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DEUXIÈME PARTIE

— Eh bien? demanda avec anxiété M. Fernay, en scrutant le regard de Jean.

Après une longue consultation, le docteur, d'une main si légère qu'on l'eût dit maternelle, refermait soigneusement la petite chemise, sur le torse de l'enfant. Jacques reposa la lampe sur la table de nuit.

— Rien... Je n'entends rien... La fièvre même n'est pas inquiétante : 37° 9. Ce n'est pas étonnant, après une secousse pareille. S'il n'y a pas d'élévation de température demain, elle s'en tirera sans autre suite.

Le visage de Madeleine rayonna. Tous trois se regardèrent. Jean murmura :

— Quittes pour la peur!...

Leurs sentiments dormaient en eux, comme,

sous l'eau, des profondeurs inconnues. Vie turbulente, où jusque-là ils avaient évité de plonger, avec une mystérieuse peur des révélations, qui eussent bouleversé leur tranquillité apparente. Jacques, seul, conservait une sécurité relative. Mais ne touchait-elle pas à sa fin? Un pressentiment l'en avertissait. Madeleine et Jean s'efforçaient de jouir de ce calme trompeur qui précède la tourmente. A l'instant d'affronter la crise finale, ils goûtaient l'intensité de cette minute, le répit dont ni l'un ni l'autre n'étaient dupes, mais dont l'illusion leur était douce. Quelques instants encore et ce serait finil Madeleine voulut retarder encore, empêcher que l'heure ne sonnât. Elle montra Nine qui, sur l'oreiller, tournait et retournait la tête, avec agitation.

— Vous ne prescrivez rien pour la nuit, Jean?

— Non, attendons. Un peu de lait sucré, si elle a soif.

— Et si elle a faim? Elle n'a pas dîné. Elle n'a rien pris, depuis midi !

— Oh! fit le père en jetant à sa chère malade un regard confiant... Elle est solide. Elle peut vivre sur ses réserves... Demain...

— Oui, demain, c'est cela!

Madeleine, en répétant le mot consolant, lui

donnait le plus large sens, écartait du même coup toute préoccupation... Demain! Tout à demain! Ce n'était pas le moment de parler d'autre chose, ce soir. Elle trancha :

— Merci, Jean. Je ne vous ennuierai pas davantage aujourd'hui. Je vais rester près de Nine... Je prendrai le lit de Fraulein. Nous verrons demain.

Mais Jacques déclara, de sa voix posée, dont l'autorité, pour être affectueuse, n'en était pas moins formelle.

— Non. Je m'installerai près de Nine, jusqu'à ce qu'elle dorme. Allez tous deux rassurer nos amis et vous restaurer un peu, car vous n'avez guère dîné, vous non plus. Les soins de Jean sont inutiles cette nuit. Fraulein suffira bien pour veiller, s'il le faut.

Il poussa gentiment Madeleine vers la porte :

— Et toi, je veux que tu te reposes. Tu en as besoin, après cette émotion...

En même temps, elle sentait peser, comme un joug à ses épaules, l'impérieuse volonté de Jean. Elle n'échapperait pas à l'exphcation ! Il la voulait, il l'aurait... Elle cessa d'hésiter, dit avec résignation :

— C'est bon. J'irai dormir.

Elle s'inclina sur le lit de fer drapé de mousseline, baisa le front, les yeux qui se fermaient.

— Elle a bien chaud! soupira-t-elle. Je reviendrai l'embrasser, avant de me coucher...

— ■ N'oublie pas non plus d'aller donner des nouvelles à Georges, s il est encore'éveillé, recommanda Jacques.

— C'est vrai, pauvre chéri!

On l'avait, malgré son désespoir, — car il ne voulait pas quitter Nine, — changé de chambre, pour la nuit. Tandis qu'on transportait son lit, chez Louiset près de qui il allait coucher, il avait pleuré à chaudes larmes. Il gardait un ébranlement nerveux, mal remis de l'accident, dont il se croyait responsable. Il gémissait sans cesse : « C'est parce que je l'ai lâchée ! » Son chagrin était si touchant qu'il faisait peine à voir. Louiset avait en vain essayé de l'en distraire.

Jacques ouvrit un livre, s'assit au chevet, sous la lampe dont il voila à demi la gênante lumière. Son ombre, ainsi, cornerait Nine, comme d'un manteau, semblait prendre possession de l'enfant. Sensation nette, que Madeleine et Jean perçurent, d'une même douleur, en s'éloignant. La jalousie le déchirait en pleine chair, ainsi qu'un couteau implanté dans la blessure.

Ils enl raient au salon, répondaient aux pressantes questions, causaient un moment de la façon la plus naturelle. Ils s'étonnaient de leur étrange dédoublement, se regardaient parler, agir, comme. des automates qu'une existence inconsciente eût animés... Madeleine ne parvint à se dominer que lorsqu'elle eut franchi le seuil de la porte-fenêtre, gagné, avec Jean, l'allée tournante, le long de la pelouse. La nuit tiède planait, vivante. La chaleur du jour, élevée de la terre, mêlait le parfum de l'herbe et des fleurs à la fraîcheur de l'air. Un souffle, au fond du firmament noir, agitait la flamme des astres. La Diane Chasseresse érigea, dans l'ombre du grand chêne, sa confuse blancheur.

• Ils échangeaient les impressions de cette journée qui avait failli si tragiquement finir, terreur, espoir, tout ce qu'entre eux liait, d'un nœud étroit, l'amour de Nine. Un soulagement délicieux rendait à Jean sa vraie âme; il éprouvait une amère joie à pouvoir parler sans feinte, à cœur ouvert. C'était la première fois, depuis son arrivée, — et depuis longtemps. Les occasions d'être seul à seule avec Madeleine se faisaient de plus en plus rares. Hasard? Mauvaise volonté?... Il y avait là un point obscur qu'il

s'était promis d'écLiircir. INIais elle éludait tout ce qui eût pu l'entraîner hors du terrain où, par une intuitive prudence, elle entendait se cantonner, restait forte... L'accident, la santé de Nine! Elle y revenait sans cesse. Jean lui avait pris les mains, les caressait, tendrement. Non, qu'elle se rassurât! Il ne prévoyait aucune complication.

Il tentait de s'en persuader lui-même, bien que la crainte d'une broncho-pneumonie, possible, lui fût venue, à plusieurs reprises. Peu de température, il est vrai, et nulle trace àl'auscultation. Mais ne savait-il pas que la sournoise maladie pouvait d'ordinaire couver de la sorte sans que nul symptôme avant-coureur la révélât?... Si elle était là, pourtant, tapie dans ces bronches où, anxieusement, il avait guetté le passage du souffle?... Il écarta cette hantise. Son affection lui masquait le péril. C'était bien assez qu'il souffrît, dans chaque minute de sa vie, de cet arrachement : sa fille volée, accaparée, sans qu'il imaginât l'irrémédiable : l'assassinat de la mort. Si famiharisé qu'il fût avec elle, par son métier même, jamais il n'en fixait, pour lui ni ceux qui le touchaient, l'éblouissement noir. Néant, survie? Inerte désagrégation de la ma-

tière ou perpétuité mystérieuse de l'âme? Son spiritualisme redoutait d'approfondir l'abîme, s'en détournait avec horreur. Comment vivre, à l'idée de mourir?

