à repasser, tantôt un couteau, tantôt un cent d'épingle^, tantôt une aune de dentelles noires pour le temps où nous serions niariés. En route , bous nous amusions à qui courrait le plus vite sur les pentes d'herbe glissante de la montagne, à qui sauterait le mieux les saignées que l'on fait pour abreuver les prés, à qui découvrirait le premier caillou le plus reluisant sous l'eau courante , la plus fine fleur sous la mousse , le plus joli nid sous
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les boissons. Quelquefois nous nous tenions les deux mains par le bout des doigts, et nous marchions sans nous rien dire comme deux enfants qui reviennent de l'école. Voilà ce qu'on appelle se parler, comme je vous ai dit, chez nous.
Le plus souvent , nous nous asseyions , à l'écart des autres, sur les roches où. la mousse chaude jaur nissait au soleil , là , au bord du ravin profond dont nous écoutions l'eau chanter au fond sur les pierres, hélas! comme elle chante encore à présent, monsieur. Ça Qous faisait rêver, disait Denise à ma mère. Lé soleil au milieu du ciel là-haut, la nuit sombre là* bas , au fond , sous nos pieds , dans le ravin ; le bord de l'abîme sur lequel penchaient ces branches d'arbre qui semblaient vouloir regarder dedans, comme si leurs feuilles avaient eu des yeux; les merles qui partaient des nids avec un bruit qui fait peur aux fiUes -, les pinsons qui ramageaient sur le cerisier, ou les alouettes dans le bleu de l'air^ les lézards qui nous regardaient sur les rochers ; le bruit
de nos souffles qui se répandait tout doucement quand les oiseaux reatairat silencieux , et qui nous faisait entendre que nous étions deux , voilà , mon-sieur, la plupart du temps, comment nous passions les heures, ah! les belles heures d^été ! pendant les semaines où nous devions nous parler. Et puis, nous revenions quand les ombres s'allongeaient d^un pas quasi aussi lent que ces ombres sur le penchant de la montagne. Nous n'avions pas marché , monsieur, nous nous étions reposés tout un soir, et pourtant il semblait que nous ne pouvions pas nous lever dé ces roches , et nous traînions à terre des pieds aussi lents et ajissi fatigués que si nous avions labouré ou sarclé tout le jour au soleil.
Il faut tout dire : je n'étais pas le même ouvrier qu'avant dans mes chantiers , ni elle , la même pu*' vrière à la maison. Je descendais tard, je remontais tôt , je travaillais sans cœur au métier. Je m'ennuyais maintenant d^étre seul^ moi qui avais tant aimé autrefois de ne voir autour de moi se remuer que
mon ombre. Denise y de son côté , n'était pins tout à fait la même aux champs, à l'étable, antoor du foyer. Elle se peignait bien plus longtemps à sa fe^ nétre, devant le miroir que je lui avais acheté. Elle se lavait bien plus souvent les pieds, les mains, lei visage dans le bassin de la fpntaine ,. quand la poussi^e du foin ou- de Torge battue dans la grange Tavait tant soit peu poudroyée. Ses chemises de gros chanvre étaient bien mieux plissées sur le de<^ vaut de sa taille depuis que je lui avais donné son fer à repasser. Quelquefois même elle se laissait Gomplaisamment mettre des fleurs blanches de ron- Cjes dans ses cheveux. Oh I si tu pouvais la voir comme elle est belle avec sa fleur de buisson! disait Ànnette au pauvre aveugle ; et. elle lui racontait la beauté de sa cousine , et comment les fleurs de ron^ ces luisaient comme une étoile sur ie3 cheveux de Denise , et comment les feuilles en retombant jetaient de petites ombres sur ses joues.
II paraît que Denise trouvait aussi les jours longs à la maison comme je les trouvais longs à la car-
rîàre. Car, malatenant, ^vant qu'on entendit «lOonër midi au clocher de Sain t-^Point , elle prenait son panier de laites de hêtre entrelacées, au fond duquel elle mettait une nappe de chanvre , et elle m'apportait elle-même toute seule mon pain , mon lait^ mon beurre et mon sel à la carrière. Elle n'avait plus peur de se rencontrer, ni même de rester en téte*à^ tête avecmoi maintenant dans le fond de la carrière ou dans le souterrain. Mais je ne voulais pas qu'elle y descendit y de peur qu'elle se Coupât ses beaux pieds nus sur les débris coupants de mes tailles. Dès que je l'enti^ndais venir, je remontais au bord, je prenais le panier, et j'allais m'asseoir pour manger ïM proi)ende tout en haut de la carrière^ sous le grand sapin dont les racines découvertes pendaient le Icmg du précipice comme des serpents accrochés par leurs têtes aux branches, et qui laissent ondoyer leurs queues. Alors elle tirait du panier ce qu'elle y avsiit mis; elle étendait la nappe de grosse toile sur l'herbe, et elle restait là debout, adossée contre l'arbre^ à me regarder boire et manger. J^ avais beau lui dire : — Asseyez^-vous donc , Denise, et mangez un morceau avec moi. -^ Elle riait et elle disait : — Non. C'était bon quand nous ne nous parlions
pas encore et que je n'étais que votre cousine, mais à présent que je suis votre promise et que vous serez bientôt mon maître , je dois v-ous servir et non pas m'as^eoir et manger devant vous;
C est la coutume du pays , monsieur; je n'avais rien à dire; mais je me re vengeais en faisant semblant de laisser tomber up morceau de mon pain à terre , pour toucher des lèvres , comme par hasard, le bout de ses pieds. Elle les retirait en rougissant. Voilà comment nous passions le temps , monsieur.
