‹ Le talion; romanChapitre 6 sur 6 · I.H TA MON · texte numérisé non relu

I.H TA MON

tilde de la maternité... Mystère de cette faculté de créer, de cette volonté de tout être, maître de donner ou de ne pas donner la vie, et qui^ brusquement, devient esclave, sitôt la vie transmise... Elle se souvint de sa discussion avec Jean, quand, prévoyant la catastrophe future, elle souhaitait presque que Nine ne naquît pas. Mais, pour leur malheur à tous, Nine était venue ; son père, sa mère, se voyaient contraints d'abdiquer tout pouvoir sur elle. De par une fiction légale, leur sort, à tous trois, était dans la main du chef de la famille, du mari... Elle pensa tristement, amicalement, à Jacques. Si au lieu d'être associée à ce compagnon intelligent et bon, elle était liée à un étran<?er, à un ennemi?... Qu'elle se décidât à suivre Tean, à emmener avec eux leur fille, cet homme pourrait, fort de l'appui du Code, s'opposer à co qu'elle reconquît jamais son indépendance. Il pourrait même leur reprendre cette enfant qui ne lui était de rien. Les gendarmes l'y aideraient, s'il le voulait !

Elle se découvrit une âme de rebelle. Qu'étaient-ce que ces mœurs hypocrites et que ces lois d'airain?... Gomme tous les êtres longtemps rompus à leur domesticité, elle n'avait pas souffert de la règle sociale tant'^qu'elle ne s'y était

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pas elle-même brisée. Aujourd'hui où elle risquait d'en être la victime, elle comprenait la révolte de tant d'autres, qui, jusque-là, ne l'avaient pas émue... La seule chose qu'elle ne se demandât pas, à cette minute, c'était si elle-même n'avait pas voulu, causé sa perte.

Mais un pas fit crier le gravier. Fraûlein, poussant la voiturette, venait chercher Nine. Le soleil commençait à baisser. Jean avait recommandé de courtes sorties. Il fallait que la petite reprit, progressivement, ses habitudes.

La Luxembourgeoise, tapotant les oreillers, asseyait commodément Nine. Pâle, elle envoyait, d'une main maladroite, des baisers d'au revoir. Mais Madeleine s'était levée :

— Je rentre aussi.

Georges, chargeant sur sa tête le fauteuil d'osier, escortait la voiture, en gambadant, comme s'il caracolait au carrosse d'une reine.

La mère suivait, en se disant qu'elle les accompagnait ainsi, pour une des dernières fois. Elle ressentait une lassitude infinie, détachée de tout, le désœuvrement d'un corps sans âme. La gaîté de Marthe, se forçant à la distraire, échoua devant sa morose langueur. Le train-train quotidien reprenait, le maison continuait à vivre.

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Raoul absent, M. et Mme Durantiii y promenaient seuls leurs falotes et furtives silhouettes. M. Fernay, après le dîner, partit en auto. Il devait, le lendemain matin, reprendre son cours à l'École de Pharmacie, interrompu par les vacances de la Pentecôte et par la maladie de Nine. Il annonça son retour pour la fin de la semaine. Madeleine se laissait descendre sans réagir, au tourbillon des heures. Leur vague tournoiement l'emportait, de cercle en cercle toujours plus rétrécis, vers le centre d'ombre, la chute obscure. Elle ne voyait nul moyen de l'éviter, à présent. Il allait falloir dire adieu à toute une part de son existence, celle où elle avait souffert, il est vrai, mais où elle avait espéré, aimé, conçu, créé, où elle avait connu tout ce qui fait la saveur du jour, l'ivresse de vivre!... L'inconnu s'ouvrait. Un chemin peut-être doux, peut-être rude, mais dont le tournant brusque lui dérobait la vue. Elle ne pouvait s'y engager qu'en laissant derrière elle, avec son premier compagnon de route, la moitié de son cœur et de sa chair : Georges! Elle frappait du même coup le fils et le père, récompensait par une ingratitude affreuse la longue bonté de l'un, et par l'abandon la tendresse de l'autre... Du moins, elle était sûre de

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faire le bonheur de Jean, et de préparer celui de Nine? Mais quelle sécurité dans tant d'incertitude?

Les heures tournaient, avec une vélocité monotone. Elle sentait le temps lui manquer, le cercle se resserrer sans cesse. Et rien!... Aucune possibilité de salut. Jean, par sa volonté d'enlever Nine, barrait toute échappatoire! Pas de puissance humaine qui pût l'empêcher d'exécuter sa menace! Et Nine enlevée, c'était le plus brutal des aveux, son patient artifice détruit du coup, ses années de fausseté, de trahison révélées toutes... sa fille perdue avec tout le reste... Que dans ce désastre au moins elle sauvât ce qui pouvait l'être encore. Puisque tôt au tard Jacques saurait, qu'elle lui épargnât au moins le dégoût de la dernière traîtrise. .. qu'elle réparât par la franchise de la confession le déchirerement de la fuite!

Vingt fois, elle commença, déchira l'humiliante lettre. Elle ne trouvait pas de termes pour exprimer tout ce qu'elle eût voulu dire, les mots assez délicats pour panser tout en blessant, l'excuse qui n'eût point accusé, le malentendu si simple et si profond de leurs vies...

Marthe assistait, impuissante, à ce poignant

débat d'âme. Son amitié eût voulu donner à Madeleine mieux qu'un stérile réconfort, l'appui d'une poitrine où rêver et pleurer. Elle n'imaginait pas ce qu'elle eût fait à sa place, parce qu'elle n'eût rien fait qui l'eût pu mettre dans une aussi cruelle alternative. Elle savait aussi que l'expérience est un trésor personnel dont, le voulut-on, on ne parvient jamais à faire profiter le prochain? Il fallait que chacun l'acquît, au prix de sa propre souffrance !

Marthe, avec la même fièvre que son amie, comptait les jours. Ils passaient, à la fois interminables et brefs. Le vendredi, comme Madeleine était lente à descendre, — on prenait d'ordinaire le déjeuner du matin en commun, dans la salle à manger, selon une vieille habitude familiale, — Mme Dormans monta dans la chambre rose. Elle trouva Madeleine assise à son secrétaire, raturant l'éternel brouillon.

Madeleine secoua la tête :

— Je n'en sortirai jamais! Je ne trouve que de sèches phrases, dont le manque de cœur et la brutalité sont indignes de moi, de lui... Puis-je terminer huit ans d'une existence commune par un pareil faire-part? Non, je le frapperai, puisqu'il le faut, mais pas ainsi... Je ne puis oublier

({ue je lui dois un beau commencement de vie, une situation qui eût été. pour beaucoup d'autres moins sentimentales, moins exigeantes, le bonheur... J'ai été heureuse avec lui, je suis restée lîère de lui... Je le quitte sans le haïr, et lorsque je l'aurai quitté, il y aura toujours de solides liens entre nous... L'éducation de Georges, des façons de penser, de sentir... J'ai beau avoir souffert par lui, je serais injuste si je ne m'avouais qu'il n'est pas plus responsable sans doute que moi du rapide dissentiment qui nous a séparés. Nous n'avions ni l'un ni Tautre la môme conception de l'amour. Ou plutôt, puisqu'il n'y a pas deux conceptions de l'amour, notre malheur a été de ne pas l'avoir ensemble... Ce n'est ni sa faute ni la mienne. Lorsqu'il m'a épousée, j'étais si jeune, tu te souviens, je demandais tout à la vie! Lui ne demandait au mariage qu'une affection c-alnie, des enfants, l'égoïste douceur de travailler et de vieillir en paix. Il avait aimé, avant de me connaître... Ses trente-cinq ans studieux ne souhaitaient plus qu'une compagne apaisée, l^ourtant. comme il lui eût été facile de me garder! Comme il faut peu de chose, au début, pour combler ou pour creuser le fossé! C'est effrayant, la rapidité avec laquelle se crée,

grandit un malentendu!... Je te jure que je l'eusse aimé longtemps, toujours, s'il eût voulu... J'aurais fait comme toi...

— Oh! moi, murmura Marthe... Moi, c'est moi.

Elle avait écouté, pensive, Madeleine réfléchir à haute voix. Elle reconnaissait la part de vérité qu'il y avait dans ses paroles. Vérité si grande qu'elle dépassait l'aventure particulière, pouvait s'étendre au cas général, tant d'unions mal assorties... Ce n'était pas seulement la critique des individus que Madeleine, inconsciemment, venait de faire. C'était aussi celle des mœurs et de la société, la condamnation de ces mariages disparates, si fréquents, où l'homme et la femme associent, souvent avec les meilleures intentions du monde, des besoins opposés. La femme commence, l'homme finit... Elle s'avouait que le secret de son bonheur, c'était peut-être un peu en effet son caractère rassis, son tempérament mieux équilibré, c'était surtout la moindre différence d'âge, la mise en route du Tûême pas... Raoul lui avait apporté, avec la (Communion des sens, cette fleur du sentiment, presque toujours à demi séchée au cœur de l'homme, lorsqu'il pense à prendre femme...

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Madeleine suivait sa pensée. Sans s'arrêter au silence de Marthe, elle reprit :

— On dit que Faniour et le mariage sont incompatibles. On a tort... Tu le prouves... On devrait dire qu'ils ne coïncident si rarement que parce que la plupart des hommes ne songent au

. mariage qu'après avoir épuisé l'amour. Tandis que nous autres, presque toujours, nous y arrivons avec un cœur vierge, la soif de l'inconnu. Le mal vient de là, bien plus que de l'éducation futile et légère qu'on nous a donnée... Ah! si toutes les mères voulaient enseigner à leurs fils, comme à leurs filles, avec une autre morale, le chemin difficile, mais si droit de la vie!... Je le ferai, moi...

Marthe la regarda, surprise. Madeleine comprit.

— Tu as raison, je rêve!... C'est Jacques qui gardera Georges. Je n'emmènerai que Nine. Va, je l'avertirai celle-là! J'aurais payé assez chèrement mon erreur pour en tirer toute la leçon.

— Oui, ton erreur, dit Marthe.

— Tu me juges sévèrement, n'est-ce pas? Sois sincère.