Aprement, furieusement, il se rejeta à la quotidienne lutte, à cette reprise qui était devenue le but de son existence : Madeleine, Nine... Les arracher à Jacques, toutes deux, Nine surtout... Un instinct le guidait : c'était par la fille qu'il arriverait à reconquérir la mère. Madeleine, qu'il sentait lui échapper insensiblement, ne redeviendrait sienne que lorsqu'il posséderait Nine... Mais comment faire prévaloir ses droits, si d'abord il ne parvenait à convaincre celle avec qui il les partageait?

Son bras serra la taille flexible. Il chercha du regard l'âme fuyante, le front qui se dérobait. Ils s'arrêtèrent. Madeleine tourna, vers l'intergation muette, son beau visage tourmenté. Mais les lèvres de Jean, silencieusement, seules parlèrent. Elles s'ofïraient, suppliaient... Madeleine secoua longuement, tristement la tête.

— Non! non, je t'en prie...

Il la regarda, plus profondément. Il obéissait au secret conseil, à l'impulsion sagace de ses sens. Il n'avait plus maintenant qu'une femme

devant lui, chair faible, rebelle encore, mais dont il avait tant de fois éprouvé la tendresse docile. Un trouble le gagnait au contact de ce corps merveilleux, qui, pour lui, n'avait pas de secrets. Sa maîtresse! Ce nom qui lui répugnait, et sous lequel la plupart des amants déguisent leur hypocrite tyrannie, il en comprenait seulement tout le sens. Maîtresse, ah oui! maîtresse absolue de l'avenir. Avec elle, il pouvait tout. Sans elle, rien. Il s'émouvait de voir sa destinée, celle de sa fdle, suspendues au mouvement de ces lèvres, auxquelles il avait si souvent mordu, et dont le fruit le tentait, violemment. Les heures inoubliables se levaient, tourbillonnaient en eux, comme les feuilles d'or tombées, aux carrefours d'automne. Leurs bouches s'attiraient. La tacite communion du souvenir fondit, en un baiser, tous les baisers passés.

. Madeleine, étourdie, essaya de dénouer l'étreinte.

Mais Jean l'enlaçait plus étroitement. D'un pas lent, où s'épousait leur marche, ils gagnèrent la terrasse, le sombre abri des tilleuls. Le fleuve paraissait immobile, d'un noir d'encre, entre les berges confuses. On ne percevait sa vie silencieuse qu'à l'humide douceur, éparse dans la nuit.

LE TALION i77

— Je n'en peux plus, dit-elle.

Il l'assit dans un des grands fauteuils cannés, disposa, sous sa tête, un des coussins, qu'on avait oublié de rentrer.

— Restons là. On est bien.

Il savourait cette solitude, le silence que le battement de leurs cœurs emplissait. Derrière eux, le jardin étendait sa paix odorante. Quelques fenêtres de la maison, éclairées çà et là, trouaient l'ombre. Il chercha la chambre de Nine, reconnut la pâle lueur de sa lampe. Elle luisait à peine, comme un fanal lointain, sur un écueil.

Madeleine répétait à mi-voix, avec une inconscience d'écho :

— Oui, on est bien...

Soupir las, qui montait de tout son être, anéanti de fatigue. Meurtrie comme après une longue marche, elle se pelotonnait en elle-même, savourait la jouissance de cette halte précaire. A force d'avoir souffert, elle n'éprouvait plus, à cette minute, qu'une sorte d'extase, un engourdissement délicieux.

Il s'étendit à côté d'elle, reprit, dans ses mains nerveuses, la main qui pendait, abandonnée.

— Leine... Chère Leine! Il y a si longtemps que je ne t'ai eue ainsi, près de moi.

Elle emmêla ses doigts caressants aux doigts de Jean. Elle lui était reconnaissante de ne plus la torturer, avec son incessant reproche : Ninel L'écrasante menace s'écartait d'elle. Son cœur s'allégeait d'un poids. Elle respira, longuement, d'un souffle qui avait la tristesse d'une plainte. D'une pression douce, Jean répondait. Lui aussi, il goûtait la joie de retrouver sienne cette amie à travers laquelle il avait touché le fond du bonheur humain. Les sensations enfuies, les joies que la vie courante, leur situation fausse, tout espaçait, flamboyèrent, à cette seconde qui ravivait le feu, d'une de ces hautes flammes où les tisons se consument.

Madeleine avait été pour lui l'unique aventure. Sa jeunesse studieuse et solitaire, son caractère renfermé, où il y avait autant de timidité que d'orgueil, son existence voyageuse l'avaient, jusqu'à la trentaine, préservé sinon de ces rencontres où l'on prend du plaisir sans peine, au moins de tout gaspillage du cœur. Et toujours, au plus loin qu'il remontât, il avait été poussé vers elle par un penchant secret, même lorsqu'elle était jeune fille encore, avec sa libre gaieté, ses jupes courtes et sa lourde natte, sur sa nuque d'ambre! Fou qu'il avait été de n'avoir

pas su lire alors dans leurs cœurs, de n'avoir pas cueilli, le premier, cette fleur qui s'ouvrait, au soleil de la vie!... Regret amer, qui s'atténuait à cette idée : S'il n'avait su lire alors, aux pages mystérieuses, c'est que rien, sans doute, n'y était écrit encore? Une force qui est autour de nous, et que nous subissons sans la connaître, l'inéluctable jeu des effets et des causes dirige, emporte nos volontés et nos actes... Et pourtant Jean croyait au ferme pouvoir de la volonté, sur les actes. Si toute répercussion future échappait, il ne s'en estimait pas moins maître de l'effort déterminant. On commandait à la minute, sinon aux heures... Ah! s'il avait voiilii^ jadis! S'il avait été trouver Jacques, comme il en avait menacé Madeleine, au retour du Congrès de Milan!... Rien de ce qu'ils expiaient aujourd'hui n'eût existé... Janine fut née à lui, rien qu'à lui...

La voix chère le tira de sa rêverie :

— A quoi penses-tu?

Madeleine, obscurément, le percevait loin d'elle. Elle voulut chasser l'importun souci, ramener contre son sein, comme à la chaleur du nid, la pensée errante. Elle se leva, rapprocha son fauteuil, attira d'un mouvement câlin le front assombri, les yeux de rancune... Sagel Là..

Qu'il demeurât ainsi, sans rien dire, blotti sur sa chair tiède... Il en sentait l'odeur nue, entre les jours de la blouse d'été, la chercha des lèvres.

— ■ Laisse!...

Mais en même temps son bras maintenait Jean, près de son cœur. A ces moments où sa chair parlait, plus haut que son inquiétude et le sentiment de ses devoirs, elle se laissait reprendre, toute, à l'éternel mirage. Il redevenait la seule réalité... Qu'importait qu'elle ne durât que l'instant de regretter, toujours, la vertigineuse ivresse? Madeleine alors oubliait. Elle bondissait, d'un élan, au-dessus des mois, des années de souffrance... Sa vie, déchirée entre deux aimants, l'image de Georges et de Nine n'existaient plus. C'était le fiévreux emportement d'autrefois, cette fougue terrible de l'Instinct, où s'abrolit le monde. Bien qu'elle s'y laissât rouler de moins en moins, ces chutes au néant du plaisir rouvraient chaque fois en elle, aussi vives, les sources de l'émotion ancienne. Par elles mentait le vers mélancolique du poète : « On ne se baigne pas deux fois au même fleuve! » Madeleine, en s'abandonnant auxbaisers deJean,plongeait jusqu'au fond des joies passées. Elle retrouvait cet enivrement matinal,cettegriserie d'aurore

qu'avaient été, pour elle comme pour lui, leur réciproque révélation, la découverte de l'amour.

