‹ Le tailleur de pierres de Saint-Point: récit villageoisChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE Vî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vî

Claude parut chercher un moment sa mémoire dans ses yeux levés vers le firmament an-dessus de la croix naire /et il me dit à peu près littéralement ceci :

Notre hutte était la hutte au-dessous de laquelle

j'habite . aujourd'hui dans ce qui faisait autrefois

l'étable. Vous me direz : Pourquoi n'avez- vous pw relevé la maison, et couchez- vous dans l'appentis^ qui est humide et obscur comme une cave ? Je vais vous Favoiier, monsieur.: c'est que pour rebâtir la chambre sur le rocher, pour relever les murs, pour refaire le plancher et le toit, il aurait fallu couper et arracher le lierre qui s'est mêlé, depuis le malheur de notre famille, avec les pierres, les solives, les poUr très, et qui a repris son bien où il Ta trouvé. Ce beau lierre, quand je l'ai revu comme ça, à mon retour, m'a fait l'effet d'un manteau que l'amitié de la steppe avait jeté sur la ruine de nôtre bonheur. J'ai dit : Je ne te toucherai pas; il y a assez de place pour nous deux maintenant sur cette roche. Garde le dessus, je prendrai le dessous, et les merles niche* ront et siffleront en paix dans tes grappes^ Voilà, monsieur^ je vous le dis bêtement tel que je l' ai pensé* Un pauVre homme seul, voyez- vous, ça s'attache à tout, et ça aime tout ce qui nous aime.

Mon père s'appelait fienott la Hutte; ma mère, je n'ai jamais su son nom de màLson : on l'appelait ^à

DE SAINI-FÔIKT. I«

mère. Ils étaient couttû et ^UAine^ ttët& et êœxity bean^frère et bellô-éctar, Mcte 9t tantes Mvm et nièce avec tous ceax et toutes cdlea des deux aaired buttes dot t vous sfezm leë décombres èû monceati/ et les petits vergers en geiiétset en friche m mon-tant vers chez noias. Le creux 4é la gorge , la pente de la montagne^ les bruyères^ les genêts et Teâdos où nous S(mimes étaient toujours testés indivis entre les trois maisons de proches parents. Chacun prenait uà champ ou rautre» et le cultivait pour avoir lo seigle ou les pommes de terre de Tannée. Les bétes paissaient où elles voulaient en commun. Quand ve^' nait la saison de battre les châtaigniers, les hommes et les garçons montaient sur les arbres^ les femmes

et les jeunes filles se tenaient dessous pour les rd«massetr; On faisait trois sacs de la récolte plus où moins ^àux, selon le nombre des enfants de chaque maison, et chacun prenait le sien« Voilà comment on vivait aux Huiles ^ monsieur. Il y avait un des trois cousins, p^es des ftimilles, qui était èoquelier, et qui allait vendre et acheter des châtaignes et des prunes par les hameaux et dans les foires; L'autre était ré^ mouleur; il4)artait après la moisson avec sa meule' de grès montée sur quatre fins montants de sapin,

420 LE TAILLEtJA PE PIERRES

et avec sa manîvdle de fer sur son dos. Il allait aiguiser les serpes , les faux et les couteaux devant les maisons pendant Taut^mne et pendant Fhiver. On lui donnait la soupe et une place dans le grenie^r à foin chez Içs pratiques, et il revenait avec quelques sous dans sa bourse de cuir à la fonte des neiges» Quant à mon père, pouj* aider notre mère à vivre et à nous habiller, il allait, comme moi, tirer ou tailler de la pierre dans les carrières des hameaux de Saint- Point. Il revenait tous les soirs pour souper avec la mère et avec nous autres enfants , car il aimait tant sa femme et sa maison qu'il disait : « Je ne pourrais jamais être coquetier comme Baptiste, ou rémouleur comme François, car lorsque je ne vois pas, de la carrière où je travaille, le toit de la hutte qui fume quand ina femme met le fagot au feu , le temps me dure et il me semble que le monde est trop grand. Ah ! c'était un bien brave homme et un hçmme si doux, si doux, bien qu'il maniât toujours le pic et les pitres, que le soir, quand il nous asseyait tout petits sur son ta^blier de peau, mon frère, mes sœurs et moi, nous aimio^s presque autant ce tablier que, celui de notre mère.