Mme Dormans l'attira tendrement contre elle

— Pauvre Leine!... Comprends-moi... Non,

je ne te juge pas comme tu le crois. Je t'aime trop pour cela. Et puis je pense aussi qu'avec ta sensibilité ardente, tu avais le droit de demander à Jacques plus qa'il ne t'a donné... Je ne te blâme pas d'avoir cessé de lui être fidèle, puisque son affection n'a pas répondu à la tienne, aussi complètement qu'il eût été juste... Tu connais mes idées là-dessus... Le mariage n'engage qu'autant qu'il y a don réciproque, même apport du cœur et de la chair... Je ne m'arrête pas plus à l'indissolubilité que lui impose l'Église qu'aux obligations dont le hérisse l'état civil. Cette croyance et ces conventions, qui ont leur grandeur, ne m'apparaissent respectables que lorsqu'elles vont de pair avec l'entière observance du pacte tacitement conclu entre époux. Peu m'importe l'inégal serment où, contre ta protection et l'assistance de l'homme, la femme jure obéissance, si l'amour en est exclu, s'il ne justifie pas la promesse de fidélité mutuelle ! Il n'y a d'union que s'il y a communion. C'est ce double consentement, cet échange de volontés dans l'abandon de l'être qui, pour moi, fait tout le mariage, sa nécessité, sa beauté!... Je crois que tout être humain s'appartient, et je ne vois pas pourquoi tu te serais ahénée à vie, du moment

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que Jacques ne savait pas te donner le bonheur. Tu étais donc libre de te reprendre... Si jusque-là il y avait erreur, elle était partagée. Vous étiez quittes... Non, la tienne ne commence vraiment qu'avec ta première réticence! Le jour où tu t'es aperçue que tu aimais Jean autant qu'il t'aimait, où vous avez compris que c'était pour la vie, ce jour-là, avant de te donner, comme c'était ton droit, ton devoir était de dire à Jacques : « Nous avons cessé de nous entendre, séparons-nous tristement, loyalement. Rendsmoi ma liberté, comme je te rends la tienne... » C'était la seule conduite qui eût été, ainsi que tu viens de le dire, digne de toi et digne de lui... Voilà toute ton erreur. Ce n'est pas en le trompant avec Jean qu'à mes yeux tu as trompé Jacques, c'est en abusant, dès le début, de sa confiance, en continuant de vivre à son foyer, en lui laissant croire qu'il pouvait aimer Nine...

Madeleine baissa le front. Jamais Marthenela condamnerait aussi durement qu'elle le méritait.

— Et pourtant, gémit-elle, j'ai cru bien faire! Tu m'es témoin qu'en agissant de la sorte je me suis souciée surtout d'épargner de la douleui'...

— Mais le résultat! dit Marthe. Il en est des plaies du cœur comme des autres. Faute d'y

mettre le fer à temps, elles s'enveniment, si bien qu'un beau jour, il est trop tard!

— Oui, fit Madeleine, trop tard!

Ces mots sonnaient comme un glas. A quoi bon revenir sur tout cela! C'était le passé!... Amèrement elle envisagea l'avenir. Quelles pauvres joies lui réservait-il?

Elles s'étaient assises sur la chaise longue. Leurs genoux se touchaient, leurs mains étaient jointes... Madeleine, du fond de sa détresse, s'écria :

— Conseille-moi! Qu'est-ce que je puis faire? Marthe réfléchit :

— Évidemment, le plus pressé est d'avertir Jacques, sans retard...

— ^ Une fois que je serai loin?

— Oui, peut-être... puisque tu ne peux plus lui avouer en face... Et pourtant, si pénible que cela te semble, qui sait si ce ne serait pas encore le mieux?...

— Pourquoi?... Dis toute ton idée... Tu ne supposes pas...

— Qu'il puisse te pardonner?... Vouloir te garder, garder Nine?

— Non, c'est impossible!

Marthe, interrogativement, leva les yeux.

— Qui sait?...

— Non! Non! après une trahison semblable... ]\Ioi-même je ne pourrais pas, je ne voudrais pas...

— Tu considères que tu te dois à Jean? Madeleine se consulta, avoua en rougissant :

— Je l'ai choisi, je le suivrai, avec Nine. Leurs âmes, silencieusement, se pénétrèrent.

Marthe perçait, au fond de l'orgueil douloureux, les pensées informulées, cette ombre à demi inconsciente où son amie redoutait de descendre. Souvent, en pensant à Madeleine, elle avait éprouvé pour elle une inquiétude, à la voir unir à Jean sa destinée. Tristesse de cette adaptation incomplète de deux êtres! Trop rare communion de l'amour!... Marthe avait toujours redouté, sans jamais le dire, que les sens eussent à leur entente plus de part que l'esprit et le cœur. Par ceux-ci Madeleine lui semblait plus près de Jacques... Les âmes ne sortent jointes du creuset de la passion, que lorsque tout l'être s'y fond, dans un harmonieux amalgame. Que resterait-il, lorsque la coulée se refroidirait? Par sa brusquerie, son affection soupçonneuse et possessive, Jean, non moins que par ses idées tranchées, différentes sur bien des points de celles

qu'elle connaissait à Madeleine, ne lui paraissait pas offrir, surtout dans un ménage forcément tourmenté, comme serait le leur, de suffisantes garanties pour un durable accord. Que demeurerait-il entre eux, lorsque se serait émoussé ce trait si fort, et si précaire, du désir? Elle avait toujours évité, par délicatesse, de lui en parler. L'eût-on d'ailleurs écoutée, dans l'ardeur même de l'emportement ?... Et ce qu'elle avait cru devoir taire au temps du bonheur, était-ce la peine d'y faire seulement allusion, à la veille des mauvaises heures?... Mais Madeleine, aussi clairement que Marthe lisait en elle, suivait le détour de sa pensée. Elle soupira :

— Il n'y a plus à revenir. C'est ainsi... En attendant, je voudrais bien que ma lettre soit faite... J'aurais tant à dire... C'est tout un volume qu'il faudrait.

— J'y pense! dit Marthe... mais la lettre est inutile... Tu n'as qu'à faire remettre à Jacques, lorsque tu seras partie, le livre qu'il y a dans ce secrétaire... Tu m'as dit, lorsque tu me l'as confié : « Toute ma vie est là, page par page... »

— C'est vrai!

Elle en voulait à Marthe d'admettre sa fuite comme un fait accompli, de ne pas lui donner.

ouvertement, le conseil que souhaitait son hésitation. Elle ouvrit le tiroir à secret, en tira le triste confident. Elle le leuilleta. d'un mouvement machinal. A mesure surgissaient, du linceul des pages, tous ses souvenirs. Les uns déjà n'étaient plus que de pâles spectres, une ombre froide. Les autres brûlaient encore, d'un feu intérieur. Elle frémit à l'idée de se révéler ainsi nue; une pudeur la prit, la crainte que son mari, si détaché qu'il fût, ne souiïrit, humilié, à des révélations trop intimes, au flamboiement de l'amour dont avec Jean elle avait brûlé. Et pourtant, le reflet de ces heures mettait à peine une rougeur fugitive à son front. Elle s'étonnait de les sentir apaisées, si lointaines... Avait-elle pu si vite évoluer, depuis sa dernière lecture? Quinze jours à peine!...

Sans regret, comme si ce n'étaient point des morceaux d'elle-même qu'elle arrachait, Madedeleine par places déchirait. Tout ce qui eût pu blesser, d'une jalousie trop aiguë, à quoi bon en perpétuer l'imagePLes feuillets noircis jonchaient le parquet. Marthe à mesure les ramassait. Elle avait ouvert l<i <h('iiiiiu''e, mis le feu au tas. La flamme, dans les papiers épais, couvait, élargissant des ondes rousses, qui soudain, carbonisées,

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éclataient en brusques touffes d'étincelles, en langues agiles, d'or écarlate. Marthe les secouait du bout des pincettes, afin qu'ils se consumassent jusqu'au dernier. Des lambeaux s'envolaient, avant que la page ne se tordît, tombât en plaque sèche. Quand tout fut détruit, Madeleine contempla, gravement, ces copeaux légers. Alors seulement il lui sembla qu'elle venait de mutiler le passé. Et sa peine fut moins grande qu'elle n'eût elle-même imaginé.

Elle tendit à Mme Dormans le livre accusateur. Jacques ainsi comprendrait, sans que l'amourpropre risquât d'empoisonner son chagrin.

— Demain, quand Jean sera venu me chercher, avec sa fille, ou dimanche, tu le lui donneras toi-même... Tu sauras le préparer, tu lui expliqueras, tu me défendras!...

— C'est un rôle bien ingrat que tu me réserves, ma pauvre Leine... Je le remplirai pourtant, s'il le faut. Mais tu ne peux songer à emmener Nine dès demain, dans l'état où elle se trouve. Elle est trop faible pour supporter un déplacement, la moindre fatigue, avant une semaine au moins...

— Tu crois? dit vivement Madeleine.

Elle sautait sur cette idée. Tout retard était bon.

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— J'en suis sûre! La mignonne!... C'est snr elle que je m'apitoie le plus, tu sais!... C'est elle qui est la vraie victime. Jacques aura son travail et Georges. Tu te consoleras avec Jean. Mais Nine!... Te doutes-tu seulement du sort qui l'attend? Nous en avons causé, il y a quelques jours, avec Raoul...

— Eh bien?

— C'est aiïreux! Je ne t'en ai rien dit encore parce que j'espérais que tout s'arrangerait, mais puisqu'à présent c'est irréparable, que Jean est buté, que tu te résignes...

— Parle donc! fit Madeleine, impatientée. Elle se sentait d'autant moins persuadée que

Marthe feignait de la supposer davantage.

— Sans doute, d'ailleurs, vous avez dû envisager cela avec Jean. Vous avez prévu toutes les éventualités...

— Parle, je t'en prie...

— Soit!... Admettons que tu n'éprouves aucune difficulté, du côté de Jacques, et qu'ayant recouvré ta liberté, tu épouses Jean... Nine, tu le sais, demeure, de par le Code, la ])ropriété de ton mari. Il te la rondra, j'en suis sûre. Mais il n'en restera pas moins le père, le seul, le vrai père aux yeux de la loi. Pour que Nino puisse

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quitter son nom et jDrendre celui de Jean, il faudra que Jacques plaide en désaveu de paternité. Il faudra de scandaleux débats, dont Nine demeurera souillée. Leur trace la suivra toute sa vie, tachera, de sa mention de boue, les papiers nécessaires aux grands actes de l'existence sociale. Vous aurez beau pouvoir enfin la reconnaître et la légitimer, pour la plupart des gens adultérine elle est née, adultérine elle restera!...

— Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse! Est-ce que cela nous empêchera de l'aimer?

— Au contraire. Vous ne l'en aimerez que plus!... Mais vous ne l'aimerez jamais assez pour l'empêcher de traîner, toute sa vie, le boulet de sa situation fausse, et d'en souffrir.

— Jean est riche. Avec de la tendresse et de l'argent, on supplée à tout.

— Mais, malheureuse, tu ne sais donc pas ce que c'est pour Une jeune fille, dans une société comme la nôtre, que d'être marquée de cette tare? Tu ne te doutes donc pas que toute riche et toute choyée qu'elle sera, Nine peut rencontrer un homme qu'elle aimera, et dont les préjugés la sépareront peut-être? Il n'y a pas, de par le monde, que des indépendants. Il faut compter avec les conventions sociales, la tyrannie des

usages et des mœurs. Tu ue sais donc pas (ju'il est, hors la loi, toute une classe d'enfants parias, condamnés à vivre sans nom, sans famille, sans fortune? qui ne peuvent ni hériter, ni recevoir?... Admets une chose. Il faut tout prévoir. Que l'un de vous disparaisse, Jean ou toi, après que Jacques aura plaidé son beau procès, et avant que vous n'aviez eu le temps de reconnaître et de légitimer jN'ine... La voilà tombée à ce rebut!... Elle ne s'appelle ni Fernay ni Villemomble, elle n'est plus rien. C'est une épave, à la rue.