— Il doit être tard, soupira-t-elle. Nous devrions rentrer...

Ces mots qu^e le moi conscient balbutiait en vain, Jean comprit que ce n'était pas leur véritable sens. Une autre les prononçait, qui n'était pas la sincère, la vraie, la Madeleine de cette seconde, celle dont il pénétrait l'âme, jusqu'en son mystère... Il n'eut qu'à relever le front, leurs regards s'unirent. L'entente se faisait, si totale, que Jean cessa de réfléchir. Un calcul jusque-là ne l'avait pas quitté. Qu'il obtint Madeleine d'elle-même, il lui serait plus facile, ensuite, d'obtenir qu'elle l'écoutât, consentît peut-être à choisir... A présent, il se laissait aller au courant irrésistible de ses sensations. Ils étaient les jouets d'une force aveugle. Il fallait qu'ils fussent aux bras l'un de l'autre. Nul événement, nulle surprise n'eussent dénoué leurs lèvres, ces liens invisibles et tout-puissants de la chair.

Ils s'étaient levés, marchaient en titubant. Ils errèrent par les chemins familiers, comme en des savanes. L'ombre même leur semblait lumière. Quand ils furent près de la meule nouvelle, où des faneurs, en revenant de la gare, les

avaient salués, le parfum du foin coupé les frappa. L'univers cessa d'être...

Lorsqu'ils reprirent conscience d'eux-mêmes, une stupeur les accabla. Jean, avec cette froide lucidité qui succède aux plus ardentes ivresses, se demandait par quelle affreuse impuissance du cœur, on se retrouve distants, presque étrangers, à la minute où se disjoignent les mains, où les poitrines halètent encore du tumulte divin? Et pourtant il avait aimé, il aimait Madeleine autant qu'un homme peut aimer une femme, lorsqu'éducation, goûts, sympathie physique, tout concorde... Mais tant d'obstacles, aussitôt, se redressaient entre eux ! Ils lui semblaient d'autant plus rudes qu'il avait cessé, un moment, de les voir. Il se heurtait à leur embûche, douloureusement... La scintillation des astres, audessus de leurs têtes, lui rappela d'autres lumières. Il se redressa vivement. La maison, au bout des pelouses, ne se discernait plus qu'à la lueur dorée des trois fenêtres du salon... Il regarda mieux. Au premier étage, dans la chambre de Nine, le feu pâle de la lampe veillait toujours, comme un signal d'alarme.

Il se retourna. Une main cherchait, prenait sa main :

— Viei^s! pria Madeleine. - Elle l'attirait, d'un geste d'enfant, qui veut

qu'on l'enlace. Elle ne pouvait se détacher de l'étreinte. Un besoin de tendresse encore emplissait son âme désemparée :

— Près... Plus près...

Elle voulait ne pas penser, ne plus souffrir, suspendre le temps. Elle fixait, de toute sa volonté, la minute heureuse.

— On est bien, bien, comme cela!

Une si douce influence jaillissait du magnétique contact, que Jean, malgré lui, en était amolli. Il dut se faire efïort pour rompre la trêve de leur silence. Il détourna son regard du doux sourire de ces yeux, tout luisants du reflet de leur trouble, répéta :

— Si bien!.., oui...

Et concentrant tout son désir :

— Ah! si tu voulais...

Elle comprit. Quitter Jacques!... Alors, tant qu'ils voudraient, ils seraient ensemble, ils s'appartiendraient, de la sorte... Elle chuchota :

— Tais-toi!

Elle-même s'étonnait de ne pas ressentir une révolte. Son parti, bien qu'elle n'eût jamais formellement décidé de le prendre, lui avait jusque-

là paru si entièrement pris! La force insensible des choses n'avait-elle point fait son œuvre? Tout à l'heure, après sa bouleversante émotion, l'accident de Nine, n'était-elle pas implicitement résolue à ne jamais séparer ce que sa faute avait joint? N'était-ce point la pierre de touche qui lui avait fait éprouver de quelle solidité était ce bloc du passé? Chaque jour n'avait-il pas cimenté l'union du père et des enfants, Jacques, Georges, Janine, ces trois êtres que rien à présent ne pouvait plus dissocier, et qui lui tenaient à elle-même inextricablement, au plus vif du cœur et de la chair? Père de Janine, Jacques ne l'était-il pas autant que Jean, par l'affection? Et ne l'était-il pas au même titre, absolument, puisqu'il croyait l'être? Si forte avait été, au jour le jour, la lente infiltration en elle, du mensonge subi, puis accepté, qu'elle ne doutait plus, à présent, de sa légitimité, mieux, de sa nécessité...

Et soudain, cette conscience de ce qui lui semblait être la vérité dans son erreur, une sorte de justice dont elle payait les frais, tout cela s'effaçait, lui paraissait moins net. Il avait suffi, poui' lui \()ilor le chemin, d'une reprise imprévue de cette passion dont elle s'était déshabituée, sinon dans son principe, du moins en ses témoi-

gnages, à la longue moins ardents, plus rares... Quelle folie s'était emparée d'elle, aujourd'hui? Était-ce le contre-coup de la brutale secousse, ce rejet instinctif vers la vie, au coudoiement imprévu de la mort? Était-ce une compensation irraisonnée, le sursaut de l'amour, non point finissant, mais en train d'évoluer vers l'amitié, qui l'avait jetée, palpitante, aux bras de Jean? Rassemblait-elle, dans une étreinte suprême, toute son âme, avant d'en changer? Était-ce l'ultime éclat du feu, près de s'éteindre?... Elle ne songeait à rien, qu'à posséder sa joie, à la retenir, à s'en envelopper, comme d'un vêtement qui glisse.

Jean continua, revenu à lui, tendu vers le but :

— Leine, ce serait si doux... toujours... si tu voulais!...

Elle dit sans force :

— Non! Ce serait mal. C'est impossible, impossible...

Elle se défendait, machinalement. Elle eût voulu remonter le courant nouveau, et elle sentait qu'il était plus fort qu'elle, l'entraînait à la dérive. Mais, loin de la torturer — comme tant de fois l'avaient fait la possession d'elle-même, le sourd chagrin de sacrifier Jean, — cette cons-

ISrt LE TALION

tatation de son impuissance lui était, par une contradiction étrange, presque agréable. Elle ne songeait ni à Georges, ni à Nine, ou bien c'était pour se dire qu'elle ne cesserait jamais de les aimer, ni eux de l'aimer. Et puis, en serait-elle si éloignée? Pourquoi?... Elle ne se demandait pas comment elle s'expliquerait, vis-à-vis de Jacques, ni ce qu'il déciderait, après!... Elle acceptait seulement l'idée de s'expliquer, la possibilité d'une décision qui arrangerait tout, sans trop de souffrances.