' DE SAINT-POINT. m

Un malheur arriva à la maison jastement à cause de la trop grande bonté de notre père. Un jour, mon frère, qui était plus âgé d'un an que moi, était descendu à la carrière. Cétait Taùtomne, il faisait froid. Le pauvre enfant avait allumé un petit feu de fougères sèches pour chauffer ses petites mains contre la flamme. Mon père lui dit : Prends garde, Gratien, de ne pas toucher à une poussière noire qui est là dans un papier auprès de mon camier; elle saute aux yeux quand on rapproche du feu. Mais le pauvre enfant, qui n'était jamais grondé, voulut voir comment cette poussière noire sautait aux yeux. Il alla en prendre une pleine main pendant que mon père ne foisait plu5 attention à son petit, tout occupé de son ouvrage. Il la jeta sur le brasier; la poudre lança une grande flamme et l'aveugla. Depuis ce temps, Gratien n'y voyait plus pour se conduire. Ses yeux étaient clairs et beaux tout de même. La poudre ne lui avait brûlé que la vue. Vous ne l'auriez pas dit aveugle , mais il n'y

m LE TAILLËCR DB PIEftREg

vayait qae le soleil dehors et le feu à la maison. Ce fut an' bien grand malheoif dans les HiUtes. Toat le monde vint pleurer avec ma mère. L'enfant avait sept ans. Il ne pouvait plus se conduire. Il était toujours pendu au tablier de notre mère ^ à la main de son père ou à la mienne. Notre pauvre pko eut tant dé chagrin d'avoir été cause du malheur, qu'il en prit le crève-cœur, comme On dit dans le pays, et qu'il en mourut Thiver d'après.

. Ma mère; avait l^ien du mal à ûous nourrir, hiet^ qu'elle fdt jeune encore et ouvrière ^ et qu'elle ftt autant d'ouvrage qu^un homme avec là pioche^ , avec la serpe ou avec le râteau. Mais , moi , mon frère aveugle , une petite sœur à la mamelle et nu& femme de trente ans, quoique sobres, c'étaient bien des deûts autour d'un pain. Ça me faiMit de kt peine de voir cette pauvre feoune couper des fagots, les porter sur son dos à la maison ; sarcler le seigle, £Btucher le pré, lier les gerbes, les bat^e £^vec le fléau devant la cour; pétrir le pain, allumer le feu^

DB SAINT-POINT. t»

emxfi la soupe, .toener Goitua pw ia mÊkt et don* lier oioore à tetar à l|i petite. Ajoatez qa'à ce bkh ment, pour eomble 4e misère, la fièvre prit dans les Huttes et emporta le rémoaleur, sa femme et ses enfants. Il ne resta rien chez lui qu'une de ses filles du même âge à peu près que moi , qu'on appelait Denise. Le coquetier, effrayé par la maladie qui avait ravagé les Huttes, démolit sa maison pour ^nporter les planches et les tuiles , et alla se rebà** tir une chamt»*e avec une boutique auprès de Y 6* glise, sur le bord du chemin du village, où te commerce allait mieux. Oa ne pouvait pas laisser une enfant de onze à douze ans toute seule auprès du foyer de ses parents morts. Ma mèlre alla la chercher et ramena auprès de nous à la maison. La inaison vide du rémouleur - de vint la démeure des hironddies et des lézards. Elle s'écroula hiver par hiver conmil» vous Tavez vue. Denise y allait seulement quelquefois les dimanches d'été, s'asseoir sous le cognassier ou cueillir les grains rouges du houx, qu'elle appelait les colliers de sa mère, et pleurer sur le pas de la porte ou personne n'entrait ni ne sortait plus. Gratis la suivait toujours; car ma m^ avait dit à Denise : a Je te donne en garde le petit

aveugle pendant que je serai aux champs. Ta auras soin qu'il n'aille pas tomber dans Tabîme. d E| ces deux enfants ne se quittaient plus.

