RUE DE GRENELLE
• Il a clé tiré de cet ouvrage :
15 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.
Published mardi 26 1909.
mardi 3 1905, by Eugène Fasquelle.
35 ij
PREMIÈRE IMRTIE
Fenêtre entrebâillée et rideaux mi-clos, la chambre, pénétrée encore de la fraîcheur nocturne,, reposait, dans le vivant silence des choses. A travers les lamelles des volets, une clarté diffuse annonçait, parmi le tiède azur de mai, le rayonnement d'un beau jour. Une forme longue remua, dans la blancheur du ht. Un froissement de hnges, un soupir... Madeleine Fernay s'étirait, les tempes lourdes, la bouche sèche. Elle sortait de la nuit, comme d'un gouffre.
Elle jeta autour d'elle un regard surpris. Où était-elle? Elle se sentait très lasse et l'âme flottante. Des cris d'enfants, qui montaient du jardin, la fouettèrent au visage d'une caresse
d'eau vive. Ses mignons!... Et soudain la conscience lui revint : Héricy, la grande maison de Marthe Dormans, l'odeur des lilas, massés en touffe à droite et à gauche du degré... Leurs grappes frôlaient, d'un enivrant bouquet, la pierre verdie dn Jjalcon ventru... Un rire grêle perla : Janine! Puis tout de suite, en écho, le rire sonore, déjà mâle, de Georges. Ils jouaient avec Louiset, leur cousin.
Elle se retourna, la lumière blessait ses yeux clignotants... Elle était arrivée hier soir avec ses enfants, venant de Nice où ils avaient passé huit jours chez tante Lauraine... Demain, la Pentecôte... Son mari et Jean viendraient la rejoindre. Les Dormans, depuis si longtemps, se faisaient une fête de ce séjour. Elle voulut s'interdire de penser, retomber au pesant sommeil dont elle gardait, au lieu d'un réconfort, l'accablement. Elle s'était, à son habitude, endormie si tard! Elle n'avait guère pu avant l'aube rouler à ce fond de ténèbres et d'oubli, où à la longue s'abattait sa trouble douleur, comme une mauvaise bête assommée. Elle ferma les yeux, tendit sa volonté... Impossible. Les voix joyeuses en bas gazouillaient, comme un chœur d'oiselets, grisés d'aurore...
Elle rejeta vivement les couvertures, elle était debout, d'un élan. Les rideaux de mousseline glissèrent, anneaux cliquetants, sur la tringle dorée. Les volets s'ouvrirent, sous la poussée l)rusque. Instinctivement, Madeleine élevait son bras nu, éblouie : toute la matinée splendide entra, une telle irruption de soleil que la chambre soudain s'illumina, joyeuse, avec sa cretonne rose à médaillons d'Amours... Les cuivres d'un secrétaire ancien luisirent, et dans la glace à rocailles, les massifs du parc s'encadrèrent, en un profond recul de verdure et de ciel.
Les jardins au loin s'étendaient, avec leur immobile houle de feuillages, par delà les pelouses semées de narcisses et de tuhpes. D'éclatantes corbeilles de giroflées et de myosotis tachaient, d'or brun et de bleu pâle, le velours de l'herbe rase, d'un vert tendre, presque acide... Au pied d'un chêne séculaire, la Diane érigeait toujours, sur le socle moussu, sa nudité de déesse, et làbas à droite, au bout de la terrasse, sous les tilleuls taillés en carré, la Seine large coulait, d'une seule nappe d'or...
Le cher paysage renaissait en elle, avec son charme familier. Comme cette maison avait été mêlée à sa vie! Elle y avait joué enfant, elle
y avait aimé jeune lille, puis à nouveau femme... Que de fois, de cette place, elle avait ainsi contemplé rinsensible descente du fleuve. Combien de sentiments avaient ainsi depuis dix ans coulé, coulé en elle, avec leur douce et leur ardente joie, avec leur affreuse amertume, sans que le monde en pût lire le secret à ses prunelles limpides, sans que personne se doutât!...
Personne ?
Madeleine eut un bref serrement de cœur. Le visage de son mari s'évoqua, certaines expressions soucieuses, plus d'une fois remarquées : un pli de réflexion barrant de sa ride creuse le haut front de pensée... une inquiétude sous le regard gris... Elle chassa l'importune idée; des cris plus vifs, un appel câlin l'arrachaient à sa rêverie. Sa fille venait de l'apercevoir: « Mam-ma ! Mam-ma !»
Les menottes tendues vers l'apparition, Janine, pour la mieux saisir, renversait dans ses boucles blondes sa frimousse extasiée. Elle avait lâché le seau et la pelle, et Georges lui enlaçait le cou avec adoration, de ses bras fraternels. Elle ne bougeait plus, heureuse, appuyée au tendre soutien du garçonnet. Protecteur, il lui baisa la joue. Ses six ans lui donnaient, sur les deux ans et demi de sa sœur, une autorité toujours esclave.
LE TALIOiN 7
Ces deux frais visages se tendaient au sourire d'en haut, comme des fleurs au soleil.
La mère, penchée, leur envoya, du bout des doigts, un long baiser :
— Bonjour, chéris!... Tu n'as pas froid, Nine, avec ton cou nu ?
Elle agita, mutine, sa tête contre la poitrine de Georges. Il caressait ses boucles soyeuses...
— Vous êtes sages?
Louiset, le fils de Marthe, leur cousin Dormans, à genoux dans le gravier près d'un moule sur lequel il frappait, bondit en gesticulant :
— Bonjour, Leine!
Il avait huit ans et menait la bande. Il steppa sur place, comme un poulain échappé, puis avec un sifflement aigu, il fonça sur Georges. Les deux garçons, entraînant Janine, se mirent alors à trépigner sur leurs pâtés de terre en tournant et en chantant. Ils jouissaient avec tant de frénésie du matin salubre et de leur force, que Fraûlein, la Luxembourgeoise assise sur un banc voisin, s'émut. Elle releva sa nuque blanche ployée sur la broderie, et piquant l'aiguille au taffetas vert, elle alla prendre .Janine par la main :
— Ils sont comme fous, auj ourd'hui , madame 1 C'est le beau temps.
8 LE TAIJON
Elle avait un accent guttural et la voix douce, un air sain et franc, qu'éclairaient de beaux yeux soumis. Madeleine jeta :
— Faites attention à Ni ne. Elle n'est guère couverte.
Le soleil montait, resplendissant, dans la sérénité de l'heure. Madeleine se rassura : « Cette enfant, comme tous l'aimaient! »... Instinct jailli du profond de son être... Elle enveloppa d'un regard d'étreinte la fillette qui titubait sur ses petites jambes potelées... Oui, tous l'aimaient. Tous... Et en même temps, les deux visages entre lesquels, suspendue, oscillait sa vie, les visages opposés surgirent. Son sourire s'éteignit. Elle quitta l'appui de la fenêtre.
Jean... Jacques... Ils étaient là, comme toujours, harcelants, devant elle...
Elle s'abattit, soudain faible, sur une chaise longue basse, aux molles fourrures fauves. Les jambes pures s'allongèrent, sous le linon de la chemise, ses pieds nus croisèrent leur johesse où les ongles brillaient comme de fines agates, où la cheville ronde semblait un pétale de rose... Elle était si absorbée qu'elle n'entendit pas, derrière elle, un heurt insistant à la porte, ni les pas légers qu'étouffait le tapis.
Marthe Dormans put approcher en sourdine. Petite et grasse dans son peignoir mauve, la femme du célèbre député radical-socialiste avait, avec l'éclat charmant de la trentaine, avec la douceur de ses yeux purs de blonde, une séduction de bonne humeur et de droiture. Elle se courba vivement, mit un affectueux baiser à l'épaule ambrée de Madeleine. Le dos entier frissonna sous l'épaisse et souple chevelure noire, flottant en mèches annelées jusqu'aux reins.
— Ah ! tu m'as fait peur !
Madeleine s'était levée en sursaut, et tendant les bras à son amie :
— Bonjour, Marthe!
— Bonjour, Leinc. Pas encore prête, paresseuse?
Mme Dormans l'attirait, d'un mouvement tendre, de sœur aînée.
— Alors quoi?... Ça ne va pas?... A quoi pensais-tu?
— A rien... Je me réveille... Je suis toute étourdie encore... Qu'il fait beau! Comme je suis contente de te voir...
— Et moi! Sais-tu qu'il y a des siècles... Au moins deux ans que tu n'étais pas revenue ici pour de bon... que tu n'avais pas couché sous ce toit...
— Deux ans, c'est vrai ! dit lentement Madeleine.
Elle remontait en elle le chemin parcouru, l'inévitable pente. Que de souffrances, quel long combat!... Et maintenant qu'est-ce qu'elle allait faire? Comme elle était tombée bas!... Elle murmura :
— Trois ans même... C'était avant la naissance de Janine.
Marthe scruta anxieusement le pâle visage Elle avait toujours été, pour Madeleine, la sûre ■confidente, l'uni que amie. Elless'étaient connues, enfants encore, au couvent de l'Ascension, avenue Kléber, où elles avaient fait leurs études, passé, à deux ans d'intervalle, les examens du brevet supérieur.
Marthe, fille d'un industriel, Marc Durantin, ancien député de Maine-et-Loire, et d'une Parisienne pur sang, avait borné là son ambition d'écolière.. Jetée dans un monde brillant, où les relations de sa mère et la solide situation de son père lui donnaient d'emblée cette place qu'assure la fortune, elle s'en était presque aussitôt détachée, n'ayant de goût que pour une vie simple, l'affection solide et forte, l'intimité du home. Elle était née maman! Séparée de Madeleine, les
premiers mois, par les vacances et les divertissements de son existence nouvelle, bien vite elle s'était reprise à cette amitié qui lui était d'autant plus chère qu'elle y donnait davantage. Madeleine avait alors seize ans, Marthe dix-neuf.
Déjà une tendresse à l'épreuve les unissait, Marthe, au couvent, avait été pour Madeleine la consolatrice quand, toute mioche et si maigre dans sa robe de deuil, l'orpheline était arrivée un soir de novembre, les yeux gros et le cœur serré, conduite en classe par Mme Elisabeth, la Supérieure. Elle tapotait les mains de l'enfant, d'une paume onctueuse :
— Mesdemoiselles, voilà une petite amie. Sa mère et sa grand'mère sont à l'étranger. Elle est toute seule, il faut bien l'aimer.
Marthe, quand elle revoyait cette frimousse peureu&e, ce long corps fluet qui la dépassait déjà de la tête, éprouvait toujours la pitié affectueuse dont elle s'était sentie envah r, du coup. Au dortoir, où elle avait eu Madeleine pour voisine, elle lui avait fait les honneurs : l'étroite couchette de fer, la descente de lit gl'ssante sur le parquet ciré, l'armoire basse servant d'escabeau sur laquelle on s'asseyait pour enlever ses bas... Que de fois elles avaient rappelé ce sou-
venir : l'émotion de Marthe quand, Leine couchée, et leurs couvertures tirées jusqu'au nez, elle l'avait entendu pleurer longtemps, à lourds sanglots, enfin calmés dans une détente de fatigue, le froid, le noir... C'est de cette nuit-là que datait leur entente, d'abord tacite, puis si confiante que nulle réserve ne demeura entre elles, — Leine jetée aux bras de Marthe, avec l'élan de tout son être passionné, Marthe la soutenant, l'enveloppant d'une si entière affection, que rien, en ces âmes de jeunes filles, puis de femmes, l'une profonde et sûre, l'autre ardente et mobile, n'exista qui ne fût désormais en commun, partagé, le trésor des plaisirs et des peines, et jusqu'à ces arrière-fonds du sentiment et de la pensée, personnels et secrets, où tant de solitaires souvent n'aiment ni n'osent descendre.
Marthe, aux récits de cette enfance ballottée, qui avait connu richesse et misère, la douceur du foyer et l'horreur de la rue, s'apitoyait, tout de suite faite à son rôle de petite mère et de grande sœur. Elle confessait, forçait, par sa déhcate franchise, ce caractère renfermé où l'orgueil presque souffreteux n'était que la pudeur de l'intime tendresse, et comme le masque, à la fois vulnérable et dur, d'une sensibilité frémis-
santé. Leine, née d'une de ces unions mal assorties, où, trop souvent, l'égoïsme, la cupidité de l'homme entraînent l'ignorance et la faiblesse féminines, avait, quoique à peine âgée de onze ans, au suicide de son père, souffert, et cruellement, de cet intolérable supplice qu'est dans un ménage la haine quotidienne.
Ingénieur attelé à de grandes affaires, esprit aventureux et inventif, M. Lannois avait eu, après son mariage, d'heureuses années : gros dividendes, hôtel rue de Lisbonne, réceptions mondaines, voitures... Leine gardait de ne lointain mirage un souvenir amusé... Sa petite enfance avait été souriante et choyée, elle en conservait l'image en robes de dentelles empesées, dans une de ces photographies jaunies qu'elle feuilletait, parfois, aux pages d'un doux et mélancolique album. Là sommeillent les effigies de jadis, figures un peu ridicules, mais touchantes du passé, ces doubles qu'on dépouille à mesure, et qu'étonné l'on voit réapparaître. C'est de la mort déjà, et pourtant c'est encore de la vie. On se dit : « Quoi, c'est moi, ce bébé joufflu, cette fillette aux cheveux noués d'un ruban? C'est drôle!... » Et l'on songe que c'est triste aussi, ce passage d'ombres, ces fantômes d'an autre, qui fut soi...
Souvent, les dimanches où elle sortait chez Marthe, en ces bons après-midi de causeries, dans l'appartement vide des Durantin, elles avaient ainsi tourné les pages de l'album aux visages. C'était la seule relique que Madeleine eût recueillie de son existence. Elle y tenait superstitieusement, l'avait confiée à son amie. Le précieux dépôt était enfoui au fond d'une commode, sous la pile des cache-corset embaumés d'iris. Mai'the. la porte close et le thé servi, s'écriait :
— Ouf! on est tranquilles! Papa est au cercle, en train de pérorer sur les prochaines élections, et mère goûte chez Mme Sawell!...
Alors elles s'asseyaient côte à côte, elles égrenaient, en grignotant leurs toasts et en tournant les pages, le chapelet des confidences et des souvenirs.
Madeleine murmurait :
— Grand'mère Dambly, avec son châle de l'Inde et ses boucles à l'anglaise... Comme je lui ressemble, n'est-ce pas?... Et ça c'est maman!... avant la faillite de la Mutual Light Company... le signal de la dégringolade, pom^ papa!
Elle penchait, sur le grand portrait décolleté, son profil romanesque, cherchait au fond des yeux rêveurs l'âme de souffrance, cette âme
dont, petite, elle discernait, sous l'apparente gaieté, sous le dehors de faux bonheur et de faux luxe, l'inquiétude et le tourment...
— Toujours maman, mais après le départ pour Alexandrie...
Devant les traits ravagés, devant la robe pauvre et noire, Madeleine revivait les jours tragiques. Épousée pour son argent, trompée et battue avant que le dernier sou fût mangé, Mme Lannois avait suivi en Egypte son mari ruiné, sans cesse à la piste d'une découverte et à la veille de la fortune... Les terrasses et le ciel indigo, les jambes bronzées des âniers aux pieds poudreux, la maison ombragée d'un palmier, ce kaléidoscope défdait, dans la mémoire fdiale, pêle-mêle avec le souvenir désolé des querelles et des coups. Le père, d'échec en désillusion, roulait aux derniers métiers, se débattait dans une humeur et une misère noires... Tous y eussent sombré si grand'mère Dambly, à l'appel de Mme Lannois, n'était venue, s'expatriantàson tour, apporter les bribes de sa fortune, — de quoi végéter dans ce pays d'Orient, où l'on vit sobrement, de soleil, de légumes, d'eau. L'arrivée de Mme Dambly coïncidait avec le drame : l'ingénieur, un soir, était retrouvé pendu aux barreaux d'une fenêtre
basse, dans une ruelle déserte. Courageusement, les femmes avaient continué de lutter, de travailler, fondé un petit commerce de modes, où elles gagnaient assez pour renvoyer Madeleine en France. Mme Dambly eût souhaité la garder, qu'elle grandît près d'elle, fît son éducation, son établissement là. Mais la mère, vaincue, voulait en sa fille une revanche. Madeleine, élevée à Paris dans un couvent à la clientèle de choix, pourrait continuer les relations avec la famille paternelle, la tante Lauraine, le monde. Elle ferait un beau mariage, regagnerait la bataille, le terrain perdus. En tout cas, et en admettant qu'elle dût revenir à Alexandrie, ce serait toute pimpante du luxe parisien, certaine d'un sort plus beau...
C'est à ce double arrachement de France, puis d'Egypte, et à cet abandon au couvent de l'avenue Kléber que Madeleine avait dû de s'élever seule, sans autre amie que Marthe Durantin. Elle n'avait revu sa mère et sa grand 'mère qu'à de longs intervalles d'années, surprise, lorsqu'elles arrivaient, de découvrir si distants, si différents, ces êtres en qui elle cherchait sympathie et tendresse, et où elle ne trouvait que froideur : et rangères dont elle était le prolongement , la chair !
Aussi quand, loin d'elle, après une courte maladie, mourut Mme Lannois, prématurément minée par le chagrin, n'éprouva-t-elle qu'un deuil passager. Secousse violente, mais dont elle se remettait vite. N'avait-elle pas pris l'habitude de ce reploiement solitaire où, concentrée en ellemême, elle se développait, grâce aux lectures du dimanche? Elle y consacrait toutes ses sorties, n'avait pas de meilleures heures que celles qu'elle passait dans la bibhothèque des Durantin ou des Dormans. Ainsi, elle formait, en sauvageon, son âme avide de tout comprendre, apte à tout retenir. Elle s'élançait à l'inconnu, comme une abeille hardie, ivre de lumière matinale. Dans les leçons de science et de lettres, elle butinait dihgemment son miel. Esprit à la fois précis et rêveur, doué d'autant d'imagination que de logique, elle façonnait l'univers à l'image de sa sensibilité, inventait l'amour avec toute l'intransigeante et crédule ardeur de la jeunesse. Les deux amies vécurent de la sorte, dans une communion étroite, les jours ardents de l'adolescence.
Quand Madeleine sortit à son tour du couvent, Marthe, dont les vingt-deux ans avaient une charmante maturité, était sur le point de se fiancer à l'un de ses amis d'enfance, Raoul Dormans,
18 l.E TALION
l'avocat. Ce furent, cet été-là, de gaies vacances dans la grande maison d'Héricy, Cette ancienne propriété, — dont les bâtiments dataient de Louis XVI et dont le parc, reste d'un domaine seigneurial, étendait au bord de l'eau ses parterres à la française, qu'alentour mouvementaient des jardins anglais avec leurs pelouses semées de sycomores et de- cèdres, avec leurs fausses ruines et leurs belvédères, — appartenait depuis la Révolution à la famille des Dormans. Déjà illustre par Louis, le conventionnel, régic'de converti en préfet de l'Empire, par Charles, l'économiste, ministre de Louis-Philippe, par Jacques, le général tué à Coulmiers, la lignée florissait, pour la quatrième fois, en ce Raoul Dormans, à trente-cinq ans plus fameux que les autres.
Du barreau, où son éloquence lui valait une des premières places, il avait, contre le gré de son beau-père, dont les opinions déjà modérées sous Grévy évoluaient en sens inverse, obliqué vers la Chambre, où il conquérait vite une notoriété d'avant-garde. Chef d'un groupe politique considérable, il exerçait au Parlement l'ascendant que donne, sur un auditoire de rhéteurs, la maîtrise de la parole au service d'une haute intelligence
-et d'un caractère indépendant. Mais, à l'époque de ses fiançailles, le futur « leader » radical n'était encore que le « debater » brillant. Marthe ne soupçonnait pas son avenir politique. Elle l'eut à bon droit redouté, comme l'ennemi contre lequel elle devrait, un jour, défendre son foyer. Associée parfaite, le plus sûr conseil aux heures délicates, et le meilleur aide dans le combat quotidien, elle n'en détestait pas moins cette obsédante tyrannie des êtres et des choses, cette absorption de l'existence privée par la vie publique, dont son ménage souffrait. Mais, maternelle et tendre, jamais elle n'en laissait rien voir... De quoi se fût -elle plaint, au reste? Ne se sentait-elle pas loyalement et simplement aimée? Leur union, incarnée dans ce Louiset, dont elle entendait sous les fenêtres la voix gamine, ne demeurait-elle pas complète? Ne jouissait-elle pas de la paix intérieure?...
En même temps, elle guettait, à travers les traits si fins de son amie, àtravers le sombre éclat des grands yeux pensifs. Elle s'en voulut d'avoir egoïstement songé à elle, en ce court silence où tant de souvenirs venaient de passer, au lieu de ne songer qu'au tourment de Madeleine, au drame en suspens...
Elle s'enquit, avec cette franchise directe des amitiés profondes, que rien n'entame :
— Non! Non! Ça ne va pas, je vois bien. Parle. Qu'y a-t-il encore?
Leur confidence interrompue, reprise, s'abattait comme un pont sur les semaines muettes, l'apparent oubli... Bras à la taille, elles s'étaient laissées tomber sur le divan. Elles se turent, écoutant, contemplant en elles. Leurs regards erraient distraits, sur le paysage harmonieux où rien n'apparaissait changé, la verdure toujours semblable de ces pelouses et de ces bois, pourtant ainsi qu'elles-mêmes renouvelés. Elles s'ouvraient à cette vie confuse, qui leur était plus douce, d'avoir été mêlée à leur passé. L'éblouissant matin, tout de lumière et d'odeurs, la douceur du ciel et de la terre les pénétraient, tristement et délicieusement.
Elles repassèrent, d'un vol, la marche des événements, cette série de fatalités que le hasard engrène. Tout venait des premières vacances, ,des fiançailles de Marthe dans ce même Héricy, où la générale Dormans, morte depuis, avait rassemblé, avec les Durantin et les Lannois, toute une bande d'amis, autour de Raoul : son cousin Jacques, alors professeur à l'École do
Pharmacie... Jean, leur inséparable, quoique de quelques années plus jeune, Jean, qui venait d'être nommé médecin assistant à la Maternité... Et Henri Dace et Luc Erfeuille, et d'autres que la vie avait espacés, dispersés... C'est de cette année-là que datait l'affection de Jacques pour Madeleine... Une profonde, sûre affection... et aussi l'instinctif amour de Madeleine pour le beau Jean.
Marthe évoqua, face à face, les deux hommes.
Jean Villemomble, avec ses trente-six ans qui en paraissaient trente, avec sa carrure dégagée, la prestance de sa haute taille, et cette sveltesse d'un corps rompu à tous les exercices physiques... Cheveux blonds, drument plantés, sur un front volontaire, beaux yeux clairs, barbe carrée, à peine striée de quelques fils d'argent, — le masque viril surgit, s'imposa... Mme Dormans subissait, comme la plupart des femmes, le prestige du jeune médecin. Elle était sensible à sa notoriété, conquise à force de science et de labeur, portée avec grâce, — sensible aussi à sa simplicité un peu tranchante, cette sorte d'autorité où il y avait autant de modestie que d'orgueil.
En même temps, le grave et souriant visage de Jacques Fernay dessinait, dans une clarté
■douce, son profil de médaille, ses traits un peu empâtés, mais si nets encore, si nobles toujours... Tel elle avait tant de fois surpris, aux visites du soir, le savant courbé sous le rond lumineux de la lampe, dans la demi-obscurité de son cabinet de travail solitaire, telle l'apparition se détachait : Jacques Fernay était debout, venait à elle, les mains tendues... Il paraissait, à quarante ans sonnés, plus vieux que son âge, bien pris pourtant, dans sa petitesse corpulente, sa solidité fine de Breton... D'un châtain déjà cendré de neige, avec un magnifique front dégarni où la pensée avait creusé son sillon... Et surtout, surtout, ce regard d'acier gris, à la fois incisif et vague, ce regard si particulier, d'une observation perçant jusqu'au cœur de la matière, et qu'une brume immédiate enveloppait...