Jean eut l'intuition de sa victoire. Il ne s'attendait pas à un revirement aussi décisif, ni aussi brusque, s'était préparé à de plus longs combats. Comment prévoir qu'après ces trois ans d'intime hésitation, Madeleine ce soir-là succomberait presque sans lutte, quand au plus fort de leur amour, et lorsqu'elle avait toutes les raisons de lui céder, son inertie plus forte que toute son énergie à lui, avait chaque jour triomphé, remis au lendemain?... Et voilà que subitement, parce que sans doute, après la secousse morale de l'après-midi, elle se trouvait au point de moindre résistance, leurs vies allaient être bouleversées, le rêve de la sienne se réalisait!... Pas un instant il n'eut la fatuité d'attribuer le

succès à la seule cause pourtant exacte : cette faiblesse de la femme, touchée dans sa chair... Il savait trop que pour Madeleine de telles abdications n'étaient que passagères, se dissipaient, la raison revenue... Il voulut croire qu'enfin ses tendres prières, ses adjurations passionnées, ses appels au sentiment de la probité, de l'équité, avaient à la longue agi. Il affirma, en l'attestant toute, les yeux dans les yeux :

— Pourquoi dis-tu que c'est impossible, quand tu sais que ce qui est impossible, au contraire, c'est de continuer à gâcher notre courte vie comme nous le faisons, à gaspiller notre bonheur!... Tu es à moi. Nous nous devons l'un à l'autre. Songe à toutes les heures pareilles à celle-ci, et que nous avons perdues!... Leine, ce qui est mal, c'est aussi de nous dégrader par un continuel mensonge, d'en être venus à un tel degré d'asphyxie, que nous ne distinguons même . plus le vrai du faux, l'honnêteté de la vilenie... Leine, Leine, regarde-moi!

Elle détournait la tête, afin de cacher son désarroi. Mais les mains volontaires la ressaisissaient, maintenaient les joues fiévreuses. Le regard de Jean descendait en elle, charriait le fluide dominateur. Elle était comme un arc dé-

tendu, lasse dans toutes ses fibres; jamais, après l'exaltation des heures les plus voluptueuses, elle n'avait ressenti encore cet abandon. Elle éprouvait un anéantissement presque total, l'impression très douce de vivre confusément, ainsi que devaient faire ces plantes, dans la nuit, dont elle aspirait la lourde odeur, le séminal parfum...

Jean continuait :

— Tu vois bien! Ne parle pas. J'entends... Tu verras comme nous serons heureux !

Il baisait les paupières délicates, d'un grain si fin qu'elles ressemblaient, avec leurs menues lacis de veines, à de la nacre. Il baisait la frange veloutée des cils. Il baisait les grands yeux profonds où le ciel, splendide au-dessus d'eux, semblait refléter des étoiles, dans une eau noire.

Elle soupira :

— Tu le veux?...

— Oui.

— M'aimeras-tu, au moins?

— Bête!

— Toujours?

— Toujours...

Alors, elle murmura, d'un souffle presque indistinct :

— Je le ferai donc...

Et brusquement, d'avoir prononcé ces paroles, elle se sentit soulagée, plus qu'elle ne l'avait été, tout à l'heure, quand Jean avait cessé de s'occuper de Nine, pour s'occuper d'elle... Il lui semblait qu'elle l'eût dû prendre et qu'elle l'avait prise depuis longtemps, cette décision que, presque automatiquement, elle venait d'arrêter, dans cette âme secrète qui est peut-être le meilleur de l'âme, dans ce sanctuaire du subconscient, où s'élabore notre vie intérieure. Un immense apaisement se faisait en elle. Ainsi, après de furieux coups de vent, soudain en mer le calme plat s'abat, la voile tombe.

Jean exultait d'une joie sans mélange. Il ne se souvenait plus des heures de tempête, il était le voyageur qui, après la traversée sinistre, touche terre, entre au port. Il dit sans suite ses tourments, l'horreur passée, ses projets, mille riens.

— Tu te rappelles?.,. Le jour où nous nous sommes assis sur le banc de pierre, aux pieds de Diane? Tu avais ta robe de crêpe de Chine blanc, celle que j'aimais tant, si légère, où tu semblais nue, comme la déesse... Il n'était pas encore question de Nine!... Il n'y avait que toi et moi... Nous!... Hein? Dire que sans nous, ce petit bout

de femme, qui nous a fait si peur aujourd'hui, n'existerait pas... Sans nous, comprends-tu?... Quel mystère, tout de même, que la vie!... Et tu aurais voulu que cette chair qui est la nôtre, cette âme que seuls nous avons le droit de former, puisque c'est de nous qu'elle tient l'étincelle créatrice, je renonçasse à tout cela, à ce miracle de gentillesse, à cette forme de ma vie... Songe donc! Lui apprendre à sentir, à penser... La voir grandir, pousser en santé, en intelligence, à mesure que je vieillirai... Nous voir marcher, progresser en elle, lorsque nous nous courberons à notre tour, et que l'âge viendra...

Elle se laissait aller au murmure berceur, évoquait Nine à peu près de sa taille, svelte et forte, du blond doré de son père. Il baissa la voix, lui dit à l'oreille :

— Et d'abord, une fdlCj ce n'est pas un compte, ça! Crois-tu qu'elle serait fâchée, cette poupée, si elle avait une petite sœur, frisée comme elle, mais cette fois brune, comme sa maman?...

Elle sourit, d'un triste et affectueux sourire, qui' creusa, au coin de la bouche, le pli gracieux qu'il aimait. Et en même temps elle assurait dans ses chev'eux décoiffés, les grosses épingles d'écaillé dont elle fixait leur flot épais et souple.

Des brindilles de foin et de fleurettes s'y étaient prises. Il les enleva, une à une :

— Là! Il n'y parait plus...

Le sourire de Madeleine s'accentua, ambigu :

— Convenable?

— Tout à fait. Nous pouvons rentrer, si tu veux.

— Je veux...

Il lui tendit les deux mains, elle était debout. Mais en même temps elle aperçut, par delà la pelouse ténébreuse, la fenêtre toujours éclairée de Nine. C'était la seule qui brillât encore, dans la maison silencieuse, avec la porte-fenêtre ouverte du vestibule, dont la lanterne jetait une lueur plus vive. A cette vue, le sourire qui déjà s'était crispé sur ses lèvres, aux derniers mots •de Jean, disparut.

Elle imagina, guettant le sommeil léger de l'enfant, Jacques immobile, au chevet du petit lit. Elle imagina, dans la paix des chambres familiales, Georges reposant près de Louiset, Raoul et Marthe aux bras l'un de l'autre, dormant d'un souffle égal. Et l'idée du mensonge dans lequel elle avait jusque-là vécu, où elle aurait pu s'enfoncer plus avant encore, l'étoufîa, comme un air irrespirable. Ainsi elle eût pu entrer avec un

Iront indifférent, au bras de Jean, elle eût pu continuer à jouer, sans écœurement, cette comédie honteuse, si le hasard, ou plutôt cette règle latente, mais inévitable de la destinée, ne l'avait enfin rendue à elle-même, sauvée, d'une déchéance chaque jour plus complète! Elle eut la sensation qu'elle était en train de sombrer, dans une boue délétère, et qu'une main providentielle l'en arrachait, la ramenait, vivante, à la lumière.

Elle saisit Jean, s'y accrocha, comme une noyée.

— Sois tranquille! Demain matin, je parlerai à Jacques...

— Pourquoi pas ce soir, tout de suite?

— Non, je veux avoir réfléchi à ce que je lui dirai, être absolument maîtresse de moi... Aie confiance !

Elle serra, amoureusement, le ferme bras auquel elle s'appuyait, y pesa toute.

— Je suis à toi... Attends demain.

Jean soupira.

— Demain, soit!

Et joyeusement il regarda du côté de la fenêtre, salua 'le feu pâle de la lampe, comme s'il voyait l'aube.

JI

Madeleine, en s'éveillant de sa brève nuit, se dit : « C'est aujourd'liui! » Simple constatation d'une échéance, à laquelle elle était maintenant résignée, puisqu'aussi bien, un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait qu'elle parvînt à cette date fatale. Elle y avait longuement songé, durant son insomnie, et le souterrain travail qui s'était poursuivi en elle, les yeux fermés, n'avait fait qu'achever sa conviction.

