LE TAI.IO-X
Madeleine, en entendant sa fille, eut une subite, immense joie. De la voir sourire, et soulever ses bras avec effort, elle se sentait si émue qu'elle eut besoin d'un appui, prit la main de Jacques. Elle pensait aussi à Georges... Si Nine revenait à la santé, si l'heure du départ tragique ne devait pas sonner, comment maintenant séparer ces trois êtres?
.Jacques, pour qu'elle respirât mieux, venait d'asseoir l'enfant; il arrangeait les oreillers, étalait la dentelle du drap.
— Là! Je parie maintenant que nous avons faim, et soif!
De ses mains prudentes, habituées à incliner les fioles, il versait une cuillerée de la potion au vin d'Espagne, l'offrait à Nine qui, gentiment, avança le bec.
-Madeleine, qui aviiit touché le fond de la détresse, remontait, d'un élan irréfléchi. L'espoir flotta dans la chambre dorée, sous la splendeur du couchant. Le soleil avait disparu. Jacques montra le ciel d'été, dont le bleu turquoise verdissait, avec une si intense réverbération, qu'elle semblait annoncer, non le crépuscule nocturne, mais un tranquille lever d'aurore.
— Écoute, Madeleine, dit-il fervemment. Je
crois que nous avons passé les heures les j)lus pénibles... Jean parlait d'une surprise possible... Qui sait, peut-être que Nine ne nous sera pas enlevée ?
Elle le fixa, d'un regard étrange, comme si à travers lui elle cherchait à discerner l'avenir. Mais, devant ces beaux yeux gris, dont la souffrance nuançait la gravité de tendresse, devant ces traits dont elle avait chéri le fier dessin, et où elle retrouvait, sous l'empâtement de la quarantaine sédentaire, la même force de pensée avec la même douceur d'amitié, elle se reprenait, sans s'en défendre, à l'attrait du passé. Elle répéta :
— Oui, peut-être...
Un silence plana. Leurs pensées, loin de se disjoindre, se rapprochaient. Il se rassit près d'elle :
— Cette petite, je ne sais pas si je ne l'aime pas plus que Georges. On a beau raisonner ses sentiments. On n'en est pas tout à fait le maître... Dès qu'elle est née, je me suis senti pris. Était-ce parce que je pressentais les inquiétudes cfu'ehe nous causerait?... Les peines lient plus fortement que le plaisir. Était-ce tout simplement parce (|iu? je te retrouvais en elle... Je m'étais si bien
promis d'en faire une femme, une vraie femme, qui aurait été l'image de sa mère, et qui aurait aussi profité de tout ce qu'on peut apprendre, en vingt ans...
Il parlait avec tant d'abandon, de confiante tendresse, que Madeleine, involontairement, s'était mise à sourire, du même sourire indécis que sa fille. Mais une toux sèche effaçait, aux deux visages, le pâle rayon. Nine, de nouveau, suffoqua. La chambre, en même temps que le ciel, s'assombrissait. La nuit, à pas de ténèbres, tout doucement venait. La nuit, l'inconnu...
Ce que dans sa robe d'ombre cette fois elle apportait, c'était le miracle que de tout son cœur avait souhaité Madeleine, la surprise qu'escomptait Jacques. La brève somnolence dont, à la fin de la journée, Nine avait été prise, sous leurs yeux effrayés, et où ils avaient cru voir le signe avant-coureur du dernier sommeil, était le premier répit de la maladie.
Lorsque Jean, au matin, après les longues heures passées à regarder dormir plus tranquillement sa fille, l'ausculta, un mieux, presque inappréciable encore, mais certain, était sensible. La toux ébranlait Nine avec moins de rage. Il semblait que la cloche d'asphyxie sous laquelle
elle se débattait, soulevât, de la poitrine moin& haletante, son écrasant fardeau.