Devant ces êtres qui fraternisaient encore, prêts pourtant à se déchirer, Marthe avec effroi pressentit l'imminence du danger. Amèrement eUe pensa à la vanité des apparences, à ce mystérieux envers de la façade mondaine. Combien de familles, en surface unies, cachaient d'analogues douleurs!...
Mais une voix forte appelait, sous le balcon :
— Marthou! Il est l'heure.
Elles tressaillirent.
— Raoul! s'écria Mme Dormans. C'est vi^ai^ j'oubliais... Nous devons aller chercher papa, à la gare... Et avant je veux prendre à Fontainebleau, chez Martel,. tu sais? des financiers, ces gâteaux à l'amande et au chocolat que tu aimais...
Contrastes de la vie !... Mme Fernay sourit :
— Tu es gentille !
Déjà Marthe, à la fenêtre, gesticulait :
— Je viens! Je viens... Cinq minutes. Le temps d'agrafer ma robe!
— Et cette paresseuse de Leine ?
Rose dans la broussaille de ses cheveux noirs, Madeleine pencha, par- dessus l'épaule de Marthe, un visage soudain détendu, presque gai:
— Oh! moi, je ne suis pas visible!
— C'est dommage! jeta galamment la voix.
— Je me sauve... Que je te bise ! fit Marthe en se retournant. Ce soir nous causerons... Qui sait? Tout s'arrangera...
Longuement, elles ^'embrassèrent. Mme Dormans sortit en hâte, tandis qu'à contre-jour, au miheu de la chambre, les bras ployés en anses d'amphore, debout et nue dans la transparence
du linon, Madeleine, semblable par la perfection élancée de son corps à la Diane Chasseresse, soulevait, tordait sa chevelure, d'un grand geste las, qui la cambrait toute.
Elle frissonna. Un souffle frais, montant du parc, la frôlait : murmure des cimes lointaines où bruissait l'impet'ceptible frémissement des feuilles, parfum avivé des fleurs proches... La fragance légère des giroflées se mariait au pesant arôme des derniers lilas.
A lents soins, rêveusement, Madeleine procédait à sa toilette. Elle avait toujours eu ce minutieux soin de sa beauté, moins par coquetterie féminine que par une sorte de dignité personnelle, un respect d'elle-même et de ce qu'elle imaginait devoir aux autres, en recherche et en offre de perfection. Et pourtant, ce corps qu'elle baignait et polissait, ces ongles lustrés comme de menus joyaux, ces cheveux bouffants où l'écaillé
du peigne glissait en frôlements électriques^ — toute cette enveloppe changeante et périssable, que de fois, en un étrange dédoublement, elle l'avait contemplée, surprise, comme si elle eut enfermé une autre âme que la sienne !
Idée troublante. Elle y descendit plus profondément. Elle s'étonnait du mystère de vivre, de cette juxtaposition, en un seul être, d'êtres divers, serfs aveugles d'héréditaires instincts, servitem^s à demi clairvoyants de la conscience individuelle, toute une survie d'ancêtres, d'étrangers, se livrant bataille dans le champ clos de sa pensée et de sa chair. Surtout elle s'étonnait, devant l'identique paysagpfe, de ces dépouillements d'âme successifs, qui en arrière jalonnaient la route. Ses regards errèrent sur le contour familier des massifs et des pelouses, la ligne basse des tilleuls rectilignes, au delà desquels miroitait l'eau du fleuve. Rien de changé que le voile des saisons. Mais elle, n'était-elle pas à présent une autre femme, tellement difl'érente de celles qui, eii elle, avait ici même aimé, rêvé, souffert? Dans ces fantômes de son passé elle hésitait à se reconnaître. Combien en pouvait-elle compter, de ces Leine au cœur inassouvi, aux yeux contradictoires! Elle se revit jeune fille, ses
cheveux battant la nuque, en un lourd catogan noué d'un ruban feu. C'était le temps des fiançailles de Marthe, le trouble heureux de l'adolescence... Jours éblouis où balbutie l'Amour, amoureux de l'Amour!...
Ranimée au bienfait de l'eau, Madeleine passa un peignoir léger, s'assit à sa table à coiffer. La glace chantournée de la poudreuse lui renvoya son visage songeur. Elle l'approchait, l'éloignait du limpide cristal. Ses lèvres élargies sur l'émail des dents, le grain de la peau, elle examinait tout, avec une attention soupçonneuse. Elle se constata fatiguée par soii insomnie, moins johe. Ses vingt -huit ans épanouis supputèrent la trentaine voisine. Malgré son habituel éclat, et cette grâce qui la faisait sœur des grandes figures du Primatice, la certitude de vieillir, et la crainte de vieillir vite, la poignardèrent, à double tranchant... Physiquement même elle ne ressemblait plus à la Madeleine d'autrefois.
Était-ce bien elle qui avait vécu cette vie^ ces ^^es plutôt, abohes aujourd'hui dans leurs joies comme dans leurs douleurs, effacées au point qu'elles lui apparaissaient presque agies par une autre, s'il n'en eût subsisté les conséquences,
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inéluctables?... Elle eut un sourire d'une infinie mélancolie, se leva machinalement, comme attirée vers le secrétaire. L'abattant joua. Elle enleva un des petits tiroirs, démasqua, d'an ressort poussé, une cachette. Elle y prit un livre à fermoir damasquiné, aux plats couverts d'un velours ras et violet, au dos relié d'un cuir à nervures gothiques, — un de ces vieux mémoranda du temps de la Restauration et qui évoquent quelque grand 'mère au chignon haut, balayant de ses boucles penchées la page où court l'écriture mince, la romantique confidence.
Un cadeau de Jacques, ce livre trouvé chez un marchand de curiosités avec ses feuilles vierges, jaunies à peine. Madeleine revit le jour où il lui en avait fait don. C'était au moment du mariage de Marthe. Elle avait dit devant lui, la veille, en plaisantant à propos des petits cahiers où depuis le couvent elle prenait plaisir à noter ce qui lui traversait l'âme : « Voilà une partie de ma vie qui s'en va! Je tire une barre sous mes souvenirs. Je commence un nouveau cahier... » Il l'avait reregardée avec un sourire tendre, un air profond et singulier... Et le lendemain, il lui avait apporté ce livre. Sa voix pour l'offrir tremblait un peu : « Voilà des pages blanches pour la vie qui vient. »
Alors elle avait levé les yeux, et pour la première fois, elle avait vu. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt en quel trouble vivait cet homme d'habitude si froid, si maître de lui... ce que cachaient les silences embarrassés, les rougeurs et jusqu'aux brusques élans de parole où alternativement il s'absorbait, s'épanchait?... Gomment? Le livre, ouvert sur ses genoux, répondit... Ses yeux tombèrent sur les hgnes initiales, ne se détachèrent plus des feuillets à l'écriture nerveuse, ici ponctués d'une feuille sèche, là tachés de larmes, et d'où les souvenirs se levaient en foule. Elle revivait ces années lointaines... Par instants, elle reposait le cruel témoin, songeait avec une affreuse amertume à ce qui, depuis, était advenu... Les phrases hâtives, confidences du cœur chuchotées au plus secret du cœur, ressuscitaient le passé, êtres et choses, le décor, les actes, le fugitif reflet des sentiments au visage... De ces émotions, les unes dataient de huit ans... les autres, les plus violentes, de trois à peine. Toutes, à les sentir repasser, elle les éprouvait aussi vives qu'à la minute où elle les avait subies, au jour où, déchirée d'angoisses, peu après la naissance de Janine, elle avait écrit la dernière ligne au bas de la dernière page... Alors, ne trou-
vant pas le livre accusateur en sûreté chez elle, elle l'avait confié à Marthe. Elle ne l'avait pas encore rouvert.
Maintenant, elle ne s'en pouvait arracher, reprise toute.
(c Septembre 99. — Jacques a semblé me dire : « C'est ma vie .que je vous donne, mais vous, que ferez-vous de la vôtre?... » Et j'ai senti, dans sa voix changée, passer une émotion telle que je l'ai questionné, du regard. Il a détourné les yeux, comme s'il craignait d'y laisser lire, avec son espoir, une inquiétude. Il avait l'air si malheureux!... J'ai cessé de voir le camarade, l'ami... Je découvrais un autre homme... Jamais je ne l'avais aperçu de la sorte.
« Septembre. — J'ai beau me persuader : « Ce n'est pas vrai «, me demander : « Est-ce possible?... Pourquoi?... » Tout en lui crie si fort la tendresse que maintenant, seule avec lui, je suis gênée... J'essaie de rire et je trouve que mon rire sonne fau^... Si je descends en moi, je m'avoue pourtant que Jacques m'est physiquement indifférent... Absent, je ne pense pas à lui... On le dit séduisant et il l'est, par son intelligence haute.
son esprit audacieux, sa netteté d'idées, sa parole un peu lente, mais douce et juste... Et tout cela ferait de lui un compagnon charmant... Mais...
« Mardi, i octobre, — Jean Villemomble est venu passer la journée. Comme j'aime cette vieille maison d'Héricy!
« Octobre. — Le plaisir de V amour est d'aimer^ a écrit La Rochefoucault, et Von est plus heureux par la passion qu'on a que par celle que Von donne. Peut-on affirmer plus crûment que l'égoïsme et l'amour, c'est tout un? Non, ce n'est pas ainsi que je comprends l'amour.
« Si j'aimais, je voudrais être, pour celui que j'aime, tout au monde, sa force et sa joie, sa raison d'espérer et de vivre. Je voudrais être son bien, sa chose.
« Octobre. — Quand avec Marthe, nous découvrions l'univers, l'idée seule d'aimer nous emplissait d'un vertige. Nous n'étions pas des enfants enfermés dans un couvent, âmes folles qu'enivraient les souffles printaniers. Nous étions la jeunesse même de la terre. Qu'une religieuse aux yeux tendres, une sœur nous caressât le front de sa main moite, nous tremblions de
tout l'être. Lourdes de désir et d'inconnu, nous nous jetions à l'amour, comme des barques à la mer.
« Octobre. — Marthe et Raoul sont arrivés hier d'Italie. Elle est heureuse, mais de ces trois semaines à travers tant de lieux admirables, elle n'a rapporté qu'une vision et qu'un souvenir : Raoul. On s'en va bien loin chercher le bonheur. On ne le trouve que s'il était là, sous la main. Est-il un paysage qui vaille son propre horizon?
« Octobre. — Jean Vrllemomble a publié cette semaine sa première œuvre : Les Graines perdues. Il l'a apportée aujourd'hui à « Mesdames Dormans )\ la générale et Mme Raoul, comme on dit à Héricy.
« Il y a eu une grande discussion après son départ, entre M. Durantin, Raoul et Jacques. Je n'ai pas lu le livre, je sais seulement qu'il contient tout ce qu'a observé Jean, depuis qu'il est médecin assistant à la Maternité... Et je n'ai rien pu dire, parce que ces questions sont de celles qu'une jeune fille bien élevée doit paraître ignorer. Pourquoi ne pas donner à toutes une simple et forte éducation, surtout dénuée d'hypocrisie, et qui, simplement, nous initie à nos pro-
cliains devoirs de mères? J'aurais aimé faire des études de médecine... Dire que j'ai tant à rapprendre, car je sens bien que je ne sais rien!... De tous les beaux programmes dont je me suis bourrée, pour l'examen, je n'ai retenu que des bribes... Le brevet supérieur! Avec cela, m'écrivait grand'maman, on en sait assez pour paraître dans le monde, surtout à Alexandrie.... Mais je me moque d'Alexandrie et du monde. Le monde se résume à celui que j'aimerai.
(( Octobre. — J'ai eu, ce matin, avant le déjeuner, une conversation importante avec Jacques. J'étais assise sur le banc de la terrasse. La Seine étincelait au soleil. Une brise légère courait sur la forêt, touchée par l'automne, et dont le sombre vert se rouille chaque jour un peu plus. Nous avons causé philosophie, mariage. Et je me souvenais de cette journée de l'autre mois où Jean se racontait avec la même confiance...
'( — Dieu, m'a dit Jacques, c'est le sentiment de la justice, de la beauté, de la bonté que tous nous portons en nous, plus ou moins consciemment. Dieu, c'est l'idéal humain. Voilà ce qu'il y avait au fond des religions qui se sont succédé
sur terre, des cavernes aux temples, des cathédrales au ciel libre. Voilà ce que les siècles ont façonné dans l'idole de silex ou de bois comme dans les divinités de marbre, et ce c[ue saluent les croyants d'aujourd'hui, dans la raison. C'est en elle, en elle seule, à la lumière chaque jour plus éclatante de la science, que l'homme perfectible puisera les principes éducateurs de la vie...
« Il était éloquent, tant sa conviction l'entraînait. Pourtant, je n'ai pu m'empêcher de l'interrompre. Je lui ai demandé quels seraient ces principes et comment ils pourront se substituer, sans lutte, aux règles anciennes. Jacques m'a répondu q^^'il avait foi dans l'avenir, l'action d'une morale purement scientifique. Il a ajouté :
« — Nous sommes solidairesles uns des autres. Il n'est pas un de nos actes qui n'ait en nous et dans les autres une immédiate et lointaine répercussion. N'agissons donc que lorsque nous sommes assurés, sinon de ne nuire à personne, du moins de servir les intérêts du plus grand nombre : plus de justice, moins de souffrance...
« Jacques pense encore que l'on doit être indulgent, à toutes les fautes. Ne sommes-nous pas en effet les produits de notre hérédité et de
notre milieu? Ne sommes-nous pas détermines par d'innombrables causes?... A l'éducation rationnelle de poursuivre, avec l'épanouissement physique, la culture morale. Jacques croit fermement au progi^ès ainsi défini, au lendemain meilleur.
« — Et Tamour? lui ai-je dit.
« J'aA^ais pris à dessein l'air le plus détaché, d'abord parce que je me sentais si loin, en ce qui me concerne, de toute personnalité possible, et puis parce que je me découvrais bouleversée et, à la réflexion, presque conquise par ces vues pour moi nouvelles. Mais, plus je me sentais intéressée, moins je le voulais paraître.
« — L'amour, m'a-t-il répondu avec une émotion si grande qu'un peu plus elle me gagnait; et pourtant, il parlait à voix sourde, en évitant de me regarder... L'amour, c'est la suprême loi, l'instinct primordial. C'est par lui que nous durons, par cette source féconde, principe de vie, soleil de l'âme! Deux êtres qui s'aiment et qui créent, rien ne surpasse en nécessité, en beauté, ce miracle-là !
« J'ai nim'muré :
« — Que de mariages vous condamnez!
« — Ai-je tort?
(( — Non, peut-être, mais croyez-vous que la volonté suffise à prolonger l'amour?
« J'ai baissé le front et j'ai songé à ce que m'avait dit Jean à ce propos, à ce que j'ai cru entendre, plutôt, car je ne sais pourquoi je n'avais pas osé lui parler simplement de tout cela, comme je l'ai fait avec Jacques. Pourquoi? Je garde à côté de l'un une entière liberté d'esprit, je me découvre une sympathie grandissante pour ses idées, bien qu'elles heurtent en moi d'anciennes façons de comprendre, l'éducation reçue... Mais, je n'ai pas d'arrière-pensée; je l'écoute disserter de l'amour comme d'une abstraction, — d'un absent. Tandis qu'avec Jean, une pudeur m'eût arrêtée. Il m'eût semblé qu'une présence entre nous vivait... Et pourtant comme je suis plus près de lui par toutes les influences de mon passé, je dirais presque : mes croyances, si depuis que je fréquente Héricy, les amis de Raoul, Jacques, je ne m'étais mise à douter. Où est le vrai chemin?... Tradition, relgon?... Ou bien l'orgueilleuse science, une morale sans Dieu? Est-ce, comme le croit Jean, la voie qu'ont suivie nos pères • avec leur foi? Est-ce celle où s'engage Jacques, avec la sienne?...
« Novembre. — \'oilà mes vacances finies. Jo quitte Héricy demain, Raoul et Marthe rentrent à Paris. Il est convenu que je ne m'embarquerai pour Alexandrie qu'après le jour de l'an. Jusque-là je vais au pair dans une famille anglaise. Un beau i)ays, Waterbury, près de Manchester. J'enseignerai le français à une jeune miss de mon âge, et en retour je me familiariserai avec la langue de Dickens... Jean et Jacques sont venus passer, au bord du fleuve et de la forêt, cette journée de Toussaint. Quel décor, cette eau de lumière et ce feuillage en feu, parmi le magnifique incendie de l'antomne!... L'azur était léger comme aux matins de printemps, et pourtant, il y avait dans la douceur de l'air une gravité... Mélancolie de ces belles heures, les dernières !
« Jean, Jacques... Je souhaiterais, si je dois êlre la compagne d'un homme, trouver en lui la généreuse intelligence de M. Fernay et le caractère heureux de Jean. A mesure que je les connais mieux, je me sens davantage l'amie de Jacques et xe me vois si bien la femme de Jean!,.. Mais voilà! Jacques m'aime et Jean ne m'aime pas... Je me suis ti-ompée l'autre fois, les autres fois... J'ai cru cpio Jean songeait à moi, parce
que je songeais à lui... Et je lui plais sans doute, mais comme lui plaisait Marthe, et comme lui plairait Germaine! Camarades... Je ne veux pas y penser, je pleurerais. Je suis si seule!
« Waterbury, Décembre. — Comme l'éloignement remet en place!... J'ai méconnu Jacques. Je le trouvais moins jeune, moins tendre, moins amusant que Jean... Et ses lettres me le révèlent le plus sûr et le plus affectueux des êtres... Il a pris l'habitude de m'écrire longuement... Je sais tout ce qui occupe sa vie, sa pensée. Je commence à être fière de partager l'une, et à trouver doux d'être de moitié dans l'autre.
« Décembre. — Une lettre de Marthe m'apprend le départ de Jean Villemomble. Il a une mission du ministère de l'Inslruction publique en Allemagne. Je ne sais cjfuelle étude comparative de la Puériculture... Pourquoi ne m'a-t-il pas donné signe de vie? La dernière fois que je l'ai rencontré à Paris, la veille de mon propre départ pour Londres, il m'avait presque battu froid... lui toujours si cordial, plein d'entrain... J'ai bien vu sa réserve. Je n'en ai pas deviné la cause...
« 7 janvier. — Le sort en est jeté. Siiis-je contente?... Serai-je heureuse?... Mais reprenons par le commencement. Il faut que je mette de l'ordre dans mon cœur, que j'essaie de fixer une à une les sensations qui depuis ce matin si rapidement m'emportent... C'était après le déjeuner, j'étais lasse du voyage. Cette vilaine traversée! Marthe, chez qui je suis descendue et qui, tout en se doutant de l'intérêt que j'inspire à Jacques, né sait pas encore que nous nous sommes écrit si souvent pendant ces deux mois, m'a dit à l'improviste :
« — Jacques Fernay va venir.
« — Ah! fis-je négligemment... Vous le voyez toujours beaucoup ?
« Mais elle me regardait droit dans les yeux :
« — Cette fois, ce n'est pas nous qu'il vient voir !
« Et Raoul qui avalait, en se brûlant, son café, — l'heure de la Chambre! — ajouta en souriant :
« — Serait-ce vous, Leine ?
« Je n'ai pu m'empêcher de rougir, et j'en étais furieuse... Mais une de ces rougeurs bêtes qui vous montent aux joues en bouffées, et qui gagnent, qui gagnent, jusqu'au cou!... J'ai fait front ;
« — Et pourquoi pas? Je le trouve charmant M. Fernay. Nous ayons échangé pas mal <]o lettres, depuis l'automne, et d'idées...
« Raoul plaisanta :
« — Ou de sentiments? comme dirait mou beau-père...
« — Ah! oui!... s'écria Marthe, j'entends papa : « Les femmes, en fait d'idées, n'ont que des sentiments... » Mais ce n'est pas à vous, Monsieur le député socialiste, d'user de pareilles armes. Elles ont fait leur temps.
« Raoul posa sa.tasse, et jetant à Marthe, du bout des doigts, un baiser d'au revoir :
« — Bah! je la taquine... Elle sait aussi bien que moi que j'aime les femmes intelhgentes... Et j'ai trop à remercier la vie, quand je songe à moi, pour ne pas souhaitei- à .Jacques une compagne qui te ressemble.
« Marthe a protesté :
« — C'est que Leine ne me ressemble pas du tout!... Nous sommes l'eau et le feu... C'est-àdire que je suis, moi, la bonne eau paisible, l'eau égale et lente... Je ne cherche pas le bonheui' absolu...
« — Parce que tu Tas trouvé! ai-je dit.
« Là-dessus Raoul ma f)aisé la main :
« — Le l)on]ieiir en amour, petite Leine, c'est savoir jouir de ce qu'on a...
« — Et quand on n'a pas?
« — Il ne faut jamais penser à ce qu'on ne peut avoir!
« — C'est la résignation, ce n'est pas le bonheur !
« — Oh! je sais bien... vous êtes une lutteuse, vous! Évidemment, il y a aussi des gens pour qui le bonheur est dans la recherche du bonheur. Ce sont les plus vaillants, peut-être... Ce ne sont pas toujours les plus sages.
« Il est sorti, en hochant la tête. Mais aussitôt nous avons entendu un éclat de rires et de voix. Raoul a ramené Jacques, qu'il venait de trouver dans l'antichambre.
« A partir de ce moment, je vois trouble. Nous avons causé de choses banales, tous les quatre. Les mots me semblaient dénués de sens tant nos pensées les débordaient, d'une signification plus complexe et plus vaste. Enfin Raoul, puis Marthe nous ont laissés.
« Nous nous sommes tus un instant, les yeux baissés, comme si nous regardions en nousmêmes. Puis, du même instinctif mouvement, nos paupières se sont levées, et nous nous sommes contemplés jusqu'à l'âme.
« C'est lui qui a rompu le silence. Nous étions assis face à face, si près qu'il n'eut qu'à étendre la main pour s'emparer de la mienne, abandonnée sur mes genoux. J'entends encore trembler sa voix caressante. Il parlait d'un trait, se taisait par moments, comme pour écouter en moi le prolongement de ses paroles, reprenait... Et c'était une si douce musique, ces mots sans suite, jetés simplement, avec une sincérité joyeuse et grave!
« — Madeleine, vous avez bien voulu m'écrire que vous ressentiez pour moi de la confiance, de l'afïection... que j'avais ouvert à votre pensée un horizon nouveau... Si vous saviez quel orgueil m'ont causé vos chères lettres!... Ainsi j'ai eu l'immense joie de vous sentir petità petit devenir mienne, une sœur d'esprit..'. Il y a pourtant une chose- que je n'ai pas osé vous dire... C'est...
<c II hésita.
« — Eh bien?... murmurai-je.
« — Eh bien...
« Il se recueillit, et dans cette brève minute tint subitement une longue angoisse. Enfin, comme on se jette à la nage :
« — C'est que j"ai pour vous, et depuis long-
temps, une tendresse profonde. A mesure que je vous connais davantage, elle ne fait que grandir... Je ne vous aime pas seulement comme une sœur... Je vous aime, tout simplement... La vie, sans vous, m'apparaît désormais comme une route sans but... une prison sans issue... Si vous vouliez...
« Ses doigts pressèrcTit longuement les miens. Ses yeux supplièrent.
« — Si je voulais... quoi?
« — Etre ma femme?
