‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point: récit villageoisChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je redescendisr dans un recueillement intérieur pareil à celai qae j'emportais dans mon enfance en sortant des entretiens de ma mère, le soir, dans le jardin ou elle faisait ses méditations pieuses sur Dieu, tout haut, avec ses petits enfants^ J'entendais dans mon âme les paroles simples , quoique si pleines de sens divin , de ce pauvre disciple de la solitude. Le timbre même de sa voix résonnait dans

mon oreille comme le timbre de ces cloches des villages élevés des Alpes qai résonnent au-dessns des brouillards de la vallée, et dont Tuniqae fonction est de relever dans les âmes la pensée de Diea , le sursum corda des bûcherons, des faucheurs et des pasteurs des montagnes.. Je me sentais meilleur, plus chaud de cœur et plus incliné vers le bien, riea que pour avoir approché quelques instants de ce foyer de berger caché derrière ces buissons et ces roches. Chaque homme a une atmosphère qui Tenvironne et qui répand autour de lui de bonnes ou de mauvaises influences,, de. la chaleur ou de la glace , selon que son âme est plus ou moins tournée en haut et reflète plus ou moins de divinité en lui. La répulsion ou l'attrait ne sont que le sentiment de cette atmosphère des hommes sur nous. Les uns

nous attirent comme Faimanl , le» autres nous repoussent comme le serpent, sans que sous sachions pourquoi. Mais la nature le sait , elle; il faut écouter ces répul^ons ou ces attraits comme des sensatti(Mïs et des avertissements du sens de Fâme. Presque toujours r attrait révèle une verttr cachée; la répulsion , un vice enfoui dans les êtres qfui nous Tinspirent. Les âmes aussi ont leurs physionomies.

On ne lei analyse pas, <m les éprouve. Qui ne s'est

pas £t y en iqiprodiant de certains hommes : Je me

sœs meiikiir ancres de lui?

Je contins toute la s^cname mon impatience de revoir Claude et de causer à mon aise avec lui, dans la caainte de le déranger de son ouvrage pendant ks jours de travail, ^ de nuire ainsi aux bonnes «cavres dont il remplissait ses journées pour le prodiain. Mais le dimanche venu, je remontai pour ainsi dire iis^inctivement aux Huttes ^ et je trouvai Claude k la même place où je Pavais laissé dans Tenclos. Seulement, il n'était pas endormi cette fois au soleil, au milieu de son herbe en fleurs. Jl avait fauché sa ma^re pelouse pendant la semaine. Il achevait de relever avec le ràtean le foin sec et odorant en petits monceaux qu'il rapporterait , à son heure , à' l'abri dans sa cabane , pour nourrir ses bêtes Fhiver. Gomme il y avait eu de fortes rosées le matin , il craignait pour la soirée ou pour le lendemain quelques pluies d'orage, et il en-

tassait sa fenaison, pour qu'elle ne fût pas délavée par Teau. Il parut me revoir avec plaisir. Je déposai ma veste de chasse sur une pierre, et je l'aidai à achever son ouvrage comme si j'avais été du métier. Il ne fit aucune façon pour m'en empêcher. Avant midi, tout le foin était amoncelé, çà et là, sur la pente tondue du petit pré. Il m'offrit un morceau de son pain de seigle et un de ses petits fromages de chèvre, assaisonnement du paysan dans toutes nos montagnes. Je rompis avec plaisir ce pain de mon enfance avec lui. Le repas, arrosé de Teau glacée de la source, puisée dans une gourde, et du jus de quelques cerises précoces piquées du ver et tombées de l'arbre avant l'heure, accrut entre nous la familiarité. Quand on a bu et mangé ensemble, on est compère dans la langue et dans les mœurs du pays. Nous nous assîmes sous un des monceaux de foin , dont le sommet donnait un peu d*ombre à nos tètes, et nous reprimes la conversation du dimanche précédent.

DE SAINT-POINT. i11

MOI. — Vous ne m'avez pas dit, Claude, comment ce hameaa des Huttes j dont vous êtes anjourd'hai le seul habitant, avait été ainsi abandonné aux ronces et aux lierres, et comment tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants s'en étaient écoulés comme Teau qui fuit d'une écluse quand un orage emporte la digue en laissant le poisson mort dans le sable sec au fond? Vous ne m'avez pas dit non plus qui est-ce qui avait anciennement roulé ces grosses pierres bnites autour de cette petite enceinte de terre plus profonde, construit cette croix à trois pierres, et élevé ces cinq ou six monticules de gazon que vous ne fauchez pas comme le reste et qui ressemblent tant à des tombes du cimetière de Saint- Point que je vois verdoyer sous ma fenêtre ?