Hier soir, après avoir baisé le front de Nine, longuement elle avait contemplé son mari, debout de l'autre côté du lit, penché sur l'enfant assoupie. Tendrement, comme elle, il admirait le fin visage parmi les boucles blondes, les lèvres qu'entr'ouvrait une respiration encore un peu

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agitée. Il avait rentré avec précaution, sous le drap bordé de dentelle, la menotte grasse : « Elle pourrait prendre froid, avec son bras nu!,.. » Et devant cette ironie : l'étranger veillant' sur la petite malade comme sur sa fille, alors que le père, dans quelque chambre lointaine, se désolait, solitaire, Madeleine avait eu le cœur serré. Elle était moins sensible à la fausseté de la situation, à laquelle elle s'était peu à peu habituée, qu'à sa cruauté vis-à-vis de Jean. Jamais encore elle ne l'avait plaint de la sorte, elle comprenait seulement, près de ce lit où seule elle avait le droit d'être, quelle inquiète jalousie devait le torturer, sa fureur à penser que lui, dont le droit était le même, il ne pouvait pénétrer là que par subterfuge, à titre d'ami, ou de médecin, quand l'autre, à qui Nine en réalité n'était rien, allait, venait, séjournait en maître!... Pauvre Jean! Son supphce touchait à sa fin.

Rapprochée de lui par l'élan dont elle vibrait encore, elle avait senti, plus vivement, combien, depuis tant de mois, elle avait par manque de courage, par lâcheté devant la souffrance, été injuste au fond. Sa bonté, sa pitié pour Jacques n'avaient-elles pas trop lourdement pesé dans

la balance? N'avait-elle pas fait tort, d'autant, à la tendresse unique que lui avait vouée Jean?,.. Elle en ressentait autour d'elle, en elle, l'enveloppante caresse. C'était comme un lien lâche qui à son insu s'était resserré, l'attirait.

Elle avait jeté sur Nine un dernier regard : heureusement elle semblait, en dépit de ses joues brûlantes, ne pas trop se ressentir de sa chute! Ce ne serait rien... Dès demain, comme la promesse en avait été faite, aurait lieu avec Jacques la conversation que rien, maintenant, ne pouvait plus empêcher... Madeleine, une fois seule, avait plus mûrement tout examiné, pesé... Qui lui eût dit, quelques heures avant, lorsqu'elle avait refermé le livre sur ses souvenirs, que la solution était si proche, et que ce serait cette solution-là?... Tout jusqu'ici avait paru l'en éloigner, et voici qu'elle s'étonnait, à présent, d'avoir suivi si longtemps cette voie, jusqu'à l'impasse tortueuse, où elle n'avait trouvé qu'humiliation et douleur. Comment n'avoir pas eu la vaillante franchise de s'engager, dès l'abord, dans l'autre route, la ligne droite où elle revenait après le harassant détour? L'obstacle qu'elle avait voulu éviter ressurgissait, plus pénible à franchir, de toutes les barrières accumulées, de la fatigue

accrue. Mais il n'y avait plus d'autre issue, et il ne pouvait y en avoir de meilleure !

Madeleine, sa résolution prise, n'en voyait plus que les bons côtés. C'était l'un des traits de son caractère, cette facilité à ne distinguer qu'une face des choses, lorsqu'à force d'événements, ou bien par un engouement subit, elle était déterminée à tel parti ou à tel autre. Fussent-ils opposés, l'un après l'autre lui apparaissaient préférables. Tout ce qui, dans un cas, avait milité pour qu'elle s'entêtât à ne point changer, soudain cessait de compter, devenait autant de raisons qui justifiaient, nécessitaient sa conduite, dans l'autre cas. Elle ne percevait plus, à cette heure, que sa coupable duplicité, l'impérieuse urgence à rétablir, avec la vérité, les droits de Jean, la douceur, surtout, d'une existence loyale, au grand jour,' entre Nine et celui qu'elle aimait, le compagnon élu, le père de sa fille!...

L'eau froide du tub, préparé dans son cabinet de toilette, fouetta sa chair lasse, sa volonté en fut raffermie, elle avait hâte d'en finir. Rapidement, elle passa son peignoir, s'assit devant sa table à coiffer. D'habitude, elle traînait négligemment ces heures. Mais ce matin il lui tardait

d'être prête, vêtue comme pour une visite. Avant d'aller embrasser Nine, elle passerait chez Jacques. Peut-être serait-il descendu déjà, dans la bibliothèque... Alors elle lui proposerait d'aller jusqu'au parc. Mentalement elle décidait une façon de l'aborder, des paroles simples.

Des coups qu'un doigt discret, mais précipité, frappaient à la porte, la tirèrent de son plan. Elle pensa de suite à Nine, se leva en criant, angoissée :

— Entrez!... Entrez donc!

C'était Fraûlein. Elle avait l'air préoccupé.

— Qu'est-ce qu'il y a? Vous m'inquiétez!

Elle chercha les yeux de la Luxembourgeoise, son bon regard droit. Fraûlein hésita :

— Voilà, Madame... La petite n'a pas mal dormi. Seulement, quand je suis remontée avec son chocolat, je viens de la trouver toute drôle... Elle ne respire pas bien... comme si elle manquait d'air...

— Ah! fit Madeleine, il ne nous manquait plus que cela !

Fébrilement elle fermait son peignoir, prenait sur sa table un flacon de sels.

— Allons!

Dans le couloir, elle s'arrêta court :

— Où ai-je la tête?... Avez-vous prévenu M. Villemomble ?

— Non, Madame.

— Vite!...

Instinctivement la mère, en elle, renaissait toute, rejetait la femme au second rang. Ce n'était pas à Jean qu'elle avait pensé, en l'envoyant avertir, c'était au médecin capable de la rassurer, de guérir Nine... Un pressentiment l'envahissait, la certitude de quelque maladie grave.

Elle ouvrit doucement. Tout son cœur s'élevait vers le doux petit être. Nine était adossée à ses oreillers droits. Elle avait la figure en feu, un souffle haletant. Près d'elle, dans la tasse servie, le chocolat fumait sur la chaise. Au pied, Poussah, le gros angora gris de Marthe, guignait, l'œil mi-clos et brillant, les rôties appétissantes. Madeleine tendit les bras, mais Nine la contempla sans un geste, sans un sourire. Elle dont les réveils, d'ordinaire, étaient une fête ! Ce mutisme et cette insensibilité, plus encore que la fièvre et la suffocation évidentes, terrifièrent Madeleine.

— Qu'as-tu, mon chéri? Réponds?

Elle baisait le front moite, touchait le cou, les mains... La peau était brûlante.

— Dis? Tu ne respires pas?

Sans répondre, la petite cherchait à aspirer, d'un effort violent, qui soulevait la frêle cage thoracique. Mais l'air semblait s'arrêter à sa gorge, comme si une griffe s'était abattue là, serrait, serrait... Une fulgurante idée traversa Madeleine : « Le croup ! » La porte, en même temps, s'ouvrait. Jean, bouleversé sous son calme professionnel, entra, suivi de Fraiilein.

— Elle a le croup! lui cria Madeleine... C'est ce froid d'hier... Vite! Vite! regardez!