« Je m'attendais à sa prière. Vingt, fois je m'étais imaginé cette scène, .précisant jusqu'aux moindres détails, aux inflexions de la voix, aux nuances les plus fugitives des mots. Et devant la nette question, je ne savais plus que penser ni que dire. J'étais émue, flattée, touchée infiniment. C'était une sensation si puissante et si douce que je nie répétais : « Voilà donc l'amour! » Et je me sentais lasse, les jambes rompues, le cœur noyé de mélancolie et de joie.
« — Vous ne répondez pas, demanda-t-il, la g'orge serrée... Oh! je sais trop que vous pourriez trouver bien d'autres maris, et plus brillants... Je ne suis qu'un pauvre savant, un fonc-
tionnaire... Mais enfin, avec mes petites ressources personnelles, mes appointements à l'École de Pharmacie, nous pourrions vivre largement. Ce n'est pas la fortune encore... Mais avec du travail... avec vous!... Je vous mériterais mieux chaque jour. Il me semble que j'ai là tant de rêv-es,tant d'idées... Je vous dois l'amour, je vous devrais la gloire... Ah! si vous vouliez si vous vouliez...
« La prière mourut à ses lèvres... Son exaltation était si vive qu'il se leva brusquement, d'un air égaré, fit quelques pas, revint. Un élan le jeta à mes genoux. Ses lèvres se posèrent, brûlantes, sur mes mains que je sentis alors toutes glacées...
« — Leine, Leine!...
« L'ardent murmure glissait en moi. Ce fut soudain comme si une source, rafraîchissante et douce, jaillissait au fond de ma poitrine. Je m'aperçus que je pleurais. Et en même temps, sans rien dire, je répondis à la pression de ses lèvres, en appuyant contre elles mes mains à présent fiévreuses, que les siennes emprisonnaient. Mais déjà il était debout, m'enlaçait d'un geste fraternel, et sur mes yeux éblouis, sa bouche, d'un long baiser, sécha mes larmes.
LE TALION /io
« — Leino, L'aine, ma femme!
(( Alors, je m'abandonnai, sans force, à la protection de son bras. Tout mon être, dél'cieuscment, s'en allait à la dérive. Joie de ne plus être seule, jamais, de se sentir aimée, profondément, sans réserve! Terreur de sentir qu'on aime... J'étais comme une émigrante au seuil d'un définitif départ, comme une loque de chair, éperdue et tremblante, au bord d'un gouffre de jour ou d'un précipice d'ombre. Je me ressaisis enfin, soupirai, en me dégageant :
« — Plus tard ! Pas si vite !
« En même temps mon regard erra, surpris, sur toutes les choses familières qui m'entouraient. Je les voyais autres et comme pour la première fois. Jacques, rassis tout près de moi, me parlait à mi-voix :
« — Je n'ai jamais aimé que vous... Plus rien ne compte dans mon souvenir. Comme toute mon existence d'autrefois m'apparaît mesquine et vaine!... Vous êtes le printemps, toute ma jeunesse qui ressuscite!... Ma vie commence !
« Tant de gaieté sonnait dans sa voix, illuminait ses yeux gris, un si tendre sourire rayonnait, sur ses traits fiers! Je savais si bien qu'il
était bon, je ne savais pas qu'il était beau... Jamais cette heure ne sortira de ma mémoire, ni son regard de triomphe, ni son doux profil de médaille... Comme je vais l'aimer! »
« Juillet. — J'ai passé k journée sous les tilleuls de la terrasse, allongée sur une chaise longue, dans l'ombre verte pleine de soleil. Je n'étais pas revenue là depuis ce matin de l'autre automne, où nous avons avec Jacques si gravement causé, de tant de belles choses! J'essaye de me revoir, de retrouver mes sensations. Je ne peux pas. Il me semble que Madeleine Lannois et Mme Jacques Fernay ne sont pas une seule et même personne, mais deux êtres si différents, si différents!... Mme Jacques Fernay!... Trois mois que je suis mariée, et je ne suis pas encore habituée à mon nouveau nom...
« Si je descends en moi, j'y découvre bien d'autres sujets de m'étonner... Jeune fille, on
/tS I E TALION
croit se conriciître... Et il y a aussi des gens pour nous juger, prétendre : « Elle sera comme ceci ou comme cela... « C'est décider, rien qu'à l'éphémère fleur de l'arbre, de ce que sera le fruit... Viennent gelée blanche ou soleil, la fleur se sèche ou le fruit se dore. On ne sait ce que sera la femme que lorsque la jeune fdle n'est plus. C'est du mariage que nous datons.
« Autrefois, quand je songeais à l'amour, je ne vivais qu'en esprit. Même auprès de ceux que je croyais pouvoir être mêlés à mon existence et que je regardais avec sympathie, je n'ai jamais ressenti qu'un trouble passager. A peine une rougeur, l'étourdissement que donnent, aussi violemment, certains matins ivres d'air pur, de jeunesse et de force. Puis, lorsque l'avenir prit le visage de Jacques, je me plongeai au fond de mon bonheur imagina're. Immatérielle, j'errais avec mes rêves à travers le monde merveilleux et complexe du sentiment... Aimer, c'était me donner de toute mon âme, prendre en échange jusqu'à ses plus secrètes pensées... Je ne songeais à mon corps cpie poiu^ me demander : « Me Irouvera-t-il assez belle? Saurai-je lui plaire?... » Une méfiance alors m'assaillait. Je me reprochais, au miroir, mon nez trop long, mes épaules
trop maigres... Celle chair qu'en moi je n'avais pas jusque-là senti frémir, — plutôt, si j'y réfléchis, par indifférence que par pudeur, — la crainte d'être laide, subitement, me la révélait... Mais Jacques demeurait si fraternel et si doux... Il y eut tant de respect au fond de satendresse !... Si bien que le papillon n'avait pas encore déployé ses ailes, la chrysalide continuait de dormir...
« A présent!... A pjésent, des dècles ont passé. C'est par un effoi't de mémoire que je ranime ces sensations mortes. "Elles sont tombées de moi, comme, de ces éclatantes pivoines, les |)eaux sèches qui serraient leurs boutons... Je contemple avec ravissement, par delà l'ombre embaumée et tiède des tilleuls, l'eau resplendissante. Les maisons du bas Samois y reflètent leurs toits clairs, leurs vergers fleuris, et le ciel étend sur cette fête son immense dais de soie bleue, avec de blancs bouquets de nuages. De tout mon être épanoui, je jouis du bonheur d'être aimée, de vivre. Et je me croyais heureuse autrefois! J'avais l'âme lourde et le cœur léger... Maintenant, c'est au contraire mon esprit où rien ne pèse, et nia chair qu'avec étonnement je touche, ainsi qu'un fardeau subtil. Stupeur
de m'en sentir prisonnière, et comme liée de partout! Un être sensuel s'est éveillé en moi, avec ses désirs et ses goûts... Je ris de ce que j'appelais l'amour! Les jeunes filles n'en étreignent que l'ombre.
« Juillet. — Quel émerveillement de respirer à plein, de posséder autant qu'on vous possède, de s'ouvrir à toutes les joies de cette Terre Inconnue : le plaisir... Puis, quand le vertige est dissipé, quand je reprends conscience, j'éprouve aussi un peu de honte. Je m'aperçois nue. Comment! il y avait cette femme en moi, cette créature de volupté qui, dorénavant, a ses besoins!...
« Novembre. ■ — Je rouvre avec tristesse ces pages, abandonnées depuis l'été. Que d'événements ont tenu dans ces trois mois!... Lorsqu'avec les Dormans, nous avons quitté Héricy pour aller passer août à la mer, j'avais encore on ce moment l'illusion complète... L'horizon lumineux s'étendait, une route claire et droite où nous allions à deux, confondus, du même pas... Je croyais être tout pour mon mari comme il était devenu tout pour moi... Qu'était ma vie avant que sa main se fût nouée à ma main, avant que ses lèvres se fussentposées sur les miennes?...
Un rêve d'enfant, moins que rien. C'est par- Jacques que je suis née à moi-même... Le monde n'a existé vraiment que de l'heure où son image l'a rempl'. C'est par lui que j'ai commencé de sentir et de comprendre. Comme j'étais vierge quand il m'a prise!
(c Ah! misère de ne pas communier plus longtemps, toujours!... Pourtant, je savais bien qu'avant moi Jacques avait connu d'autres femmes, aimé quelques maîtresses... Mais je m'imaginais être quand même la première, lui apporter ce que n'avait pu lui apporter aucune autre... Surtout, je m'imaginais que je resterais pour lui l'unique but, que je suffirais à combler son existence, comme il faisait de la mienne... J'avais compté sans l'arriéré, ce passé vécu par lui loin de moi, sans moi... Si sincèrement, si entièrement qu'il m'aimât, il fallut bien me l'avoTier : notre don réciproque n'était pas égal. Je lui faisais présent de toute ma jeunesse. Que lui restait-il de la sienne? Une flambée suprême,^ et le regret de la voir s'éteindre, en même temps qu'au profond de moi-même un feu violent s'allumait... Quelle tristesse de ne se rencontrer,, sur la route où désormais l'on doit cheminer ensemble, qu'à la minute où Tun déjà se sent
las, quand l'autre part, avec toute respérance au cœur!...
« Je me souviens de cette morne et belle journée de septembre, où étendus sur la plage nous écoutions monter, du fond de l'ombre, la grande marée. Un ciel de velours frais, d'un bleu noir, diamanté d'astres. Marthe et Raoul nous avaient quittés pour aller voir se briser le flux, un peu plus loin, sur les rochers de Ploudern.
u Jacques était fatigué de sa journée. 11 voulait terminer, avant notre départ pour Florence, dont nous avions, le matin, arrêté la date, son mémoire sur la chimie organique. Il compte beaucoup sur cette communication à l'Académie des Sciences... Depuis quinze jours, je ne le voyais qu'aux repas, il vivait dans ses livres. Sagement, je m'efforçais de n'en pas paraître jalouse. Je lui montrais un air gai, une bonne humeur qui le délassait. Pourtant que de volonté il me fallait pour ne pas bouder, pour cacher, sous un sourire, ma moue contre ce vilain travail, qui achevait de le distraire, de me le voler! Plus d'une fois, j'ai retenu mes larmes... Il se taisait, sans deviner à quel point son silence m'agaçait, me peinait. Sans doute pensait-il encore à ses chiffres auxquels je n'entends goutte,
à ses formules qui mMrritent, car j'ai beau savoir l'utilité de son labeur et que de ces hiéroglyphes naîtront des inventions fécondes, un peu plus de bien-être, pour les autres... Je lui en veux dr s'être si vite détaché de moi, de s'en passer si complètement, et si souvent... Surtout, si je m'interroge et que je sois franche, j'en veux à ses idées de me priver de lui... Qu'importe le bonheur des indifférents, s'il s'exerce au détriment du mien?
« Je lui ai pris la main et je la lui ai serrée longuement. Il a répondu d'une pression brève. J'ai murmuré :
« — Jacques...
« Et puis, je n'ai pas osé poursuivre. Mes pensées affluaient, et les mots hésitaient, mouraient. J'eusse eu tant, tant à dire!... Mais je le devinais distant. J'ai eu peur de ne pas être comprise, et que cette fois encore, comme la dernière, il me calmât avec ces phrases où il croit mettre de l'affection et de l'ardeur, et où je ne perçois qu'incompréhension, insultante pitié. En silence j'écoutais le mouvement du flux, ce bruit grondant du flot qui s'enfle, ondule, et longuement déferle... L'écume et l'eau ruisselaient, dans le roulis descendant des galets... Puis de
nouveau accourait, s'étalait la vague... Rythme éternel où, petit à petit, après s'être exaspérée, se berçait, s'atténuait ma douleur.
« J'ai entendu les voix lointaines de Raoul et de Marthe qui reA^enaient. Je me suis rapprochée de lui, d'un brusque élan, qui a mis mon Aasage contre le sien. Nos bouches étaient proches à se toucher. Mes yeux l'imploraient... Il m'a regardée doucement, mais comme s'il ne voyait pas l'offrande que je lui tendais toute... Et ses lèvres m'ont effleuré le front d'un baiser paisible. Cette nuit-là, pendant qu'il dormait, j'ai pleuré longtemps, longtemps, allongée contre lui. Et telle était ma solitude que je croyais sangloter sur quelqu'un qui m'était cher, et qui n'était plus.
« Ensuite, c'a été le voyage en Toscane, la visite des villes de l'Ombrie... Entre nous, le malentendu n'a fait qu'augmenter. Sans doute nous avons eu, nous avons, nous aurons encore des heures délicieuses, comme ces heures de causeries devant les merveilles dont l'histoire et l'art parent toutes les pierres de ce pays. Mais les autres heures, les heures empoisonnées, plus délicieuses encore, celles où je ne le retrouve que pour lo perdre, qu'elles ont été rares! Et de quelle exaltation désolée je souffrais, lorsqu'au
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sortir de mes bras je le sentais redevenu maître de lui, si froid que je me demandais : « Est-ce possible? Est-ce le même homme que j'ai tenu tout à l'heure blotti contre mon cœur?... » Alors j'avais envie de fuir la rue et le musée, tous ces beaux endroits si riches de souvenirs qu'ils me l'avaient repris, et pour moi subitement déserts, où nous étions l'un près de l'autre comme des étrangers de passage, et que nul passé ne lie !
« J'espérais qu'au retour, dans notre appartement où pour moi tint quelques semaines l'univers, je le retrouverais semblable à ce qu'il sut être, les premiers temps... Mais non! L'intimité du foyer, la bibliothèque rouverte, tout n'a servi qu'à l'enfoncer dans sa quiétude, son gai labeur. ses habitudes reprises. Je vois bien qu'il est par moi, et malgré moi, le plus tranquille et le plus heureux des hommes. Son bonheur est fait de ce que je lui donne, et de ce qu'il ne me donne pas. Et j'en soufîre, comme d'une injustice et comme d'une privation. Ma présence le réconforte et l'anime, ma tendresse lui est douce, à condition qu'elle ne veuille point trop l'être. C'est en moi, en mes sourires qu'il puise son égalité d'humeur, son énergie au travail. J'en serais fière, si je n'en étais au supplice. Car je ne puis me résigner à
cette humiliante torture de désirer âprement, furieusement, ce dont on me sèvre, et de n'en avoir que des regrets, lorsque je devrais en avoirhontc.
« Janvier. — Jacques est heureux. Il m'aime d'une affection profonde, égale, apaisée. Il me donne toute la confiance qu'on aurait pour une sœur, et toute l'affection qu'on a pour une amie. Il m'aime encore autrement, et, sans doute, comme la plupart des maris aiment leur femme. Mais quelle importance a pour eux ce détail? Pas plus que boire, dormir ou manger. Ce sont besoins de même espèce, une satisfaction d'instincts nécessaire à l'équihbre de la santé...
« Parfois, pourtant, il me voit triste et s'inquiète :
« ^- Qu'est-ce que tu as?
« Mais je sens si bien qu'il ne comprendrait pas! Je réponds :
« — Je n'ai rien...
« Comme je l'étonnerais s'il pouvait lire en moi toute ma révolte et tout mon abandon, si je lui criais ce que je pense : Tu ne ni'aimes pcif^!
« Janvier. — Vingt fois depuis huit jours j'ai été sur le point de lui confier ma douleur. Enfin, ce matin, j'avais le cœur si gros, je n'ai pas ré-
sisté, je suis entrée dans la hibrothèquc. Je sais combien il a horreur qu'on le dérange avant h <léjeuner. Ce sont les lieiu'es où il se possède 1'" mieux... Mais j'étais poussée par une force supérieure. Il s'est tourné vers moi, gentiment, et m'a souri... Il a bien vu cette fois qu'il se passait quelque chose de grave et m'a confessée, à petites questions tendres, si adroites. Comme il a su me mettre dans mon tori, se justifier!... De quoi pouvais-je me plaindre? Y avait-il une de ses pensées qui ne fût pas à moi? Même celles qu'il semblait donner à sa tâche m'appartenaient, puisqu'elles n'avaient d'autre but que de travailler à notre sécurité, à l'éclat et à la solidité du foyer... Lui et moi, moi et lui, et celui ou celle qui incarnerait, prolongerait notre bonheur, — ne formions-nous pas la communion rêvée, le véritable amour?... Me manquait-il quelque chose? quoi?... Il no voulait que ma joie, s'efforcerait de la faire complète...
« Devant ces sages paroles, je n'ai pu que baisser le front, avouer :
« — Tu as raison... Je suis folle...
« Et pourtant un instinct inassouvi en moi proteste... Non! ce n'est pas le véritable amour!... Celui qu'un moment j'ai éprouvé par lu', et pour
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lui, que j'éprouverais encore s'il l'eût voulu!... Le véritable amour! celui que je n'ai pas, moi, ainsi que lui, plus jeune, éprouvé pour d'autres... Ce perpétuel désir, cette espèce de frénésie qui vous transporte, si douce cependant, où rien n'existe que l'être aimé... Frissonner et pâlir à sa vue, trembler à son souvenir... Sentir que, hors lui, tout est vain, travail, ambition, fortune... Souhaiter de mourir dans une caresse, et de renaître, pour toutes les autres!...
« Février. — A force de regarder en moi j'ai le vertige, je vois trouble. Est-ce si sûr que ce soit un instinct souverain, une loi juste et sacrée qui m'exaltent?... Est-ce que je ne cède pas à un égoïsme assez bas, à de vils sentiments?... Et quand je regarde autour de moi, je vois plus trouble encore. Combien puis-je compter de gens heureux, de couples que l'amour transfigure?... Combien en peut-on compter au contraire qui aient par lui cruellement souffert? Que de désillusions, de regrets, de ruines... Pour une ivresse si courte, que de malheurs qui durent!
« L'amour ne serait donc qu'une imagination, l'éternel mirage de nos sens?... Ce sont les contes des romanciers et les rêveries des poètes qui
auraient divinisé ce leurre?... Nous ne sommes nées que pour mourir, après avoir suivi à tâtons, dans une espèce d'ombre, le fil de nos petites joies et de nos petites souffrances?... L'idéal humain consisterait à vivre en équilibre, sur cette misère!... Non! Toute mon âme se lève contre une telle absurdité!... Romanesque? Peut-être... En tout cas, bien lasse, b'en triste, bien isolée...
« Février. — Je veux réagir... J'ai un mari bon, généreux, intelligent... tous les éléments d'une vie paisible, et qui sait, à la longue, heureuse?... Si j'avais un enfant, l'existence me semblerait moins creuse...
« Février. — Un enfant, voilà le remède... J'ai, certains jours, une tristesse si noire, que j'en^, désemparée, d'une idée à l'autre. Je ne me raccroche à aucune. Je ne crois plus à ce qui m'eût, jadis, consolée, l'existence d'un autre monde, meilleur, et dans l'attente duquel je pomTais végéter, en souffrant, en priant, pour m'en rendre digne... Et je ne crois pas beaucoup, non plus, à la nécessité du travail pour le travail, à cette vertu de l'effort portant en soi son but et sa récompense... Se dévouer, se sacrifier? Que m'importe, si je ne vois pas distinctement pour
quoi ou pour qui?... L"tMif;iiit. oui, reiifant apaiserait ce lourmenl. nMiipliiail lo vide...
« Mai. — Jacques avait raisou. J'avais tort, j'étais folle!... Comment a;-i(^ pu douter de la beauté, de l'utilité de la vie ?... Maintenant que je la porte en moi, que me voici bien certaine d'être maman, je ne me souviens de mes transes passées que pour en rougir. J'attends avec tranquillité... Je me fais l'effet d'une naufragée qui, près de sombrer, perdue en mer, touche enfin du pied la terre, recommence à vivre... Tout m'apparait stable et doux. Je comprends pourquoi je suis là, à quoi je sers... Nous ne sommes que les anneaux d'une immense chaîne... Et me voilà envahie d'une humble et paisible fierté à sentir en moi se former le faible cIkuiioii de chair, ce mystérieux petit être qui se noue
, r « A^H'M. — Par les fenêhvs ouvertes sur la rue de Médicis, je vois le Luxembourg étendre ses masses vertes. Le feuillage qui s'éploie à peine a cette fraîcheur que devaient avoir les forêts nouvelles, aux premiers piinlcmps du monde... Pas un nuage, le ciel est comme un seul et translucide saphir... Mon fds! Je le veux grand et fort.
Je m'oublierai, je renaîtrai en lui... Il me continuera, il me réalisera... Comme je saurai bien l'élever... Pour qu'il soit un être complet, l'homme parfait!... Il aura l'esprit de son père, ce ferme et sûr caractère qui fait la force de Jacques, et cette large intelligence qui s'adapte à tout, s'enrichit de tout... Je lui donnerai aussi ma sensibilité, non point pour qu'il en souffre, mais pour qu'elle l'aide à mieux comprendre, à. savoir jouir de ce trésor secret des sentiments qu'un certain don et une certaine éducation du cœur révèlent seuls. Et plus tard, quand, au seuil de la vie, il rencontrera la compagne de sa vie, il saura la rendre heureuse. Ensemble ils iront jusqu'au bout de la route, ils accompliront l'étape...
« Et si j'avais une fdle? Oh! comme je saurais aussi l'avertir, la protéger!... Mais j'aimerais mieux un fils... Je lui forgerais de plus sohdes armes.
« Juillet. — Cet inconnu qui est ma chair, cet embryon d'être qui, déjà, a forme humaine, une obscure existence, dont le sexe même est déterminé, constamment j'y pense avec une sérénité attendrie, une angoisse aussi. Je le sens qui se
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tourne et tressaille.... Ses poings et ses pieds minuscules me frappent à coups sourds... Et je demeure émerveillée devant cet étonnant travail de la vie. Mais une seule chose me préoccupe : l'âme de mon enfant, celle qu'il n'a pas encore et qu'il aura, parce que je la lui aurai donnée...
« Octobre. — Georges est là, près de moi, endormi dans son moïse garni de rubans roses et de dentelles. Jamais je n'oublierai l'anxieux visage de Jacques, penché sur mon horrible souffrance, tandis que le bon docteur Quinot me suppliait : « Courage, madame!... Encore un peu de courage. » Mon fds! Ah! oui, je puis bien le dire... mon fils!... Ne sont-ils pas à nous d'abord, ces affreux et chers petits bonhommes que nous avons formés, nourris de notre substance et que nous ne mettons au jour qu'en les arrachant de nous-mêmes?
'( Octobre. — La garde me tend ce paquet de linges bien propres, d'où sortent les menottes de poupée avec leurs miniatures d'ongles et cette peau plissée, en provision! J'ai beau faire appel à ce fameux amour-propre maternel, je n'arrive pas à trouver jolie cette grosse tête de petit vieux, et le teint rougeaud, et ce suçoir
qui machinalement bave et tette. Mais, voici les paupières qui clignent, les yeux tournent leur fleurette bleue vers la lumière. Je baise cette chose tiède et vivante, avec la peur que mes doigts n'enfoncent dans le crâne mou, où le duvet des futurs cheveux a l'air d'une soie floche, fils de la vierge qui seraient blonds...
« Est-ce comique de penser que cela, c'est un citoyen déjà inscrit sur les registres de l'état civil! M. Georges Fernay... Jacques lui a donné le nom de son grand-père, le biologiste.
« Novembre. — Je suis debout. C'était un supplice, à la longue, cette immobilité du ht^ cette interminable rêverie mal occupée à lire ou à broder... Maintenant que je peux aller, venir dans la maison, si faible encore, il me semble que je serai plus vaillante, en réfléchissant moins.