Tous avec elle remontaient la pente, harassés encore de cette chute au fond du gouffre, mais le regard tourné vers le jour, le cœur pénétré d'espoir. L'enfant renaissait. Sous la lente action des remèdes, les bronches, peu à peu, se débarrassaient du sifflant tumulte. Puis, à mesure qu'elle s'alimentait plus volontiers, ce fut la reprise des forces, la couleur de la santé qui revenait au visage. En quelques jours, Jean put pronostiquer la guérison. Deux semaines après l'accident, la malade entrait en convalescence.
Lorsqu'elle se leva pour la première fois, si faible qu'on dut la porter dans un petit fauteuil, ce fut une touchante chose que la fête de la maison. Un cercle de figures radieuses entourait Nine. On l'avait descendue un moment sur le grand degré, à l'ombre de la tente de toile. La magnificence d'un après-midi de juillet resplendissait, tout azur et tout or, sur le parc aux verdures immobiles, et comme pâmées, dans la clarté. Madeleine et Jacques riaient à l'enfant, d'un même enchantement. La mère, à cette heure d'oubli, n'éprouvait aucune gêne. Loin que le douloureux secret se dressât, comme un mur,
entre elle et l'ignorance de son mari, ils étaient de plain-pied, dans la tendresse et dans la joie.
Raoul et Marthe Dormans s'empressaient, de l'un à l'autre. Ils étaient heureux de voir leurs craintes s'envoler, comme un oiseau funèbre. Ils respiraient le ciel bleu, l'odeur des géraniums rouges. ¥A leur cœur bondissait, en contemplant, auprès de Nine, maigrie, les bonnes joues pleines de Louiset, son alerte gaîté de diablotin. La santé, pour eux que rassasiait la vie, c'était le premier de tous les biens. M. et Mme Durantin, allongés dans les rocking-chair, chauffaient leurs vieux os, au bienfaisant soleil, d'un air béat. Ils gardaient, d'avoir senti le vent de la tombe, un petit frisson désagréable aux moelles. Maintenant, qu'on n'en parlât plus!
Mais le plus rayonnant était Georges. Il dansait, autour de Nine ressuscitée, des pas de triomphe, courait lui cueillir une fleur, baisait avec un doux emportement ses mains fluettes. Il avait, après son violent accès de fièvre, traîné quelques jours encore, mal consolé par les rassurantes nouvelles que lui portait chacun. 11 devinait, sous la fausse tranquillité, l'angoisse, et ne s'était calmé qu'après avoir pu pénétrer
chez sa sœur, constaté qu'elle respirait mieux, lui souriait, vivait...
Seul, dans l'allégresse générale, Jean conservait un maintien douloureux. A l'immense soulagement que lui avait apporté toute cessation de danger, presque aussitôt succédait une sourde appréhension. Madeleine, après cette terrible alerte, où du moins ils avaient communié en leur fille, à travers une même peur et une égale souffrance, Madeleine ne se reprenait-elle point, déjà, à l'enlisement du jour à jour, à ce partage du cœur qui émiettait sa volonté, à cette lâche et engourdissante pitié, dont il avait, assez, trop longtemps, subi le carcan?...
Il se demandait, désemparé, si elle tiendrait sa parole? Ce coup inattendu, tant de sensations différentes, et si fortes, n'avaient-elles pas détruit en elle la résolution fragile ? Madeleine étaitelle encore la femme qu'il avait tenue dans ses bras, si près de son cœur? Une fois de plus n'avait-il étreint qu'une ombre?
Bien vite il se convainquit qu'il n'avait que trop de raisons de s'inquiéter. Madeleine, à ses muettes prières, comme à ses objurgations formelles, n'opposait que sa désarmante douceur,
cette inerte force qui est la plus ferme des éner-
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gies. Il envisagea, clairement, l'étendue du péril. S'il ne profitait pas de cette heure flottante, où Madeleine, encore ébranlée, pouvait consentir à tout, s'il attendait que Nine fût revenue à la santé, et que la chaîne des habitudes les courbât tous au pli du passé, c'en était fait. Jamais il ne romprait les pesantes mailles, à nouveau rivées.