— Mais c'est abominable! fit Madeleine, atterrée. Jean ne m'avait rien dit de tout cela.

Elle avait beau escompter un meilleur avenir, écarter toute image de deuil, elle restait impressionnée. Elle reprit :

— Comment existe-t-il de pareilles lois? Tu es sûre? Je ne puis croire que telle soit la rigueur du Code!... Punir ainsi des innocents!... Non, h» justice ne peut sanctionnerdepareillesmonstruosités!...

— Ma pauvre Leine, ces lois que nul n'est censé ignorer, ces lois qui régissent nos personnes et nos biens, presque aucune de nous ne les connaît... Sans la conversation que j'ai eue avec Raoul, je partagerais encore ton illusion...

— Mais à quoi pensent les législateurs!... quelle honte pour eux de laisser subsister, dans un temps où ils n'ont tous à la bouche que des mots d'égalité et de fraternité, de pareils vestiges de barbarie!

— Le progrès est lent, dit Marthe. On a voté, il y a quelques années, une loi qui permettait de s'épouser aux « complices )> du divorce. On n'a point songé aux enfants, pour qui il semblait que la loi même dût être faite. On votera peut-être dans quelques années une autre loi, qui cessera de frapper les irresponsables, en effaçant toutes ces catégories où sont parquées les naissances, comme s'il pouvait y en avoir de honteuses!... Raoul s'y emploiera de toutes ses forces.

Madeleine, sombre, réfléchissait. D'ici là, que de souffrances en perspective ! On avait le temps de succomber en route. Quel calvaire pour les petits pieds délicats, la faiblesse de Nine! Plus que toute autre cause d'angoisse, celle-là, brusquement, la prenait à la. gorge. Tout disparaissait, hors la menace imprévue, cet inique destin au-dessus de Nine. Comment l'y soustraire?

(c — Fais appel à la raison de Jean, lui avait dit Marthe, montre-lui simplement toutes les conséquences, puisqu'il ne les a pas prévues, ou puisqu'il s'était jusqu'ici refusé à les voir... S'il t'aime, s'il aime Nine, il reculera peut-être...

« — Mais après...?

« — A chaque jour sa peine!... Agis loyalement. Il n'y a pas de règle plus haute, ni plus habile... La vie apportera sa solution. »

Une obscure, incertaine lueur, depuis, guidait Madeleine. Tout l'après-midi, elle avait rêvé à ce conseil, sondé sa consolante sagesse. Sans doute son orgueil autant que son faux point d'honneur la persuadaient qu'elle aimait encore. Elle se croyait toujours prête à refaire sa vie avec

Jean. C'était une sanction qu'elle s'imaginait devoir au grand sentiment qui les avait animés. Mais l'avenir qui attendait Nine l'effrayait au point de presque effacer toute autre considération. Elle en voulait à Jean de ne l'en avoir pas mieux instruite. Cette raison l'émouvait avec d'autant plus de force qu'elle servait d'excuse à sa propre hésitation.

Une seule démarche, quoi qu'il arrivât, dorénavant, s'imposait. Dissiper l'ombre du passé entre elle et Jacques... la dissiper doucement, qu'ils ne se détestassent point en se quittant... qu'ils pussent se plaindre, s'estimer encore!

La journée, à ces réflexions, s'envola sans que Madeleine descendit de sa chambre. Elle était au bout de sa fatigue, si lasse que tout mouvement lui était une souffrance. Ses nerfs, à la longue, s'étaient usés, laissant la sensibilité à vif. Après le bouleversement des derniers jours, cette semaine suspendue au souffle de Nine, la tourmente qu'elle subissait, succédant à des années de crise, avait achevé de l'abattre. Elle avait changé au point de surprendre, le visage meurtri, les traits tirés. Caves, avec leurs sombres meurtrissures nacrées, les yeux brillaient d'un feu de fièvre.

La transformation était si visible que ce fut le premier cri de Jacques, en descendant de l'auto qui, avec Raoul, le ramenait de la gare de Fontainebleau.

— Tu as encore moins bonne mine!

Elle l'enveloppa d'un regard si étrange qu'il en fut ému, ne put se défendre, dès lors, d'un persistant malaise.

Souvent il s'était inquiété, depuis la naissance de Nine, de ces sautes d'humeur qui, par moments, troublaient Madeleine. A des périodes de demi-calme, de gaîté toujours un peu trépidante, succédaient de mélancoliques détentes; elle semblait en proie à une préoccupation secrète. Il avait toujours attribué ces symptômes à une santé délicate, où le physique avait beaucoup plus de part que le moral. La sympathie qui continuait à les rapprocher lui donnait, de ce côté, une tranquillité dont il se leurrait d'autant plus facilement qu'il avait moins de besoins sensuels. Né vieux, et tout entier absorbé par ses recherches de laboratoire, distrait par ses spéculations philosophiques, l'amour, ou ce qu'il avait cru tel, avait depuis longtemps, en lui, fait place à l'amitié. Madeleine était devenue la compagne d'habitude, une associée qu'il trouvait toujours

dévouée et d'égal sentiment dans ce qui, à ses yeux, constituait la vraie vie : éducation des enfants, quotidienne interprétation des faits, autour d'eux, en eux... Il ne lui demandait rien d'autre. Sa quiétude était si complète qu'il la croyait partagée. Il supposait tombée, petit à petit, cette exaltation dont, aux premiers temps, Madeleine avait fait preuve, et dont si vite, avec un instinctif égoïsme, soucieux de préserver son labeur et son repos, il s'était garé, une fois passé le court élan de son désir. La source lui semblait tarie parce qu'au fil des heures il avait cessé d'en suivre le cours qui, souterrain, s'était détourné de lui, coulait ailleurs.

Jamais, même au moment où la passion de Madeleine et de Jean battait son plein, où la venue de Nine avait compliqué si fort leur existence, il n'avait eu de réel soupçon, perçu la vérité. Son amour-propre, aussi bien que son goût profond de la paix, eussent suffi à l'aveugler, si la prudence et la discrétion des amants ne l'avaient empêché d'ouvrir les yeux. Le penchant de Villemomble pour sa femme lui semblait une de ces camaraderies affectueuses dont, peu jaloux de nature, et jugeant du tempérament des autres à sa propre absence de tempérament.

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il appréciait la constance, sans en deviner le mobile. Pourtant sa cordialité personnelle, si chaude d'abord, s'était insensiblement refroidie. Avertissement où il n'avait vu que le résultat d'opinions divergentes, la dissonance des caractères... Une seule remarque, surtout depuis quelques mois, avait frappé, retenu son attention. L'excessive affection de Jean, sa dévotion pour Nine. Il n'en tirait pas de conséquences, n'y eût sans doute jamais attaché plus d'importance si l'attitude de Jean, durant la maladie de l'enfant, ne lui eût paru singulière. Le dévoûment du médecin, l'attachement de l'ami, suffisaient-ils à expliquer tant, d'émoi, un chagrin si violent que lui, le père, ne l'avait pas éprouvé plus vif?

Jacques, depuis ce moment, demeurait perplexe. — Quel lien unissait ces deux êtres?... Mais aussitôt, confiant dans la loyauté de sa femme, dans la probité même de Jean, il avait écarté l'outrageante idée, s'en défendait, comme d'une suggestion vile.

Le regard de Madeleine, son air triste et concentré éveillèrent en lui d'anciens souvenirs, de fugitives impressions qui, soudain rapprochées, prirent une signification plus précise. Il se sentit environné d'une trouble atmosphère de dissimu-

lation et de gêne, redouta quelque douloureux mystère. Les visages des Dormans lui parurent préoccupés. On lui caciiait quelque chose.

— Qu'est-ce qu'il y a? dit-il à Marthe.

Il l'avait prise à part, dans un coin du salon. Madeleine, excédée, était remontée aussitôt après le dîner. Les cigares de Raoul et de M. Durantin piquaient de points de feu l'ombre épaisse, sur le degré. Leurs voix s'élevaient, confuses. M. Fernay implora :

— Qu'est-ce qu'il y a, je vous en prie?... La santé de Madeleine, à son tour, m'inquiète... Vous qui êtes son amie de toujours, sa confidente, vous savez... J'ai cru longtemps qu'elle était délicate, nerveuse... Je ne voyais que l'effet. Il y a une cause... C'est l'âme qui souffre en elle. Car, maintenant, je suis sûr qu'elle souffre. De quoi?

Marthe, attaquée de court, se défendait mal : « Le contre-coup des émotions récentes, sans doute... le prix des journées sans espoir, des nuits sans sommeil... Il s'inquiétait à tort. »

— Jurez-moi que vous ne savez rien!

Elle avait éludé, prise entre le secret de son amitié et la sympathie qu'elle avait pour Jacques, l'ennui aussi de nier truj) nettement, lors-

LE TALION ri?>

qu'elle était certaine qu'il saurait demain, — toujours assez tôt, hélas!... Il n'insistait pas, convaincu par l'attitude de Marthe qu'il avait en effet lieu de craindre, et en même temps préférant avec sa coutumière philosophie l'incertitude de son appréhension à la certitude de souffrir.

Il souffrait néanmoins d'une oppression pénible, qui lui faisait redouter le pire, il ne savait quelle affreuse découverte. Il balança s'il irait déranger Madeleine, quêter une explication franche. Il eut peur. — Qu'apprendrait-il? Cette question hanta son insomnie, harcela son lourd réveil. Un pressentiment l'avertissait que la journée ne se passerait pas sans lui apporter de réponse.

Il sortit sans bruit de la maison endormie, dit au jardinier-chef qu'il rencontra :

— Prévenez qu'on ne m'attende pas pour le déjeuner...

Il erra devant lui au hasard, promena dans les champs et la forêt sa grandissante anxiété. Quand il revint, par le pont de Fontaine-le-Port et les coteaux, l'horloge de l'église marquait trois heures. Il marchait depuis l'aube, poudreux, sous le soleil.

— Oh! papa, comme tu os drôle! s'écria Georges, en le voyant surgir, défait, par la petite porte du potager. (Il arrosait, avec son cousin, la plate-bande qu'on leur avait attribuée, et où poussaient, pêle-mêle, haricots, cerfeuil et fraises, à l'ombre grêle d'un pêcher de plein vent.)

— Où est ta maman? demanda M. Fernay.

— Dans le boudoir près de la bibliothèque. Et Tonton Jean cause avec elle...

Était-ce cette appellation, entendue tant de fois, dont Georges avait baptisé le grand ami, ou la nouvelle si simple que Madeleine et Jean étaient ensemble? Jacques eut le cœur gros, pressa le pas.