« Novembre. — Les derniers jours de mes relevailles ont trop duré! Quelle déception aussi de ne pouvoir nourrir! Et que cette grosse Berrichonne, avec ses cheveux plaqués et son bonnet à coques, épingle d'or, me portait sur les nerfs !... Comment me suis-je à nouveau retrouvée seule, entre mon mari et mon enfant?... Pourtant, Jacques a été aussi attentionné., aussi
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dévoilé qu'on peut, l'êlro. Et ne l'aMuai-je point maintenant comme lui-même n'a cessé de m'aimer, une fois passée la i)remière fièvre de son désir?,.. Sagement, tranquillement?... Parfois, je me surprenais aussi, quand criait Georges réclamant son repas, à le regarder avec surprise, comme si ce morceau de moi-même, déjà, n'était plus moi, mais une personne nouvelle, presque un intrus qu'il me fallait apprendre à connaître, à aimer,..
« Décembre. — Je suis esclave et j'en suis ravie. Esclave de ce poupon qui ne me laisse pas une minute de répit!... Au grand désespoir de ma Berrichonne, je ne le quitte pas... Je le lève, je le lave, je le remmaillotte... C'est moi qui, toutes les deux heures, règle son appétit : tant de grammes de lait ou d'eau sacrée... C'est moi qui le pèse, moi qui surveille ses promenades et ses sommeils... Moi qui détends, de mouvements rythmiques, ses jambes recroquevillées... Et ma récompense ce sont ces bras m'gnous qu'il tend vers moi presque aussi ^■olontiers qu'à cetU> femme, lorsqu'elle dénude sa gorge nourricière... A rpioi l)on se duper?... Les seuls instincts qui éni.'uvent ces petits organismes, c'est le froid, le
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ohaud, la faim... Il n'y a d'inné en eux que les plus grossiers et les plus aveugles besoins... Rien que des sens, nul sentiment... Quelle plaisanterie que la tendresse filiale!... La voix du sang ne s'éveille que plus tard, quand elle s'éveille... C'est affaire d'éducation... une habitude comme une autre... Si je n'étais pas là, moi, — sa vraie, sa seule mère, ce serait sa nourrice, ou l'Auvergnate que j'ai failli prendre, — la première venue qui l'aimerait.
« Mars. — Georges pousse. Il me distingue tout à fait, à présent... Et je m'attache à lui, de tous les soins que j'en prends, de toutes les émotions que sa fragile santé me cause... Se donner entière, c'est encore la meilleure façon de se retrouver toute, c'est au moins la seule de ne pas se disperser inutilement aux ronces, aux ornières, aux carrefours du chemin.
« Septembre. — I^es premières dents... Les premiers pas.... Voilà le petit homme parti.
« Octobre. — Geoi-ges a eu douze mois aujourd'hui. C'est à Héricy que nous avons fêté cet imposant anniversaire. Grand'mère Dambly, que je n'avais pas vue depuis trois ans, est arrivée à cet efïet d'Alexandrie... Et devant cette
vieille, vieille figiire qui agitait ses boucles blanches, monsieur son petit-fils a poussé des cris d'orfraie. Quand elle a avancé ses lèvres pour lui toucher les joues, il a trépigné en criant : « Non! Non!... » Une crise de nerfs afailh être tout le résultat de la rencontre... Touchant, la famille! Louiset,son cousin, a été, en revanche,, si mignon :
« — Embrasse la dame! lui a dit Raoul...
« Il a jeté au cou de grand'mère Dambly ses bras potelés, dont les fossettes sont, pour Marthe, des nids à baisers.
« J'envie ces deux êtres, leur existence unie, qui se suffirait à elle-même, si Louiset n'achevait de l'emphr. L'emplir? Le mot n'est pas juste. Une affection comme celle de Raoul et de Marthe est parfaite. Celle qu'ils ressentent pour Louiset s'y ajoute, sans s'y fondre. C'est un sillon parallèle et fécond.
« Décembre. — Affreuses journées comparables aux plus solitaires que j'aie, jusqu'ici, traversées... La disparition de grand'mère Dambly, après sa courte pneumonie, me laisse moins de chagrin que la découverte de cette faillite-là : Georges ne parvient pas à m'intéresscr au point
que rien d'autre ne m'intéresse... Quelle tristesse que cette tombe qui se ferme, et d'y voir descendre, sans que mon fils et moi nous nous en émouvions, celle à qui nous devons d'exister.. ► Quelle tristesse surtout de penser que personne ne m'aura aimée comme il faudrait que j'aime pour que l'on me regrette, à l'heure où mon tour viendra de m'en aller!...
« Février. — Georges est trop petit. Je sens si bien que je suis inutile à sa vie actuelle... Une étrangère soigneuse me remplacerait, absolument. Plus tard, je saurai lui donner une tendresse intelligente. Les mères doivent aimer pour aimer, c'est-à-dire sans espoir de retour. En affection, on ne reçoit jamais que si l'on donne, et l'on reçoit rarement autant qu'on donne!
« Février. — Georges balbutie... Avant qu'il parle et qu'il lise, avant que son étroit horizon s'agrandisse du cercle merveilleux des images et des idées, il faudra des années encore... Et pourtant déjà il a sa petite personnalité, ses colères, ses volontés... Il découvre un univers à sa taille, et d'où je suis exclue... Il se passe de moi.
« Il s'en passe d'autant mieux que son père-
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est Jà. A peine Jacques entre-t-il que Georges n'a plus d'yeux que pour lui. Il se hisse sur les lil)res genoux, y galope sans fin, éperdu. Il picfère à mes inventions de lemme If^s jeux d'homme, cet homme!
<( Février. — Y a-t-il vraiment un seul être au monde, pour qui l'on soit nécessaire, de toute nécessité?
« Octohre. — Georges a deux ans. Les vacances paisibles s'achèvent. C'est reposant, ces grands séjours d'Héricy... Voici la première fois que je reviens dans l'ancienne demeure, depuis que Marthe y règne seule. Souvent, j'y évoque la hautaine figure de la générale. Nous nous somm.es si souvent promenées, toutes trois ensemble, dans ces allées...
« A mesure qu'elle se voûtait, de saison en saison, sur sa canne à bec d'ivoire, nous grandissions. Elle m'impressionnait ])ar sa noble allure, sa réputation spirituelle et gaUmte, aux tem])s lointains du Second Empire. Je nous rt'vois jeunettes, Marthe et moi, debout ((uitre la porte-fenêtj'e du salon où des traits au crayon ont jalonné notre pousse. Avec une couvei'ture
LE Tvi,io.\ g;)
de livre, posée sur nos têtes, la générale prenait le repère. Crac!... « A toi, petite! » Et maintenant tout ce qu'elle a été, jeunesse, amour, vie enfuie, tient sous un carré d'herbe, dans le petit cimetière de la côte!... Raoul et Marthe ont eu beaucoup de peine et puis les jours ont de nouveau coulé, coulé comme si de rien n'était... Que de mal on se donne pour mal vivre!...
« l^r novembre. — Une glorieuse Toussaint^ pourpre et or. Henri Dsice et Luc Erfeuille sont venus chasser, avec Raoul. Germaine, en jupe courte et guêtrée haut, était de la partie. Elle chasse aussi, mais le chasseur... Je crois b'en qu'elle s'appellera, avant qu'il soit longtemps, Mme Luc Erfeuillle. Il n'y a pas de plus beau spectacle que celui de deux êtres charmants, et qui s'aiment! Ils rayonnaient la joie, et je ne sais pourquoi, ou plutôt je sais trop bien pourquoi, cela m'a rendue mortellement triste.
« Longue journée, avec Jacques et Marthe, à l're silencieusement chacun de notre côté, dans la bibliothèque. Moi qui ai tant aimé les livres, •aucun ne me passionne plus... A quoi bon toute ■cette aventure, imaginaire et fausse? Quel roman que la réahté, si l'on osait !
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« 2 novembre, — Ce matin, en me levant ^ lorsque je me suis aperçue debout dans la grande glace de la psyché, je me suis dit : « Est-ce toi? Est-ce bien toi?... » Il y avait dans la plénitude et dans l'élancement de mon corps une jeunesse qui m'a surprise... Et je ne reconnaissais pas le visage même, reposé par la nuit, un visage plus frais et comme épanoui, avec la fleur charnue de la bouche et le sombre éclat de mes yeux... C'est que la chair aussi bien que l'âme se renouvelle... Qu'est-ce qui subsiste en moi de la Madeleine d'il y a deux ans? Et pourquoi échapperais-je à la loi, à l'irrésistible et profond mouvement de la vie?... Déjà hier, après le dîner, dans le salon où les vieilles girandoles Louis XVI irisaient, aux feux électriques, le ruissellement glacé de leurs cristaux, j'ai senti avec étonnement et plaisir l'admiration des hommes se poser, comme une caresse, sur mes épaules nues... Était-ce la cordialité du fin repas, l'animation des causeries, la bonne tiédeur des bûches pétillantes?... Je n'ai pas trouvé mauvais qu'Henri Dace me marquât, d'un regard particulier, qu'il découvrait en moi, à cet instant, une femme nouvelle... J'ai fait semblant de ne pas le voir. Mais je l'ai vu... Et, ce qui est plus grave, on m'en souvenant, j'en souris.
Qu'il me laisse froide, pourtant, Henri Dace!...
« Décembre. — Je rentre du bal des fiançailles, ohez Mme Erfeuille.il est amusant de contempler la comédie humaine, lorsqu'on sait ce qu'elle <3ache. Pas un peut-être de ces couples dont la figure ne soit un masque!... Et tout ce qu'abrite le voile transparent des convenances! Tant de gens, derrière leur vertueuse vie de façade, ont une vie secrète, qui, j'en suis sûre, stupéfierait, si on la pouvait percer à fond... Ainsi, moi, en me voyant passer paisible, à côté de Jacques, qui se douterait de l'abîme qui m'en sépare? Qui soupçonnerait que, malgré notre réelle communion d'amitié, je suis à ce point détachée d'une part de mes sentiments d'autrefois?...
« Marthe seule aurait pu mesurer, à certaines de mes confidences, l'étendue du ravage. Mais elle est d'un caractère si différent du mien qu'elle ne peut tout deviner. Et j'ai trop d'orgueil pour m'exposer à n'être pas comprise, si je lui disais tout... Mes rapports avec Jacques, dont le tranquille bonheur est visible, notre entière sympathie d'esprit, et cette confiance du cœur, comment les pourrait-elle conciher avec mon affreux regret, ma révolte de vieiUir, sans amour?.
Marthe a l'ànie la moins compliquée, et les sens les plus calmer; elle ne fait vraiment qu'un avec sou mari; son seul grief est la politique envahissante qui absorbe Raoul. Comment pourrait-elle admettre cette espèce de divorce moral entre Jacques et moi ?
(î Décembre. — Je ne voudrais pas mourir sans avoir aimé, sans avoir été aimée!... Jacques ne in"a donné que l'appétit de l'amour. A-t-on le droit, lorsqu'on prend un être jeune et vierge, de n'apporter au mariage qu'un corps las, un cœur qui a jeté le meilleur de sa flamme? A-t-on le droit d'exiger en échange, à jamais, la possession entière, absolue, de cet être au corps frémissant, au cœur inassouvi?
« J'ai soif de vivre.
<( Février. — Un revenu) nt. J'ai dîné hier, chez Germaine, avec Jean ViUeraomble. Jacques était retenu à son banquet des Soc" et es savantes. Jean n'a pas beaucoup changé. Toujours sa prestance, Ces yeux clairs qui regardent droit, et le front volontaire sous les épais cheveux blonds.' La br>uche, railleuse, sourit moins. La barbe carrée dunne au visage un aspect un peu sévère.
<^ J'ai eu du plaisir à h retrouver. Germaine
ne m'avait pas avertie. Seulement, quand je suis arrivée, — j'avais ma robe bleue, décolletée en pointe, — elle m'a dit :
« — Devine qui te donnera le bras?... Ton ancien flirt, Jean Villemomble.
« J'ai ressenti une surprise amusée. Il est entré, m'a reconnue, abordée de suite, comme s'il m'avait quittée la veille. Il a toujours le même entrain, cette affectueuse vivacité, un peu taquine, qui me l'avait rendu si sympathique dès l'abord... Il m'a parlé de ses voyages, de ses études, de ses projets... Il est réinstallé à Paris, m'a demandé la permission de m'envoyer le livre qu'il va faire paraître : Gynécologie moderne...
« — C'est la maman qui le lira, avec l'indulgence de l'amie !
« Il compte ouvrir un hospice-clinique où pourront venir accoucher les malheureuses sans ressources... Il parlait avec une confiance et un plaisir qui m'ont touchée. Après le dîner, j'ai, à plusieurs reprises, rencontré son regard... Il me dévisageait de loin, comme si, après ce premier contact, il me découvrait à nouveau... Il a pris congé de bonne heure, en disant qu'il viendrait bientôt voir Jacques, et m'a baisé la main.
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« 8 février. — Revu Jean Villemomble, ce matin, à l'Exposition des Pastellistes. Germaine l'avait amené.
« Nous avons visité ensemble l'exposition... Il m'a dit, en partant :
« — Serez-vous chez vous, ce soir? Ai-je chance de rencontrer Jacques?
« Je lui ai dit :
« — Venez.
« Et je l'attende.
(' 8 février. Onze heures du soir :
« Jean est venu, avant le dîner. Jacques n'était pas encore rentré. Je l'ai reçu dans le petit salon. Il a soulevé la main que je lui tendais, l'a effleurée gauchement des lèvres en murmurant :
« — Bonjour, madame.
(( J'ai répondu d'un : « Bonjour, Jean! » si spontané, qu'il a repris plus d'assurance.
« Son front s'est éclairé. Il m'a dit, en me fixant de ses yeux inquiets, soudain jioyeux :
« — Je vous retrouve toute... C'est gentil!
<■< Et, à mots brefs, d'où s'envolait la gêne, il m'a confié sa joie d'être là,, en, ami, comme dans le temps, sa surprise, après l'élan instinctif de jiotre rencontre, à me découvrir si changée, une
autre vraiment, dont il s'en voulait de n'avoir pas soupçonné, jadis, l'épanouissement possible, la transformation si complète :
« — C'est cela qui m'a troublé et qui me déconcerterait encore, si vous n'aviez, d'un mot, rétabli le charme!... Comment reconnaître, dans votre beauté d'aujourd'hui, si différente, celte Madeleine qu'on avait laissée gamine, ce sauvageon devenu femme...
« Sa voix changea, se fit grave pour répéter un peu plus bas :
« — Si femme!
« Et, en même temps, ses yeux clairs s'assombrirent.
« Mais Jacques entrait :
« — C'est vous, Villemomble! Quelle joie de vous voir...
« Leurs mains se sont serrées, avec simplicité.
« Avril. — J'ai vécu ce trouble mois de mars, au ciel zébré de coups de soleil et d'averses, dans une humeur engourdie et changeante. Jacques et Jean sont redevenus les bons camarades qu'ils étaient autrefois... Je m'habitue à îa présence de Jean, à ses longues causeries, à ses discussions avec mon mari.
« L'amitié, telle que Jean l'exerce, est un sentiment si déUcieux que je m'y laisse aller, avec une sécurité chaque jour plus grande. D'abord, sa soudaine rentrée dans ma vie, si déserte, m'avait remplie d'une sorte de peur. Sous l'étonnement de Jean à me retrouver tellement autre.
78 LE TALIOX
je percevais sa déception de s'être trompé sr.r moi, jadis, et surtout un désarroi. Mais, petit à petit, il a su se dominer, avec cette autorité qui est la marque de son caractère entier, presque tranchant, et je découvre avec émerveillement un nouveau Jean, pour moi tout de douceur, l'idéal des amis, sans l'ombre d'une arrièrepensée...
« Juin. — Georges grandit. Bientôt il aura trois ans. C'est un garçonnet planté droit sur ses petites jambes, rétii^ comme disait grand'mère Dambly, avec de beaux yeux noirs malins et une bouche gourmande, sans cesse ouverte pour happer une friandise ou dire un mot drôle... Il court toute la journée au Luxembourg, avec son cousin Louiset... Car, en dehors de Louiset et de ses jeux, rien n'existe.
« Juin. — Quel réconfort de pouvoir se confier ainsi, d'avoir à ses côtés, toujours présent, ou quand même là, par le souvenir, un être à qui l'on peut, l'on ose tout dire!... Et je sens, chose surprenante, qu'en ouvrant ainsi à Jean la part la plus secrète de mon âme, je ne fais tort à Jacques d'aucune pensée... Ce domaine, c'est celui dont il n'a pas voulu, qu'il a dédaigné de
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voir, par crainte d'y trop laisser de lui, obscrr désir de préserver son travail et son repos. Avec Jean je me montre comme je suis... Mais jamais, entre nous, il n'est question de Jacques. J'aimerais mieux mourir que de paraître me plaindre, regretter ce que d'ailleurs je ne regrette même plus... Le même orgueil qui m'empêchait de me livrer entière à Marthe met une infranchissable barrière entre certaines confidences et moi. Si j'avais des griefs contre Jacques, nul ne les pourrait connaître... Et puis, des griefs, pourquoi en aurais-je?... S'il n'a su me donner plus, c'est que sans doute il ne pouvait me donner plus. Il est comme il est. Il est ainsi. Aucun être ne se refa-t.
« Juin. — Comme nous nous comprenons bien ! Et qu'il est doux de rencontrer un autre soimême, quelqu'un qui partage, en tout, vos façons de sentir, d'entendre les choses du cœur, le mariage, la vie... Souvent, au début, dans nos conversations en tiers avec Jacques, où nous causions d'un peu tout, idées, mœurs, les opinions de Jean m'ont heurtée. Bien que généreux et charitable, il est tout d'une pièce, tient au passé par sa conception autoritaire et ses croyances, d'ailleurs plus raisonnées qu'instinctiA^es. Il s'est fait
de la société et du monde une idée peut-être étroite, mais bien nette, et où il apporte l'ardeur, l'intransigeance aussi d'une âme haute et tourmentée. Après tout, moi-même n'ai-je pas d'abord pensé de la sorte? Ce dont je suis sûre, c'est de sa sincérité, de sa foi dans un idéal. Et c'est par là que, s'il m'apparaît l'opposé de Jacques, dont l'idéal est si différent, il ne m'en semble pas moins respectable...
>( Août. — Première journée d'Héricy. Jean passera avec nous, chez Marthe, cette seconde quinzaine de vacances... Comme elle m'a semblé longue, malgré ses lettres, l'absence qui vient de nous séparer, ces huit jours où j'ai vécu seule, en écoutant en moi le prolongement de ses paroles... Voyons, il faut, avant qu'il soit arrivé, que j'aie réfléchi, vu clair. Cesser de le voir? Impossible! Ne plus penser près de lui, à cœur ouvert, me serait une souffrance.il m'est devenu nécessaire. J'ai besoin, autour de moi, de ses yeux tendres, de son sourire. Son amitié, c'est la moitié de ma vie... Son amitié... J'écris ce mot, et ma conscience le rature.
« Oui, d'abord, lorsqu'à nous découvrir si pareils je goûtai comme l'ivresse d'une évasion.
hors de ma solitude, lorsqu'ensiiite je lui révélai cette âme cachée que tant d'entre nous portent en elles, je crus, loyalement, ne m'abandonner qu'à l'amitié pure... Elles m'étaient si douces, ces visites d'avant-dîner, où dans la lumière incertaine du petit salon, l'intimité du soir tombant, nous échangions nos rêveries... Il savait si bien, à mon cœur meurtri, dire le mot qu'il fallait, simplement, gaiement!... Et puis, petit à petit, à force de parler de l'amour comme d'un thème et de nos sentiments comme de ceux d'autres que nous, inconsciemment, nous avons fini par tout rapporter à nous-mêmes... Essayer plus longtemps d'en être dupes, ce serait devenir complices. Pourquoi ne me l'avouerai-je pas franchement, puisque j'en suis heureuse? Jean m'aime, tout r avère en lui.
<( Et moi?... Moi, je me laisse aller au courant qui m'emporte. Cet après-midi, en barque, avec Marthe, nous avons croisé une fleur de nénuphar qui glissait, avec sa longue tige, au fil de l'eau. Nous avons regardé le calice doré doucement descendre, sur le fleuve éblouissant... Je ne pense pas, je me suis sentie comme cette plante au soleil, cette herbe dans l'eau... Je flotte avec délices, je vis, je suis heureuse.
« Août. — Il y a des événements inévitables. On ne peut pas plus empêcher qu'ils se produisent, que la terre de tourner ou le temps d'être... Nous avons avec Jean l'ait une courte promenade dans le parc après déjeuner. Je revois tout, le soleil tombant à plomb sur la pelouse, la fourmilière dont involontairement j'écornai le dôme, du bout de mon soulier, le brusque grouillement noir des bestioles, éperdues au sauvetage de leurs œufs... Les autres, sous la grande tente de toile rayée écrue et rouge, qui abat son ombre devant les portes-fenêtres du salon, achevaient leur café, tout en fumant, tandis que Marthe installait les enfants à leur petit jeu de croquet... En silence^ nous sommes allés jusqu'au chêne séculaire où la Diane Chasseresse érige, sur le socle moussu, l'immobile élande sa course. Nous nous sommes assis, à l'ombre du vieilarbre qu'un banc de pierre entoure.
« — C'est tout de même vrai, m'a dit Jean, qui veut que je ressemble à la déesse... Elle a votre port, tranquille et fier 1 Je n'ai jamais pu contempler ce marbre, sans que votre image s'y mêle...
« J'ai souri. Et j'ai dit sans penser à la réponse fatale :
« — Alors, c'est sous la forme d'un marbre que vous m'imaginez?
« Il m'a lancé un de ce& regards qui enveloppent, d'un éclair brusque, comme une caresse, et comme une brûlure. En même temps sa main avait saisi, pétrissait la mienne :
« — Non! Non!... Personne n'est aussi femme que vous !
« Ce mot, il le prononça à mi-voix, les lèvres serrées, comme s'il l'étreignait au passage... Et je sentis en moi palpiter un brûlant souvenir, l'écho de ce même mot prononcé par lui, avec la même émotion, le premier soir où il m'avait revue seule.
« Pourtant, je protestai, instinctivement :
« — Jean, il ne faut pas! A quoi bon parler ainsi ?
« Il soupira. Une douleur bouleversait son visage si franc. Il eut une courte hésitation. Je prévis ce qu'il allait me dire. Je m'écriai :
« — Non! Il ne faut pas!... Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas m'aimer. Nous ne sommes pas libres.
« Anxieusement, ses yeux clairs ont cherché les miens :
« — J'aurais tant voulu rester votre ami... Rien que votre ami. J'ai essayé. Je ne peux pas... Près de vous, je ne pense qu'à vous, au bonheur
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que ce serait de vous voir, de vous avoir, sans cesse. Loin de vous, je ne vis plus.
« J'ai posé ma main sur ses lèvres pour qu'il cessât de parler, pour cesser d'entendre. Mais il a baisé mes doigts avec une ferveur passionnée...
« — Soyez raisonnable, Jean, ai-je dit. Ne mettez pas l'irréparable entre nous...
« — Trop tard! Croyez-vous que je n'ai pas essayé de lutter, de réagir?... A présent une force supérieure m'entraîne... Mes remords ont été moins puissants que votre charme. Je sens bien que ce que je fais est mal. J'en rougis, je souffre dans mon amitié pour Jacques, dans mon sentiment du devoir, dans mes habitudes de loyauté... Et puis, tout s'évanouit. Je ne vois que vous, je ne peux me passer de vous... Ne sentez-vous pas que nous sommes faits l'un pour l'autre? Ce plaisir que nous goûtons à être ensemble n'est-il pas la marque que, de tout temps, nous étions destinés l'un à l'autre. Cette heure devait venir... En vain, nous aurions tenté de la retarder. Est-ce qu'on échappe à son destin? Fou, imbécile que j'ai été!... Quand je pense que j'ai passé autrefois près de mon bonheur, et que je n'ai pas étendu le bras, pour le retenir, pour vous garder!