Ça me faisait honte et peine de voir tant de travail, tant de misère et tant de bouches à la maison. Je me sentais déjà courageux et fort. Je dis à ma mère : Le champ de seigle est maigre , les châtaigniers n'ont guère de chatons cette année; donnezmoi les outils de mon père. Elle me les donna en pleurant de les revoir. Je descendis aux hameaux d'en bas, et je dis : Qui est-ce qui veut que Je tire de. la pierre pour lui? Je travaillerai rien que pour mon pain. — Quelques-uns me dirent : Va à la carjière , nous verrons si tu vaux ton pain. Je coAimençai à travailler pour l'un et pour l'autre. Afin de prolonger mes journées, je couchais sous quelques planches qu'on m'avait prêtées pour m'échafauder contre le rocher, ou bien dans Fécurie , dans la crèche des bœufs. Je ne remontais que le samedi wir aux Huttes ^ et je rapportais à ma mère le peu

de liardsqàe j'avais gagnés et le peu de pain que j'avais épargné dans la semaine. Ma mère m'eml)rassait et me disait : Quel malheur que tu n'aies pas les bras ^ car tu as le cœur de ton père ! J'allais aux champs avec Denise et Gratien, pendant qu'elle berçait notre petite sœur ou qu'elle faisait les gaufres de sarrasin pour le souper du dimanche. Ça dura comme ça trois ou quatre .ans. Je devenais fort y les pierres m' obéissaient comme des mottes de foin. Je ne me contentais plus d'en tirer des carrières pour les murs , je commençais à en tailler à mon idée pour les portes et pour les fenêtres , à la boucharde et à vive arête , et même j'y marquais quelquefois, en fkçon de bas-relief , une rose ou une tulipe avec leurs tiges et leurs feuilles ouvertes, une poule, un coq, un chat ou un chien, selon que la pierre était destinée au jardin, à l'étable, au poulailler, à la cour ou à la chambre de la maison. C'est un bon maître que la faim, monsieur, et surtout la faim de sa mère, de ses frères et de ses sœurs. Je n'en ai jamais eu d'autres, et pourtant aUez voir ici ou là , dans le pays , on vous dira encore : Qui est-ce qui a taillé cette porte de grange ou cette lucarne de pigeoniiier? C'est le petit Claude

avec son cîseaii et son maillet. Je jtaiUais anaai des bancs de pierre pour asseoir les vidlles femmes et les enfants à côté des portes dans les hameaux , et f y mettais le nom dn. père de la famille; ou bien des anges de grès ponr faire boire le bétail auprès des fontaines y et j'y dessinais nue tète de bœnf avec ses gros yeax et ses cornes , qni semblait sortir de range après avoir bn.

Tout cela m'avait fait nne petite renommée dans la montagne, monsienr, et bien que je n'eossç que dix-sept ans, j'aurais gagné aisément ma vie rien qu'à la pierre. Mais dans les moments de semaille, de fauchaison, de battage des orges, je remontais et je faisais encore tous les gîx» ouvrages avec ma mère et avec Denise*

C'étaient là mes jours de fête à moi , j'aimais tant ma mère, tant mon pauvre frère aveugle, j'aimais tant aussi Denise ! Et qui est-ce qui ne l'aurait pas aimée , monsieur ? Elle était comme le troisième enfant de la maison, comme la fille obéissante de ma

mère* Elte rendait tous les services qa'une bonne servante ou nne forte ouvrière auraient rendus à la hutte pour un gage. Mais bah ! il aurait bien fallu lui parler d^un gage ! Quand ma m^ lui en parlait quelquefois : « N'est-ce pas un bon gage que votre amitié? luii répondait la jeune orpheline. Qui est-ce donc <iui m'a dtoné un abri, une mère, et deux frères dans la montagne ? N'est-ce pas un gage que la place à votre feu et Técuelle à votre table, sans parler des soins que vous avez eus de moi avant que je fusse assez grande pour me rendre serviable chez vous? » -^ Et, si ma mère insistait, elle s en allait pleurer, la tôte dans son tablier, derrière le buisson du jardin. Alors ma mère et Gratien allaient la reconsoler et lui disaient : Allons , fais donc comme le cœur te dit, Denise! et puisque tu veux perdre ta jeuneisse et resta* avec de pauvres gens comme nous, eh bien! reste. Et on n'en parlait plus pour cette fois.

vin.