Le boudoir et la bibliothèque s'éclairaient de plain-pied sur la face nord de la maison, du côté de la cour d'honneur. Il longea des fusains qui bordaient le mur. Les cinq portes-fenêtres de la bibliothèque étaient larges ouvertes, entre les demi-colonnes cannelées, air rayonnant éclat de l'azur. Le boudoir était clos. Il hésita s'il entrerait, pénétra machinalement dans l'immense pièce toute revêtue de livres, dont les reliures anciennes luisaient, avec leur luxe sobre, dans les beaux lambris grillagés et sculptés.

Il s'abattit dans un angle, à sa place habi-

tu elle, contre une des tables de travail. Un murmure s'élevait, qui semblait venir du mur. Il prêta l'oreille... Une inspiration, un souvenir lui traversaient l'esprit. Derrière lui s'ouvrait, dans la boiserie, le panneau d'une porte entièrement cachée sous des dos de livres. Elle menait à l'un de ces arrière-cabinets dont l'architecture du XVIII'"' siècle était prodigue. Celui-ci, ménagé dans un retour du boudoir octogone, faisait, par une porte aujourd'hui condamnée, communiquer les deux pièces. Réduit galant, d'où la curiosité voluptueuse de quelque libertin jadis pouvait, par l'interstice habilement ménagé d'une moulure, être au spectacle, et à l'écoute. Raoul Dormans y abritait son « enfer », livres et gravures, legs précieux, mais gênant, du conventionnel et de l'économiste...

La tentation était trop forte. Jacques y céda.

Les lèvres mordues pour ne point crier, les poings serrés, il voyait, il entendait. Il se tenait debout, collé contre la cloison. Sa foi, sa vie, tout croulait!

Jean était aux pieds de Madeleine, sur un tabouret bas. De tout son corps penché, il lui enserrait les genoux ; leurs mains étaient jointes. Avec une reconnaissance ardente, il les lui baisait;

il6 KE TALION

il releva la tête pour chercher ses yeux, la remercier encore, d'un regard éperdu.

— Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux!... T'avoir désormais... toute... Et Ninel Ma fille, notre chérie... Sois tranquille, elle est tout à fait guérie... Dans trois jours, elle sera assez forte pour que nous puissions l'emmener, sans aucun inconvénient... Mardi!... Mardi soir, nous prendrons le rapide... Nous serons à Jersey, chez nous, le lendemain matin à midi... par Carteret, une heure de traversée... Ce n'est rien...

Il allait, il allait, grisé par sa joie, sans suivre au cher visage le reflet de ses paroles.

— Mais rien, ce voyage!... Si tu savais quelle jolie petite maison tu vas avoir, blanche, avec .ses fenêtres à guillotine et ses géraniums blancs... A Sainte-Brelade, au-dessus de la mer... Un jardin vert, vert, avec des roses, et les branches d'un grand châtaignier qui pendent jusque dans les vagues... C'était si beau, l'autre soir, quand j'ai été choisir notre nid... Un calme,, une douceur, et la bonne odeur salée du large!... Vous serez si bien là, toutes les deux... Tu vas voir, les joues de Nine!... Je pourrais aller et venir facilement, s'il le fallait... Mais je ne prévois rien de longtemps, mes affaires sont arrangées...

Je suis libre, tu entends... Libres, nous sommes libres!...

Elle le contemplait avec une gravité triste, d'un air absent et étonné. Il continuait, moins pour achever de la persuader que pour exhaler son bonheur.

— Terre anglaise!... D'autres lois nous protègent. Nine est en sûreté, au moins pour des mois... si l'on songeait à nous la reprendre... ce que je ne crois pas... Ah! Leine, Leine, voilà tout le mauvais rêve du passé si loin!...

Il perçut seulement à l'immobliité de Madeleine, à ses yeux fixes, la réserve de son silence. Son corps seul était là. Son âme flottait sur cette mer que Jean venait d'évoquer... une mer d'ombre. Madeleine s'y débattait, entre l'approche du noir avenir, et le passé qui s'éloignait, s'éloignait d'elle, de tout son être tendu dans un élan de regret. Elle éprouvait cette longue sensation de chute qui, souvent, lui serrait le cœur, dans son sommeil, mais c'était cette fois avec la conscience de sombrer à pic, sans secours possible, toute éveillée...

— Leine! Leine!... A quoi penses-tu?...

Qu'est-ce que tu as? Réponds.

Mais elle agitait la tête avec une dénégation

muette. A quoi boa parler? Que changerait-elle? Tout était dit.

Jean ressentait plus de chagrin que de colère. Son ivresse soudain tomba. La certitude qu'il se réjouissait seul le pénétra, d'une pointe aiguë. 11 n'en éprouvait nulle surprise, mais une affli*"tion morne. II toisa, scruta le front fermé, les yeux qui lentement s'humectaient. Il fut ravagé par cette silencieuse douleur. Elle n'acceptait même pas, elle subissait !

— Parle, supplia-t-il. Ton silence me fait mal ! Je ne le mérite pas... Quelle horreur si je sentais que ton cœur ne battait pas avec le mien!... Est-ce toute la gaité que tu me montres, le jour où notre vœu le plus cher se réalise?... Voilà des années que nous attendions cet instant, et quand il sonne, tes yeux se mouillent de larmes. Tu pleures, et ce n'est pas de joie!... Parle. Dis ce que tu penses!

Elle faillit crier, avec des mots irrités, tout ce que tendrement tout à l'heure elle avait dit : son regret à frapper Jacques, sa douleur à quitter Georges, mais surtout, surtout, sa sincère terreur du lendemain, pour Nine! Pourqinii lui avait-il caché la vérité, ne l'avait-il pas prévenue du lamentable avenir, de l'infériorité, des

souffrances qui guettaient leur fille? Il avait abusé de ce que, comme tant de femmes, elle ignorait la loi, il avait trompé sa confiance ! Les griefs lui montaient aux lèvres, acres, pressés, si violemment qu'avec eux tout un trouble fond d'âme se soulevait. Lie des douleurs passées, tristesse de ce qui avait été le voile splendide de l'amour, n'était plus qu'une habitude aujourd'hui déchirée, serait bientôt peut-être une pesante défroque...

La bouche amère, elle se contint, murmura :

— Non, non, c'est inutile...

Il devinait, sinon la profondeur, du moins l'étendue du fossé. Il voulut la rassurer, la convaincre :

— Que crains-tu?... Je t'aime assez pour qu'aucune affection ne te manque... Il n'y aura pas de femme plus choyée, plus adorée que toi... Nine? Mais de quoi veux-tu qu'elle ait jamais à souffrir?... Elle est si petite!... A cet âge, on est une cire molle. Nous l'aimerons, nous la formerons... D'ici à ce qu'elle soit au moment de se marier, des lois meilleures seront faites... Elle n'aura à se heurter ni au dédain des sots, ni à la rigueur des usages... Et quand cela serait, le monde est grand!... Nous vivrons où il nous

plaira, et comme il nous plaira! Tu sais bien que toute ma fortune est à toi, à elle... L'argent, pas plus que Tamour, n'a pas de patrie...

Égoïstement, il ne faisait qu'une part. Madeleine, Nine, c'était à lui, rien qu'à lui! Jacques, Georges, il n'y songeait même pas... Elle se révoltait à l'idée de se voir ainsi mutilée, et gardée. Quelle autorité avait-il pour disposer d'elle, trancher, comme une chose morte, ce passé auquel tant de liens si forts l'attachaient? Les droits de Georges, qu'en faisait-il?... Lui qui aimait tant sa fille, pouvait-il supposer qu'elle se séparerait gaiement de son fils? Espérait-il qu'elle renoncerait à son autre enfant, pour toujours?...

— Tu ne penses qu'à toi! dit-elle.

Il la regarda avec reproche. Elle s'absorbait dans une hostilité sourde. Il sentait que les mots glissaient, tombaient... Rien de lui n'émouvait cette froideur. Il se leva, fit quelques pas. Avec son espérance, le sol, l'heureux lendemain chancelaient. Une rage le prit. Il revenait à elle, lui serrait le poignet.

— De gré ou de force tu viendras!.

Elle vit que toute résistance de front le buterait, comprit la menace : qu'elle refusât, il par-

tirait sans elle, il enlèverait Nine!... Elle ne la reverrait jamais!... Qui sait de quelles extrémités ce caractère violent était capable! Elle éprouvait aussi une peine à lui en faire... Mais son instinct la poussait. Non, elle ne pouvait se décider à ce que tout fût ainsi réglé, irrémédiablement... C'était pour sa fille qu'elle luttait... Pour Nine avant elle... Il fallait essayer encore. Avec de la douceur, de l'attendrissement... Elle parla, ou plutôt une force parlait en elle :

— Je viendrai, Jean... Je n'ai jamais songé à ne pas te suivre... La solitude, l'exil avec toi ne m'effrayent pas... Tu sais bien que vivre ensemble, c'était le rêve de ma vie!... Je ne t'aime pas moins que tu ne m'aimes... Ce n'est pas pour moi que je suis inquiète, je te jure. Je ne me soucie que de Nine... Je crains, malgré tout ce que tu me dis, de la voir souffrir un jour. Et tu souffriras, ce jour-là!... Si je me tourmente, c'est à cause de cela, c'est parce que je t'aime!...

Il percevait, sous la voix ardente, la glace du cœur. Il se pencha, lui jeta en face :

— C'est parce que tu ne m'aimes plus!... Ne te mens pas à toi-même... Oh! Ce n'est pas la première fois que je me heurte à cette évidence... A chacune de mes instances, à chacune de tes

défections, j'avais beau m'illusiomiei', me payer de prétextes... Je sentais bien que ton affection diminuait... Le jour où elle a été moins forte que ton désir de repos, que ta crainte de souffrir, — il y a longtemps, c'était avant la naissance de Nine, — déjà, c'était le commencement de la fin!... Si je l'emporte aujourd'hui, de toute ma volonté désespérée, après combien de mois de luttes, c'est parce que je tiens Nine!... Ce n'est pas parce que tu m'aimes... Si tu m'avais aimé, aurais-tu hésité, reculé de la sorte? Tu serais venue, en chantant, comme tu venais autrefois chez nous, dans cette chambre où aous avons été heureux à mourir, où nous nous sommes si bien aimés, quand tu m'aimais... C'est loin!... Écoute! Je ne veux pas de ta pitié, c'est bon pour Jacques!... Tu ne m'aimes plus, ni toi ni moi n'y pouvons rien. Reste... Je conserverai le meilleur de toi, j'aurai ma fille!...

Elle ne se défendait pas, restait inerte sous la lamentation, sous l'injure. Il reprit :

— Au moins tu as l'honnêteté de ne pas protester. Je t'en remercie. Je préfère ton silence, il est plus franc!...

Il eut un remords à la blesser. Lui, qui eût voulu baiser ses yeux meurtris, la saisir dans ses

bras, l'emporter! Mais plus il l'aimait, plus le tenaillait l'idée qu'elle avait cessé de l'aimer! Se pouvait-il qu'il ne fût plus rien pour elle! Il éprouvait, depuis son mutisme, le besoin de la fouailler, jusqu'au sang, jusqu'à ce qu'elle criât!