Il avait une mine si contrainte que Jacques la remarqua. Avec un rire afFectueux, M. Fernay s'écria :
— Mais voyez donc Fair de Jean! Il n'y a que lui qui ne semble pas content de voir Nine bien portante, au milieu de nous... Et c'est pourtant à lui que nous devons de l'avoir là, cette petite dame!... Allons, Jean! Soyez fier... C'est votre œuvre !
Il l'avait pris sous le bras, lui montrait l'enfant, qui à leur vue se tourna dans le fauteuil, enfouit malicieusement son visage, dans lesjupes de sa mère.
A la dérobée, Jean questionna la placidité du savant. Se douterait-il?,.. De tels mots n'étaientils que le jeu cruel du hasard?... Mais M. Fernay les regardait tous deux, la fille et le père, de son bon regard, tendre et grave... Non! il ne savait
rien. II faudrait lui enfoncer la vérité en plein cœur. Qu'importe! une situation pareille était intenable. Jean se décida. Il ne supporterait pas davantage ces piqûres empoisonnées, ce harcèlement continu.
Le soir même, comme après le dîner joyeux on se levait de table, il entraîna Madeleine au jardin. Leurs pas s'imprimèrent dans le gravier fin de l'allée, qu'ils avaient tant de fois suivie, et où aucun de leurs pas n'avait laissé de trace. Ils longèrent, sans s'arrêter, le grand chêne et la statue. Son immuable blancheur se dressait dans l'ombre, mais ils ne la voyaient pas avec leurs anciens regards. Il leur semblait qne la déesse avait cessé de les connaître.
— Voilà Nine hors d'affaire, tu ne peux avoir oublié ta promesse. Maintenant, il n'y a plus à tergiverser... Chaque jour de retard serait, je ne dis pas une mauvaise action vis-à-vis de Jacques...
— Jean!
— Mais une injure à notre amour!... Si tu continues à te taire, je comprendrai...
Elle ne répondit pas, froissée. Jean avait touché juste. Elle avait beau se déguiser, aussi tenacement qu'il lui était possible, le pourquoi de sa
conduite à double face, elle s'avouait, aux heiu'os où elFe était sincère, que sa résignation était faite de plus de faiblesse que de volonté. D'abord, elle avait souffert du mensonge auquel la condamnait la délicate crainte de faire injustement souffrir. Elle l'avait accepté comme un sacrifice dû, et dont parfois même elle s'était sentie fière. Ensuite, enparlant, elle avait craint d'avoir à souffrir elle-même. Elle avait redouté l'inévitable déchirement d'une nouvelle vie, le chagrin que lui eût causé la séparation de Georges. Elle avait préféré sa propre tranquillité au risque de troubler, avec le repos des autres, l'existence mitoyenne à laquelle elle s'était accommodée. A la longue, la plaie était devenue calus, et le calus s'était endurci. Elle avait souffert un peu moins de sa duplicité forcée. Puis, elle avait presque cessé d'en souffrir. Elle se laissait vivre. Il ne lui arrivait de remarquer cette indifférence, où petit à petit, et sans même qu'elle s'en fût aperçue, sa conscience s'était ravalée, que lorsque l'aiguillonnaient les reproches de Jean.
Alors elle retrouvait son honnêteté foncière, s'indignait de tous ces compromis. Elle rougissait du bas-fonds d'âme où, de réticence en réticence, elle était tombée. Elle se jurait d'en sortir.