« Il parlait. Il parlait sans suite. Sa voix chaude coulait, sinuait en moi, comme une averse d'été, dans la terre sèche.
« — Vous souvenez-vous comme nous nous entendions déjà? Tout un jour nous avons ainsi causé, mais c'était là-bas, tenez, sous les tilleuls du bord de l'eau. Il y a trois ans. .Je vois d'ici l'endroit où vous vous êtes accoudée, pour regarder la Seine... Vous aviez un ruban feu dans vos cheveux en catogan. Leur masse noire tranchait sur la blancheur de votre cou... J'ai eu envie de vous prendre dans mes bras... Et pourtant, je ne vous avais pas alors bien déchiffrée! Jene vous connaissais pas toute... Et puis, voyezvous, j'ai une vilaine nature, ombrageuse... Quand j'ai vu que vous en écoutiez un autre, je me suis dit : « A quoi bon? Ce n'est pas toi qu'elle aime!... » J'ai eu envie de vous questionner, un jour, comme vous partiez pour Londres... Ai-je eu peur de souffrir? Je suis parti aussi... Non, je mens! Je suis parti parce que je n'avais pas vu, pas compris, pas deviné... Sous l'enfant, pardon! sous la jeune fille, je n'avais pas prévu votre épanouissement, tout le miracle que vous êtes devenue... Ne souriez pas! Je sais de quelle douleur est faite votre beauté ! Et vous
savez bien, vous, que dès la minute où je vous ai retrouvée, j'ai été à vous... Vous êtes rentrée dans ma pensée comme une reine dans son palais, où tout l'attend, intact, ainsi qu'au départ pour l'exil... Écoutez, Leine,je n'avais pas cessé d'être à vous... Je n'ai jamais aimé que vous... Je vous apporte un cœur qui n'a vraiment battu, qui ne battra plus que pour vous!... Je vous aime...
« Je serrais involontairement ses doigts, de mes doigts crispés comme on doit faire quand on se noie... Tout avec moi sombrait, dans une sensation d'évanouissement, de fin du monde. Je sentais seulement que je perdais pied, que je m'en allais, rivée à lui, pour nous sauver ou pour nous perdre, mais ensemble, délicieusement... Quand je sortis de ce vertige, j'étais si lasse qu'ayant tenté de me lever pour fuir d'un mouvement instinctif, je retombai près de lui, sans courage... Je n'eus que la force de murmurer :
« — Non! Taisez-vous!... Ne parlez plus de cela jamais, jamais!... Nous n'avons pas le droit.
« Il reprit, plus pressant :
« — A quoi bon vous en défendre?... Et vous aussi, je sens bien que vous m'aimez... Pourquoi ne pas être sincères? Pourquoi ne pas songer, franchement, à la possibilité de refaire votre
existence, puisque vous n'êtes pas vraiment heureuse?... Nous n'avons pas le droit de mentir, c'est vrai, à nous-mêmes, pas plus qu'aux autres... Mais vous avez le droit de ne pas vieillir sans avoir aimé, vous vous appartenez, enfin! Le divorce...
« Mille pensées se heurtaient en moi. L'honnêteté, après un long combat, fut la plus forte :
« — Non, Jean! c'est impossible. J'ai un enfant que j'adore. Georges, entre mon mari et moi, a noué un lien que rien ne peut rompre. Et ■puis, qu'ai-je à reprocher à Jacques qui vaille la peine affreuse que je lui causerais?... Vous eussiez pu faire de moi votre femme, c'est vrai... Mais vous ne l'avez pas fait, c'est lui qui m'a choisie entre toutes, qui m'a prise pauvre, inconnue... C'est à lui que je dois ma situation actuelle... Vous rappeliez le passé? C'est le passé! Le présent a ses devoirs. Je ne puis être à vous, voilà ce qu'il y a de certain... Restons amis, amis seulement.
« Il s'est levé sans rien dire, d'un air si triste que j'ai failli m'élancer, le retenir... Et, au bout d'un moment :
« — Vous avez raison! J'étais fou... Ne parlons plus de tout cela... jamais!
« Nous sommes revenus en silence. Longue, longue fin de journée... Nous n'en parlerons plus, c'est dit. Et j'y pense sans cesse.
« Août. — Tous les mots que nous avons échangés nous enveloppent comme un invisible filet, dont les mailles se resserrent. Cette amitié platonique est un leurre.
« 17 août. — Hier, comme nous rentrions d'une promenade en forêt, j'ai buté dans l'escalier, en poussant un petit cri... Il était derrière moi, s'est élancé pour me retenir. Je me suis dégagée de ses bras. Pas assez vite...
« Nous nous sommes contemplés longuement, jusqu'au fond de nos yeux. Ah! ce regard de supphcation, d'égarement... Je m'y suis vu toute, mêlée à lui. Corps et âme, nos êtres divinement se pénétraient, par nos mains jointes... Je n'ai pas prononcé un mot. Quelles paroles eussent exprimé ce vertige?... Nous nous sommes séparés en chancelant.
« Août. — L'émotion a été trop violente. Je l'ai payée de quelques jours d'anéantissement, je suis brisée... Pourquoi n'aurais-je pas le courage de me l'avouer? Je l'aime... Ahl délices du secret qu'on partage, de si bien s'unir, dans un
regard... Heures troubles. En apparence, rien de changé, entre nous. Mais je ne sais plus ce que je veux, ce que je fais, où est la vraie route. Qu'allons-nous devenir ?
( Août. — Est-il possible de porter en soi cet univers, un ciel auprès duquel l'autre est néant, et que ce prodige reste invisible, caché à tous?
« Août. — C'est de la démence pure. J'ai bien fait de m'arrêter, sur la pente où je roulais... Je saurai remplir tout mon devoir. Comme le temps me semble long, vide! Je ne vais pas bien. Je ne vois autour de moi que visages anxieux. On redoute que je ne commence une maladie grave... J'ai, du moins, gagné à cette alarme plus d'isolement, une chambre à moi seule. Ainsi j'achève de me reprendre. Je ne suis plus qu'à moi, rien qu'à moi... Douloureux essai de Jean, pour s'effacer, redevenir l'ami simple et sage...
« Septembre. — La rentrée à Paris... la coupure...
a 10 septembre. — C'est fini. Je me suis donnée. Je suis son bien, sa chose. Comment cela s'est-il fait? J'étais allée chez lui parce qu'il était
souffrant, m'avait priée de venir le voir, de lui apporter des livres... Je me croyais si sûre de moi, de lui!... Mais qu'est-ce que pèsent notre conscience et notre volonté? On se croit invincible, on n'est que faiblesse... L'âme est à la merci d'un frisson de la chair... Quel parti prendre, maintenant?
« Septembre. — Je dois parler à Jacques, il le faut. Cela ne peut durer.
« Septembre. — Non, je n'ose pas.
« Septembre. — Quand je reviens, lasse, de chez lui, et que toute marquée encore de ses baisers, du goût de sa chair, de l'empreinte de sa voix, je m'éveille au miheu de ces pièces où continue de vivre l'autre moitié de ma vie, j'ouvre les yeux avec étonnement, comme au sortir d'un rêve... Mais si violente est ma torpeur que je ne sais pas bien si ce n'est pas la réalité que je quitte, pour entrer dans le rêve...
« Septembre. — Aujourd'hui Georges, comme je l'envoyais goûter chez Marthe, après un baiser sur le front, m'a demandé pendant que je lui passais derrière l'oreille le caoutchouc de son béret de marin :
« — Pom^quoi est-ce que tu n'es plus ma petite mère, maman?
« Et comme je lui répondais :
« — Mais tu es fou, mignon! Qu'est-ce que tu dis là?
« Il a secoué la tête, et, de son air fûté :
« — C'est que maintenant, chaque fois que je pars, tu me baises le front, vite, et avant tu m'embrassais les deux joues, mouillé, tu sais, et longtemps 1
« Octobre. — Jean a beau savoir qu'il me possède toute, et sans partage, il ne peut admettre que je fasse ainsi deux parts de mon existence... Le temps que je passe loin de lui, c'est du bonheur que je lui dérobe... Il me voudrait toujours à ses côtés, rien qu'à lui.
« Alors, je caresse ses chers yeux, j'endors leur chagrin, doucement, sous mes lèvres... Quitter Jacques?... Renoncer à mon fds?... Est-ce possible?... Non, je ne puis faire à des innocents cette peine cruelle, imméritée. Je n'ai pas le droit de sacrifier comme cela, brutalement, cet homme à qui je suis utile, indispensable, à qui j>e reste liée par tant de sentiments, par tant d'habitudes, d'idées communes I,.. Je
n'ai pas le droit d'abandonner cet enfant à l'heure où il se tourne vers moi, à l'heure où il va commencer, vraiment, à réclamer mes soins...
« Octobre. — Pourtant, Jean a raison, il faut choisir! Je soufïre moi-même de ne pouvoir me consacrer à lui davantage... Près de lui, j'oubhe tout, je m'absorbe dans notre égoïste ivresse, je suis prête à n'avoir plus jamais d'autre horizon, d'autre toit que le sien... Loin de moi, je me reproche de n'oser faire pour lui ce que sans hésiter il ferait pour moi... car je le sens si bien à moi, et que, hors moi, rien ne pèse à ses yeux! Puis-je lui refuser ce sacrifice, à lui qui me ferait, d'un cœur joyeux, tous les sacrifices? Et d'ailleurs, quand je ne le lui devrais pas, est-ce que je ne me le dois pas à moi-même?... Est-ce que je ne le dois pas à Jacques?... Ce tacite mensonge qu'est ma vie en partie double, est-il digne de la confiance qu'il me fait, et de la franchise que je lui ai jusqu'ici témoignée ?...Si pénible que soit pour moi l'aveu, si aiïreux qu'il puisse être pour lui, j'y suis contrainte... M'y soustraire plus longtemps serait une lâcheté.
'( Octobre. — Eh bien! non, je ne peux pas... J'ai peur de la douleur que jo lui causerais. J'ai
peur aussi de trop souffrir, à cause de Georges... L'abandonner? Non, je ne m'y résignerai pas!... Enlever mon fds, le prendre avec moi?... et puis?... Fuir comme une voleuse?... Mais il est à Jacques autant qu'à moi... Non! Non! ce serait misérable!... Jacques ne m'a causé qu'un mal involontaire, il n'a jamais voulu que mon bien... Et j'irais déchirer son cœur de père, je troublerais la petite âme, la belle santé de mon fils!... Impossible.
« D'ailleurs, qui me force à parler maintenant?... Nul ne souffre que Jean et moi. C'est la rançon de notre joie. Est-il une seule joie humaine qui n'ait son envers de tristesse?... Je me tairai. Nous verrons. Plus tard, s'il le faut, plus tard...
« Novembre. — Jean a été appelé à Nice avant-hier, pour un accouchement. Ma cousine Yette, la fille de tante Lauraine... Je l'attendais demain, il ne peut rentrer encore. J'ai devant moi la dépêche et regarde ce méchant papier bleu avec des yeux brouillés de larmes... Une mauvaise nouvelle, un deuil ne m'affecteraient pas davantage... Je sens, privée de lui depuis si peu de temps, que je ne supporterais pas long-
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temps cette souffrance... C'est comme si j'avais perdu tout le sang de mes veines, ou que l'air me manquât. La vie ne m'est rien, sans lui. Sa présence m'est indispensable. Je vois bien maintenant qu'il y a des êtres nécessaires à d'autres, des liens inséparables, comme le sont ma respiration ou le battement de mon cœur, mon existence même. Je ne veux plus penser à rien, puisque rien d'autre n'existe, en balance; je ne veux plus penser qu'à mon amour.
« Décembre. — Ces heures que je passe chez lui, ces heures que j'arrache aux occupations quotidiennes, ne me suffisent plus... Elles traversent l'ombre des autres heures avec une fulguration d'éclairs. Longuement, pelotonnée sur ma chaise longue, ou dans la tiédeur du lit solitaire, je les revis... Il m'attend derrière la porte, il me guette à travers les brise-bise, sous les lourds rideaux bleus qui font la chambre close si tiède, si parfumée, si intime... La petite lampe luit, voilée, sous son abat-jour jaune. Sa demi-clarté tombe sur la table où la bouilloire chante, sur le cornet de Chine où les roses dressent, dans l'ttr neigeux des mimosas, leur sombre pourpre veloutée... On entend le tic-tac de la pendulr». Il
me semble que toutes ces choses vivent : les vieux flambeaux en porcelaine de Saxe avec leurs branches fleuries et leurs bronzes éteints, le chiffonnier en bois de violette, l'épais tapis de prière et sa mosquée mauve, devant le feu... Je me dégage de la longue étreinte, j'aide ses mains fiévreuses, j'ai hâte d'être ainsi que son désir me veut. Et nous tombons sur le lit bas, dans la noire fourrure qui le couvre, si douce à la chair nue... Je vivrais cent ans que je garderais, aussi aiguë qu'à la seconde où j'en défaille, ces ivresses si violentes que j'en rougis, rien qu'à en enfouir l'image au plus secret de mon souvenir... Mais comment est-il possible qu'on soit capable de pareilles joies, sans en mourir?... D'aiitres jours, notre plus grande volupté est de rester étendus l'un près de l'autre, nous causons de riens, en écoutant silencieusement nos cœurs battre. Nous sommes des amis qui s'appartiennent, de toute l'âme...
« Décembre. — Si grande que soit ma liberté, si totale l'indépendance que me laisse Jacques, je ne parviens pas à me rassasier de mon bonheur. Il m'emplit au point que la nécessité du silence me pèse... Si le rêve de mes nuits ne pro-
longeait le meilleur de mes jours, je ne pourrais plus. me plier à la réalité, au devoir... Je supporte avec difficulté cette obligation de retrouver, pour un moment, mon autre âme, celle de l'associée et de la mère, cette âme du passé, que le présent, de son flot irrésistible et trouble, bouleverse, noie.
« 17 janvier. — Jacques vient d'être désigné pour représenter l'Académie des Sciences au Congrès de Milan. 11 part à la fm du mois.
« Soulagement de cette solution!... Je n'aurais pu résister davantage au côte-à-côte où à la longue Jacques, si absorbé qu'il soit, si amicalement séparés que nous vivions, se serait aperçu de la vérité qu'il est à mille lieues de soupçonner... Et pourtant, il me semble que mon secret, à travers le moindre de mes mots et de mes gestes, rayonne! J'en suis si pleine, que cette existence telle qu'elle est organisée devenait impossible... Il me faut donner, donner davantage encore à Jean!... Et je ne l'aurais pu faire qu'en prenant le parti définitif, irrémédiable : l'aveu. Voilà ce déchirement évité, retardé... C'est de la douleur qui s'éloigne et de l'amour sans nuages, absolu, qui est là, tout près, que je touche...
« Février. — Mondes merveilleux, infinis des sens et du sentiment! Extase de se découvrir toujours nouveaux, de descendre l'un dans l'autre, comme dans une mer illimitée!... Frénésie des caresses, absolu de l'oubli, néant d'ombre lumineuse où le corps et l'âme se dissolvent!... Conscience de soi qu'on retrouve, au fond des plus divines lassitudes,, comme le sol ferme sous la plongée!... Et dire que l'on peut vivre, et que l'on peut mourir sans avoir connu cette flamme qui dévore et purifie ! Dire qu'il y a des aveugles murés dans l'éternité d'une nuit sans aube, des malheureux qui n'auront jamais ressenti cette commotion de foudre, goûté la jouissance terrible du baiser!
« Février. — H y a, dans toute existence humaine, une courbe dont on ne dépasse jamais le sommet. Il serait peut-être sage de disparaître, après l'avoir atteint.
« Mars. — J'ai eu hier d'étranges malaises. Je me sens lasse. Lettre de Jacques. Son absence se prolongera jusqu'aux premiers jours d'avril.
« 16 mars. — Mômes malaises, fréquents depuis une huitaine.
;( 18 mars. — Je suis enceinte.
(( 29 mars. — Semaine affreuse. D'abord, c'a été un élancement joyeux. Je n'ai songé qu'à Je^n, à son enivrement de nous voir revivre dans un cher petit être fait de nous, de notre chair et de nos pensées... Et puis, au brusque abîme de la conséquence : la rupture avec Jacques cette fois imposée, fatale, le passé s'est levé devant moi, comme une ombre qui me suivait et que j'avais cessé de voir, n'ayant que le soleil dans les yeux... Je dirai tout à mon mari... Je briserai sa vie, puisqu'il le faut. Et je renoncerai à Georges. Il le faut ! Il le faut !
« l^r avril. — Renoncer à Georges, c'est ce qui me coûte le plus... Mon mignon, si affectueux, si gentiment gamin... Depuis le départ de son père, il était avec moi davantage... je guidais son bavardage aux repas, je prenais sur lui de l'ascendant... Il a une sensibilité délicate, je commençais à la voir naître, à la former... Et je devrai déserter cette tâche, m'arracher à ce plaisir!... Je ne prévoyais pas, avant de la consentir, toute l'étendue de la perte... Comment pourrai-je?...
LE TALION n
« 2 avrlL — Journée mauvaise. Nul doute, maintenant. Jean a été catégorique. Six semaines déjà, croit-il, que l'irréparable s'est accompli... Il m'aA'ait prise dans ses bras, me câlinait comme une petite fille qui a un gros, gros chagrin... Et cette tendresse un peu puérile m'a peinée à cette minute. Alors, il s'est plaint, avec gravité, de me sentir grave... Est-ce que l'idée de voir notre amour renaître, toujours vivant désormais, dans notre enfant, ne m'exaltait plus, comme lui, de la même fièvre? Et j'essayais en vain de lui sourire avec un pativre visage si tourmenté... Inutilement, je murmurais :
« — Mais si! Mais si!
« Il percevait, suivait sur mon front soucieux la pensée inquiète, devinait l'obscure idée, informulée encore...
« — Non! dit-il désolé, non!... Ce n'est pas vrai. Tu as peur, tu regrettes... Ah! pourquoi ne pas être loyale?... Oui, tu recules, le moment venu, de prendre la décision définitive... Parle! je ne sais pas seulement ce que tu penses... Je redoute que ce ne soit une chose abominable... Madeleine, Madeleine! Tu ne dis rien?
« A voix plus basse encore, en détournant la tête, je finis par avouer, dans un souffle :
« — Écoute, Jean. Je ne regrette rien. Mais j'ai peur... J'ai peur de la vie...
« Il me saisit la main :
« — Regarde-moi... Que veux-tu dire?...
« — ... Cette petite vie!... Si faible encore... Si elle pouvait ne pas être...
« Je me tus. J'avais honte. Il m'a jeté, d'une voix douloureuse :
« — Ne compte pas sur moi pour cette besogne-là !
« — Jean!... balbutiai-je.
« — Tu ne songes pas que cet enfant, c'est lui qui achève de te donner à moi, de te faire mienne, et pour toujours? C'est le gage même de notre bonheur, le trait d'union de nos vies?
« — Oui, dis-je.
« Et je songeais aussi, avec amertume, à tout ce que ce trait d'union désunissait... Je soupirai :
« — S'il n'était pas venu pourtant!...
« Il continua, blessé :
« — Je ne te parle pas amour. Je ne veux pas être seul à invoquer cette raison qui devrait te suffire, et pourtant comprends donc que cet enfant pour moi existe déjà, c'est comme si je le voyais vivre!... J'aurai deux êtres au monde à chérir. Toute mon existence est là!
« — Pardonne-moi! Je ne sais ce que je dis. Tout cela m'égare!
;( Je l'ai étreint si désespérément, que sa blessure s'est aussitôt refermée, sous le baume... Et nous avons savouré passionnément, douloureusement, l'âcreté de ces tristes baisers, mouillés de larmes.
« 3 avril. — Ma résolution est prise. Nous l'avons arrêtée aujourd'hui. Il était arrivé une lettre de Jacques, ce matin. Il rentre après-demain. Le soir même j'aurai avec lui l'explication que rien à présent ne peut différer...
« — Si tu n'oses faire toi-même, m'a dit Jean, l'aveu qui nous libérera, c'est moi qui irai trouver ton mari... Mon humiliation sera mon châtiment. Je lui confesserai notre faute, qui a été de n'être pas francs, tout de suite... C'est parce que nous avons ainsi reculé, que la situation est devenue intolérable. Elle ne peut se prolonger sans honte. Pour moi, je ne peux plus supporter de me trouver en face de Jacques. Je me fais l'efïet d'un voleur. Retrouvons une dignité de vie dans une explication qui sera cruelle, mais qui eM nécessaire.
« J'ai promis de parler. Je donnerai à Jean
cette preuve d'amour, malgré le déchii'ement qu'elle me coûte. Je ne veux pas voir aux prises ces deux êtres qui ont été, qui font ma vie. Et je donnerai à Jacques, si tragique qu'en soit l'ironie, cette dernière marque d'estime et d'amitié... Mais Georges?... Ah! c'est affreux.
« 6 avril, matin. — C'est fini. Je n'ai plus qu'à mourii\ Et Jean, comment lui apprendre?... Ah! misère de vouloir, et de ne pouvoir!... Honte d'être cette chose vile, cette misérable, misérable chose...
« 6 avril, au soir. — J'ai passé la journée couchée dans l'ombre de mes volets... avec ma porte verrouillée... J'avais les tempes bourdonnantes, un tel écrasement que je n'ai pu recevoir Jean. Et il m'a fallu subir l'affectueux intérêt, l'empressement de Jacques, surpris de ne pas me voir au déjeuner, inquiet de mon silence et de ma prostration... Ah! comme je me méprise et comme je les paye, toutes mes belles joies gâchées, flétries! Comment cela a-t-il pu se faire?... Comment ai-je consenti?...
« J'étais allée, avec Georges, attendre Jacques à la descente du train. Et, dès qu'il eut sauté sur le quai, je vis bien, avec un peu de gêne, à ses
LE TALION lOa
effusions, à ses ibaisers, — si fraternels au départ ! — qu'il me revenait un mari plus tendre, différent de celui qui m'avait quittée... Mais je n'eus pas le pressentiment de tout mon malheur. Je voulus croire seulement à sa joie de me retrouver bien portante, de retrouver notre gentil bonhomme. Tout le long du retour, en fiacre, Jacques contait son voyage, des détails sur son séjour à Rome, les fêtes qui ont clôturé les longs travaux du Congrès. Je sentais sans cesse sur moi la caresse de ses yeux gris, son regard pénétrant, ce regard si étrange qui, parfois, semble comme lointain, voilé d'une brume, et à d'autres moments perce à jour, avec une insistance aiguë. Je me disais : « A la maison je parlerai... Avant le dîner... Mais pourquoi me contemple-t-il ainsi? Il m'épie. Il a deviné mon trouble... » Et j'affectais plus de bonne humeur, j'amusais Georges en lui montrant les boutiques, les passants... Et je sentais sur moi peser plus lourdement, avec tîe regard aimanté de Jacques, le fardeau de l'imminent, de l'étouffant aveu...
« A la maison, les malles montées, — comme nous attendions dans les fauteuils du cabinet de travail, avec Georges jouant à mes pieds, l'heure où on allait servir, — je me levai, avec un grand
effort : « C'est maintenant... Parle! » Et je sonnai pour qu'on emmenât Georges et que nous soyons seuls. Mais Jacques me dit :
« — Laisse! Je suis si content de vous avoir là, tous les deux! Il dînera avec nous, le chéri... C'est si bon de se retrouver chez soi, de vous retrouver, de te retrouver.