— Nine, tu entends! Je te prendrai Nine! Nous quitterons la France. Tu seras débarrassée de nous! Ce sera comme si elle était morte! Jamais plus tu n'en auras de nouvelles!... Oui, tu entends, je te la volerai... Je t'ai bien volée à Jacques... Un méfait de plus... j'ai l'habitude! Voler, trahir, pouah! ça me connaît!

Elle le plaignait, à l'écouter délirer, sous l'excès de la souffrance. Et pourtant, terrifiée, elle n'eut pas fait un geste qui pût l'arrêter, dans le vertige qui l'emportait loin d'elle.

— Oh! cette vie que j'ai vécue! Cette dégradation, cette torture!... A cause de toi, d'abord, quand je te partageais et que je ne t'avais pas!... A cause de Jacques aussi, cet homme que je trompais, tout en lui serrant la main, que j'appelais mon ami!... Il avait beau ne pas bien t'aimer, et toi t'appartenir, tu étais à lui, il nous faisait confiance... J.'ai agi bassement, lâchement... Tout cela pour te garder... Pour te perdre!... Et Nine, te doutes-tu seulement de ce que

j'ai pu endurer? Non!... Sans cela, tu aurais eu un élan généreux, tu m'aurais épargné cette douleur ignoble, cette honte!... Mais tu n'en souffrais pas, n'est-ce pas? Tu ne souffrais pas d'imposer à Jacques cette paternité de farce, de lui voler la dérisoire tendresse dont il l'entourait... Tu abusais tranquillement de sa crédulité, de sa bonté... Un mensonge de plus, qu'est-ce que cela pouvait te faire? Tu mentais comme vous faites toutes, tranquillement, impudemment... Les femmes mentent comme elles respirent...

Il allait, venait, tout en parlant, comme un malade, en rêve. Il s'arrêta devant elle, attesta :

— Pourtant j'aurais patienté encore! Mais voir ma fdle pousser, Nine grandir pour que ses bras se tendent vers un autre... Sentir que cette chair que j'ai créée, qui est ma chair, sentir que ce cœur inconscient m'échappent... qu'elle ne m'aime pas, qu'elle ne m'aimerait jamais, peutêtre! Car sur qui compter maintenant?... Qui lui murmurera mon nom, qui l'avertira?... Senstu, peux-tu comprendre comme je suis malheureux!.,. Cela, c'est la pire des souffrances. Avoir mis tout son amour, réincarné sa vie dans un petit être, et le vdir rhnquo jour s'éloigner un

peu plus de soi! Soi, le père! Voir sa fille en préférer un autre, appeler cet étranger papa, demain n'aimer plus que lui!... Il y a de quoi devenir fou!... Je suis, moi, l'étranger. J'assiste, impuissant, à cet arrachement de moi-même, à cette reprise dont l'ironie a quelque chose de mystérieux. Par moments, je me suis demandé si ce n'était pas une revanche du sort, si Jacques ne te reconquérait pas à travers Nine... Et si je ne souffrais encore que dans la minute! Mais c'est tout l'avenir qui saigne en moi, dès que j'y pense!... Cette frêle intelligence qui naît, cette cervelle où se formera l'esprit, mon rêve était de la façonner à mon image... Jacques n'est qu'un utopiste! Dieu me garde de vivre dans la belle démocratie qu'il nous prépare! Et Dieu sait ce qu'il ferait de Nine, si je le laissais faire!... Ce supplice-là, heureusement, va finir, avec les autres. J'élèverai ma fille à ma guise!

Sa violence se calmait, une immense détresse entrait en lui, avec la lassitude. Il crut saisir, dans les yeux de Madeleine, un apitoiement, la même détente qui l'amollissait. Il implora :

— Mais non, c'est impossible! Je ne peux pas croire que nous tombions à cette fin-là!... Je t'aime, moi!... Tant d'heures partagées, com-

ment veux-tu que cela s'oublie?... Rassure-moi... Dis-moi que je ne suis qu'un pauvre fou, que tu me pardonnes... que tu m'aimes...

Elle le contempla tristement. Elle voyait un être nouveau, qui n'avait plus ni le même visage, ni la même âme que l'ancien, et pourtant c'était à son ami ancien qu'elle s'adressait, au compagnon de la route du même pas suivie, jusqu'à ce carrefour où les chemins s'effaçaient, comme dans une lande déserte :

— Je te dirai toujours ce que je t'ai dit : je suis prête à te suivre...

— Dis-moi que tu ne m'en veux pas, que tu me pardonnes...

A voix basse, elle répéta :

— Je te pardonne.

Il quêta, humblement :

— M'aimes-tu encore?

Elle fit un effort jjour se dominer : rancune, scrupules, craintes, trouble désarroi de son esprit et de son cœur! Et ce fut son orgueil, après une longue hésitation, qui répondit :

— Je t'aime encore, je suis prête!

Mais Jean ne fut pas dupe du sentiment qui l'animait.

— La charité! railla-t-il, non, merci!

Que lui importait cet amour qui n'était pas l'amour?... Trop épris encore pour se contenter de l'aumône de l'amitié, il s'enfonça, douloureusement, dans sa misère... Qu'il était seul!...

Il s'éloigna d'elle. Le parquet, sous son pas, craqua. Il alla s'appuyer à la fenêtre, le front contre la vitre. Juillet resplendissait avec son ciel sans nuages, sa lumière dorée et lourde. Le silence fut si profond que l'imperceptible bruit des tarets, dans la boiserie vieille d'un siècle, se laissa entendre.

Jacques, de l'autre côté, retenait son souffle. Mais ni Madeleine, ni Jean ne le devinaient, si près. Sans doute eût-il pu expirer là, sans même qu'un frisson leur traversât la chair. Tous deux songeaient à ce que l'heure emporte, à l'œuvre incessante de la vie et de la mort. Une désolation pesait sur eux, comme le soir sur des ruines.

Quand Jean se retourna, Madeleine était debout. Ils se contemplaient sans rien dire. Fait de quoi, venu d'où? l'irréparable était entre eux... Il n'essaya pas de réagir. Il éprouvait la force invincible des choses, le dégoût de vivre et d'aimer encore... A quoi bon lutter davantage? Maintenant, c'était fini, il en avait l'intuition absolue. Il ne regrettait pas ses paroles vio-

lentes; un peu plus tôt, un peu plus tard, l'abcès eût crevé... Il s'approcha, sans que se rejoisrnissent leurs âmes distantes. Tout lui semblait inutile. Un fatalisme morne l'engourdissait. Il se répétait machinalement :

« A quoi bon? La vie sans passion n'aurait plus sa raison d'être. Aujourd'hui, ce serait le sacrifice déjà reproché, demain le regret jeté au visage, bientôt l'outrage. Pourquoi le vain simulacre d'une existence commune, du moment qu'elle ne l'aimait plus?... Pourquoi tenter de recoller ce qui était rompu à tout jamais? Rassemble-t-on des tronçons de reptile? »

Mais Nine... Qu'allait-il faire à présent? II se sentait moins sûr de son droit, tâtonnait en pleine nuit. Renoncer à sa fille? Démence!... Avait-il eu jusqu'ici d'autre but : rentrer en possession de son bien?Toutessespensées n'avaientelles pas convergé là : reprendre l'enfant, la faire sienne, sentir à travers son petit cœur grandir son intelligence?... N'était-il point dans l'équité? Même vis-à-vis de Jacques, trop longtemps dupé, n'était-ce pas agir enfin avec une franchise qui, tardive, brutale, n'en était pas moins la franchise, vaudrait toujours mieux que leur méprisable mensonge?... Mais plus il essayait de se

[)éiiétrer de cette conviction, plus le rongeait le doute dont, souvent déjà, sans qu'il l'eût avoué, il avait été tourmenté. Son droit, quel était-il? Humainement était-ce bien, pour satisfaire son égoïsme, d'arracher Nine à sa mère, de les séparer pour toujours? Le pouvoir paternel légitimait-il ce coup de force, cette tyrannique mainmise? Était-il sûr de bien agir envers ce Jacques qu'il avait quotidiennement trahi? Fernay ignorait tout encore! Et lui qui avait abusé de son hospitalité, qui avait pris sa femme, il allait, avec l'existence de Madeleine, briser celle de cet homme dont les seuls torts avaient été d'être un mari confiant, un père crédule, mais aimant!...

Il ne savait plus, se laissait entraîner à la dérive. Madeleine eut pitié, lui prit la main. Il se confessa, cria son désespoir. Renoncer à Nine, chose affreuse!... Il balbutia :

— Que deviendrai-je?

Son désemparement était tel qu'il eût souliaité mourir. Et pourtant une secrète, intérieure voix lui chuchotait de suivre son destin. Il souffrait, et il n'osait se révolter contre sa souffrance. Une justice obscure ne voulait-elle pas qu'il se sacrifiât, se tût? N'expiait-il pas inconsciemment, par cette jalousie et cette

résignation pires qu'une sanglante fin, le mal qu'il avait sciemment causé? Ne fallait -il pas qu'il expiât?... Nine, au foyer de Jacques, grandissant heureuse, alors que lui vieillirait solitaire, sans compagne et sans fille, c'était la rançon mystérieuse. Il payait la faute, avec le fruit de la faute. Il subissait le talion!

Madeleine, désarmée devant ce Ir^igique combat, ne ressentait plus qu'une peine infinie. Elle aussi descendait le noir courant, vivait avec égarement les minutes brèves qui les entraînaient toujours plus loin. Elle ne songeait pas à se réjouir de voir ses craintes évanouies, le ciel s'éclaircir. Elle ne songeait plus, avec cet admirable élan de la charité féminine, qu'à consoler, à panser la blessure, d'autant plus doucement qu'elle l'avait élargie. Elle attira Jean avec une affectueuse tendresse, lui mit au front un long et triste baiser.

Il se dégagea, avec un frémissement involontaire. La plaie était trop vive encore.

— Je partirai, dit-il. Garde ta fille... Qu'ellf reste auprès de toi. Tu l'aimeras pour deux.

— Pourquoi partir? Ne peux-tu vivre près de nous?...

— Gomment veux-tu! Voilà le rêve fini. H

ne resterait plus qu'une réalité honteuse. Je souffre trop, il faut que je parte... Jacques ne saura rien... L'orage aura passé près de lui sans le toucher...

Ils cessèrent de parler. Le silence était plein de leurs âmes. La pièce, avec ses vieux meubles et ses pastels fanés, continuait à vivre, insensible. Le soleil brillait aux cuivres d'une console. D'un grignotement menu, les tarets avançaient, dans le bois sec. Jean ajouta :

— Je quitterai Paris ce soir. Je ne veux voir personne... Il faut que je fuie, que je cache ma douleur... Et puis, qui se soucie de moi? Plus tard, quand je souffrirai moins, je reviendrai... Alors, il me sera permis d'embrasser Nine... Adieu! Parle-lui quelquefois de... son ami.