LE TAMON 237
Mais à mesure que s'atténuait l'ardeur sexuelle qui, si violemment, l'avait élancée vers Jean, elle percevait moins l'utilité, la beauté d'une franchise dont tout, chaque jour, l'éloignait insensiblement un peu phis... La violente crise morale qu'elle venait de traverser, durant la maladie de Nine, avait encore apaisé le feu dont à cette place même, et sans qu'elle s'eu souvînt, elle avait deux semaines plus tôt brûlé toute, dans un de ces retours de flamme où meurt la flamme. Aussi ne fut-ce point cette fois contre elle qu'elle s'indigna, sous le cinglant sarcasme. Elle ne retint des mots que leur forme blessante, en voulut à Jean, d'autant plus injustement que son grief était juste. Et farouche, elle se tut.
Il s'exaspéra de ce mutisme. Il la devinait butée, méchante. Ils avaient dépassé, sans la remarquer, la meule de foin coupé, dont le parfum, naguère, avait achevé de les griser. L'herbe était sèche, l'odeur évaporée. Ils entrèrent dans le sous-bois, sentirent s'épaissir autour d'eux la solitude et l'ombre. Elles pesaient, lourdement, sur leurs cœurs.
Un flux de sang montait au visage de Jean. Il fit effort pour retenir les phrases irrémédiables,
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qu'on regrette, après qu'elles ont fait plaie. Il ne put s'empêcher de dire :
— Est-ce là ce que tu m'avais juré?... Quelle confiance veux-tu que j'aie eu toi, désormais?...
Elle marchait à son côté comme s'il n'eut point été là. Elle avançait rapide, et sans détourner la tête. Il comprit que la violence n'obtiendrait rien d'elle. Il se fit humble, s'accusa, pria :
— Leine, pardonne-moi! C'est moi qui suis méchant, parce que j'ai de la peine... Tu m'as fait bien du mal, sans le vouloir!... Mais c'est fini, maintenant. Car je suis sûr que tu tiendras ta parole!... Tu es trop honnête pour te dérober plus longtemps devant les conséquences de tes actes!... Je te supplie, au nom des heures inoubliables que nous avons vécues, au nom de notre amour et de notre douleur, d'être bonne, d'être loyale, d'être juste. Tu up saurais hésiter davantage...
Elle se vit acculée. Oui, oui!... Prendre un parti... Mais lequel? Madeleine était face à face avec sa conscience. Elle eut une minute d'affolement. Elle eût voulu fuir, éluder encore. Mais la voix prenante la relançait, l'implorait :
— Leine, écoute! A quoi bon remettre une
explication que chaque remise rendra plus difficile, plus douloureuse encore? Nous venons d'éprouver, dans ces jours pénibles, combien nous étions étroitement liés l'un à l'autre. Notre angoisse commune nous a unis, d'un nœud indissoluble. Mieux que par toutes nos joies, nous avons été rapprochés par notre douleur. Tu as senti comme moi, le soir où nous avons cru que nous allions perdre Nine, qu'il n'y avait plus de conventions qui tinssent! Tu es à moi, tu m'appartiens! Et voilà pourquoi Nine est à moi, tu comprends? Oui, elle nous appartient, et elle n'appartient qu'à nous, notre chérie... Aucuns droits, même ceux que confère la loi, aucuns sentiments d'affection ne prévalent contre le droit souverain de la nature, et contre ma tendresse! J'aime Nine de toute ma chair comme de tout mon esprit. Rien ne peut empêcher qu'elle ne soit ma fdle, puisqu'elle l'est. Je me suis assez longtemps effacé, par respect pour ton repos, pour la sécurité de Jacques. Un plus long sacrifice serait une duperie... Tu ne peux espérer que je me résigne toujours! Tu ne voudrais pas m'imposer ce sort inique, cette torture sans fin, après tant d'autres!
Il évitait les allusions qui, tout à l'heure
l'avaient heuriéf, limitait le débat au sol stable : sa chair de femme, son cœur de mère... Il tenta d'enlacer la souple taille, de rythmer sa marche au pas ralenti de Madeleine. Rien d'elle ne se livrait.