« Ses yeux erraient sur les meubles familiers, les hautes bibliothèques, le pupitre où la lampe éclairait ses livres et le papier blanc. En même temps, la porte de la salle à manger s'ouvrit. La table ronde parut avec la soupe fumante, les cristaux, clairs et le linge rose sous la lumière paisible du lustre... Et je me sentis sans force. Je remis lâchement : « Après le diner... Un peu plus tard. )^
« Le dîner s'acheva. J'avais beau me raidir, m'ordonner à moi-même :« Tout à l'heure, quand Jacques sera couché, je parlerai... » Malgré moi j'étais reprise par les milfe liens obscurs de l'habitude, cette trame qu'enlace autour de nous le passé, tant d'années vécues ensemble, dans une communauté d'affection, de travail... Je songeais à la peine horrible, injuste, dont j'attendais l'instant de frapper Jacques, comme d'un coup de couteau dans le dos. Je songeais surtout à
l'adorable petite frimousse de mon Georges, à ses yeux, le lendemain rougis, à sa mine bouleversée quand il dirait : « Et maman? Où est maman? Je veux voir maman... )> J'errais d'une volonté à l'autre avec une sourde et abominable angoisse, j'eusse voulu que le temps cessât de marcher, arrêter l'heure, tout ce qu'elle allait précipiter...
(( Je me revois entrant dans le cabinet de travail, j'entends la voix de Jacques, penché audessus de moi et poursuivant Georges qui se cramponne à mon épaule :
« — Au dodo, monsieur! Le marchand de sable a passé.
« J'embrasse mon iils, qui, après s'être pendu à mon cou, se résigne à l'adieu. Je Tembrasse éperdûment, en répétant : « Adieu! Adieu! », tandis qu'au fond de ma chair ce regret me lancine : « C'est la dernière fois! » Et puis... Et puis... je ne sais plus. Jacques est près de moi, plus près de moi, ses yeux brillants me cherchent, son regard me touche. L'instinct de la conservation me crie : « Parle! mais parle donc!... C'est le moment suprême... Tu es perdue si tu le laisses fuir... Parle! Tu ne pourras plus, bientôt! »
« Une faiblesse m'envahit. Je n'ai plus ni
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énergie, ni courage, aucunes sensations nettes. Je n'ai même pas cette révolte des sens qui eût pu entraver tout, m'arracher le cri sauveur; au bord du précipice. Je roule, je roule dans les ténèbres, sans conscience, sinon celle d'une infinie, d'une horrible douleur... Il me semble me débattre dans un de ces cauchemars où l'on voudrait échapper à un danger mortel,- où l'on s'épuise, muet, en immenses efforts : une force supérieure vous paralyse.
« Jacques m'a prise dans ses bras. Et tout s'effondre! Je ne suis plus qu'une insensible, lamentable machine, — à plaisir, et à souffrance... »
« 7 avril, soir. — Je rentre de chez Jean. Je suis brisée... J'y étais allée en me traînant à travers le Luxembourg, éclatant de feuilles nouvelles, de soleil, d'enfants. Toute une gaieté exaspérante!... Jean me guettait de sa fenêtre... Je l'ai trouvé sur le seuil, anxieux... Son regard fouillait le mien...
« — Eh bien, tu as parlé?
« J'ai fui ses yeux. Je ne pouvais supporter leur âpre, inquiète interrogation, la douleur dont ils allaient s'emplir. Et j'ai secoué négativement la tête...
— Non? s'est-il écrié, en m'entraînant dans la chambre où tout brusquement s'est levé devant moi, comme un reproche... Non?... Pourquoi?...
« Ses doigls cessèrent de me meurtrir le poignet, ses bras fléchirent, avec stupeur, il recula, en me dévisageant... Alors je m'écroulai sur la bergère, au coin de la cheminée, la tête dans mes mains, en pleurant à longs sanglots, qui me secouaient toute.
« Il allait et venait sans plus s'occuper de moi que d'une chose morte. Soudain il me saisit les mains, et me releva pour me contraindre à le regarder en face.
« — Tu n'as pas osé!... Tu n'as pas osé!... Tu avais tant promis...
« Je détournai la tête.
« Un silence plana, s'élargit entre nous, pesant, profond. Il reprit, la gorge serrée :
« — Qu'est-ce qu'il va?
« Je suppliai :
« — Jean! Jean! ne me force pas à parler. C'est trop affreux...
« Mais il m'avait à nou\'eau repris les poignets, implantait son regard, de force, jusqu'au fond de ma terreur et de ma honte.
« — Tu as... n'est-ce pas... C'est cela! Il t'a reprise... Et tu t'es laissé faire... Comme une... comme... Ah!
« Il me repoussa avec tant de violence et de
dégoût que je m'abattis sur le tapis. J'étais à ses pieds. Je l'implorais... Je ne sentais ni mon humiliation, ni mon affreuse douleur... rien que la soif de me justifier, de le consoler, qu'il me crût, qu'il m'aimât!...
« Mais il s'éloignait comme devant une bête répugnante :
(( — Laisse... C'est fini. Je ne pourrai plus... Cette vision me poursuit. Elle souille tout... Le présent, l'avenir... C'est fini.
« Je criai de tout mon être :
« — Jean, Jean! Si tu savais... Ce n'est pas ma faute... Pardonne.
« — A quoi bon, maintenant?... C'était ton droit..
« Je me relevai, sous le triste sarcasme, et nous demeurâmes ainsi l'un près de l'autre, atterrés, jusqu'à ce que d'un élan je m'approchasse. Mais il étendit le bras :
« — Non, laisse!... Laisse-moi seul... Laissemoi souiïrir.
« — Et moi, dis-je humblement, ne crois-tu pas que je souffre?
(( Notre misère en nous se leva, d'un sentiment si fort qu'il nous rapprochait dans cette muette, cette désespérée communauté de souffrance... Et
ilO i.E TALlOiX
nous avions beau souffrir l'un par l'autre, moi de tout son tourment et lui de toute sa jalousie, de toute sa confiance trompée, il suffisait que nous soufîrions ensemble pour que notre douleur en devint moins atroce. A mon tour, je lui pris les mains et d'une longue plainte je soulageai mon cœur :
« — Écoute! J'ai tant de chagrin... Je ne puis supporter de voii- ton visage si malheureux, tes yeux de haine, de mépris... L'idée que c'est moi qui ai causé cela me ravage. Aie pitié... Et moi qui étais si décidée... qui voulais tant... Je n'ai pas pu! Oui, cela a été plus fort que moi... Dix fois, les mots étaient là, sur mes lèvres...
« Il répéta, comme un outrage :
« — Tes lèvres!...
« La honte m'empourpra. Je jurai :
« — Jean, tais-toi! Ne pense plus à cette odieuse chose...
« Je jetai, plus bas, avec une sincérité ardente :
« — J'étais anéantie, morte... Une épave...
« Il passa la main sur ses tempes, comme pour en écarter la vision, les pensées qui le harcelaient. Il ne récriminait plus, il acceptait, morne, l'inévitable... Défaillance des sens, surprise de
la volonté.,. Je sentis qu'avec son âme haute, son intelligence de médecin familière avec la faiblesse humaine, il comprenait, il absolvait presque.
« A présent qu'était passée la tourmente, nous nous taisions avec une sorte de stupeur, je n'osais pas troubler sa réflexion. Je me tenais debout, tête basse, le dos à la cheminée. Il s'assit. Enfin, au bout d\ni instant, interminable :
« — Ahl Leine, ma Leine, queUe misère! Comment as-tu pu?... Comment?... Tu aiu^ais eu plus de courage si tu m'avais aimé... Tu ne m'aimes pas... Tu ne m'aimes plus!...
« — Jean! Jean!
« Les pleurs qui coulaient de ses yeux, le silence plus cruel qu'un reproche me bouleversèrent. Je me jetai à son cou, je mêlai mes larmes aux siennes, désespérément, sans rien dire. Nous restâmes ainsi longtemps, nous éprouvions une détente de lassitude, une espèce de soulagement. Nos larmes lavaient, emportaient dans leur flot amer le plus Souillé de la plaie. Il me dit enfin :
« — Voyons... Qu'allons-nous faire?
« La question qui depuis deux jours me torturait sans que j'y pusse trouver de réponse,
se posa, implacable. Dire que nous avions tant souffert et que nous n'avions pas fini de souffrir! A peine le premier pas dans la voie douloureuse...
« Il continua, d'une voix à mesure moins amère, plus grave :
« — Tu ne prétends pas que nous en restions là?... Le problème se représente tout entier. Si tu m'aimes, et je crois que tu m'aimes, une seule solution : parler sans retard. Autrement, ce qui était, avant, un dénouement propre, logique, honorable, ce qui peut aujourd'hui encore n'être qu'une affreuse erreur, deviendrait demain une basse, une abjecte trahison... Nous taire, c'est infliger à ton mari une paternité dont, averti, il aurait h'orreur et dont, inconscient, nous aurions à porter toi et moi le dégradant mensonge. Et quel mensonge! Le plus ignoble de tous... Nous aurions surpris, détroussé la confiance, l'affection dont Jacques entourerait son... notre enfant! Nous aurions, dans son foyer, introduit l'intrus, le voleur qui dépouillerait Georges d'un nom, d'une fortune qui n'appartiennent qu'à lui... Non, non!... Tu le sens comme moi, c'est impossible!... Nous nous sommes laissés descendre jusqu'ici par un entraînement dont la seule excuse était, avec notre passion, la volonté
d'agir enfin au grand jour... Nous sommes à présent au fond de l'impasse, en pleines ténèbres... Après il n'y a plus qu'un fossé de boue... Sortons de là, de cette nausée!... Tout ce qu'il y a, en toi comme en moi, d'honnête et de juste, se soulève, n'est-ce pas? Réponds...
« Chacun de ces mots me frappait, faisait blessure. C'était si vrai! Je ne pouvais que murmurer :
« — Oui, oui...
« Mais en même temps, je me revoyais en face de Jacques et de Georges, j'essayais de m'imaginer, proférant les cruelles, honteuses paroles... Et toute ma lâcheté, mon impuissance me reprenaient.' Puisque l'aveu m'était resté dans la gorge, lorsque la crainte seule de faire souffrir injustement m'avait arrêtée, comment oserais-je maintenant qu'après mon inexplicable partage, mon vil abandon, j'étais sûre de faire soufîrir encore bien davantage? A présent, j'étais liée, ligotée par mon silence même, par ma soumission à ce que je n'avais pu empêcher, par toute cette tromperie passive, cette horreur!... Oui, cela^ c'était le premier mensonge irréparable, celui qui les contenait, les imposait tous... C'était l'anneau fangeux qui me rivait à la
chaîne. Parler? Non, je ne pourrais supporter cette déchirante humiliation! Tout! La mort plutôt!,.. J'ai besoin de silence, de repos, je voudrais m'enfouir dans un trou noir, ne plus penser, ne plus souffrir... Voilà ce qui tourbillonnait en moi, dans une rafale de détresse, tout ce qu'à mots entrecoupés, à longs sanglots, j'arrachais de mon égarement soiis les questions, les reproches, l'emportement, les plaintes de Jean. A la fm, succombante, je m'évanouis. Un si long, si profond anéantissement que, lorsque je revins à moi, Jean, boulcA^ersé, n'a plus été que tendresse et pitié, m'a soignée comme une malade. Il me baisait les mains... Il a eu très peur. Il a longuement écouté, d'un air inquiet, le faible battement de mon cœur.
« — Je ne dirai plus rien, m'a-t-il promis... Il faut à présent te reposer, te calmer.
« Il m'a ramené en voiture, précautionneusement.
« A mesure que je récris tout cela, dans Ja fièvre, mon trouble et mon désespoir augmentent. Mes mains brûlent. Des marteaux s'abattent sur mes tempes. Que devenir? Aucune issue.
« Ne plus penser, dormir...
« Avril. — La vie reprend. Les heures coulent. Est-ce possible? On résiste à de pareils ébranlements... Je ne voudrais, pour rien au monde, repasser par cette abominable semaine. J'ai eu trois jours de fièvre intense, alitée. Je sentais derrière ma porte la présence de Georges, rôdant aux nouvelles, écoutant mon souffle. Jacques m'a entourée de soins qui m'étaient autant de malaises, me touchaient et me gênaient... Il a vu ma vie en danger, et bien qu'il me cachât son angoisse, j'ai pu mesurer son affection. Jean est venu et à travers sa sollicitude, où pour moi seule perçaient tant de choses, j'ai lu l'idée fixe. Il voudrait que je parle, il espère que je parlerai!
« 25 avril. — Est-ce vivre que d'être ainsi ballottée, inerte à force de souffrir, entre deux vies? Nouvelle explication, chez Jean, il est revenu à la charge plus violemment. Je suis lasse au point que cela ne peut durer. Je l'ai dit à Jean, je n'ai plus de force, je m'arrangerai pour disparaître sans éclat, presque naturellement. Il y a dans le tiroir de la table de Jacques une toute petite fiole d'acide cyanhydrique dont une goutte suffit. On meurt, et nulle trace. Quelque accident du cœur...
« 30 avril. — Je me souviens d'un printemps pareil. Les îenêtres étaient ouvertes toutes grandes sur le Luxembourg, les masses fraîches de la verdure nouvelle. J'attendais comme aujourd'hui, la venue d'un petit être. Avec une sourde et délicieuse ivresse, je cherchais à entendre en moi renmer la vie. Fardeau léger, qui m'exaltait d'orgueil!... Aujourd'hui!... Son poids m'écrase. Son secret m'étoufîe...
« 30 avril. — Y a-t-il un supplice comparable à celui que j'endure, qui me tourmente à crier et qae je dois taire à tous, surtout à Jean!... Je subis, avec un morne dégoût, d'autant plus odieux qu'il le faut cacher, les conséquences de ma première faiblesse. Ignominie de ne plus s'appartenir, de n'être qu'une dépouille, qu'on se partage 1
« 1er jjifjj, — ]\if^ santé est si compromise, j'ai tellement maigri et changé, que Jean, effrayé, sans soupçonner pourtant tout mon calvaire, m'a dit de lui-même, hier soir :
« — N'en parlons plus... Qu'importe! Plus tard. Quand tu voudras... L'essentiel est maintenant que tu ne penses plus à rien, qu'à te laisser vivre, à te refaire. Il faut reprendre des couleurs, une santé solide...
« Mais je devine qu'il ne renonce à rien. Il veut sauvegarder l'avenir, en assurant le présent. Il veut que notre enfant naisse, d'abord. Il est persuadé qu'ensuite tout s'arrangera, c'est-àdire se dénouera, de soi-même...
« Mais, en attendant, je ne peux plus celer à Jacques mon état. Il y a des symptômes significatifs : hier encore j'ai dû me lever de table. Aujourd'hui il se doute. Demain il me demandera, et je serai forcée de lui dire... Oh! je prévois sa joie! Car comment se douterait-il?... Et ce sera la douleur dégradante entre toutes, ce sera l'anneau définitivement forgé, la chaîne infrangible, désormais...
« Mai. — \ ùilà donc où je suis tombée, en voulant m'élever au-dessus des règles! Je me souviens de ce que m'avait dit Raoul Dormans, à propos du bonheur... J'ai cherché, et j'ai trouvé... quoi? Cette servitude où j'abdique toute fierté, toute vaillance, toute honnêteté... Et pourtant, est-ce que ce n'est pas par une espèce d'honnêteté que j'agis de la sorte, que je respire, ainsi que l'air vital, ce mensonge devenu nécessaire?... Est-ce que je n'épargne pas, au prix de mon propre malheur, des maux peut-être
pires?... Rien n'existe aux yeux de Jacques, puisqu'il ignore tout. Quel drame s'il apprenait!... Je n'ai qu'à me souvenir de son émotion, de son visage épanoui d'un contentement profond, quand il s'est aperçu de ce que révèlent mes nausées... Cette maternité-là, comme je l'exècre! Que ne donnerais-je pour qu'elle ne m'eût pas accablée!... Si je pouvais faire quelque chute, même aux dépens de ma vip !
« Mai. — C'est cette quiétude satisfaite, ce plaisir orgueilleux de Jacques qui m'est la pire torture... Ai-je le droit, même pour lui éviter un terrible réveil, de le laisser s'endormir dans cette ignorance, cette crédulité? Mon silence ne lui est-il pas un plus insultant opprobre que ne lui serait l'affront de ma confession?
« Sa tendresse, qui à me voir nerveuse et bouleversée, s'était faite inquiète, attentionnée, me poursuit davantage, maintenant qii'elle est rassurée. Il redevient l'affectueux et calme compagnon d'autrefois, en même temps que le mari qu'il avait cessé d'être... Et c'est ce souvenir-là qui maintenant surgit, se glisse entre Jean et moi, comme un spectre... Il m'arrache de l'étreinte au moment même où nos bras, plus dou-
cernent, se referment... Jean me regarde, naA'ré. Je l'embrasse éperdîiment, et soudain, sans qu'il puisse comprendre, je le repousse, pour le ressaisir, d'un plus furieux, d'un plus désespéré baiser.
« Juin. — Jacques, ce matin, m'a dit qu'il fallait songer à faire choix d'un spécialiste en prévision de Févénement et des soins que ma situation exigeait. M. Quinot, le bon et vieux médecin, qui a présidé à la naissance de Georges, n'exerce' plus, à demi aveugle.
« Jacques a ajouté :
« — Il n'y a pas de meilleur gynécologue que Jean. Vois-tu un inconvénient à ce que nous lui demandions ce service?
« -r- Noîi, ai-je dit, en devenant pourpre.
« Je sentais, à cette idée, que pourtant nous avions envisagée avec Jean, se resserrer autour de moi la chaîne, s'épaissir le mensonge, comme un air de geôle.
« Juin. — Aujourd'hui, je ressassais, avec Jean, notre misère... Est-ce de l'avoir trouvé plus sombre que de coutume, comme s'il avait appris une mauvaise nouvelle? L'idée, qui depuis le commencement me harcèle, a pris le dessus.
« — Écoute, lui ai-je dit, et ne vois pas dans ma prière une injure à raiïoction que nous avons l'un pour l'autre. Elle s'est grandie de toutes nos douleurs. Rien ne l'entamera puisque rien ne l'a entamée ; nous pouvons le dire à présent, nous n'en connaissons bien la force que depuis qu'elle a été mise à cette épreuve... Tu crois que notre enfant, quand il viendra au monde, et par le fait seul qu'il y viendra, décidera de notre existence à tous, en brisant le lien qui m'attache à Jacques, et en renforçant celui qui m'attache à toi... Tu crois que je ne pourrai dissimuler plus longtemps, tu comptes sur la déclaration do naissance, que je n'oserai faire signer à Jacques ce faux, pas plus que lui laisser payer les frais de nourrice, en attendant les frais d'éducation... Et si tu te trompais? Si j'osais...
« — A quoi bon, fit-il évasivement, revenir sur tout cela?...
« — Je t'en prie. Écoute-moi!
« — A quoi bon? Laissons-nous vivre, faisons confiance à la vie... 11 n'y a pas de situations, si inextricables qu'elles soient, qu'elle ne résolve, à la longue.
« — Le plus simple, murmurai-je...
« — Ah! le plus simple, reprit Jean vivement,
c'eût été d'être sincères, au début! D'autant que maintenant...
« Il hésita. Je le pressai.
(c — Maintenant, reprit-il, je s^^ns bien que chaque jour qui passe nous scelle un peu plus les lèvres! Notre mensonge prend forme et grandit, à mesure qu'en toi notre enfant pousse et se développe. Il est trop tard! Nous sommes les prisonniers de cette petite chair qui est nous, et qui ne sera pas à nous.
« Cette perspective m'affola. L'idée longtemps contenue, qui obsédait mes soirs de fièvre, se leva, s'imposa. Je n'y tins plus. Je m'écriai :
« — Il y aurait un moyen!
« — Lequel?
« — Tu sais bien...
i( Il m'a regardée, avec plus de douceur que de blâme.
<c — Cette naissance ne peut être pour nous qu'un sujet de malheurs, affirmai-je. Est-ce que je n'ai pas assez souffert?... Pourquoi nous résigner à subir ce que nous pourrions empêcher?... Mais réfléchis donc que cette grossesse, où tu vois la certitude de ton bonheur futur, c'en est l'obstacle!... S'il n'y avait pas, entre Jacques et moi, cette trahison tangible, si cette preuve de
ma duplicité s'effaçait, j'aurais moins de peine, instruite par celle que je viens d'avoir, à me rendre libre, à me fair-e tienne...
« Il secouait la tète, tristement :
« — Non, non. même quand cela serait, c'est impossible...
« — Pourquoi? C'est toi qui me soignes...
« — Raison de plus! Tu ne semblés pas te douter que ce que tu souhaites est un crime... ni plus, ni moins. Un crime que le Code pénal frappe, justement, des plus durs châtiments... Car la loi des hommes est, cette fois, en communion avec une loi plus haute, une des éternelles lois de la Nature. Respect à la vie!... Tu demandes un meurtre. Ma conscience d'homme et de médecin, en même temps que mon coeur déchiré, répondent : Non!
« Je baissai la- tète :
« — Est-ce que machair n'est pas àmoi?N'ai-je pas le droit de me tuer, si je voulais?... Tant que mon enfant fait partie de moi-même, tant que ses yeux ne se sont pas ouverts au jour, tant que ses petites lèvres n'auront pas aspiré l'air nécessaire à ses poumons, il m'appartient, comme ma propre vie!...
« — La douleur t'égare, Madeleine, mais il
vit, notre enfant, d'une vie dès le premier moment distincte de la tienne... Dans ce minuscule corps qui chaque jour augmente, gi'andit en toi mystérieusement, dans ce corps où toi et moi sommes réincarnés déjà, avec nos apports héréditaires, il y a une existence propre, un cœur qui bat! C'est le tien, dis-tu? Non, c'est le tien et le mien, nos deux êtres fondus en un troisième, qui a cessé d'être nous, pour devenir lui! Tu entends? Un autre être, vivant, bien vivant, qui veut vivre, et qui vivra!
« — C'est donc moi qui mourrai! Et nous verrons bien alors ce que vaudra cette vie, que tu prétends distincte de la mienne!
« — Non, Leine! Parce que tu entendras en toi l'ordre impérieux : « Tu ne tueras point! » Parce que ton suicide serait un assassinat... Non, non, petite Leine! Un tel acte échappât-il aux rigueurs de la loi et à la condamnation de la conscience, il emporterait encore avec lui de trop graves risques... On ne touche pas ainsi sans danger aux sources profondes de la vie. Et ce n'est pas moi, qui, de gaieté de cœur, jouerai la ruine de ta santé...
« — Ah! qu'importe!
« J'étais si abattue que je n'avais plus de
forces. Je ne pus m'empêcher d'ajouter pourtant avec méchanceté, car on devient méchante quand on souffre :
« — Tu parles de ta conscience?... Elle te permet pourtant des accommodements! Ne violeras-tu pas ton devoù' professionnel en acceptant de déclarer né à sept mois notre enfant, si comme tu le souhaites ardemment, il vient à terme? Et tu te plains de mentir, d'abuser de la confiance de Jacques? Que sera donc cela?
« Il a baissé le front, a murmuré :
« — Qui sait ce que nous ferons, alors?... Leine, Leine, réservons l'avenir... Ne nous déchirons pas ainsi, ne nous martyrisons plus à l'avance. Pense à ta santé. Tâchons de durer, de gagner du temps.
« Toujours son idée. Que je me porte bien, pour que notre enfant naisse, et que, par notre enfant, il me retienne. Il a fallu que je frappe à l'endroit sensible, pour qu'il ne se soit pas indigné davantage. Sa conscience ici ne cède que parce qu'elle est d'accord avec son instinct. Ah! quelle misère, quelle lassante chose que de souffrir, et quelle bassesse que l'âme humaine !