Hélas! monsieur, nous étions si heureux que nous ne pension^ qu'à nous. Cest l'habitude.
Denise ne s'apercevait pas que, pendant ces absences de la maison et pendant nos longues promena* des dans les roches ou pendant nos songeries au bord du ravin, le pauvre Gràtien, qui jusque-là ne l'avait pas plus quittée que le gstlon de son tablier, demeurait souvent tout seul avec Annette ou avec le petit chien. Il restait où on l'avait mis, tantôt sur une pierre au soleil d^ns la cour,, tantôt sur l'herbe sous le sorbier, n'osant plus venir de lui-même où il
nous savait, parce qail voyait bien^ sans que nous le lui disions ) que nous aimions mieux être deux que trois, et aussi parce que nous parlions plus bas quand il était a côté de nous. Nous lui disions bien toujours quelques bonnes paroles en allant et en revenant , et il nous répondait bien avec amitié et avec douceur; mais c*est égal, il voyait conftjsément pour la première fois qu'il était dé trop pour Denise.
Il parlait tant qu'il pouvait à Anhette , qu'il essayait du moins de retenir ainsi ^utoùr de lui.
Et c'est par elle que nous avons su ce qu'il disait : — « Reste avec moi , lui dîsait-il, ma petite Annette; tu vois bien que Denise n'a pas besoin maintenant ni de toi ni de moi. Elle n'est plus comme autrefois; nous ne sommes plus, ni toi ni moi , assez bons pour elle, ir faut qu'elle soit toujours à la carrière, toujours aux noisetiers , ^ toujours au ruisseau avec Claude. C'est bien juste, vois-tu. Ils s'aiment, ils sont fiancés, ils vont se marier, ils ont bien d'autres soucis à présent que de penser à nous autres. »
Et Graiien détournait son visage de la petite pour qu'elle ne vit pas de grosses larmes qui roulaient de ses yeux sans lunoière sur ses joues. l.a petite ellemême devenait toute triste de la tristesse de son ami Gratieuy mais elle était obligée de le quitter aussi pour aller mener les chèvres aux bruyères, parce que Denise n'avait plus ni le temps ni le ^oût d'y aller comme autrefois. Qu'est-ce que dirait le monde si on voyait une grande belle fille comme elle, prête à se fiancer, garder les cabris toute la journée, assise sur une roche an filant sa quenouille? C'était bon quand elle était enfant, et quand elle serait vieille , le monde, pour elle, c'était moi. Elle aurait été humiliée à iqes yeux. Elle ne faisait plus que des ouvrages de ferme depuis qu'elle se croyait déjà la femme de son cousin. Elle était si pleine de son attachement pour eux, qu'involontairement elle oubliait un peu l'œuvre. Mais aussi, monsieur, il faut bien m'en confesser, je ne voyais plus que De^ise dans mes yeux , dans mon cœur, dans mes rêves la nuit, dans mon travail le jour, dans moi et hors de moi. Il me semblait que le monde tout entier, ciel et terre, était entré ^u moi avec elle, et que hors d'elle et de moi il n'y avait plus rien de vivant.
Ah! que c'était mal, monsieur, de tout rapporter ainsi rien qu'à nous deux, et de sentir tellement notre bien que ùous ne sentions quasi plus le mal d^autrui , et que lé bon Dieu m'en a bien puni ! ' Pliis lé jour de nos fiançailles approchait^ moins nous nous quittions Tun rautre*
Quelquefois nous restions longtemps, après la nuit
tombée , à parler tout doucement ensemble sous le
sorbier, près de la mraison , ou stzr la margelle de la fontaine, après que je lui avais tiré son spau d'eau du puits. Le feu dû foyer allumé par ma mère flatn« bait déjà depuis longtemps à travers les vitres ou les fentes de la porte, que noua ne pouvions pas encore nous déâder à rentrer. Il fallait que la petite vînt nous appeler deux et trois fois pour revenir souper. Je vous laisse à penser comme Gratien était une âme en peine, lès pieds sur les chenets, le visage dans ses mains, n'entendant rien que le pétillement des genêts dans Tàtre et le piétinement des sabots de la mère à travers la maison. Où était la voix
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douce et le rire amical de sa chère Denise ? Tout était nuit pour lui depuis son malheur, monsieur ; mais, dépuis mon bonheur, tout devenait aussi silence autour dû pauvre garçon. Son âme se brisait et nous ne nous en doutions pas. Puisque nous étions si contents, tout le monde ne devait*il pas Vétre? Quel raisonnement, n'est* ce pas? C'est pourtant celui des cœurs heureux .