Sa voix devint rauque. Il sentait les sanglots le gagner. Alors, brusquement, il ouvrit la portefenêtre. Gomme un flot d'or, le jour magnifique entra. D'un de ces coups d'oeil où s'implante tout l'être, Jean saisit, emporta la vision de Madeleine et, le pas raide, rapidement, il sortit, sans détourner la tête.

Elle le suivit du regard, aussi longtemps qu'elle put l'apercevoir. Quand il eut tourné, au coin de la cour d'honneur, le soleil lui parut

LE TAUON

rayonner de l'ombre. Tout s'endeuilla, d'un froid brusque. A bout de forces, elle tomba siu' un fauteuil et se mit à pleurer, convulsivement. Alors, de l'autre côté de la cloison, Jacques quitta la place où, depuis les premiers mots, il était demeuré sans bouger, comme si la foudre l'eût cloué là. Il titubait, comme un bonune ivre.

Le soir, au dîner, Madeleine et Jacques s'étaient retrouvés en présence.

Jamais ils n'avaient plus cruellement senti l'ironie et la vanité des apparences. Le défilé da-service, l'écheveau familier de la causerie, comme d'ordinaire, se déroulèrent. Ils accomplissaient les gestes usuels, prononçaient des mots quelconques, comme si le drame de leurs consciences ne se prolongeait pas, tumultueusement, en eux. Pourtant, l'effort de se plier à la discipline mondaine leur était une diversion salutaire. Ils rentraient, malgré eux, dans l'absorbante, souveraine vie.

Ainsi que d'événements sans portée, on parla, le plus naturellement du monde, des menus

29 i l,E TAIJO.N

faits du jour. L'absence de Jacques, au déjeuner... — Il dit être inopinément allé à Boisle-Roi chez son ami Trémeur, un collègue de l'Institut... Le rapide passage de Jean... Madeleine l'e-xcusa près de Marthe. Il était venu entre deux trains, le temps de voir Nine et d'annoncer une assez importante nouvelle : il allait peut-être partir pour un long voyage, hors de France. M. Durantin, qui était casanier, remarqua que les générations nouvelles étaient étonnantes. « On partait pour Ceylan comme on serait parti, de son temps, pour Chartres. Villemomble était d'ailleurs d'humeur nomade, et coutumier de ces disparitions... » La conversation tourna, et co fut tout.

Madeleine évitait les yeux de Jacques. Elle était si concentrée en son propre débat qu'elle ne sentit pas se poser sur elle les regards dont, à plusieurs reprises, son mari la sonda, comme s'il eût cherché à percer le masque, découvrir l'âme. Elle ne fut pas surprise de le voir se retirer tôt, après sa fatigante course du matin. Elle le supposait toujours identique à luimême, paisible et ne se souciant de rien que de son travail. Comme les autres jours, il pril

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congé en lui baisant la main avec calme. De quelle stupeur' n'eût-clle pas été saisie, si elle avait pu se douter que Jacques avait assisté, invisible, aux adieux de Jean, que son calme était feint, qu'il savait, souffrait, stoïque! Mais ne passe-t-on pas sa vie, presque toujours, les uns à côté des autres, comme en autant de jardins fermés? On se touche sans se pénétrer. Et souvent il arrive que ceux qu'on croit connaître le plus, sont ceux qu'on connaissait le moins.

Madeleine, ce soir, n'eût pu rester seule avec elle-même. Elle avait traversé de trop bouleversantes émotions pour ne pas avoir besoin de s'appuyer contre un cœur ami. Il fallait qu'elle se racontât, demandât aide... Si l'orage s'éloignait, ce n'était qu'après avoir saccagé, sur son passage. L'horizon restait noir.

Au bras de Marthe, elle gagnait le jardin. La nuit tiède les enveloppa. Elles goûtaient le réconfort de leur étreinte, une douceur d'abandon. Leur amitié datait de si loin, s'était continuée si droite, à travers le labyrinthe du chemin! Mme Dormans écovitait, fraternelle.

— • Et maintenant, demanda Madeleine, que dois-je faire?

Le départ de Jean, son absence, qui durerait autant que sa douleur,- des années peut-être, Nine revenue à la santé, au repos, ce n'était qu'une moitié de solution. Si elle commençait à respirer, en mère tranquillisée, après la catastrophe, elle plaignait la victime la plus cruellement frappée. Jean désormais seul, pleurant sa fille, morte pour lui. Elle songeait — le carrefour funèbre ainsi déblayé — à la route où elle allait s'engager, avec Jacques. Un scrupule la troublait.

Elle sortait, de cette longue crise, différente. Au contact de la douleur, à l'acceptation du sacrifice, elle s'était trempée. Elle avait réfléchi à bien des choses qui, jusque-là, ne lui étaient pas apparues sous un jour aussi clair. Elle se sentait plus grave, meilleure. La duplicité où si longtemps s'était endormie son inertie, le mensonge qui bientôt avait cessé de lui peser, à présent lui semblaient ce qu'ils étaient : une bassesse abjecte. La pitié dont elle avait coloré son hypocrisie n'était que l'excuse que se donnait à soi-même son égoïsme. Elle s'accommodait de cette stagnation comme d'une moindre soulTrance. La seule ancre de fond qui l'attachât, c'était son afTection pour Georges, le même

sentiment maternel qui venait de la retenir au vrai foyer de Nine...

Mais aujourd'hui où ses yeux s'étaient dessillés, ne devait-elle pas au noble caractère de Jacques, comme à sa propre dignité, un aveu qui la libérât? De quel front l'accompagneraitelle, dorénavant, si la dégradante pensée la hantait toujours? Laisserait-elle s'accomplir la fraude quotidienne, Jacques prodiguer le trésor de sa tendresse? Lui laisserait-elle aimer Nine, comme sa fdle? Il y avait là une prolongation de vol, une tromperie à perpétuité qui lui répugnaient. Ne valait-il pas mieux, au risque de briser sciemment, volontairement cette fois, son existence,- qu'elle confessât la vérité? Qu'ensuite il pardonnât, qui sait, peut-être même pourraient-ils reprendre côte à côte la route interrompue, achever en commun, avec leurs enfants confondus dans la même affection, le parcours ensemble commencé? Du moins la situation serait nette. Ils pourraient, dans leur malheur, s'estimer encore.

Mais Marthe avec vivacité objecta :

— Briser ton existence, soit. Mais la sienne?... Tu admets qu'il pourrait te pardonner, tu vous vois reprenant le chemin du même pas... Tu

ne songes qu'à ta marche allégée! Pense an boulet dont tu auras alourdi la sienne 1 Et pourquoi? Qu'a-t-il fait qui mérite le châtiment auquel tu le condamnes, et que toi seule dois subir?... Écoute, Leine, il y aurait plus de générosité et de vraie noblesse à garder pour toi seule tout le poids du secret. C'est par du dévouement, par de l'affection qu'à ta place je réparerais, chaque jour, vis-à-vis de Jacques, le tort que tu as pu lui causer. Ton silence futur compensera ainsi le dommage de ton silence passé... Crains, en parlant, de n'écouter que ton orgueil !

— Mon orgueil! protesta Madeleine.

Mais elle sentait la force du raisonnement et la justesse du réproche. Marthe continua :

— Oui, ton orgueil!... Tu croirais remplir un devoir de conscience et tu ne soulagerais au fond que ton égoïsme. Pense à Jacques, avant de penser à toi... Réfléchis!... Ne nous leurrons pas de mots... Ton mari ne sait rien. Il a pu être inquiet de ta santé, ces derniers temps, soupçonner, à ton changement physique, quelque trouble moral... mais il ignore la cause profonde. Le calme revenu, il oubliera, comme les autres fois, car il n'en est pas, je crois, à la pre-

LE TALIOX 299

mière alarme... Son constant labeur heureusement est un sûr dérivatif. Le rêve lui voile la réalité.. Eh bien, ce serait une mauvaise action que de le frapper, comme tu voudrais le faire... Il est heureux, maintenant. Sa vie, équilibrée, se partage entre ses appareils et ses livres, toi, Georges, Nine... Il adore cette enfant comme si elle était la sienne. C'est la part la meilleure peut-être de sa sécurité, de son bonheur. Laissela lui. Qu'importe qu'il jouisse d'une joie imaginaire, puisqu'il en jouit? Les choses ne sont que ce que nous croyons qu'elles sont!

— Oui, peut-être, reconnut Madeleine.

Elle craignait d'être dupe d'un sentiment faux-. Que voulait-elle, en somme? Réparer, près de Jacques, sa conduite ancienne... Que ce fût donc en endormant, non en éveillant la peine! Qu'elle se résignât encore au mensonge, comme à un antidote. Le même poison peut tuer ou guérir.

Marthe ajouta :

— L'aveu, en ces matières, me semble une faute plus irréparable que la faute. Il la rend vivante, il l'éternisé! Et du même coup il tue, chez les âmes ardentes, tout ce qui pourrait subsister de vie commune. Voilà pourquoi se

taisent la plupart des femmes qui ne sont pas sans reproche. Vn sûr instinct les avertit, quand ce n'est pas, hélas! l'intérêt le plus vil... Ce que, de ta part, dans une dépression nerveuse, dans l'élan d'un remords, j'eusse peut-être compris, si tu aimais Jacques d'amour, ici ne serait qu'un suicide bête, en même temps qu'un attentat gratuit !

Madeleine avoua, convaincue :

— Tu as raison, j'accepterai, sans me plaindre, comme une secrète compensation, cette nécessaire fausseté, désormais insé|)arable de notre repos à tous. Il est juste que nous portions la conséquence de nos actes.

— Sois-en sûre, dit Marthe. D'ordinaiii', lorsque nous hésitons entre deux devoirs, il suffit, pour être à peu près certaines de choisir le vrai, de nous résiai),M' à celui qui nous coûte le plus.

Lentement, par la terrasse, elles s'en revenaient le long du fleuve. Il coulait dans l'ombre bleue, comme un ciel liquide et constellé. L'immense firmament nocturne s'éployait audessus, tout scintillant d'astres. La voie lactée, d'un bord à l'autre, déroulait son écharpe, dont la gaze diaphane était faite d'un fourmillement

de mondes. La fatigue de Madeleine pesa plus lourde au bras de Marthe. L'espace et le temps les écrasèrent. Qu'elles étaient peu de chose, et le misérable rêve que la vie! Comme on la compliquait!... Mais elles sentaient aussi que de concevoir rinfini, leur âme périssable était plus vaste que lui. Il y avait des lois profondes dont elle était l'infime, mais indispensable agent. Elles songèrent aux fds qui les perpétueraient. C'est là qu'était leur raison d'être et leur grandeur. Elles avaient créé de la vie. Il leur restait à parfaire l'œuvre. Madeleine, virilement, se jura qu'elle ne faillirait pas à la tâche. Georges, Nine... Elle s'y consacrerait tout entière.