' C'est que depuis trois ou quatre ans, die était devenue le plus beau brin de fille de toute la monta-

gne ;. et quand ma mère >a conduisait, deux ou trcHS fois par an , aux jours de fête, voir ses cousines les filles du coquetier dans le village, toutes les filles et tous les garçops qui la voyaient passer se disaient : C'est pourtant dommage que ça pousse à Tombre et que ça ne voie jamais le soleil comme les yeuœ bkus (les pervenches) sous les buissons. — Mais elle, elle n'entendait pas seulement ces compliments qu'on faisait tout bas, elle n'avait pas de vanité comme les jeunes filles des maisons Tiches, elle ne savait pas même si elle était laide ou jolie. Elle marchait la tète baissée et les bras pendants, les yeux sur les pas de ma mère^ et quand quekju'ùn lui adressait un mot, elle rougissait sans savoir de quoi comme une cerise, et sa peau frissonnait comme une eau dormante quand un vent vient à courir dessus. Excepté pour notre mère et pour Gratien, qu'elle ne craignait pas, elle était aussi sauvage et aussi craintive que les petits des chevreuils quand ils jouent au bord de nos trèfles le matin et qu'ils rentrent dans le bois au bruit de la rosée qui tombe des feuilles. Méine avec moi, monsieur, elle n'était pas si à son aise qu'avec eux, parce qu'elle ne me voyait pas tous les jours comme

elle les voyait. Pourtant, noas étions bien aussi en* semble comme frère et sœur; mais c'est égal, il y avait un peu de différence dans le son de voix quand elle me parlait, dans le coup d'œil quand elle me voyait, sa voix tremblait un peu plus dans son gosier, et son regard se baissait un peu plus sur ses pieds nus. On eût dit que devant les autres elle se sentait enfant , mais que devant moi elle se sentaif belle.

Ah! c'est qu'elle l'était bien aussi, et qu'elle le devenait dç mois en mois davantage, quoique les eaux de la source où elle allait puiser l'eau fussent les seuls miroirs où elle se soit jamais vue. Il fallait

la voir les dimanches matin , quand ma mère assise

au soleil levant sur le pas de la porte, la faisant as** seoir à côté d'elle, à ses pieds, pour lui peigner ses longs cheveux aussi luisants que l'écorce des châtaignes quand on les sort toutes fraîches de leur écorce d*épines, elle jetait ses deux bras sur les genoux de ma mère , elle couchait après son visage à la renverse sur ses bras nus sortant de sa chemise

de grosse toi)e. Son visage était tout caché dans ses cheveai^ répandus comme les fils du maïs sar l'épi

mûr. On aurait dit un écheveau mal dévidé on une toison d'agneau brun qu'on vient de laver à la fon« taine; on ne savait plus où étaient sa bouche et son front. Et puis, si une boufiFée de vent venait à souffler et à en tr' ouvrir légèrement cette fine toile, on voyait d'abord sa bouche rose, puis ses joues un peu pâles , puis ses grands yeux bleus tout éblouis du soleil, qui regardaient d'un regard si clair et si

doux le visage de là mère, que sa fille, si elle en avait eu , n'aurait pas pu la regarder autrement. Ça nous faisait rire, ma mère et moi, et nous plaignions bien tout bas, en nous-mêmes, le pauvre

Gratien de ne pas pouvoir rire de ee qui nous faisait rire, et voir ce que nous voyions dan^ ces momentslà. Il me disait : Gomment est-elle donc? Et qu'est* ce que font la mère et Denise qui vous fait rire? £t je lui dtâais : Elle est assise, elle est couchée à la

renverse, elle a la tête sur le tablier, elle a le visaga caché dans ses maius,. elle a les yeux aveuglés par ses cheveux , le vent les enlève comme une poignée de feuilles mortes. Le houx lui a laissé tomber une d^ ses grappes rouges sur la bouche^ Et ça l'amu-

sait 9 le paavre enfant ! Et quand la toilette de Denise était faite, et qu^elle avait mis ses souliers et sa robe de laine noire , nous allions, tous les trois, nous promener dans les orges, cueillir des coquelicots, ou bien nous asseoir, les jambes pendantes, sous les châtaigniers, au bord du ravin où Teau sanglote; car ça plaisait à l'enfant aveugle d'entendre au moins chanter l'eau, tomb^ les chàtai* gnes oubliées aux branches sur l'herbe an souiSe chaud du vent du printemps, ou partir les merles } qui rasaient spn visage du vent de leurs ailes en sifflant.