Le sinueux chemin les ramenait à la pelouse. La meule de foin dressa son repère. La nuit s'éclaircissait, bleue, à l'approche encore invisible de la lune. Elle surgit, énorme, au-dessus de la maison lointaine.
Jean, avec une noire mélancolie, pensait à cette autre nuit, si l'écente, où leurs mains qui, à présent, se cherchaient et s'étreignaient sans joie, avaient frémi d'une volupté si douce. Le fruit doré crevait en cendres... Et tous deux ressassaient, dans leurs âmes désertes, l'impuissance amère de l'amour, la tristesse de se sentir si près l'un de l'autre et si loin, la misère d'être.
Le lendemain, une dépêche avait rappelé Jean à Paris. Son hospice et plusieurs accouchements réclamaient ses soins. Madeleine eut ainsi la possibilité de respirer, de se reprendre... Une courte et violente scène avait eu lieu le matin entre eux, avant le départ. Il l'avait menacée d'enlever sa fille...
Allongée sur la terrasse, dans un des grands fauteuils, elle revivait la discussion, tandis qu'à ses pieds somnolait Nine, dans son petit fauteuil d'osier. Georges, couché sur les coussins, près de sa sœur, la surveillait, d'un perpétuel regard de côté, tout en feuilletant un livre à images. Les mots âpres fouillaient à nouveau Madeleine, elle avait devant les yeux le visage
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de Jean, son expression volontaire et dure. K Qu'après un si long mutisme, elle hésitât à parler à Jacques, soit! Il admettait qu'elle se , sentît, devant son mari, iirisonnière de sa duplicité...
« — Je ne t'accablerai pas avec ce reproche!... Pourtant, rien qu'avec une minute de franchise av début, tu aurais évité ces années de mensonge... toute la gangrène de notre plaie... Je te plains. Qu'y faire? Tu l'as voulu... Je comprends que tu aies peur d'une explication... Après tout, rien ne t'y force! Écris. Tu en diras davantage dans une lettre, tu seras plus brave en ne le voyant pas... Indirect, le coup te semblera moins rude... L'assentiel, c'est que le coup soit porté, que cela cesse! Nous partirons sans qu'il le sache, en emmenant la petite. Voilà tout!
« Il avait eu un geste indifférent. Sa voix saccadée, tout son être tendu disaient sa résolution arrêtée, inflexible. Elle avait objecté :
'( — Partir si vite, honteusement... Fuir comme 'des voleurs...
'( Alors il avait tranché :
« — Nine est à moi. Je ne reprends et je jTemporte que mon bien!
" — Et moi? Tu ne me comptes pour rien?
Elle m'appartient bien un peu aussi, j'imagine... Tu disposes d'elle et de moi comme d'objets à toi, d'une chose!...
« Il avait pâli en la regardant avec douleur. Et précipitamment :
« — N'en dis pas davantage!... Oui, je lis sur tes lèvres le mot dont tu allais profaner le passé... Tu t'appartiens, n'est-ce pas? Tu es à toi, avant d'être à moi! Tu t'es reprise... Ah! je ne le sais que trop!... Que de fois me l'aurastu prouvé, depuis que notre fille est là, subsiste comme le témoin de ces jours si beaux!... Eh bien! libre à toi d'oublier tout cela! Libre à toi de manquer à ta parole, d'agir comme il te plaira, puisque tu t'appartiens, puisque ton silence me le crie!... Libre! Libre! n'est-ce pas?... C'est cela?... Soit! Moi aussi, je reprendrai ma liberté. Tu restes, je pars. Seulement, je pars avec Nine!,.. Suis-la si tu veux!... A ton aise! Tu entends?... Je vous l'arracherai! Je l'enlève.
« Elle avait eu peur. Nul doute qu'il n'eût agi comme il le déclarait. Alors, elle s'était ravisée,, elle perdait tout en le brusquant... Elle l'avait apaisé, à force d,e douceur. Elle était décidée, comme lui, à fuir. Qu'est-ce qu'elle demandait ? Quelques jours seulement, le temps de prendre
certaines dispositions, de préparer en secret le départ, d'écrire cette lettre... Délai suprême, auquel il avait consenti :
« — Je te donne jusqu'à samedi.