Et cette nuit-là, harassée, mais plus calme, elle dormit.

Jacques ne pouvait fermer l'œil. Madeleine, en passant devant sa porte, avait vu le rais d'une lumière, s'était dit : a Que lit-il, à cette heure? )' Il essayait de lire en lui, y parvenait mal.

Allongé dans ses draps, il avait, le sommeil le fuyant, rallumé, pris un des volumes qu'il avait toujours à son chevet. Il s'était efforcé de plier son attention, de suivre le fd des phrases pour perdre celui de sa pensée. Sa volonté, si ferme

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qu'elle fût, y avait échoué. Le livre avait glissé à terre. Dans la chambre éclairée, les yeux clos, immobile, il ressassait la révélation.

Le coup avait une telle violence d'imprévu, qu'il avait eu du mal à reprendre, avant le soir, cette apparente possession de soi à laquelle Madeleine avait été trompée. A présent, sûr que rien ne le trahirait, dans le visage ni la voix, il prenait conscience de toute sa douleur. Pas un sentiment où il n'eût été atteint. Pas un souvenir qui ne fût une meurtrissure.

Toute sa vie de ménage devant lui se levait. Madeleine l'entoura, avec ses visages évanouis. Ils étaient tous défigurés par la tache fangeuse, l'éclaboussure de son mensonge : depuis l'ardent sourire, les yeux d'espérance de la jeune fdle si romanesque et si pure qu'elle avait été, jusqu'au sincère éclat de la jeune femme, au rayonnant bonheur de la jeune mère... Il eut, pour ces jours abolis, un mélancolique regret. Dire qu'alors elle avait été toute à lui! A quoi avâit-iltenu qu'elle ne demeurât sienne ?Qu 'avaitelle pu lui reprocher? Que lui manquait-il pour être heureuse, comme il l'était?...

La trahison dont elle avait payé ces années trop courtes, l'affreuse duperie de Nine ne sulfi-

saient pas, si amèrement qu'il en souffrit , à l'empêcher de chercher dans quelle mesure il y avait pu contribuer. S'il n'avait su garder sa femme, n'était-ce pas que lui aussi peut-être n'avait pas fait tout ce qu'il fallait pour cela? La gravité de sa quarantaine, son absorbant travail, son égoïste besoin de tranquillité avaient-ils bien su comprendre, satisfaire tout ce qu'en cette vibrante jeunesse il y avait de fièvre, de délicatesse, de tendre et frémissante vie? Il se le demandait avec inquiétude, s'apercevait, trop tard, que la réponse, si elle n'absolvait pas tout à fait Madeleine, ne la condamnait pas san& appel.

Le sentiment qu'il était en partie responsable atténuait sa rancune, mais ne diminuait pas sa douleur. Il ne souffrait pas de ce qu'à son exemple elle eût cessé de l'aimer avec la frénésie de la passion, ni même de ce qu'elle eût aimé Jean de la sorte. Il savait trop que la passion n'a que le temps du désir, et que le désir, tôt ou tard, s'émousse. Il avait toujours considéré qu'une amitié tendre, c'était le meilleur de l'amour. Mais il souffrait de ce que, ressentant l'un pour l'autre cette douceur d'amitié, elle n'eût pas eu la loyauté de l'avertir, au début.

Elle dont rintelligence était sœur et fille de la sienne! Elle qu'il avait développée, guidée, instruite !

Là était le vif de sa plaie. Trompé par celle qu'il chérissait, qu'il estimait, trompé, trahi, des jours, 'des mois, des ans!... Cette rancœur lui était intolérable, il la ressentait dans chacune des minutes du passé. Il voyait Madeleine à sa table de travail, Taidant à mettre en ordre des notes; il la voyait en face de lui, dans la salle à manger intime, servant les plats de leur gourmandise; il la voyait à son bras dans les musées, il la voyait — et le rouge lui montait au front, — certains soii-s, les cheveux épars sur ses épaules... Comme elle avait dû souffrir! Car ce n'était pas par simple légèreté qu'elle avait dû accepter cette hypocrisie de toutes les heures, ce dégradant mensonge, et jusqu'à ces partages dont, rétrospectivement, il éprouvait moins de jalousie que de honte!... Alors pourquoi? Quelle raison assez forte pour l'y astreindre, puis, pour l'y habituer? Peut-être, — il n'y songeait pas sans émoi — avait-elle craint d'abord de le faire souffrir? Et puis, sa faiblesse de femme aidant, avait-elle été peu à peu prise à la glu de sa duplicité? Il savait les étranges

répercussions du moindre événement, les défaillances de la volonté, la force de l'engrenage...

Il les imagina tous deux, entraînés par leur premier pas, descendant, chaque jour plus bas, dans cette sentine morale. Et lui aussi, ce Jean qu'il avait connu si entier, si droit, si intransigeant, comme il avait dû souffrir! Pour un homme attaché comme lui à ses principes, respectueux de la loi, pour un caractère aussi possessif, pour un médecin d'une probité professionnelle si haute, quel supplice que cette fausseté quotidienne!

Et Nine! Là son honnêteté se révoltait. Il ne comprenait plus... Avoir ainsi surpris son affection pour lui faire endosser cette frauduleuse paternité, tout calculé froidement, son absence, son retour, les dates... Lui avoir imposé cette charge et cette responsabilité, lui avoir pris son nom, lui prendre le meilleur de sa confiance et de sa tendresse, le laisser s'attacher de tout son cœur à cette enfant, quitte à la lui arracher un beau matin... C'était mal. Ils avaient agi comme des criminels... Et en même temps, il imaginait quelles avaient dû être les transes de ces deux êtres, du jour où la question s'était posée devant eux, et à cet autre jour plus douloureux encore

où Jean avait dû abuser de son privilège de médecin, mettre au monde, comme un enfant quelconque, cette Nine qui était son sang et sa chair. Il la rcAoyait toute frêle, aA^ec sa grosse tête et ses lèvres ouvertes pour aspirer la vie. Il l'avait prise en tremblant dans ses mains, sans que tremblassent celles du père! Comme Jean avait dû la lui tendre à regret!

Le père!... Dire qu'il s'était cru le père! Le souvenir de sa joie l'emplit, et en même temps la conscience du déchirement qu'avait dû éprouver Jean. Et depuis! A mesure que Nine avait grandi, quelle torture pour cet homme de voir sa fille lui échapper, un autre l'aimer, en disposer... Il se souvint des bras frais de l'enfant à son cou, de l'air d'extase dont elle le caressait en l'appelant Pa-pa! Et il pensait plus à la souffrance du père alors qu'à sa propre déception, en ce moment...

Le père! Pourtant soufîraii-il, lui, de se voir dépossédé de ce titre? Il s'interrogeait, surpris. Son affection pour Nine n'était en rien modifiée. A peine s'il regrettait de sentir qu'elle avait cessé de lui appartenir, virtuellement. Car il reconnaissait les droits naturels de Jean. Il eût été prêt à les reconnaître publiquement... Mais cer-

tain qu'il était de la renonciation de Villemomble, il s'avouait que Nine lui tenait toujours aussi solidement au cœur. Il éprouvait, à l'idée qu'il eût pu être forcé de la rendre, une douleur qui l'étonnait. Cette petite, il l'aimait aussi complètement que si elle était toute à lui. Quel crève-cœur s'il avait fallu, s'il fallait se séparer d'elle!

Loyalement il envisagea à nouveau, comme il l'avait fait après la stupeur de sa découverte, si son devoir n'était pas d'offrir à Madeleine sa liberté, d'aller lui dire avec simplicité : « Je sais tout... Reprends ta fille, suis le chemin où ton cœur t'entraîne. « C'avait été son premier mouvement. Mais, à la réflexion, sincèrement encore une fois, il l'écartait. C'était en apparence le plus généreux. Ce n'était pas le bon. Et le chagrin qu'eût été pour lui le départ de Nine, si violent qu'il le pressentît, n'entrait en rien dans son appréciation... Il avait seulement songé que, puisque d'eux-mêmes Madeleine et Jean se résignaient à voir leur union finir, c'était qu'entre eux s'étaient relâchés tous les liens... A quoi bon commencer une vie commune, si on ne la pare pas d'un rêve de joie? Ils n'associeraient qu'une affection usée, toutes les souffrances de

leur passé, toutes les souffrances, aussi certaines, de leur avenir. Faux bonheur, qui serait le malheur de Nine... Mieux valait peut-être que ce qu'ils avaient décidé s'accomplît.

Il ne pensait pas à lui, à la tristesse de continuer, avec l'amertume de savoir, la paisible route quotidienne, comme s'il ne savait rien. Il n,e pensait pas non plus à la douceur de garder Nine. Il pensait que près de lui, à l'abri du vieux foyer, la petite grandirait heureuse et que peutêtre Madeleine, elle aussi, aurait une vie moins pénible. Elle resterait près de leur Georges. Rien ne troublerait désormais l'affection, la sécurité de ces trois êtres. Les enfants qui s'adoraient pousseraient ensemble, sous les yeux pensifs de leur mère! Qu'elle ne se doutât jamais de rien! Elle aurait assez de ses souvenirs pour lui jeter leur ombre! Simplement, sans même percevoir ce qu'il y avait de grand dans son effacement, il arrêta sa conduite selon ce que ferait Madeleine. Si, tourmentée d'un scrupule, l'aveu tardif lui montait aux lèvres, il saurait lui épargner une confidence où il ne pouvait y avoir pour eux que douleur et confusion, et dont le poids resterait entre eux, pour toujours. Sinon, et qu'elle continuât, tristement, à garder le

silence, il n'aurait pas la cruauté de le rompre. C'était bien assez qu'il sût, sans qu'elle se tourmentât encore avec l'idée qu'il savait. Ainsi réparerait-il, du seul sacrifice qu'il pût, le mal qu'il avait pour sa part involontairement causé.

Il apercevait à cette minute, avec une éblouissante évidence, ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir toute sa vie : c'est qu'au-dessus des lois humaines, des pauvres et mesquines lois inscrites sur l'airain des Codes, ou acceptées par le consentement des mœurs, il y a des règles obscures et suprêmes. Il ne souffrait que pour les avoir méconnues. Qu'était le mariage sans l'amour, la vie sans la bonté?... Moins égoïste, plus aimant, il eût évité toutes ces misères. En même temps, certaines conventions sociales se détachaient de lui, tombaient ainsi que font des écorces sèches, de ces arbres où monte la sève...

La famille, était-ce autre chose qu'un groupe d'élection, l'assemblage conscient de la volonté et de l'affection?... La paternité, qui la constituait? Était-ce cette étincelle de vie que quiconque peut transmettre, sème au hasard? N'étaient-ce pas les soins constants, le dévouement et la tendresse, tout ce qu'on tire de son

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propre cœur pour en animer la sensibilité puérile, tout ce qu'on a tiré de son esprit pour en pétrir cette petite intelligence qui ne sera grande que si on la fait grande... N'était-ce pas l'éducation seule, avec tout ce qu'elle comporte de don de soi, qui était la vraie paternité?