Hais je la trouvais bien quasi aussi avenante les jours ouvriers, quand elle n'avait ni sa robe dès dimanches, ni ses souliers d'été, ni ses sabots d'hiver, ni ses cheveux lissés et bien relevés derrière son cou par son ruban de velours rouge ; son sarrau de laine de mouton noir tissé par elle pendant l'hiver avec la navette, serré autour de sa taille par une agrafe de corne , et qui lui tombait à gros plis jusqu'aux chevilles du pied; sa chemise de toile de

chanvre à courtes manches relevées Jusqu'aux cou'des, bouffante sur sa poitrine et attachée sous le menton pat* deux cordons noués sur le sein ; ses cheveux pendants tantôt sur une épaule , tantôt sur -Fautre ; ses pieds nus , quelquefois roses de froid , souvent poudrés de sable et toujours lavés de la ro* sée des herbes; ses yeux baissés avec Tombre de ses longs cils sur la peau; le visage sérieux ^ mais les lèvres toujours prêtes à s'ouvrjr pour faire reluire ses belles dents, petites, blanches et rangées comme les premières dents des' chevreaux. Tantôt te man*che d'une pioche sur Tépaule , tantôt un pot de grès sur I9 tête , rapportant le lait de chèvre à la maison ; tantôt les deux bras tendus et relevés au'-dessus de sa tête pour soutenir une gerbe d'herbe plus grosse qu'elle, qu^elIe venait de sarcler dans le blé et dans les vignes ; les fleurs jaunes, rouges ou bleues, les filaments échappés aux liens ki tombaient sur le front, en lui cachant jusqu'aux yeux. Tantôt un ge^ nou en terre devant la maison, trayant les brebis d'une main pendant que de l'autre elle leur faisait lécher du sel pour les amuser; enfin , quelque chose qu'elle fit, on ne pouvait pas en ôter ses yeux. Mais quand je l'aimais encore le mieux , monsieur ^

c'était quand nous allions aux genêts dans la mon* tagne couper des fagots pour l'hiver , et que la mère jui en mettait un sur le dos, long comme un tronc de cerisier avec toutes ses feuilles et toutes ses fleurs au bout pour le ravaler en descendant jusqu'à la

maison. Vous eussiez dit en voyant ce visage de

jeune fille courbé sous le poids de ce long rameau qui balayait la terreÀ dix pas, derrière.elle^en bruis*» sant et en semant seç grappes efiFéuillées sur sa trace ^ qu'une fée s'était tout à coup levée de terre pour emporter lé tapis du champ où elle avait dormi la nuit« Ou bien vous auriez cru voir un de ces beaux paons que vous avez dans votre jardin , à visage de femme, tratnànt et déroulant au soleil une longue queue verte avec ses yeux bleus et jaunes quUl aurait semés sur l'herbe derrière lui.

Mais elle était bien jolie au^si l'hiver , quand elle allumait les fagots le soir, à la veillée, dansl'âtre, agenouillée devant le gros chenet de cuivre , et que la flamme des genêts lui colorant tout à coup son vi-

134 LE TAILLEUR DJB PIEHRES

sage pâle > ses joues deveuaieut (oates roses et toutes transparentes y et qu'on voyait la flaname 1^ travers , tellement qu'on croyait s'y chauffer les yeux comme à un charbon.

Et ce qui plaisait en elle, monsieur , ce n'était pas tant cette bonne grâce reluisant dans toute sa figure et d^ns tout son corps, que sa douceur, son obéissance, sa complaisance envers tout le monde, et sa timidité, qui la rendait l'esclave volontaire de tous ceux qui avaient un service à lui demander dans la maison ou^ dans le champ. Nous Taimions tous, monsieur, mais les bétes l'aimaient au moins autant que nous.

Il fallait voir , quand elle ouvrait la porte le matin pour aller à la fontaine, les poules, les pigeons,

jusqu^aux moineaux et aux hirondelles , se réjouir, secouer leurs plumes, s'élancer les uns du toit, les autres des branches des arbres, ceux-ci du perchoir, ceux-là du colombier, pour voler autour d'elle comme s'ils n'avaient reconnu le jour qu'en la voyant. Il fallait voir surtout les mouton^ et les chèvres, les agneaux et les chevreaux, sortir de Fétable quand elle levait le loquet, enfoncer leurs têtes et leurs certjies dans son tablier , se dresser tout droits contre

elle avec leurs pieds sar ses bras ou sur ses épaxLlès, et se disputer une caresse de ses mains, un mot de sa bouche, un brin de ses cheveux à flairer ou à niordre avant même de penser à se répandre dans les bruyères. Quand ils étaient bien loin , bien loin seuls, èur la crête avec lé chien , nous avions beau les rappeler, ils ne venaient pas; mais s'ils entendaient sa voix à elle, vous les auriez vus tous quitter branches de ronces, ou serpolet, ou trèfles en fleurs, et se précipiter en bonjiissant du haut de la montagne comme des boules de neige quiauraient roulé jusqu'à ses pieds.