« Elle avait calculé. On était au mardi. Quatre jours... »
Maintenant, seule, elle contemplait avec effroi l'instant inéluctable, ce saut d'abîme dont chaque instant qui passait la rapprochait. Elle ne pouvait ni revenir en arrière, empêcher que ce qui était ne fût point, ni se résigner à ce qui allait être! Quelque parti qu'elle choisit, ce serait du malheur pour tous. Qu'elle sacrifiât Jean, il faudrait qu'elle causât une torture immédiate! De toute façon, entre ces deux hommes, entre ses deux enfants, elle se voyait écartelée.
Elle détourna la pensée de l'obsession lassante, espéra qu'une solution moins cruelle d'ici là peut-être naîtrait. En cessant de fixer le danger, elle avait la sensation de l'éloigner, d'y échapper. Elle laissait ses yeux errer sur le paysage d'eau, la Seine rutilant sous le soleil oblique. Une voile blanche ouvrait, au ciel bleu reflété dans le fleuve, son envergure d'aile. Le vent, d'un lumineux retroussis de vaguelettes,
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écaillait çà et là, par risées, le courant semblable à un miroir long, posé à plat.
Elle n'éprouvait, au rayonnant spectacie, que cet amer sentiment de l'indifférence des choses, l'ironie de la nature égale, aux regards de deuil aussi bien que de fête. Elle évoquait les minutes heureuses où elle avait cru sentir amis la terre, l'eau, le ciel... Comme tout la repoussait aujourd'hui!... Elle perçut inerte, c'est-à-dire animé d'une existence que n'atteignait point la sienne, tout ce décor jusque-là familier. Etres et choses, rien n'existait-il donc que ce que soimême on crée, de sa vision? N'y avait-il de peine et de joie, d'amour et de haine que ce qu'on ressent, avec son cœur solitaire? L'univers et la vie ne se résumaient-ils pas à cet unique point : Soi?
Elle se pénétrait de cette conviction. Elle se répétait : chacun est seul! Et en même temps, une désolation la ravageait. Sa solitude flottait comme une épave sur l'océan de Fégoïsme humain. Le monde lui parut désert. L'appel de Nine, qui se réveillait aux rires de Georges, ne parvint pas à le remplir. Ses enfants ne l'aimaient que parce que leur faiblesse avait besoin de sa force. Ils grandiraient, ils se détacheraiejlt
d'elle, ils feraient leur vie à leur tour!... Anxieusement, elle se demanda à quoi elle servait, et si sa propre vie valait d'être plus longtemps vécue?... Toute sa mission, d'ailleurs, n'étaitelle pas remplie? En mettant au jour Georges et Nine, elle s'était acquittée du naturel devoir, elle avait obéi à la loi à laquelle nul n'a le droit de se soustraire : continuer l'espèce!... Pourquoi fallait-il que, de ces deux enfants, l'un pût pousser à sa guise, sans que rien n'entravât son insouciante croissance, tandis que l'autre... Elle s'attrista sur le sort de Nine. Pauvre petite!... Demain transplantée, déchirée entre des mains contraires... Et que l'insouciance de son âge la préservât maintenant d'en souffrir, un jour fatalement viendrait, où elle apprendrait tout, subirait l'orage... Elle était marquée pour une injuste adversité..
Madeleine regretta que sa fille fût née. Que de maux évités!... L'élan généreux qui lui faisait plaindre Nine l'attendrit sur elle-même. Elle fit un retour mélancolique à travers le passé, se revit jeune fille, épouse, amante. Étrange complexité, antinomie des lois sociales et des droits individuels!... Elle pensait au mariage où la femme abdique toute personnalité... à la servi-