Il avait beau savoir que nul lien ne l'attachait à Nine, sauf ceux que, depuis trois ans, chaque jour avait serrés, il la chérissait toujours aussi passionnément. Elle demeurait sa fille!

Un apaisement, à cette idée, se faisait en lui. Pouvoir continuer à l'aimer, à l'élever! Lui donner une âme douce et forte, éloigner de son chemin les cailloux blessants... Déjà la chérie lui rendait, d'un élan spontané, tout ce qu'il avait pu lui donner. Mais, à son tour, ne la trompait-il pas?.,. Il se persuada que c'était pour le seul bien de l'enfant; elle aurait moins à souffrir, ignorante près de lui, que dans un ménage déchiré, et dans une société si dure à ceux qui vivaient en marge. Plus tard, un jour peut-être, s'il le fallait, on lui dirait!... S'il le fallait seulement... sinon, que ce secret demeurât enseveli entre eux! Il pensa à la douleur de Jean. Mais n'était-ce point mieux ainsi, plus

juste?... Ne convenait-il pas qu'ils se sacrifiassent, tous, au bonheur de l'enfant?

La lampe crépita, la lumière baissait, et en même temps une blême lueur filtrait, à travers la fente des rideaux. C'était l'aube. Jacques se leva. Il éteignit la mèche charbonneuse. Il lui semblait qu'avec la nuit finissante s'en allait un peu de sa mauvaise douleur. Il sortait, de cette longue angoisse, avec une âme meurtrie encore, mais aussi réconfortée. Il écarta les plis lourds, ouvrit la fenêtre toute grande. Le ciel blanchissait à l'orient, les dernières étoiles s'éteignaient, dans l'azur encore sombre. Une fraîcheur délicieuse flottait, avec la pureté de l'heure. Il frissonna. Ce n'était pas encore le jour, mais tout en annonçait l'approche, depuis les grandissantes ondes de la lumière diffuse jusqu'au concert cristallin dont la saluait le chœur éperdu des oiseaux, dans les frémissants feuillages du parc.

Jacques à pleins poumons respira. Maintenant, il allait pouvoir dormir.

Quand la maison s'éveilla dans la splendeur du matin d'été, Madeleine courut à la chambre voisine. Elle avait, en s'étirant dans son lit, entendu, de l'autre côté du couloir, les voix

joyeuses de Georges et de Nine. Avec tristesse elle avait aussitôt songé à la terrible nuit qu'avait dû passer Jean. Elle avait saigné à l'idée de ce morne désespoir, de la solitude affreuse où il devait se débattre. A cette heure sans doute, il pensait à elle, à sa fille... Pauvre Jean!... Mais bientôt distraite au tapage des voix, elle était retournée à l'élan maternel. Elle avait tordu ses cheveux en hâte et, pieds nus dans ses mules, s'enveloppant d'une robe japonaise, elle s'en était allée, chez les enfants. Fraiilein, alerte dans sa jupe courte et toute fraîche avec son beau cou nu, ses manches relevées sur la blancheur des bras, enlevait Nine de son lit, la portait vers la baignoire. L'enfant gigotait, en criant d'aise. La chemise relevée sur ses jambes maigres, elle s'agitait, toute rose et dorée, avec ses cheveux dans les yeux. Et c'était plaisir de voir la couleur et la force revenues au frêle et délicieux petit corps... Georges, debout sur les draps défaits et les couvertures au pillage, trépignait, en chantant de joie. Madeleine le fit taire, d'un baiser. Elle assista à toute leur toilette, y prit un plaisir qu'elle n'avait pas connu depuis longtemps. Quand ils eurent mangé, et que Fraiilein eut

lavé encore leurs becs frais, tout barbouillés de chocolat, Madeleine ordonna :

— Menez-les jouer sur la terrasse. J'irai vous y reprendre, tout à l'heure...

Un livre ouvert sur ses genoux, elle était assise près d'eux, rêvait, seule, avant le déjeuner. Elle avait envoyé Fraûlein à la recherche de Louiset, que lui avait confié Marthe, et qui, subrepticement, avait fui, attiré par les soins des ruches, au potager... Un pas la fit se retourner,

Jacques arrivait, de son pas lent et ferme, avec des journaux et des lettres à la main. Il lui souhaita, d'une voix où elle chercha ce qu'il y avait de changé, le quotidien : « Bonjour! » Elle interrogea, à la dérobée, ce visage que, depuis si longtemps, elle avait désaccoutumé de regarder, autrement que de ce regard superficiel qui voit sans voir. Elle craignait d'y lire une préoccupation, le reflet de ces soupçons dont lui avait parlé Marthe... Mais Jacquet-, tranquillement, s'asseyait à côté d'elle, et attirant Nine sur ses genoux, il l'embrassa, longuement, avec son bon sourire habituel. Puis, comme elle exigeait son divertissement préféré, criait : « Dada! Dada! » il prit les menottes dans ses fortes mains, commanda : « Attention! »

Le cheval partait au pas. Jacques soulevait, reposait la jambe en cadence, en rythmant la vieille chanson :

A cheval, gens d'armes, A pied, Bourguignons!

Nous irons à la chasse Quand les autres iront!

Au trot! Au trot! Au trot!

Et Nine, secouée, riait à perdre haleine. Et Jacques souriait toujours...

Madeleine se rassura. Il ne soupçonnait rien!... Ce fut un soulagement d'une infinie douceur. Elle trouva le soleil plus éclatant, l'air plus vif, la Seine resplendit, de toute son éblouissante coulée, d'azur et d'or...

Jacques venait de désarçonner Nine à l'avertissement : « Pied à terre! » Mais elle regrimpait avec énergie le long de sa monture : « Encore I Encore ! » Il la cahiia, d'une promesse. Demain, si elle était sage, on la mènerait à la fête d'Héricy. Elle monterait avec Georges sur de vrais chevaux. Des chevaux de bois... Madeleine à son tour sourit... Bonheur de moins souffrir! Précaire et pauvre bonheur encore possible!"... Elle demanda :

— Quoi de neuf, au courrier?

— Je ne sais pas, dit Jacques, je n'ai même pas regardé.

Il reprit les lettres qu'il avait posées sur une chaise, feuilleta du doigt les enveloppes...

— Pas grand 'chose!

Une lettre d'affaires, une ou deux lettres d'amis, des prospectus, des cartes postales...

— Tiens! fit-il, une lettre de Jean..^ Madeleine devint blanche comme un linge.

Tout son sang affluait au cœur, refluait soudain, dans un bourdonnement d'angoisse qui lui battait aux poignets et aux tempes, à mesure qu'elle rougissait, rougissait... Une peur la possédait : si Jean, dans un retour de jalousie et de douleur, mettait à exécution son ancienne menace? S'il avertissait Jacques, disait tout?... Le temps d'un éclair, - — et d'une voix qu'elle essayait de dominer :

— Qu'est-ce qu'il dit?

Jacques avait décacheté, lu d'un trait. Il semblait réfléchir... Madeleine revivait tout son martyr, dans l'éternité de cette seconde. Enfin,, il tendit la lettre :

— Lis... Jean confirme ce qu'il t'avait dit hier.

Elle le regarda avec une épouvante mal dis-

.simulée. Savait-il? Machinalement, elle lut, à voix haute :

« Mou clu'i' Jacques,

(( J'ai regretté de ne pas vous l'iMiconlfi-i- « hier, à mon passage. Je vous eusse fait part, « moi-même*, de la détermination imprévue que « je viens de prendre. Vno occasion uniqu(\ et « qu'il fallait saisir immédiatement, s'oiïre à « moi d'un admirable voyage. C'est au prix, il « est vrai, d'une longvu^ séparation. Mais je ne « puis résister à la tentation de cette fugue, '( dont j'attends un vrai renouvellement. Nine, « heureusement, n'a pas besoin de moi. J'espère '< la retrouver une belle et solide Mlle, à mon « retour. Excusez ce tremblement, je viens « d'écrire vingt lettres, et j'ai la main lasse.

« Affectueusement à Madeleine et à vous...

« Jean ».

Un long, pénible silence entre eux suivit. A leurs cœurs secoués remontait toute la lie.

Jacques le premier se ressaisit. Il attira Nine, la reprit sur ses genoux. Et caressant les boucles fines...

— Tu entends, Nine, l'onton Jean est parti...

LE TALION ol7

Tu ne le reverras plus... avant longtemps...

Les mots tombaient, comme des gouttes de feu, sur l'incertitude à vif de Madeleine... Un doute odieux la ravageait... Savait-il?... Non, c'était impossible... Les yeux avaient leur même expression sereine... La bouche paisible était occupée à baiser, d'un calme plissement des lèvres, le front joyeux de Tenfant... Il ne savait pas... Pourtant, le terrible sous-entendu de cette phrase, si peu étonnée, si lourde d'une acceptation avertie!... S'il savait!... Elle vse heurtait, douloureuse, d'une alternative à l'autre. Que croire? Et cette indécision lui était une cuisante torture, qui les résumait toutes. Que de temps il faudrait, pour que l'œuvre des jours s'accomplit, apportât son baume!

Mais, à ce moment, le premier coup du déjeuner sonna. La cloche égrenait, dans l'or subtil du jour, son carillon d'appel. Jacques eut pitié de l'angoisse de Madeleine.

— Allons! fit-il...

Et se levant avec tant de bonne humeur qu'elle n'y pût percevoir de tristesse, il la prit sous le bras :

— Marchez devant, vous, les mioches!

Instinctivement Nine cherchait l'appui de

Georges, tournait vers son frère ses grands yeux ravis.

— C'est cela, Georges, dit le père, donne-lui la main. En route, petit monde!

La cloche, vigoureuse, agitait son branle sonore, qui faisait penser à l'inflexibilité d'une règle et à l'allégresse d'un chant. Sans rien dire, Madeleine et Jacques s'en revenaient côte à côte. Raoul et Marthe, appuyés l'un à l'autre, du haut du grand degré, les regardaient veiiir.

Le député était revenu passer le dimanche près de sa femme et de son petit. Marthe, n'ayant pour lui rien de caché, l'avait longuement mis au fait.

— Cela est bien ainsi, dit Raoul, Que Jacques continue d'ignorer, s'il ignore!

— Que crois-tu, toi? •

— Qui sait?... Et le pauvre Jean!... C'est à se demander s'il n'y a pas décidément une espèce de justice des choses. Durantin dirait : « Ne semez pas dans le champ du voisin! «

Elle hocha la tête :

— Si Madeleine avait encore aimé Jean, qu'est-ce que Nine et Georges auraient pesé?

Raoul murmura :

— Peut-être! Mais elle ne l'aimait plu.s... C'est la vie!

Et montrant Louiset qui courait au-devant de ses cousins :

— ■ En attendant, la graine pousse ! Tout ce que l'on peut dire, Marthou, c'est que c'est encore ces diables-là qui nous mènent ! Ils tiennent l'avenir, dans leurs petites mains.

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