Pourtant celui de tous qui ràimait le plus alors et qu'elle paraissait aussi aimer davantage à cause de son malheur, c'était mon frère Gratien. Depuis que ma mère avait recueilli Denise à la maison, ce pauvre enfant ne l'avait plus quittée, comme si le bon Diçu lui avait rendu la lumière en elle. Denise, de son côté, par suite de cette tendresse de cœur qu'elle avait en elle , s'était attachée à lui par tout le besoin qu'il avait continuellement de ses services et de sa

LE XAILLEtJR DE PIERRES

coippagnie. Elle était, quoique enfant , comine ces mères de plusieurs eufonts qui paraissent n'avoir un cœur et des yeux que pour le plus faible et le plus infime. C'est encore unç bonté de Dieu qui met souvent un contre-poids de bien là où il a mis un poids de mal. Ma mère avait dit à Denise en la prenant à la maison : a Tu auras soin de ton cousin Taveugle, » tu le désennuyeras à la maison , tu lé mèneras aux »> champs avec toi , > tu lui apprendras le nom des » bétes , tu le remettras dans âon sentier quand il » se trompera d^ mur, tu le retourneras devant son » sillon quand il voudra piocher ou semarder Tençlos » avec nous, tu iras lui chercher une poignée de » chanvre au grenier quand il aura fini, de tiller la D sienne. » Denise avait fait ce qu'on lui avait dit , d'abord, toute jeune, par obéissance, et puis, plus âgée, par bon naturel. Ils avaient Tair, lui et elle, de deux jumeaux qui ne se seraient jamais quittés depuis le ventre de la mère.

Gratien ne pouvait pas plus se passer d'elle qu'elle de lui. Quand elle sortait le matin à peine vêtue

DE SAINT-t>OlNT. 13Î

pour traire les brebis et les chèvres, il sortait sur ses pas et iF s'asseyait sur le bane de pierre, en face du soleil levant, que j'avais taillé, en m' amusant les dimanches , dans le bloc de roche grise à côté de la porte. Il lui disait: « Denise, qu'est-ce qu'on voit D danâ le ciel et dans la vallée? Y a-t-il du brouil- ») lard sur les prés de Bourg- Villain ? Les fenêtres » du château de Saint-Point sont-elles fermées sur » le grand balcon? Ou bien Toi t-on le monsieur qui ' » marche dans les allées avec un livre dans la main, » comme autrefois quand j'y voyais clair? Y a-tfir ^) des vaches blanches et grasses tor les vergers en » pente^ derrière les jardins? Y a-t-il des nuées roses )> ou grises autour du soleil? Y a-t-il bien dés fumées ^ bleues montant des toits des maisons et sedisper- )) sant sur les champs. en herbe comme des volées » de pigeons raba^ttus par le vent? Les mauves et » les bouiUons Uancs sont-ils en fleurs? Les cerises. » sont^ellës nouées sur les griottiers? Les épines » ont-elles neigé cette nuit sous les buissons ? Les 9 noisetiers ont-ils leur» chatons velus comme le dos » des chenilles vertes? Le.lilas a-t-il ouvert ses grap*i) pes suspendues et ses branches comme des raisins )) en fleurs? Les agneaux ont-ils toutes leurs dents et

» commenoent^îls à quitter leè mères et à bi^titer la » mousse teadre ? Dis*moi donc si le dernier chevreau » a des taches noires des ûbu% côtés des yeux comme » sa mès-e en avait de mon temps , et s'il commence » à peler Técorce des jeunes saules avec ses cornes » naissantes? »

Et Denise ne se lassait pas de répondre à tout cela oui et non^ si et mais , et toujours avec bonne grâce dans la voix et dans le son des paroles , et d'y ajou^ ter tous les petits détails de formes dâ( objets , de lumière dans le ciel, de couleurs sur la montagne et de caractère des animaux qu'elle pensait pouvoir intéresser Tenfànt. Et puis elle affectait d'avoir toujours besoin de lui pour toute chose, et de l'employer sans cesse à ceci ou à cela dans son ouvrage. Tantôt elle lui faisait tenir les chèvres par les cornes, pen* dant qu'elle les trayait; tantôt les moutons cotichés à ierre, pendant qu'elle tondait leur laine; tantôt les corbeilles sous les châtaigniera, pendant qu^elle ramassait les châtaignes tombées sous la gaule ou sous le vent; tantôt sa pioche, son sareloir et son râteau,