Elle suivait, de tout l'être, les mouvements de Jean, penché sur Nine. Il ordonnait, d'une voix brève et basse. Fraiilein passa une cuiller, une serviette propres, tandis que Madeleine, affolée, gémissait :

— C'est le croup, n'est-ce pas?... Je suis sûre qu'elle a le croup...

Jean suppUa :

— Calmez-vous!... Ce ne serait rien, d'abord! On en guérit... Ce n'est plus une maladie dangereuse... Avec le sérum antidiphtérique, administré à temps...

Il reposait la cuiller, sur la soucoupe que lui

tendait Fraiilein. Il secoua la tête, gravement. Il auscultait la poitrine, le dos. Une petite toux sèche, par moments, l'interrompait. Il se releva, opposant à l'anxieux regard de la mère un visage impénétrable. Et voilant son émotion, d'un sourire contraint :

— Non! Rien de commun avec le croup... Au début, en effet, avec cette suffocation, on pourrait se méprendre... Le thermomètre, maintenant... Là!

Il s'assit, tira sa montre. Les huit longues minutes, coupées de phrases banales, s'écoulèrent.

— Voyons, fit-il.

Il lut le chiffre en silence, voulut, d'un coup sec, faire redescendre le mercure. Mais Madeleine arrêtait sa main, regardait de force :

— 40 trois dixièmes... Mais c'est énorme!... Voyons, Jean, qu'est-ce qu'elle a? Qu'est-ce que vous craignez?

Il hésita, avoua :

— Un peu de broncho-pneumonie, peut-être... Un tapage joyeux s'approchait. Marthe parut,

encadrée de Louiset et de Georges. Au signal impératif de Jean, elle les maintint sur le seuil, commanda :

— Taisez-vous!

LE TAMON 201

Accrochés à sa jupe, ils penchaient leurs têtes curieuses. Madeleine vint à eux, et caressant la joue de son fils d'une main distraite, elle murmura :

— N'entrez pas!... Va jouer, mon mignon... Ta sœur est un peu malade.

Les yeux du garçonnet s'emplirent de larmes.

— Qu'est-ce qu'elle a, maman?

— Rien, j'espère... Elle a pris froid, en tombant à l'eau... Va...

— Non! Non!

D'une de ses mains crispées, il se cramponnait au chambranle, et, de l'autre, il repoussait Marthe qui faisait effort pour l'emmener.

— Je veux la voir! Je veux la voir!

De gros soupirs le secouaient, un tel chagrin que Madeleine eut pitié, et, de guerre lasse, pour qu'il partît plus vite, elle céda.

— Envoie-lui un baiser, dit-elle, lorsqu'il fut près du lit, et pars!

Mais Georges, à la vue de Nine qui suffoquait, sans même le regarder, eut une crise de sanglots, si violente que Marthe le prit dans ses bras. Il hurlait, en hoquetant :

— C'est ma faute! C'est ma faute!

EUe le secoua :

— Tu es fou!... Xe crie pas... Tu vas rendre Nine plus malade !

Alors, comme par magie, l'enfant se tut, comprima sa peine. Et, tandis que Marthe l'emportait, pendu à son cou, il lançait à sa sœur un regard d'adoration et de désespoir, un : Pardon 1 muet, qui les émut tous.

Avant de sortir, Mme Dormans demanda :

— Où est Jacques? Est-il averti?

Madeleine et Jean, des yeux, se consultèrent.

Non, personne n'avait songé à Jacques! Il ne savait rien encore... Et le regard de Madeleine signifiait aussi : il aime tant Janine! Il faut vite l'envoyer chercher... Jean haussa l'épaule, dit à Marthe :

— Je descends. L'ordonnance à rédiger... Ou plutôt non, je.téléphônerai au pharmacien de Fontainebleau, pendant que l'auto fera le chemin.

Madeleine s'affola :

— Peut-être que dans la pharmacie de campagne...

— Oui, pour le cataplasme, mais elle a besoin aussi d'une potion calmante. Elle l'aura dans une heure. Patience. Laissez-moi faire...

Il revint à Madeleine, lui prit les mains. Il eut la tentation folle de l'étreindre, de baiser ses chers yeux. Il eût voulu lui dire : « Tranquillisetoi, ce ne sera rien! Je la soignerai de mon mieux. Nous la guérirons! » Mais Fraiilein était là; il ne put que conseiller, avec un calme feint :

— Restez, vous! Et ne craignez rien. Je remonte avec ce qu'il faut.

Il lui lançait, du seuil, un gai, vaillant regard. Dehors, sa figure changea. Il songeait à la vanité de son espérance, à la cruelle incertitude humaine... La" veille, il croyait toucher au but, tenir son rêve!... « Demain », se disait-il... Et demain était venu, balayant toutes les résolutions d'hier! L'aube qu'il appelait de ses vœux n'apportait que désillusion et deuil... Comment penser maintenant à quoi que ce soit, qui ne fût la maladie de Nine? Avant de disposer de sa vie, il fallait être sûr qu'elle vivrait...

En entrant au salon, il croisa Jacques, que Mme Dormans venait de mettre au courant. Très pâle, M. Fernay lui jeta :

— C'est grave, n'est-ce pas?...

Jean avoua :

— Cela peut devenir grave...

— Vous êtes inquiet?... Franchement?

Jean eut sur les lèvres l'habituelle phrase, de réserve et de réconfort. INIais il vit dans les yeux de Jacques tant d'inquiétude que sa jalousie souffrante fut la plus forte. Qu'il souffrît donc, lui aussi, puisqu'il l'aimait!... Et brutalement, il lâcha :

— On est si fragile à cet âge...

La voix de M. Fernay s'altéra.

— Du danger? Si vite?

Aprement, Jean jouissait du ravage. Il eût voulu creuser, élargir la blessure. Il laissait tomber les mots, un par un, comme des gouttes d'acide :

— Du danger... oui... Pas immédiat... Mais avec cette suffocation, un si petit être... vous comprenez?

Et en même temps, il eût souhaité, désespérément, pouvoir lui crier : « Qu'est-ce que cela te fait?... Tu ne te soucierais pas plus d'elle que de la premi.ère venue, si tu savais!... » Il pensait encore : « Souiïre! Souiïre!... J'ai tant souffert, moi!... »

Il s'apercevait, après des mois d'une amitié tourmentée, où une longue période d'indifférence, puis d'hostilité sourde avait succédé à la sympathie sincère du début, qu'il n'aimait plus

Jacques. Il était jaloux de cette fausse et trop réelle paternité, jaloux comme il ne l'avait jamais été des prérogatives du mari, jaloux maladivement, avec une violence qui croissait, à mesure que se développait, devant son impuissante douleur, la réciproque tendresse de INI. Fernay et de la fdlette.

Il avait beau se raisonner, s'avouer que de tels sentiments étaient d'une injustice suprême. Sa souffrance à qui la devait-il, sinon à lui seul? N'en avait-il pas été, volontairement, le premier artisan? En quoi Jacques pouvait-il en être rendu responsable? Cet homme dont il estimait le caractère, ce savant dont il admirait l'œuvre, eût-il dû éprouver vis-à-vis de lui autre chose qu'une confusion, la gêne d'un regret, sinon d'un remords? N'avait-il pas contribué à détourner de lui l'affection de sa femme au moment où celle-ci eût pu s'y rattacher encore ? Ne lui avait-il pas dérobé cet être que la loi morale comme les lois écrites faisaient sien, cet être qui demeurerait sien, tant que les lois écrites ne l'auraient pas délié?