« Juillet. — Je vis dans un engourdissement. Ma douleur s'est apaisée. Ou plutôt non, je sens bien qu'elle est là, toute vive, et qu'au premier heurt elle se réveillera... En attendant, les jours passent... J'ai cette curieuse sensation d'être comme absente de moi-même, remplie que je suis par une autre existence, qui puise en moi le meilleur de moi, de ma pensée, de ma substance... Mon enfant! C'est autour de ce centrelà que tout, maintenant, évolue... Jean, Jacques, Georges même, tous ces objets de ma vie ont cessé d'être mon unique préoccupation, comme j'ai cessé d'être pour eux la première. Ils ne songent à moi qu'en second, à travers cet inconnu qui m'apporte tant de douleur et que pourtant je commence à aimer... Petit frère ou petite sœur, demande Georges, constamment?... Leur fils, hélas! ou leur fille?... Non! Mon enfant à moi, à moi d'abord !
« J'en revendique la possession. Plus égoïstement, plus sauvagement qu'il y a trois ans, je sens m'appartenir mon fardeau, ce cher petit être dont moralement, physiquement, j'ai toute la charge... C'est de mon sang et de ma chair qu'il se façonne, qu'il pousse! C'est à moi qu'il devra, non point l'étincelle de vie, mais qu'en
126 LE TALIOiN
route ne se soit pas éteinte sa faible flamme! Comment ai-je pu songer, si fixement, à la détruire?... Et comme il a fallu que ma souffrance m'afTolât !... Je n'ai plus qu'une idée : protéger, nourrir, dans l'ombre tiède où il se meut, ce petit porteur de lumière.
« Juillet. — Il s'appellera Jean, à moins qu'il ne faille l'appeler Janine.
« Juillet. — Vie douce, qui me semble si bonne, après cette tourmente... C'est comme une paix d'oasis, au fond d'un désert... Je n'ai plus du tout de coquetterie, mon miroir ne me tente pas, la femme s'est métamorphosée en mère... Je n'aime pas moins Jean, mais il me semble que je commence à l'aimer autrement... De m'être dénouée peu à peu, à regret d'abord, puis naturellement, du lien charnel, je me sens plus légère, une âme presque libre... vSon affection reste si dévouée, si entière, qu'elle me touche, et peutêtre, — l'eûssé-je cru jiaguère.? — elle me touche d'autant plus qu'elle va moins à moi-même qu'à Janine, ou à Jean... D'avance il a, pour cet enfant, une adoration.
" Juillet. — Moune, l'ancienne nourrice de Louisot, qui continue à le soigner sous la direc-
tion de Marthe, mère modèle, — Moune, en me voyant descendre de voiture, devant le grand degré d'où l'on découvre pelouses et massifs, s'est écriée :
c( — Oh! Madame, est-elle changée! C'est-il Dieu possible qu'elle ait tant maigri que ça!
<( — Héricy va me remplumer, ma bonne Moune.
« — Faut bien l'espérer, madame!
(c J'ai jeté un regard à la psyché, en rentrant dans la chambre rose, — ma chambre. C'est vrai que je ne ressemble guère à cette belle dame dont Henri Dace admirait, il y a un an, le corsage plein et les épaules nues... Un an? Non, un siècle. La notion du temps s'abolit, il n'y a plus d'heures, dans l'immensité de l'amour, et de la douleur.
« Je ne veux plus penser qu'à me refaire des forces, à reprendre ma bonne mine d'autrefois. Il ne faut pas que Janine, — Georges préférerait un petit Jean! — ait à souffrir, en quoi que ce soit, de mes souffrances. Pauvre enfant ! PourAii qu'elle ne soit pas, ne reste pas trop délicate, par ma faute. Je crains bien, même si je la mène, comme j'en suis à peu près sûre maintenant, jusqu'à terme, qu'elle ne vienne si maigriotte et
si chétive qu'elle ne paraisse à tous, comme à son père, venir prématurément.
« Je ne sais pas pourquoi je m'habitue à l'idée d'une fille. Peut-être parce qu'elle sera plus moi, et que je la sentirai plus à moi?
« Août. — Nous sommes seuls, presque toute la semaine, avec Marthe et nos fils, dans ce bel Héricy aux jardins si vastes qu'ils suffisent à nos promenades. Raoul lait un voyage d'études dans la République Argentine. Jacques achève, à son laboratoire, des expériences. Il ne pourra quitter Paris qu'à la fin d'août. Ses recherches l'absorberont jusque-là. C'est une belle chose que cet ardent labeur, cette foi dans la science, servie avec méthode, comme une religion.
« Jean vient le dimanche.
« Georges, dont l'esprit s'ouvre étonnamment, — quatre ans bientôt, — ne me quitte plus. Le matin, il veut que je le fasse travailler. Ilapprend son alphabet, dans un grand album aux lettres rouges, entremêlées de plantes et d'animaux. L'S sinue en serpent. Le zèbre galope à travers le Z... Et ce sont mille souvenirs du Jardin d'Acclimatation, qui est pour lui l'Univers en raccourci, avec toutes les merveilles de la
Faune... C'est passionnant de voir l'horizon s'élargir, la terre prendre forme, aux yeux éblouis de l'enfant.
« — Quand Jean aura mon âge, m'a-t-il dit ce matin, devant l'orang-outang qui grimace, dans l'ovale de l'O, je le mènerai voir les singes. Ce sont des sales, qui croquent leurs puces!
« — Et pourquoi veux-tu que ce soit un petit frère ?
« Il a réfléchi, et de sa voix claire :
« — Parce que nous jouerons à la chasse ensemble !
« — Mais si c'est une petite sœur, tu l'aimeras bien aussi?
« — Oh! oui, a-t-il fait, avec une moue. Je l'aimerai tout de même.
« Et il m'a caressé la main, de cet air grave qu'il prend, quand il est tendre.
« 18 août. — Marthe m'a dit, après déjeuner, où nous avons ri des farces de Louiset et de Georges :
« — Cela me fait plaisir de te voir plus gaie.
« L'accent disait ce que la phrasé ne disait pas. J'ai compris, à la satisfaction de son re-
gard, comme à sa réserve discrète, qu'elle éprouvait autant de plaisir que de peine. Car si elle se réjouit sincèremenl: de ce mieux, je sens que son amitié demeure froissée d'avoir été tenue à l'écart, si longtemps. Je craignais qu'elle ne comprît pas. Et cela n'empêche point qu'elle n'ait tout deviné, et, je le vois bien, qu'elle ne m'ait toujours plaint.
« 20 août. — Longue causerie, aujourd'hui, avec Marthe. Sa clairvoyance et son affection m'ont évité la moitié de la confidence... Elle savait!... Elle aussi m'a donné le conseil de Jean : gagner du temps; durer... Elle n'a pas eu un mot de blâme, bien qu'avec sa droiture foncière et son caractère paisible elle ne puisse approuver ma conduite... Mais elle a assez d'intelligence et de pitié pour se dire : « Qu'aurais-je fait, à sa place? » Elle m'a seulement •^mbrassée, quand j'ai eu tout dit...
« — Ma chérie, c'est toi que je plains le plus.
« — Je te parais bien coupable, n'est-ce pas?
« — Tu es malheureuse, cela me suffit.
« Et puis nous avons discuté, c'était fatal, l'affreux problème... Que faire, lorsqu'il sera là, ce vivant témoignage de notre mensonge?...
« Martiie pense que Jean était dans le vrai : agir fièrement, en prenant la responsabilité de ses actes! Il eût fallu, dès le début, cboisir : ou renoncer, — ce qu'elle eut fait, elle! — à compliquer sa vie, l'accepter telle quelle, avec ses bons et ses mauvais côtés, — et il y en avait plus de bons qite de mauvais... Ou bien la boulcAerser, fond et surface, être sincères!
« — Mais maintenant?
« Ah! maintenant, Marthe esc comme moi. Elle hésite, elle ne sait plus... C'est une si odieuse chose que la souffrance imméritée! Est-ce que je ne dois pas, vis-à-vis de Jacques, expier, en continuant à me taire, le tort que lui a causé mon silence, tort plus grand que ne lui eût causé mon aveu?... Puisqu'il l'ignore, et que moralement on ne souffre pas des maux qu'on ignore, ne sera-ce pas un légitime, un utile mensonge, celui qui lui éviterait de souffrir?
(c — Quel est celui des deux que tu préfères, m'a dit Marthe. Jean ou Jacques? Tout est là.
« — J'adore Jean, j'aime Jacques et Georges... Mais qui préférai-je?... Ah! je ne sais plus.
« Septembre. — A mesure que l'heure se rapproche, mon calme fuit. Fini le répit de ces mois
somnolents, où je flottais, au lent courant des journées. J'ai retrouvé, avec toute ma nervosité, toute mon aptitude à souffrir. J'avais de l'arriéré, je me rattrape!
« Septembre. — Jean est aussi démonté que moi.
« Septembre. — Jours noirs, plus désolés de toute la splendeur lumineuse du bel été.
« Octobre. — Voici les pires moments, avec la réinstallation à Paris, et la venue de l'événement, pour nous seuls certain. Car, au compte de Jacques, il ne peut être père qu'en décembre, bien que souvent ma mauvaise mine et ma faiblesse lui donnent à penser que je n'irai pas jusque-là...
u Octobre. — Jean est exaspéré, je le devine. Je ne bouge plus guère de ma chaise longue, et nos causeries doivent se borner à des bouts de phrases, un mot, un regard... L'idée quMl traverse seul cette crise, et que je suis impuissante à le soulager, ajoute une détresse encore à ma solitude et à mon désarroi.
« Novembre. — Janine est née le 27 octobre au soir. Horreur de ce supplice que j'ai voulu subir, cette fois encore, malgré ma débilité, sans chloroforme, de peur de me trahir, dans cette excitation volubile de la première griserie... Horreur d'être là, nue, sanglante, entre ces deux hommes!... de guetter à leurs visages leurs âmes bouleversées, tout en cachant, en enfonçant la mienne, par un effort suprême de la volonté, jusqu'au plus obscur de ma chair, de ma pauvre chair meurtrie et déchirée... Horreur de ne se survivre, dans l'anéantissement de tout l'être, que pour la terreur, la honte, l'angoisse!... Seuls, le cri faible de ma fille et, les jours suivants, ses pleurs, m'ont tirée de cet abîme, où je sombrais...
« Elle est si petite, pèse si peu, que Jacques n'a pas eu un soupçon.
« — Même, elle est plus belle que je n'espérais, a-t-il dit, pour sa venue hâtive.
« Oh! mon serrement de cœur, à ces mots, et l'affreuse souffrance des yeux de Jean.
« 25 novembre. — Ma main tremble. Impossible d'écrire... Aujourd'hui, troisième sortie. J'ai poussé chez Jean. Scène d'une violence inouïe...
« 3 décembre. — J'ai pensé depuis huit jours à ces heures formidables. De quelles injures il m'a souffletée, quand je n'ai répondu que par mes larmes à sa sommation de prendre enfin un parti, de choisir entre ces deux alternatives : sa fille et lui, ou Georges et lacques.Car, si je ne me décide pas à lenir parole, — c'était fmi, il allait trouver Jacques, lui dévoilerait notre long mensonge, et l'ignoble fraude, Janine!... Il l'eût fai!;, siu'-le-champ, si je ne lui avais crié :
« — Ce que tu briseras sera brisé, pour toujours. Janine est à moi. Je ne te reverrai de ma vie!...
« Mais sa colère, quand j'y songe, m'émeut moins, malgré la fureur de ses reproches, que l'écrasement de sa douleur! Il s'est senti comme broyé, inerte. Puis il a éclaté en longs, longs sanglots d'infinie amertume, et d'impuissance... Et nous nous sommes quittés sans que rien fut tranché encore, bien que chaque minute qui passait éloignât d'autant de jours, nous le sentions bien, toute résolution prochaine.
« Hier, comme il n'avait pas reparu ici, et que je n'avais pas de nouvelles, je suis retournée rue de Rennes.
« Je Fai trouvé seul, daii'^ ^on bureau. Il a souri amèrement, en me voyant :
(( — J'allais chez loi, m'a-t-il dit.
« Et me prenant les mains :
« — Ah! Leine! Leine! Comme tu as trompé mon espérance... Comme tu déçois mon cœur!... Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que le fossé se creuse, c'est du jour où tu as refusé de le franchir, pour la première fois... Comme tu as su me prendre, moi aussi, dans cette glu! Aveugle que j'étais de n'avoir pas compris que dès l'instant où j'ai consenti à prêter les mains à tout cela, comme médecin, j'étais perdu!... Je te perdais!... Ma gorge se serre de honte, comme la tienne, à l'idée de tout révéler maintenant... Mais, Leine, ma petite Janine? Ma chérie?... Et je recule aussi devant ton chagrin... Leine, comme je vais souffrir!... M'aimeras-tu encore seulement? M'aimes-tu encore?
« Je suis tombée dans ses bras. Si je l'aime!... Je l'aime de toute ma chair torturée! Je l'aime de tout notre secret.
« Mais se résignera-t-il ? Cet assaut sera-t-il le dernier? Comme nous allons soufîrir!... »
— Ça, par exemple! s'écriaMarthe. Comment? Tu n'es pas encore habillée?
Madeleine, au bruit, se leva d'un sursaut, surprise, avec une rougeur de coupable. Le livre s'était refermé, en tombant. Marthe le ramassa, vivement, et le tendit à son amie, d'un air d'affectueux reproche.
— Je ne t'ai pas entendu venir, dit Madeleine. J'étais enfoncée dans tout ce passé.
Elle eut un geste las, en reposant, dans la cachette du secrétaire ouvert, comme dans une tombe, cette vivante dépouille d'elle-même.
— Pourquoi t 'acharner sur ces souvenirs, demanda Marthe? Tout cela n'est plus. A ta place, ces tristes pages, moi, je les brûlerais...
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— Je ne consumerais pas ce qu'elles recèlent. Tout cela est. Il y a des souvenirs que rien n'efîace... Écoute!
La petite voix perçante de Jannie s'élevait, sous le balcon :
— Mam-ma! Mam-ma!
Et les garçons en même temps ciiôrent, aigrement, pour imiter la fillette :
— Mam-ma! Mam-ma!
Fraûlein les ramenait tous trois, endiablés, d'ime cueillette de fraises, dans les taillis des sous-bois. Ils étaient suants et dépeignés, tout barbouillés du jus rouge, et Nine elle-même agitait, comme une sauvagesse, ses menottes violacées. L,es mères se penchèrent, à la fenêtre. Marthe gronda :
— \ oulez-vous \ ous taire, garnements! Et Madeleine s'enquit :
— Tu ne t'enrhumes pas, Xine, avec ton cou nu ?
Mais Georges avait passé son bras autour des boucles soyeuses, baisait la joue fine, comme à une précieuse poupée, qui serait en même temps une idole,
— Elle a chaud! chaud!
C'était touchant, cette affection du petit
homme, pom' la sœur fragile, cette petite qu'il adorait et protégeait.
— Allez vite vous laver avant le déjeuner, mes mignons, ordonna Mme Dormans.
Elles suivaient des yeux îa petite troupe, poussée par Fraûlein.
— Dépêche-toi aussi, Leine! Jamais tu ne seras prête. Attends! que je t'aide...
Madeleine suivait son idée, tout en se vêtant.
— Ah! certes, reprit-elle, il y a des heures, des jours, des semaines de rémission. Par moments je cesse de songer à ce drame de ma vie, à tout ce que vient de ressusciter en moi cette lecture. Le temps fait son œuvre : • 'est triste à dire, j'oublie presque...
— Pourquoi triste? C'est la force des choses, Leine! Oubher, c'est une des conditions de vivre. Vivrait-on si l'on ne se détachait de ses souvenns? 11 faut que les anciens s'atténuent, fassent de la place pour les nouveaux. La vie, c'est un flot qui coule toujours... Joies et peines, comment supporterions-nous ce qu'elle apporte, sans ce qu'elle emporte?
INIais Madeleine hochait la tète. Non! elle n'était pas de ces natures fatalistes, presque passives. Et puis Marthe en parlait à son aise!
Comment se serait cicatrisée la plaie, quand le germe corrupteur était là, toujours?... Sans doute, il y avait eu des accalmies. Jean, petit à petit, s'était d'abord apaisé. Devant le fait accompli, la peur de souffrir et de faire souffrir, il avait semblé prendre son parti, se résigner douloureusement. Périodes d'abattement, auxquelles succédaient, depuis quelques mois, toujours plus fréquentes, des crises qui allaient en croissant de violence.
— Comprends donc! gémit-elle, en offrant, au regard pitoyable de son amie, toute sa douleur.
Marthe plongea dans les yeux de détresse comme dans une eau brune, si lumineuse qu'elle en voyait le fond. Elle baisa les paupières satinées, objecta encore :
— Vous vous êtes sacrifiés tous deux à une idée généreuse. A force de tendresse, de pieux mensonges, tu as essayé de réparer, tu as évité de pires malheurs... une douleur injuste... Ne pouvez-vous continuer encore? Ce qui t'a semblé impossible, il y a trois ans, ne l'est-il pas devenu davantage? Vous n'aviez alors qu'une part de vous-mêmes prise dans cet engrenage... Maintenant vous voilà absorbés tout entiers! Il est trop tard...^
Madeleine soupira :
— Précisément! c'est cette espèce d'oubli, c'est tout ce que ma conscience me commande de faire, vis-à-vis de Jacques, qui irrite, qui déchire Jean... C'est ce partage, vois-tu!
Elle rougit, jeta précipitamment :
— Oh! je ne parle pas de moi... Qu'importe ce que j'ai pu ressentir autrefois, ma honte secrète?... Ce n'est pas de moi qu'il est question... Et puis, je te l'ai dit, voilà plus d'un an que... que je ne suis plus la femme de mon mari... Jean n'a plus à souffrir de cette jalousie-là... C'est Nine, Nine seule qui cause tout le mal. Sa fille! Il l'aime tant!... Quand il la voit câlinée, dorlotée par Jacques, le vrai, le seul père aux yeux de tous!... Quand il pense que cette enfant, qui est son souffle, sa chose, c'est le bien, la propriété d'un autre, non, tu ne peux imaginer sa torture... Tu sais comme Jacques s'est attaché à Nine... EUeest si délicate, elle n'a pas de santé... Je me demande s'il ne l'aime pas encore plus qu'il n'aime son fils... Quel mensonge tout de même que la voix du sang!... Voilà une étrangère qui est devenue pour lui sa préoccupation dominante, il n'y a pas de soins, de tendresses qu'il n'ait eus, de gâteries qu'il n'ait pour elle. «
Tu te rappelles son dévouement, les nuits qu'il a passées, quand elle a eu sa rougeole?... Aussi Nine l'adore... C'est curieux même, à quel point elle préfère cet homme qui ne lui est rien, à son vrai père... Voilà ce qui empoisonne la jalousie de Jean. Entendre la petite voix se faire câline, pour l'autre... Voir les petits bras se serrer avec adoration, au cou de l'autre! D'autant qu'avec lui-même Nine se montre moins affectueuse qu'elle pourrait, qu'elle devrait être... Est-ce inexplicable, ces mouvements du cœur? N'est-ce pas, un élan devrait jeter la fille, instinctivement, vers celui par qui elle exisle?... Eh bien, non, ce serait plutôt le contraire... Souvent elle se détourne de lui. On dirait qu'elle devine obscu rément la place que Jean occupe dans mon existence, et qu'elle en prend ombrage. Il a beau être aussi bon, aussi empressé qu'il est humainement et mondainement possible de l'être! rien n'y fait. La balance n'est pas égale. Et tout cela encore, ce n'est que le tourment présent. Mais l'avenir, l'idée de l'avenir! A mesure que Janine pousse, le chagrin de Jean augmente... Sur bien des points il n'a pas les idées de Jacques... L'éducation, les règles morales, il a de tout cela une conception différente... Alors, en regardant
façonner Georges, il voit déjà déformer Janine. Les leçons données au frère sont pour lui autant de menaces qui atteindront la sœur... Et son esprit souffre autant que son cœur se révolte... Le désir d'un éclat, l'idée fixe chaque jour s'ancrent plus profondément en lui. Il déclare qu'il faut prendre un parti, que je suis à lui, que Janine est à lui....
Elle agraîcdf, devant la psyché, son col de lingerie, d'où émergeait la tête ardente et fine, sous la caresse noire de la chevelure. A se voir ainsi dressée devant elle, dans l'élancement de sa grâce et de sa force, elle s'en voulait d'être disputée de la sorte, traitée en proie, avec Nine, comme si elle ne s'appartenait pas à elle-même, d'abord! Comme si Nine, avant d'être à d'autres, ne lui appartenait pas, autant qu'elle-même?
Marthe, en silence, avait écouté la fébrile confidence. Elle revoyait les deux hommes, inclinés ensem.ble ou tour à tour, avec des yeux d'orgueilleuse tendresse, sur le berceau blanc où reposait Nino... Leur fille! Certitude pour Jean, illusion pour Jacques, et pour tous deux, cependant, droit presque égal! L'un père de par la loi, de par tout un passé d'affection et de confiance, de par deux ans et demi d'amour cré-
lU LE TALION
diile, — l'autre père de par la nature, de par le lien mystérieux et puissant, de par autant d'amour, obscur et déchiré...! Émouvant débat, dont la solution proche l'angoissait, et dont elle ressentait le contre-coup avec toute son amitié partiale. Elle pouvait, dans sa sincérité, juger Leine, mais elle la plaignait profondément. En souffrance, aux yeux de Marthe, il n'y avait plus de responsabilité qui tînt, il n'y avait plus que souffrance, c'est-à-dire pitié.
Elles descendirent, au second coup de cloche. Les garçonnets attendaient avec des mines gourmandes, debout derrière les hautes chaises masquant, à leurs yeux luisants, la gaie ordonnance du couvert, les assiettes de gâteaux, les compotiers de fruits. M. Durautin causait, sur le seuil d'une des portes-fenêtres, avec son gendre. Mme Durantin branlait sa vieille face ridée, au-dessus de Nine, qui achevait de manger, seule, à sa petite table. Goulûment elle avalait, tête à demi renversée, une cuillerée de gelée de pommes au riz que lui entonnait Fraiilein.
— Oh! comme nous avons faim! dit Madeleine.
— Elle a voulu finir le plat. Madame.
— C'est bon, mon amour?... Et maintenant.
LE TALION Ub
essuyez votre bec. Au dodo! Tout de suite. Emmenez-la, Fraiilein.
Madeleine baisa le front nacré, les yeux qui riaient d'aise, les joues fraîches et rondes. A qui ressemblait-elle, cette petite?... On s'accordait à voir en Nine son frappant portrait... ce pur nez droit, ces grands yeux ardents et sombres... Elle y cherchait une autre ressemblance qui par moments la surprenait, d'un flamboiement fugace. Jean! C'était comme un masque rapide posé sur le visage enfantin... quelque chose d'insaisissable, de formel pourtant, et qui soudain, à un changement de physionomie, s'évanouissait. Comment personne ne l'avait-elle remarquée encore, cette dénonciation de la véritable origine, cette marque où Jacques croyait voir, mélangée aux traits maternels, quelque survivance d'aïeule, la transmission mystérieuse de la race?
Le déjeuner se déroula, avec l'abondance coutumière, sans que Madeleine, agitée par le rappel de tant de souvenirs, prêtât la moindre attention aux discours habituels de M. Durantin et de Raoul. Ils poursuivaient, à travers chaque repas, leur éternelle discussion. Cette fois c'étaient les incidents de la grève des fondeurs,
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à Revin, qui excitaient la verve de l'ex-député. En tapotant ses favoris poivre et sel, M. Durantin fulminait contre cet insatiable appétit de la classe ouvrière, qui, à peine gorgée d'une augmentation de salaire, réclamait une diminution de travail. De telles exigences étaient, à bref délai, « la ruine certaine des fortunes moyennes, des petites industries qui, jusqu'ici, avaient été la ressource inépuisable de la France, sa richesse et par conséquent sa force devant le monde. Seule, l'aristocratie financière, avec ses maniements de fonds considérables, pouvait lutter encore, résister à la poussée de ce peuple aux grandes dents... »
— Vos gueules noires, comme vous dites, Raoul ! Capital et travail, entre ces adversaires face à face, la bourgeoisie laborieuse est en train de disparaître. Plus de place pour elle, bientôt... p]t c'est une calamité, ni ])lus ni moins, une calamité!... . Il s'animait d'autant plus que la crise le touchait moins, assuré qu'il était, par ses biens agricoles, d'un stable et solide revenu. Mais il voyait, à la suppression de la petite industrietampon, accourir les risques d'un conflit où d'avance il se rangeait du côté du manche, c'està-dire du côté qui cognerait...