pendant qu'elle montait aux prés devant lui en filant sa quenouille et en le guidant de la voix ou de la

main pour qu'il ne manquât pas le pont de planche ou le gué du ruisseau. Elle lui mettait alors le bout de son tabliçr dans la înain j comme une vraie mère fait à ses petits enfants avant qu'ils marchent seuls. Quand on travaillait la terre avant les semailles , elle lui donnait une pioche et le plaçait au bas du champ, à côté d'elle, pour qu'il crût faire aussi son petit ouvrage avec les autres. Et quand il allait trop à droite ou à gauche dans son ornière, elle le prenait dou<^ cemônt par le coude et le remettait en ligne avec nous. Et si cette partie du champ était mal retour-née, s'il y laissait involontairement des mottes d'herbe ou des pierres, elle ne lui en disait rien pour ne pas l'affliger, et le lendemain elle repassait dle-méme l'ouvrage de mon frère. Au contraire même de lui dire que Bon travail ne servait à rien , elle Tencotirageait comme jsi c'eût été un bon ouvrier; elle lui disait : Entre ton ouvrage et le mien, il n'y a pas de différence, Gratien. Et elle ne mentait pas, monsieur, car c'était bien elle qui faisait pour les deux.

44a LE TAILLEUR DE PIERRES

Elle avait toujours soin ^^ soit aux champs , soit à la maison, de fee tenir à portée de lui pour tarder

en toute chose, lui couper son pain, lui tendre sa tasse, lui remplir son verre, lui faire sa place sur le banc. Quand elle était seule avec lui, on aurait dit, monsieur, qu'elle pensait tout haut pour le mettre de moitié dans sa vie. Il n'y^vait pas \xx\ lézard^ dans son trou, une hirondelle sur son nid, une Veuille de la treille sur le mur, une mouche sur la vitre , un insecte sur la feuille , iine étincelle dans le foyer j^ qu'elle ne le lui dît, afin que le temps ne lui durât pas, au pauvre affligé, et qu'il crût voir véritablement par ses propres yeux en dedans tout ee qu^elIe lui faisait voir ainsi en dehors par sa voix. Aussi il ne s'apercevait véritablement plus du tout qu'il était aveugle quand elle était là , et elle y était tout le jour; seulement, monsieur, sa vue n'était pas perdue^ elle était transposée de lui en elle. Elle était ses yeux , elle était son sens voyant et vivant dans on autre être que lui, et aussi cher, plus cher peut-

DE SAINT-POINT. Hi

être que sïl eût été en lui-même. Aussi je croîs bien que si on lui avait dit : Que veux-tu, Gratien, qu'on te rende les yeux ou qu'on t'ôte Denise ? il aurait répondu : Gardez mes yeux , f aime mieux voir par elle que par moi. Je vois aussi bien, et j'ai sa voix et sa compagnie par-dessas. '

Aussi fallait-il voir comme la voix de Denise le

faisait aller, venir, se tourner, se lever', se baisser, s'asseoir, marcher, suivre ou s'âirêter comme par un ressort intérieur qui aurait reçu son mouvement du même doigt en elle et en lui. Et il faut être juste, monsieur^ F habitude déparier amicalement et doucement , avec compatissance , à cet affligé , avait donné à la voix de Denise, dès son enfance, un son^ une amitié) une tendresse, un tremblement doux et retentissant au cœur que je n'ai jamais entendu dans une seconde voix de fille ou de femme pendant ma vie. C'était comme le tintement gai et triste à la fois de la cloche de Saint-Point ^ quand elle a fini son carillon au baptême des enfants , et qu'elle se perd

Ufl LE TAILLEUR DE PIERRES

en montant da fond de la vallée et en faisant légèrement frissonner les feuilles de frône jusqu'ici. Encore la cloché de Téglise n'a pas de cœqr au fond de sa musique ; mais au fond de chaque parole de Denise» il y avait comme un battement sonore de son cœur qui vivait^ qui sentait et qui chantait dans la voix. Je pense que les anges gardiens dont on parle au village ont une parole à peu près comme ça quand ils parlent aux petits enfants endormis dans les berceaux, Où aux pauvres agonisants dans leurs derniers rêves aax portes da paradis.