Un dimanche sôir^ nous nous étions attardés plus que les autres jours, : car c^était justement le derniôr dimanche a^ant celui où nous dévions être fiancés , et nous nous disions : « Encore huit jours, Denise ! -^ Encore une semaine, Claude ! » Nous nous sentions si heureux de ce bonheur vu de si près et qui s'approchait toujours sans que rien pût Tarrêter maintenant, que nous ne pouvions quasiment plus marcher pour revenir à la butte. Il faisait chaud comme si le vent était sorti de la bouche du four quand il a été échauffé le matin avec des fagots de bonne odeur. Il y avait sur les étoiles de petits nua-
m LE TAILLEUR DE PIERRES
ges pareils à des troupes d'agaeaax^ Nous les regardions sans nous parler. Nous étions alléSy sans nous en apercevoir, bien haut, bien haut, par-dessus ce rocher, jusqu'à Fendroit où la ravine à pic se creuse comme un puits entre les bords à pic de sable rouge, et où nous avions mis une haie d'épines sèches entre les troncs d'arbres pour empêcher les bétes de tomber dedans. Denise était debout^ adossa à un tronc blanc de foyard, et moi j'étais à six pas d'elle, de-
bout aussi, enroulant des bras le tronc d^un jeune châtaignier et m'appuyant la tête contre Técorce. Ce que nous pensions ainsi en repos devant notre teite et contre nos arbreô, en face des étoiles, et pouvant entendre nos cœurs pleins battre contre le bois, le vent le sait. De quoi nous parlions, un mot par quart d'heure, les feuilles seules le peuvent dire; mais je saiâ bien que nous ne pensions pas à rentrer. Est-ce qu'on sent lu tempç, monsieur, quand le cœur s'est airété et qu'il ne dit plus l'heure par aucune peine ou par aucun désir ?
Donc, nous ne savions plas du tout Theure qu'il était. Mais il paraît qfu'il était près de minuit, et que lie nous voyant pas revenir, quoique si lard, à la maison, ma. mère et Gratien s'étaient niis Tàme en trouble detious. Pour nous, nous étions si en paix ^
que nous entendions jusqu'au bruit des feuilles. Mais voilà que tout à coup, du côté opposé à celui où nous étions, nous entendons un petit bruit de bâton qui battait les feuilles comme pour faire envoler les oiseaux des nids , puis un b^uit de pas dans r.herbe, puis un grand cri, puis une chute de quelque chose ou de quelqu'un qui tombe comme une grosse pierre au fond de l'eau, à soixante pieds sous lés arbres ! Puis, rien ! . . . monsieur !
Denise se jeta vers moi en poussant aussi un petit cri de peiir, et moi vers elle. Une pensée lui vint
àTinstant: Si c'était l'aveugle? Je courus devant elle chercher, à six pas de là, l'entrée du sentier en corniche que mon père avait fait dans le temps à ma mère pour descendre sans danger à YaMme afin d'^y laver les agneaux. Denise me suivait en me tenant la veste d'une maiti, et en se retenaùt de l'autre aux mousses et aux lierres de la pente. Nous entendions en approchant un bruit de bras qui s'agitaient convulsivement dans l'ëau peu profonde, et un gémissement étouffé comme de quelqu'un qui ne peut pas avoir son souffle.
— Gratien, mon Gratien^ est-ce toi? lui ctià Denise.
Je le tenais déjà dans mes bras , moi , monsieur, mon pauvre frère à demi mort : c'était lui !..
Nous le déposâmes sur le bord. Il reprit la opn* naissance et la parole. Mais croiriez-vous qu'au lieu de remercier Dieu et nous , monsieur, il dit à demivoix , ne croyant pas être entendu : ^ — « Quel malheur! )> On ne savait pas bien s'il parlait du malheur d'être tombé ou du malheur d'être relevé de la chute. Ça me donna un soupçon plus tard qu'il avait voulu se détruire, ne pouvant plus supporter son isole-
ment, mais peat-étre aus^i qa'il était tombé de lui* même en nous cherchant et en prenant un arbr^ pour un autre. Quand j'en parlai le surlendelnain à ma mère, elle me mit le doigt sur les lèvres, et elle me dit : •— « Ne le crois jamais , Claude ! On oflFenserait le bon Dieu rien que d'y songer. »