Que de fois il s'était dit tout cela, et bien avant que Janine naquit! Enfin, quand était venue la chérie, quotidien témoin de sa culpabi-

lité, reproche vivant, quelles n'avaient pas été sa honte, ses angoisses! Avait -il assez souvent failli céder au besoin de soulager sa conscience, de crier, à cet ami qu'il dupait : « Nous te trompons! Ce n'est pas ta fille! Ne gaspille pas ta tendresse, ne baise pas cette chair que tu crois tienne, et qui est le fruit amer de la trahison... » Mais, peu à peu, les jours avaient ajouté aux jours leur poids impondérable. Le mensonge scellait, écrasait, d'une oppressante lourdeur, ses lèvres mal résignées au silence. Sa honte s'était changée en rancune. Et celle-ci s'cnfiellait, à proportion qu'augmentait celle-là. Sans cesser de s'en prendre à soi, Jean s'était mis instinctivement à détester Jacques. Et plus M. Fernay chérissait Nine, prenait au sérieux son rôle de père, plus s'irritait le vrai père. L'élan de la fillette vers celui qui eût dû ne lui être rien, et qui, pour elle, devenait tout, avait achevé d'exaspérer Jean. Il était maintenant au paroxysme.

La journée s'envola, en allées, venues inquiètes dans la maison brusquement silencieuse, où les pas s'étouffaient, où les voix se faisaient basses. Madeleine et Jacques se relayaient dans la chambre qu'une consigne sévère isolait. Jean craignait que le bruit n'agitât la malade,

ne fît monter la fièvre. Marthe et Raoul, le soir, purent entrer un moment; apitoyés, M. et Mme Dnrantin montraient aux portes leurs vieux visages sculptés de rides, aux peaux grises et durcies, où la peur de la mort mettait un attendrissement, sur eux-mêmes.

Le cataplasme sinapisé, la potion calmante n'amenaient qu'un mieux inappréciable. Avec la nuit tombée, la fièvre se fit plus forte, atteignit son maximum. Le thermomètre marqua tout près de 4L Une oppression, continue et progressive, qui dura toute la nuit et toute la journée suivante, agitait Nine, comme un soufflet de forge. Autour du lit de souffrance, Jean, Madeleine et Jacques demeuraient prostrés, sans un mot, devant l'affligeant spectacle. Nine, avant-hier si gaie et si vivante, n'était plus qu'un pau^-re et haletant pacfuet de chair. Leur impuissance à soulager le mal, sentiment si pénible toujours, s'aggravait à voir souffrir un si petit être, de résistance nulle. Et s'ils songeaient à ce que sa fragile existence était, ou représentait pour eux — leur amour, leur vie ! — tous trois se retenaient de pleurer.

Elle jetait vers eux un regard criant comme un appel et douloureux comme un reproche, un

regard qui disait : « Pourquoi nie laissez-vous souffrir? Secourez-moi! »

Elle avait le p-ouls petit et inégal, la poitrine pleine de râles. Elle ne répondait aux caresses que par des mots entrecoupés; la voix était brève et saccadée, les lèvres légèrement violacées.

— Mais elle étouiïe, Jean, s'écria Madeleine. Faites quelque chose... Sauvez-la!

D'autant plus afïecté qu'il le voulait moins paraître, Jean suivait sur le corps de sa fdle les progrès croissants de l'asphyxie. A la contraction exagérée des muscles du thorax, à la pâleur du visage, au refroidissement des extrémités, il constatait cette funèbre marche du mal, contre lequel les remèdes semblaient rester inefficaces. Lui-même, avec une habileté de nourrice, il lui ingurgitait les cuillerées de lait, lorsque la soif était trop ardente. Il avait épingle aux pieds les bottes de réchauffante ouate. Il avait posé sur la poitrine creuse, puis enlevé les ventouses sèches, pareilles à d'énormes cloques de verre... Menus soins qui trompaient l'attente d'un mieux, occupaient leur affreux désœuvrement...

Leur respiration était suspendue au souffle de Nine. Ils suffoquaient avec elle, tous les trois

groupés autour de ce centre d'eux-mêmes, et du monde. L'enfant sans cesse glissait, rassise dans ses oreillers par l'un ou par l'autre; alors, le visage blanc, mouillé d'une sueur de glace, les narines palpitantes, les lèvres bleuies, elle penchait en avant son minuscule corps raidi, arcboutant ses bras en arrière, cherchant d'instinct la position la plus favorable, pour happer, avaler la gorgée d'air libératrice...

Le troisième jour, après l'application d'un second cataplasme sinapisé, — alternant avec les ventouses, — la température, qui n'avait diminué que d'une insensible courbe, remontait, atteignait 41*^. Jean prescrivit un bain, qui apporta quelque soulagement; mais dès le lendemain, malgré un énergique vomitif, la toux croissait, la fièvre reprenait aussi intense. Le danger mortel s'imposait à leurs esprits, ils demeuraient brisés, sans pouvoir réagir, devant cette agonie que secouait la quinte constante, et qui parfois gémissait, en cris plaintifs.

Jean seul n'avait pas perdu courage, luttait, à force de volonté, de tenace espoir désespéré. Une seule idée : dompter le monstre sifflant, la guérir. Ses autres sentiments s'étaient évanouis en lui. Il ne songeait plus aux complications de sa

vie, au tourment de son amour et de sa jalousie... Tout cessait, devant la fosse béante, l'inconnu tragique. Même il ne se souciait pas plus de Jacques que s'il n'existait point, fût là comme un bon infirmier, un aide cjuelconque...

La notion du temps s'était abolie. Aux repas, que les Dormans, délicatement, malgré la gourmandise d'ailleurs poliment résignée de M. Durantin, avaient réduit au strict, on n'échangeait que de rares paroles. Elles tournaient, comme la vie de la maison entière, autour de la préoccupation unique, de cette chambre où se jouait le drame éternel, ce dernier acte dont on ne se soucie que lorsqu'il surgit, spectral, au tournant brusque de la quotidienne comédie 1

Un tourment imprévu pourtant les attendait encore. Georges, tenu à l'écart, et dont personne n'avait songé à s'occuper, dans le désarroi général, donnait de soudaines inquiétudes. Il vivait, depuis qu'on l'avait écarté de la chambre de sa sœur, dans un abattement morne, coupé de crises d'exaltation. La persuasion qu'il était responsable de l'accident initial, le remords d'avoir, lui seul, par sa négligence, causé la maladie de Nine, s'étaient ancrés dans sa cervelle, de si bizarre et profonde sorte, que son humeur noire bientôt

devenait démence. Il eut, en voyant porter, de la cuisine à la chambre de Nine, la petite baignoire d'où pendait un drap blanc, un brusque transport, qui terrifiait son cousin Louiset. A toutes jambes, celui-ci courait prévenir Marthe; elle avait aussitôt dorloté, couché Georges. Jean le trouva délirant, en proie à un violent accès de fièvre, à un inquiétant état nerveux...

Madeleine et Jacques, aussitôt, quittaient Nine, près de qui s'installait Marthe, en attendant que le père et la mère, ou l'un des deux remontât.

— Je deviendrai folle! s'écria Madeleine, en entrant dans la chambre de Louiset, où reposait son fils, le front déjà cerclé de compresses, les joues pourpres, les yeux luisants et noyés.

En hâte, on démontait le lit de Louiset, il coucherait avec Mme Dormans.

— C'est un hôpital! soupira Jacques.