Mais une dépèche qu'offrait à Madeleine un vieux maître d'hôtel, suspendit la réponse. Raoul leva sa bonne tête joyeuse, où les lèvres souriaient encore ironiquement, dans la large barbe brune. M. et Mme Durantin, par discrétion continuaient à manger, avec détachement.
Marthe s'enquit :
— Eh bien?
Madeleine plia le télégramme, et avec une fausse tranquillité :
— Rien. Jean annonce qu'il arrive ce soir, par le même train que Jacques, Ils s'excusent d'arriver un jour plus tôt. ^
En même temps elle pensait : « Pourquoi ce changement? Et ce voyage simultané? » Tout lui était sujet d'appréhension, motif à trembler. Pourvu que Jean, excédé, n'y résistant plus, ne saisît pas cette occasion d'un tête-à-tête avec Jacques, dans le train... Pourvu que... Les idées les plus folles la traversaient... Se taire avec naturel, sourire avec politesse à ce qu'elle entendait, jeter un mot quelconque, elle n'en pouvait plus, lorsque Marthe qui l'observait donna -le signal, afin qu'on se levât de table. La journée coula, trop lente au gré de son désir d'être rassurée, trop rapide au gré de sa crainte que
lis LE TALION
quelque autre complication, dès l'arrivée, ne surgît.
Marthe, vers cinq heures, proposa de l'accompagner à la gare, avec les enfants. La grosse chaleur était tombée. On prit à travers le parc, en longeant les potagers et la grande pièce d'eau. Une petite porte, par un sentier qui grimpait, sous bois, jusqu'en haut de la côte, permettait d'arriver, presque sans sortir de la propriété, jusqu'au chemin de fer. Georges et Louiset couraient devant, suivis à distance par Fraiilein qui portait Nine : l'étroit sentier sinuait, ardu, dans les fougères et les roches. Madeleine et Marthe, à pas lents, fermaient la marche.
Affectueusement, Mme Dormans admirait la grande allure de son amie, cette apparente tranquillité sous laquelle ses yeux étaient seuls à percer la lassitude intime, l'énervante peur. Elle lui serra la main :
■ — Courage! Il n'y a rien de désespéré, entre des êtres qui ont, comme vous, de l'intelligence et du cœur.
Sur le quai, l'attente fut courte, le Irain était signalé. On vit poindre bientôt sa grandissante masse, la locomotive crachant une lourde fumée blanche qui floconnait, dans l'azur.
— Faites attention, Fraiilein.
La Luxembourgeoise instinctivement recula, avec Georges et Nine qu'elle tenait par le cou. Le long du trottoir que rasaient les marchepieds, les wagons défilaient, noircis, avec leurs poftières déjà battantes, les visages des voyageurs penchés aux vitres.
— Les voilà! cria Georges.
Le compartiment de première où Jacques Fernay et Jean Villemomble avaient pris place s'arrêta juste, devant les bras tendus de Nine. Elle criait :
— Papa! Papal
Simultanément, à l'appel de la voix aimée, les deux hommes souriaient, tournaient leurs yeux attendris vers l'enfant, qui s'élançait à leur rencontre. Jean Villemomble descendit le premier, mais ce n'était pas à lui que courait l'affection de Nine. Elle ne lui offrit qu'un front indifférent, saisi, haussé au passage, un «Bonjou, Jean » bredouillé en hâte, avec un baiser qui déjà se refusait, tout le corps arraché à son étreinte, pour voler vers l'autre.
Le père la suivit d'un regard sombre, un pli d'amertume tourmenta sa bouche, dans la barbe blonde. Nine était dans les bras de M. Fernay,
appuyait avec passion sa tête contre la joue glabre, qu'elle caressait en répétant : « Papa! Papa! » Jean Villemomble, après avoir baisé la main de Marthe, reporta vers la mère muette son regard morne qui disait : « Tu vois ! « Elle y lut tant de révolte et de douleur qu'elle ne s'y méprit point, trembla.
Doucement, par une allée plus longue, une de ces percées qui étoilaient le bois et dont les larges rais aboutissaient, symétriquement, au carrefour de la Stèle, ils s'en revenaient vers la maison. Une paix lumineuse flottait, sous le dôme frissonnant des vieux peupliers de Hollande. L'air embaumait la feuille morte et la feuille vivante, l'humus roux et la frondaison verte. Des éphémères tournaient, dans l'or du soir.
Madeleine scrutait, de la même interrogation soupçonneuse, l'attitude, les gestes et jusqu'au sens voilé des paroles que .Jacques et Jean laissaient tomber, amicalement, dans l'abandon de la causerie. Rien qui décelât entre eux une gêne, la moindre explication. Jean, les mains derrière le dos, avançait avec un air de réflexion qui courbait un peu ses solides épaules. Une tristesse fonçait les yeux clairs, durcissait le visage, empreint d'une pensée ardente. Il poussait du
LE TALION 15t
pied devant lui, machinalement, une branchette sèche. Jacques, la menotte de Nine dans sa main, souriait à l'enfant, avec une tendresse grave. La minuscule taille, qui dépassait à peine son genou, se redressait, affectait une importance comique. M. Fernay la désigna à l'attention de Jean, et avec une bonhomie taquine :
— Regardez! A-t-elle assez déjà conscience de sa mission, cette petite femme de demain!
Ils avaient, en venant, bataillé à propos du mouvement féministe et de l'éducation de la jeune fille. C'était un de leurs habituels dissentiments. Jacques expliqua :
— Nous venons de rompre quelques lances, avec Jean. Pour et contre les sufîragettes.
— Bon, fit Marthe, en montrant Nine. Vous recauserez de cela dans vingt ans.
Jean murmura :
— Il sera peut-être un peu tard. On ne récolte que ce qu'on sème. L'âme est un terrain comme un autre. De quelque nature qu'il soit, il faut à l'avance travailler, féconder ce champ, pour en tirer la moisson que l'on veut...
Il hésita, ajouta, comme s'il mesurait l'incertitude des choses, le risque changeant des saisons :
— Que l'on voudrait!
Scfus la mélancolie de ce mot, Madeleine perçut le lancinant regret, toute la désolation de son impuissance. L'âme de Nine, cette terre encore vierge, ce champ qui était sien, un maître indu le possédait, le ravagerait, d'une semence d'ivraie!... Et en même temps, elle ne pouvait entièrement plaindre Jean, acquise qu'elle était aux idées de son mari, convaincue de l'utilité pour la femme d'une éducation plus large, moins traditionnelle.
— Moi, reprit Marthe, je ne vois pas d'avantage à ce que les femmes se mettent à fabriquer des lois. Nous avons bien d'autres besognes, plus pressantes, dans la vie. Quand ce ne serait que faire de vrais hommes et de vraies femmes, des enfants que nous aurons faits I
Jacques tourna vers Mme Dormans son beau visage réfléchi, dont les traits un peu pleins gardaient, sur leur relief de médaille, une spirituelle bonté :
— Parbleu I vous êtes du nombre de celles qui vous arrangez, sans qu'il y paraisse, pour faire la loi... Vous arrivez au même but. Mais combien, moins heureuses, périssent en route! Voiis n'exercez qu'une action individuelle. Le bénéfice
en est limité à vous-mêmes, et aux rares qui peuvent vous imiter. Si vous triomphez, ce n'est que par ruse. Les suffragettes préparent le lointain avènement de vos sœurs misérables. Je vous avoue que, pour ma part, j'applaudis au temps où grâce à elles ce ne sera plus seulement votre faiblesse, mais votre équivalence hautement reconnue, qui aura force de loi. Il faut, en toutes choses, voir la fin. L'agitation féministe actuelle, dans sa forme souvent outrancière, n'est pas un but. C'est un moyen.
— Eh! s'écria Jean avec plus de vivacité que n'en comportait la réplique, c'est bien la fin qui m'inquiète, en tout ceci. La belle avance quand vous aurez doué la femme de toutes les qualités de l'homme. Vous parlez d'équivalence. C'est une forme sournoise de cette vieille utopie gravée aux murs de tous les temples modernes, et que les exemples de la nature, la leçon des faits quotidiens démentent : l'égalité! Une bonne blague... Où la prenez-vous, votre fameuse égalité? Il n'y en a nulle part. Je ne vois, dans l'échelle des êtres, et jusqu'à ceux qu'une vie plus confuse pénètre, les animaux, les plantes, — qu'une ruée des plus forts, écrasant .les plus faibles. Je ne vois, dans l'ordre moral, qu'une
inégalité sans nom, pauvreté, fortune, les peines, les joies, tout au hasard! J'admets que l'on s'efforce de remédier à la misère et à l'injustice. Et je ne connais pas, pour moi, d'autre idéal. J'aime mon métier parce qu'il aide à soulager la souffrance physique. Mais je me résigne à ce qui est dans l'ordre, à ce que je ne puis empêcher, à ce que je n'empêcherais qu'au prix d'une rupture d'équilibre, d'une destruction d'harmonie. Je ne comprends pas votre manie de vouloir niveler, à tout prix... Que la femme qui n'a pas de foyer, puisse gagner son pain, et que la femme qui a un foyer y puisse jouir des mêmes avantages sociaux que ses compagnes, tant que vous voudrez! Mais, sapristi! qu'elle reste d'abord et surtout un être de grâce et de finesse, l'ornement, le luxe de l'existence! Ses mains délicates ne sont faites que pour certaines tâches, de même que son esprit pénétrant et doux n'est fait que pour une certaine catégorie de pensées. Elles excelleront, s'il le faut, dans l'industrie et dans l'art. Les voyez-vous, vous, Jacques Fernay, dans le domaine aride de la science? Non, non! chacun son lot, et chacun à sa place. La division, et la différence du travail 1 Vous vous souvenez, cette barque, avec laquelle
nous allions pêcher en mer l'autre été, à Roscofî? L'un des matelots était à la barre, l'autre aux agrès. Ça marchait! Un ménage, c'est la même chose. La femme aide, l'homme dirige. La femme, supérieure à l'homme par certains côtés, lui est inférieure par d'autres. C'est ainsi. Elle est bâtie, de la sorte, et de toute éternité. Vouloir changer cela, c'est vouloir résoudre la quadrature du cercle! Niaiserie... Pour moi, je crois aussi fermement à ce principe de la subordination des sexes, qu'à la nécessité d'une hiérarchie des classes sociales. Une aristocratie me semble aussi indispensable au progrès du monde que la lumière solaire aa développement de la vie!
A mesure qu'il parlait, Jean mettait au service de ses convictions toute l'âpreté de ses rancunes. N'eût-il pas été séparé de Jacques par l'abîme des sentiments, l'antagonisme des idées eût fait d'eux des âmes ennemies. Élevé à l'école de la physiologie moderne, Jean Villemomble n'en conservait pas moins, avec son exact esprit borné à l'étude minutieuse des faits, un penchant spiritualiste, prédisposé à l'acceptation d'un univers révélé. Ses connaissances scientifiques s'accommodaient d'une espèce de fata-
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lisme religieux qui ne s'attachait pas au dogme, mais en gardait l'esprit. Il avait sur toutes choses des vues ingénieuses et nettes, pourtant, au sens de Jacques, sans étendue. « Vous voyez à merveille, lui répétait souvent le chimiste, tout ce que vos œillères vous permettent de voir! » Jacques, partisan du transformisme, et l'un des disciples les plus connus du fameux biologiste d'Iéna, Hœckel, joignait au contraire à sa rigoureuse méthode expérimentale, une foi raisonnée au progrès humain, un goût des plus vifs pour la philosophie sociale.
Il objecta, paisible :
— Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Quand j'évoque la femme de demain, pas plus que vous je ne l'imagine à la caricature, même à la ressemblance de l'homme. Où nous nous éloignons, c'est dans votre conception de l'égalité, ou plutôt de l'inégalité de l'homme et de la femme, et de tous les êtres. Je m'émerveille toujours qu'un savant, un médecin, surtout lorsqu'il a votre culture, Jean, soit rebelle à cette loi de l'évolution qui, bon gré, mal gré, nous emporte tous, et régit le monde! C'est parbleu bien sûr que les aristocraties sont nécessaires, fatales. Mais pourquoi vouloir en limiter
le nombre, dire à cet homme et à cette femme, à tous ces êtres qui, dans un milieu meilleur, se perfectionneront : « Halte-là! Vous n'irez pas plus loin. Vous avez atteint le sommet. » Autant vouloir que la lumière solaire cesse, brusquement, son œuvre bienfaisante.
M. Fernay montra l'astre qui déclinait, dans un resplendissement de nuées écarlates et roses :
— Non, Jean, vous n'empêcherez pas plus cette masse en ignition de brûler, que vous n'arrêterez la lente ascension de la marée humaine,-le flux et le reflux des aristocraties, sans cesse détruites avec les sociétés, et renaissant comme elles, mais plus conscientes, plus nombreuses, élargies! On a fait du chemin, depuis l'anthropoïde. On en fera encore.
Jean haussa les épaules. A quoi bon discuter? Il était convaincu, avant que Jacques eût parlé, de la fausseté de ses idées. S'il admirait le chimiste sans réserve, il ne pouvait souffrir le sociologue. Les paroles les plus justes le frappaient, sans l'entamer. Il suffisait qu'elles sortissent de cette bouche pour qu'il s'indignât de leur logique, comme d'une absurdité. Les opinions du savant, cet optimisme humanitaire qui l'inclinait, pitoyable, vers les tares et la misère des
humbles, lui semblaient une aberration naïve, l'abaissement vulgaire d'un haut esprit. Ce qui, d'un autre, lui eût paru indifférent, l'offensait, ici, comme une dangereuse et personnelle menace. Idées, sentiments, tout ce. qui fait l'homme intérieur, se révoltait en lui devant cette abdication constante de sa personnalité, de sa volonté, dans la personne future de sa fille. Tout lui était conflit, et les moindres riens envenimaient le conflit. Nine était entre Jacques et lui comme un champ de bataille. Nine! c'était la proie qu'il voulait reprendre, c'était en elle qu'il ressentait tous les coups reçus. Elle était à la fois la source, et le prolongement de sa douleur. Douleur à présent intolérable, et qui grandirait, en même temps que son enfant!
D'un regard, où passa la rafale, il prit Madeleine à témoin. Elle ralentissait instinctivement. Ils marchèrent côte à côte. Jean dit, à mi-voix :
— Il faut que je te parle, dès ce soir.
Elle s'attendait au choc, elle n'évita pas la blessure.
— Bien! flt-elle, simplement.
Cette fois, par une de ces intuitions du cœur qui ne trompent point, elle comprit qu'elle touchait au moment irrémissible. Que de fois
elle avait ainsi frôlé, évité le péril! Maintenant, il était là, au-dessus d'eux, entre eux. Elle avait la sensation que rien ne le détournerait, et qu'un rien le précipiterait. Comment? Pourquoi?... Elle s'était si bien résignée à ce compromis, où à force de mentir elle s'était fait du mensonge, si pénible d'abord, une habitude, et à la longue presque une nécessité! Elle n'essayait pas de s'analyser davantage, à cette heure. Elle éprouvait seulement, à l'instant de sortir de l'espèce de léthargie où par crainte de sa souffrance et de celle des autres elle s'était complue, une terreur subite, et aussi une animosité informulée, contre Jean. Par quelle série de fatalités avaitil subi un entraînement inverse? Puisqu'ils avaient traversé tant de mauvais jours, quel besoin d'en chercher, d'en causer soi-même de pires? Y avait-il, aujourd'hui, rien qui justifiât le déchaînement de la crise ? Quelle goutte d'eau faisait déborder le vase ?
Devant eux Jacques et Marthe, à l'orée du bois, s'arrêtèrent. Mme Dormans proposa :
— Rentrons par les pelouses, voulez-vous? C'est un peu plus long, mais nous verrons le soleil descendre sur la Seine...
— Volontiers, dit Jacques. L'heure du cou-
chant est, avec celle où le soleil se lève, la plus belle de la journée... Le départ, et l'arrivée!
Madeleine et Jean se contemplèrent. L'arrivée!... Où en étaient-ils venus? Le mot faisait balle, se répercutait, dans leur silence. Des faneurs qui se tenaient debout, appuyés sur leurs faux, près d'une meule d'herbe fraîche, les saluèrent. Jacques, de loin, les attesta, avec sérénité :
— Les foins sont coupés... Leur tâche est faite. J'ai toujours pensé qu'un poète devrait être tenté de prendre pour son œuvre ce titre : De VAube au Soir.
Mme Dormans épongeait le front de Louiset, qui avait couru.
— Vous, les enfants, par le potager! Assez marché comme cela. Le raccourci, Fraùlein, vous savez? Longez les espaliers...
— Et prenez Nine dans vos bras, ordonna Madeleine. Elle doit être lasse.
Mais l'enfant trépignait. Elle ne consentait à lâcher la main de AL Fernay que pour prendre celle de Georges. Madeleine céda, et baisant le front de son fils :
— C'est bon! Emmène ta sœur... Tu sais, je te la confie.
LE TALIOiN 161
Gravement, avec l'assurance d'un grand frère, Georges prenait dans sa main protectrice le mince poignet, partait fièrement, tandis qu'à toutes jambes Louiset s'enfuyait à travers les plates-bandes, aux cris de blâme de Fraiilein.
Jean regardait, avec une crainte jalouse, le groupe enfantin s'éloigner. Cette tendresse de Georges pour Nine surgissait devant lui comme un nouvel obstacle, dont l'abord l'inquiétait. Il prévoyait un danger dans cette main-mise du frère sur la sœur, du fils de Jacques sur sa fille à lui. C'était le rapt qui continuait...
En silence tous quatre venaient de se remettre en route. Ils avaient à peine fait quelques pas, atteignaient le tournant de la grande pelouse, d'où s'apercevait la maison basse, avec sa tente de toile et le fronton triangulaire du pavillon central. Un cri strident les mordait en pleine chair, leurs pieds se clouèrent au sol. Ils écoutèrent, immobiles d'angoisse. D'autres cris, des plaintes retentirent.
— Ail! mon Dieu! gémit Marthe.
Et Madeleine balbutia :
— C'est Fraiilein... Pourvu qu'il ne soit pas arrivé d'accident 1
D'un élan, tous quatre volèrent. Jean les dé-
passa. Il semblait, dans sa course folle, qu'un instinct l'avertit : Nine !
Quand Jacques et les deux femmes arivèrent, ils aperçurent, près de la pièce d'eau, les garçonnets en larmes, et Fraulein et Jean penchés sur un petit corps étendu. IN ladeleine poussa un cri, s'affala, en suffoquant, dans les bras de Marthe. Jacques, haletant et blanc comme un linge, répétait :
— Qu'est-ce qu'il y a?... Nine!... C'est impossible! Qu'est-ce qu'il y a?
Georges hurla, avec des hoquets convulsifs :
— Elle est tombée dans le bassin... Elle est tombée... dans le bassin.
Jean, sa bouche sur celle de l'enfant, dont les cheveux étaient collés sur les joues blêmes, lui insufflait une longue respiration. Il se releva fébrilement, colla son oreille sur la poitrine frêle. On voyait les côtes d'oiselet, à travers l'écartement des vêtements mouillés. Puis, avec un visage désespéré, le père, se remettant à l'œuvre, exerçait, sur la langue molle, une traction rythmique. Madeleine était suspendue à ces deux êtres, sa fille dont elle voyait avec horreur le corps tiède déjà cadavre, et cet homme qui, pour elle, à cette seconde, n'était plus ni son amant, ni
le père de Nine, mais un anonyme, le médecin, le sauveur....
Fraûlein, les jupes trempées, expliquait avec des gestes, bouleversée :
— Louiset est grimpé sur les espaliers. J'ai voulu le faire descendre. Georges et la petite étaient restés près du bord. Quand je me suis retournée, j'ai vu Nine courbée sur l'eau. J'ai crié... mais trop tard! Georges aussi a failli tomber, pour la rattraper. Alors je suis entrée dans l'eau et je l'ai retirée...
Eperdus, tous faisaient cercle, autour de Jean, attendaient. Madeleine se tordait les bras :
— Que faire ?
Une interminable minute plana, tragique.
Mais le visage du père s'éclaira, resplendit :
— Ah! soupira-t-il, voilà!... Le pouls reprend, les yeux s'ouvrent. Elle vit.
Précautionneusement, pieusement, Jean soulevait le léger corps.
— 11 faut la coucher tout de suite... Je la frictionnerai dans son lit.
— Ce ne sera rien, n'est-ce pas, c'est fini? demanda Madeleine, comme une folle.
— Oui... Un peu de fièvre peut-être seulement, ce soir...
Mais elle n'entendait plus. Le cauchemar funèbre s'envolait lourdement. Nine vivait! Elle interrogea le doux visage anéanti. Une réaction violente l'empourprait, les yeux humides brillaient.
— Donnez-la-moi, dit-elle avec autorité. Je la porterai.
Jean n'osa résister et lui remit sa fdle. Elle l'étreignit, couchée dans son bras, la tête abandonnée à son épaule. Elle la portait, elle l'emportait avec une adoration infinie, comme un trésor perdu, miraculeusement reconquis. Tous, silencieusement, suivirent. Une ombre pesait sur eux, après ce foudroyant passage de la mort. Ils étaient mal soulagés encore, respiraient avec oppression.-
Une même stupeur avait frappé les deux pères. Graves, ils contemplaient Madeleine, Nine. Jacques, à ce coup brusque de l'accident, s'était senti le cœur noyé d'une angoisse et d'une douleur sans nom. C'était sa préférée, cette petite. Il avait reporté sur elle, dans l'isolement où il vivait, le plus tendre de son affection, ce qui refleurissait en lui de l'ancien amour éprouvé autrefois pour Madeleine. Dans cette existence qu'un sévère travail emplissait toute avec la paisible
et sûre amitié conjugale, Nine, petite rose remontante, était le rayon du soleil d'automne, la sève d'août. Il entendait réaliser en elle, dans sa simple et fraîche beauté, dans sa franchise, dans sa force, une forme meilleure de l'avenir. Nine, c'était sa fille, la créature de son esprit autant, croyait-il, que la création de sa chair. Car aucun doute n'avait effleuré sa croyance. S'il s'était aperçu, souvent, des chagrins de Madeleine, sa solide foi dans la loyauté de sa femme les lui avait fait attribuer à des troubles de santé, une neurasthénie dont, absorbé qu'il était' par son continuel labeur, il déplorait l'effet sans en rechercher la cause... Chère petite Nine! La crainte de la perdre venait d'achever de lui révéler combien il l'aimait. Il se retourna vers Jean, lui prit la main :
— Pardon! Je ne vous ai pas encore remercié de vos soins.
Jean rougit, de colère et de honte. Son cœur tumultueusement battit. Tant d'émotions ne pouvaient plus longtemps s'endurer, sans éclat. Cette affreuse comédie n'avait que trop duré! Ce soir même il parlerait à Madeleine.
Ardemment il la regarda. Il fut saisi d'un malaise obscur. Elle marchait devant lui, rapide,
sans détourner la tête. On eût dit qu'elle fuyait, en serrant sa fille dans ses bras, comme pour l'arracher à quelque nouveau péril, plus redoutable encore.