Quelquefois Gratien, après qu'elle lui aVait dît toutes choses autour d'elle et de lui , et qu'il avait l'air de réfléchir sur tous les objets qu'elle lui avait décrits y disait à Denise : (< Mais toi , Denise, disi> moi à présent comment tu es. Je f ai bien vue » quand j'avais mes yeux et que tu venais^ pendue au tablier de ta mère, apporter la soupe à ton » père qui aiguisait les pioches , les faux et les » serpes devant les maisons. lofais depuis, je ne sais

DE SÀÏNT.POINT. 113

» plu3 comment la es faite , et hormis ta voix et ta

1» main douce ^ je né connais rien de ton visage à » présent. Je voudrais pourtant bien me le repré* A sentar. Aussi , vois-tu ^ ça me tourmente Tesprit » de ne pas te voir comme je t* en tends > car pour i> tout le reste ça m*est égal , je le vois assez par tes » yeux. »

Et alors y monsieur , pour badiner et pour le eon«

trarier un moment , en passant le temps , Denise lui disait : « Tai les cheveux rouges comme le poil de n Técureuil que nous avions pris sur le nid, dans la » sapinette^ quand j'étais enfant. Pai les yeux pas » plus grands qtie ces petites fleura qui regardent » sous rherbe, dans lès buissons; ils sont gris et » sombres comme Teau du ravin quand elle est à « Fombre et que les feuilles mortes commencent à » y tomber. J'ai la peau du visage toute marquée » de taches de roussecir et toute brunie par le soleil. » Tai ceci, j'ai cela^ et puis ceci et puis cela en- » coréy yr jusqu'à faire d'elle une laide image au pauvre garçon ^ en se mettant les mains sur les lèvres pour qu'il ne rentendtt pas sourire tout bas.

Mais lui disait : a Ça n'est pas possible , tu es une trompeuse ! Ta voix et la peau de tes mains ne disent

m LÉ TAILLEUR DE PiSRRES

pas ce visàge«Ià. Tu veux m'attraper ou tu yeu& rire^ Denise ^ ça n'est paâ bien ; tu sais qu!il ne faut^ pas badiner avec les aveugles , parce qu'ils ne peu* ven( pas voir si on dit vrai ou faux. » Puis, se tour* nant de mon côjbé en entendant rire la jeune fille ^ « IHsrmol^Claude/Gomment elle est? » Et alors je lui disais : a Elle a les cheveux de la couleur des feuilles mortes quand le vent les fait miroiter au bout des branches au mois d'octobre après les gelées ; elle a le^ yeux brillaatâ comme des morceaux de vitres du château i quand le soleil du matin les tra^ verse pour entrer dans les chambres pleines de (Choses qui reluisent et qu'on ne peut pas regarder sans s^a* veugler; elle à la peau fine, vermeille et changeante Comme les pommes d'été que notre oncle le coquetier allait vendre dans les villages y et que nous ramas* sions pour jouer sur la porte > quand il en roulait une de ses paniers. Elle est grande comme la porte de la maison , sous laquelle elle est obligée de bais*» ser un peu la tête quand ^lle entre ou sort pour son ouvrage. Elle a les pieds et les mains aussi polis et aussi blancs que les cailloux de notre fontaine; elle marche, pieds nus, aussi fièrement et aussi gradeu* sèment qu'une dame qui traverse une église et qu'on

regarde passer dans ses beaux souliers. Elle a le cou élancé, rond et mouvant comme celai des pigeons quand ils se becquètent les ailes sur le toit. Elle a les lèvres comme des feuilles d'œillet, et les dents comme des pépins de pommes avant qu'elles soient mûres. Elle a Tair doux comme notre mère , fidèle comme notre chien quand il nous regarde- »

Alors elle devenait toute rouge de honte ou de plaisir y monsieur, sans savoir de quoi; car pour de la vanité, elle n'en avait pas plus qu'un oiseau qui se peigne au soleil pour faire reluire ses plumes, et elle se. cachait le visage dans les deux mains pour rire. Et Gratien lui disait : « Méchante! pourquoi veux-tu m'attraper? Ce n'est pas l'embarras pourtant, j'aimerais autant que tu fusses bien l^ide, parce que les garçons de Saint-Point ne te regarderaient pas quand tu vas à la fête, et que tu ne quitterais pas les Huttes pour te marier un jour en bas. »

Et il devenait sérieux, et nous parlions tous trois d'autre chose.

Page 1