Il acceptait, sans révolte contre le sort, cette fatalité. Sans doute, ce ne serait, de ce côté, qu'une alerte... D'ailleurs, que faire? Gémir ne servait à rien. Cela ne l'empêchait point de souffrir. Mais, par une de ces inexplicables méprises du cœur, c'était pour celle qui n'était point de son sang, que son sang s'émouvait avec le plus

de violence. Il s'inquiétait moins de Georges que de Janine, touché par cette faiblesse et sa douceur, et par cette grâce menacée où il s'était complu à imaginer l'avenir, différent et meilleur, sous les traits du passé...

— Jean, Jean! s'exclama Madeleine, qu'est-ce que nous allons devenir? Georges... Nine...

— Jamais vous ne parviendrez à les soigner tous deux, dit Jacques avec discrétion. C'est trop de fatigue... On pourrait téléphoner à notre ami Dortal, si vous vouliez...

Mais Jean protesta. 11 suffisait. De la fatigue?... Allons donc! Son regard brilla, d'une énergie confiante. M. Fernay n'insistait pas, heureux que Villemomble consentît à assumer le double traitement. Spéciahste des maladies d'enfants, qu'il suivait de leur naissance jusque vers la huitième année, quel médecin eût apporté plus de compétence, sans parler du dévouement de l'ami?...

A cette phrase, qui, à un autre moment, eut irrité sa plaie, Jean chercha les yeux de Madeleine. Mais il n'y lut que son angoisse maternelle. Comme lui, plus que lui, elle n'avait d'autre préoccupation que la santé de sa petite, de son petit! Le reste, un vent furieux l'avait ba-

layé. Évidence qui, par contre-coup, le froissa. Elle balbutiait, justement :

— Mes chéris!... Mon Georges.

Il en souffrit comme d'une trahison, dit amère ment, à l'adresse du couple :

— Rassurez-vous. Je réponds de Georges comme de Nine. Je vous rendrai {^os enfants!...

Il prescrivait, à mots brefs, des applications de glace sur le front, remontait, sans s'attarder davantage, près de sa fille. Georges?... Cette fièvrelà, à moins de complication imprévue, ne durerait pas. Et puis, vraiment, elle arrivait bien!... Il y avait, dans ce complément de désastre, une coïncidence qui le frappait, le redoublement d'une mystérieuse menace.

Madeleine, étonnée, le suivit du regard.

La brusquerie de foudre avec laquelle ces malheurs s'étaient abattus avaient supprimé en elle toute une part de sensibilité, en même temps que de mémoire. Elle ne renonçait pas à ce qu'elle avait consenti, elle eût été prête à tenir sa parole, si les événements, plus forts que sa volonté, ne l'avaient paralysée, au point de lui enlever jusqu'au souvenir même de sa promesse. L'acre amertume avec laquelle Jean venait de lui jeter, ainsi qu'à Jacques, ces mots pleins de

sous-entendus : Vos enfants! la rappelait à ce présent où, l'avant -veille encore, elle se débattait, et qui aujourd'hui lui paraissait effacé, vieux d'un siècle.

Comment penser à elle, à la minute où ses enfants souffraient, à la minute surtout où Nine, objet du déchirant débat, flottait, suspendue entre la vie et la mort ?

Jacques lui prit la main, la lui serra affectueusement :

— Courage!

Mais ils se rapprochèrent vivement du lit. Georges geignait, d'une plainte sourde. II s'agita soudain, proféra des mots incohérents. L'idée fixe, la touchante hantise le tourmentaient toujours :

— Non! Non! je ne la quitterai pas!... L'eau noire!... Nine, reste! Pourquoi partir? Je veux qu'elle reste...

Madeleine se demanda, troublée : « D'où lui vient cette idée de départ? » Obscurément, elle l'associait à la crainte du définitif adieu... Georges, dans son délire, voyait-il, par une de ces prémonitions que la science constate, sans l'expliquer encore, sa sœur s'éloigner, emmenée par Jean, au nouveau foyer? Ou bien la sentait-

il en route pour le pays d'où l'on ne revient pas, la rive d'Ombre?

Il se débattit, cria encore :

— Reste, reste, Nine!

Une telle douleur ravageait le visage du petit homme que INIadeleine en fut saisie. Quelle que fût la séparation, l'idée que son fils ne la pourrait supporter l'emplit d'une superstitieuse crainte. Oserait-elle dénouer elle-même ces liens que la vie avait si étroitement serrés? Ce que la mort aveugle pourrait faire, allait faire peut-être, ce déchirement brutal, aurait-elle la cruauté, spontanément, de l'accomplir? Elle se pencha sur le front douloureux, dénoua les compresses pour les remplacer par une poche de glace, que Fraiilein apportait. Georges soupira :

— Maman! Maman!... Ne pars pas non plus... Reste.

Bouleversée, elle caressait les mains brûlantes.

Jacques, en face d'elle, se détourna pour dissimuler son émotion. Et devant ces douleurs, elle songeait : « Quel obscur instinct les avertit ? Lisent-ils au fond de mon cœur? » Elle ne savait plus que décider... Soudain l'image de Nine, sufYoquant là-haut, la flagella. L'idée de mort,

plus impérieusement, se mêla à cette idée confuse de départ qui affolait Georges, et qui, à son tour, la tourmentait, d'une terreur secrète.

Jacques murmura :

— Il va s'assoupir. Retourne près de Nine. Je resterai, moi.

Avertir Jacques? Serait-ce possible?... Hélas! Pourvu que Georges n'eût pas pressenti juste!..: Si la définitive séparation, l'horrible mort, allait la dispenser du triste aveu?

Le sixième jour fut si mauvais qu'on put redouter, à tout instant, la terminaison fatale. Livide, Nine, à son tour, délirait. Le cœur, épuisé, ne luttait plus que difficilement, le pouls battait faible, intermittent. L'organisme entier, à peine nourri par quelques cuillerées de lait, mal soutenu par une potion tonique, n'était plus, sous l'ébranlement continu de la toux, l'anhélante oppression, qu'une loque...

Madeleine et Jacques se relayaient, d'un lit à l'autre. Georges, dont l'accès était un peu calmé, ne consentait à ne pas s'agiter que s'il avait près de lui, tour à tour, son père ou sa mère, et à tout instant par l'un d'eux, des nouvelles de Nine. .Jean demeurait en permanence, auprès de sa fille.

Avec une abominable douleur, il guettait, au visage livide, la diminution delà vie. Comment, par quels remèdes apaiser, dans cette pauvre petite poitrine à bout de souffle, la grondante tempête, ce tumulte de râles qui semblaient des bêtes griffantes et déchaînées! Au battement des ailes du nez, sinistre dans l'immobilité de la figure blême, il percevait la violence de la suffocation... Voir cela! Et ne rien pouvoir!... Il eût voulu lui insuffler sa propre vie, sa force. L'impuissance du médecin portait à la frénésie le désespoir du père.

Assis près de Madeleine, ils assistaient, mornes, à cette espèce d'inique martyre, qui les suppliciait, d'une torture pire encore. A voir ainsi souffrir cette chair, qui était leur, à voir petit à petit s'amoindrir cette existence, qui les eût dû prolonger, il leur semblait être atteints jusque dans le passé, frappés dans leur amour comme par un châtiment obscur. Ils n'essayaient même plus de donner une forme à l'avenir, comme si une voix secrète les eût avertis de l'inutilité de leur souhait. Lorsqu'ils ne s'hypnotisaient pas sur l'horreur de cette agonie, la fin proche, c'était pour s'absorber en de tristes retours, siu' eux-mêmes.

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