LUI. — Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? La terre parle bien d'elle-même. Là où Ton voit le dos d'un sillon , on peut bien dire qu'il y a eu un épi et un coquelicot, n'est-ce pas? Là où Ton

voit des sépultures, on peut bien dire qu'il y a en des hommes et des femmes. Cet enclos était autrefois le cimetière des Huttes^ On l'avait choisi parce que c'est le seul endroit de la montagne où la terre a assez de profondeur pour couvrir une bière. D'ailleurs on ne la creusait pas souvent, puisqu'il n*y avait que trois maisons qui ne faisaient qu'une fa» mille. Tous les dix ou quinze ans peut-être, on y couchait un vieillard ou un enfant des Huttes^ On cultivait tout autour, en respectant seulement la motte de terre du dernier couché, comme dans nos cabanes on met le berceau à côté du lit. J'ai entendu mon grand-père raconter bien des fois comment il avait vu dans son enfance bâtir la grosse croix avec ces trois pierres que trente hommes d'à présent ne placeraient pas les unes sur les autres. Ils trouvèrent la première plantée telle que la voilà dans la terre comme le tronc d'un châtaignier sans tête, de mille ans, cassé par le vent à la naissance des branches. On ne sait pas si c^est un os de la terre qui a percé la peau , où bien si c'est une roche qui s'est fait un trou profond à cette place en tombant elle^m^e du haut de cette crête. Ça leur donna l'idée d'en mettre une autre en travers sur celle-là , et puis une autre

plus coarte eh haut pour faire une croix qui fût vue de toin par les bergers et par tes chasseurs, au-

dessus des ueiges. Ils amoncelèrent de la tidrre en forme de chemin, depuis les roches que vous voyez là*haut jusqu'au niveau du sommet du tronc de la croix. Alors ils firent glisser sur ce chemin -artificiel la secondé pierre, et de même pour la troisième. Pais ils démolirent la chaussée de terre qui leur avait servi d'échafaudage, et personne ne put comprendre après comment ces trois roches élevées en l'air du*dessus de tout le pays avaient pu se dresser,

s'enchâsser et se tenir ainsi debout en croix toutes seules. Les habitants d'en bas, disait mon grandpère, nous méprisent pendant que nous vivons, mais nos morts auront toujours plus d'ombre qu'eux. Voilà comment ça, fut fait, monsieur, et depuis ce temps deux générations de la famille se sont couchées sous l'arbre de pierre qu'elles se sont planté.

MOI . — lyf ais vous, Claude, si vous continuez à vivre seul ici, qui est-ce qui vous y couchera à votre tour ? Il n'y a plus de mains après vous pour vous creuser votre dernier lit. .

LUI. — Oh! que si, monsieur, il y a de bonnes

AH LE TAIURUB DB PIBBRES

kmes dans \$& liamoan^ oii je travaille, allez I Et qaai^d j'ai rendu service à 4iae maison, je leur dis ; « Je vous tiens quitte pendant que je via; mm quand je serai mbrt, je ne vous tiens pas quitte de vos prières. Je vous ai bâti une maison pour votre vie, vous me creuserez bien ma maison pour mon ôter* nité, n'est-ce pas? » Et nous rions, et ils me le pro* mettent, moniteur. Je ne suis pas en peine; je serai bien couché là où j*aî marqué ma place tà souvent des yeux*

MOI. — Et où est votre placé, Claude?

LUI . -T- (En me montrant le monticule le plus rapproché et où rherbe était foulée par la place de deux genoux.) Là| monsieur.

MOI. — ^Et pourquoi là plutôt qu'ailleurs, mon pauvre Claude? Le bon Dieu ne sait-il pas nous retrouver partout?

MJi. -^Cest vrai, monsieur; mais c'est que je^eux qu'il me retrouve si près d'une antre qu'il ne puisse pas nous séparer.

MOI. — Vous avez donc votre idée ensevelie avant vous sous cette terre?

jxu ^— Oui, inonfiiear^ mon idée et mon cœar

MOI. — Cela tient sans doute à toutes voâ autres idées et à toutes les racines de votre cœur; si je ne craignais pas de le faire saigner en y touchant/ je vous demanderais de m'èxpîiquer ce mystère en me racontant un peu de votre vie.

ixi. — Que voulez-vous que je vous raconte, monsieur? Nous n'avons pas de vie, nous autres; nous n'avons que notre état et notre pain à gagner; Un coup de marteau sonne comme l'autre, uni morceau de pain a le goût de l'autre. Qu'y a-t-il là pour vous intéresser?

MOI. — C*est vrai, votre état est uniforme et votre pain est toujours pétri de la même pâte. Vous n'avez pas d'aventures, mais vous avez un cœur et une âme. Cest l'histoire de votre cœur et de votre âme dont je voudrais, savoir quelque chose, vôyez-yous, afin de comprendre comment vous ave^ été rendu par le temps si tendre et si . compatissant aux affligés , et afin de glorifier le bon Dieu daùs cette simplicité d'une âme obscure comme dans la sublimité d'un grand génie.

LUI. — Eh bién^ monsieur, puisque c'est pour louer le bon Dieuy. je n'ai rien à vous refuser en son nom; je vais tout vous dire : c^ ne sera pas plus long que le temps de voir le soleil traverser la vallée et aller du clocher de Saint-Point aux bords des sapins que vous avez plantés tout en haut de votre bois.

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