CHAPITRE III
gorge du caTalier. II se précipita sur le Sarrasin-, et , en dépit de sa jeunesse et de sa vigueur , il le tint renversé sous lui et enlaça de ses longs bras ceux de son prisonnier. Le musulman s'écria d'une voix irritée , quoique riant encore à demi : c Bamako... fou que tu es... làche-moi... ceci passe tes privilèges; l&cbe*moî, te dia-je» ou je me servirai de mon poignard. ^
— De ton poignard ! chien d'infidèle , dit la figure couverte de peau de bouc , prends-le , si tu peux , • et en parlant ainsi il arracha cette arme de la main du cavalier , et la brandit au dessus de sa tète.
« Au secours, Nazaréen, » s'écria Sheerkohf, qui commençait à s'alanner sérieusement , c au secours , ou le Bamako me tuera !
— Te tuer, reprit Fhabitant du désert, tu as en effet mérité la mort en adressant tes hymnes blasphématoires, non seulement à ton feux prophète, qui est Favant-coureur de Tesprit impur ,. mais encore à Tauteur du mal lui-même. •
Le chevalier chrétien était resté jusque là comme un homme pétrifié , tant révénement et le résultat de cette rencontre avaient contredit toutes les conjectures auxquelles il s'était livré un moment auparavant! Il sentit cependant à la fin que son honneur était intéressé à ce qu'il intervint en faveur de son compagnon, et en conséquence il s'adressa ainsi au vainqueur vêtu de peau de bouc.
« Qui que tu sois, dit-il, bon ou mauvais esprit, sache que j'ai Juré d'être pour le moment le fidèle compagnon du Sarrasin que tu tiens abattu ; je te somme donc de le laisser se relever , autrement je te livrerai combat pour sa défense.
— Ce serait une querelle bien honorable pour un croisé ! En faveur d'un chien d'infidèle, il tournerait ses armes contre un des frères de sa sainte croyance ! es-tu venu dans le désert pour défendre le croissant contre la croix? Voilà un digne soldat de Dieu , qui écoute chanter les louanges de Satan ! »
Tout en parlant ainsi , il s'était relevé , et permettant au Sarrasin de se relever aussi , il lui rendit son ca/i^/ar ou poignard.
€ Tu vois à quel danger imminent ta présomption t'a exposé , » eonlinua l'homme à la peau de bouc, en s'adressant à Sheerkohf , • et par quels feibles moyens ton adresse consommée et l'agilité dont tu es fier peuvent être mises en défaut quand telle est la volonté du ciel. Prends donc garde , ô Ilderim ! car sache que s'il n'existait pas un point scintillant dans l'astre de ta naissance qui te promet une marque de la bonté et de la miséricorde de Dieu quand ton
heure sera arrivée, sache, dis-je, que nous ne nous serions passé*' parés que je n'eusse déchiré cette gorge qui tout à l'heufe faisait entendre de si horribles blasphèmes.
— Bamako , » dît le Sarrasin sans montrer le moindre ressentiment de ce langage violent, et de l'assaut plus violent encore qu'il venait de supporter, t je t'en prie, bon Hamako , fiais attention une autre ibis de ne pas porter si loin tes privilèges; car, quoique en bon musulman je respecte ceux que le ciel a privés de leur portion or^ dlnaire de raison pour les douer de Tesprit de prophétie , cependant Je n'aime pas qu'on porte les mains sur la bride de mon cheval, ni âur ma personne. Dis donc tout ce que tu voudras , sûr d'être à l'abri de mon ressentiment ; mais tâche de recueillir assez de bon sens pour comprendre que si tu viens encore m'attaquer avec violence , Je ferai tomber ta tète velue de tes maigres épaules. Et quant à toi , ami Kenneth , » ajouta-t-il en remontant à cheval , « je suis forcé de te dire que j'aime mieux dans un camarade du désert de bons services que de belles paroles. Tu ne m'as pas épargné les dernières, mais tu aurais mieux fiait de t'empresser davantage de venu- à mon secours lorsque je luttai avec cet Hamako , qui a pensé me tuer dans sa frénésie.
— Sur ma fol ! j'avoue que je suis en défaut , et que f ai été un peu tardif à te donner le secours dont tu avais besoin ; mais l'étrangeté de l'assaillant, la rapidité de cette scène... On aurait dit que ton chant unpie et blasphématoire avait évoqué le diable au milieu de nous ; et telle fut ma confusion , qu'il s'écoula deux ou trois minutes avant que je pusse avoir recours à mes armes.
-^ Tu es un ami firoid et réfléchi , et si la frénésie de l'Hamako avait été une ligne plus loin , ton compagnon aurait été tué sous tes yeux , à ton éternel déshonneur, sans que tu eusses levé un doigt pour venir à sdn aide , quoique tu fusses bien monté et pourvu de bonnes armes.
' — Sur ma parole. Sarrasin, si tu veux que je te parle clairement, j'ai cru que cette étrange figure était le diable lui-même : or , comme vous êtes du même lignage, j'ignorais si vous n'aviez pas quelque «eeret de famille à vous communiquer pendant que vous vous rouliez amoureusement sur le sable.
— Ton sarcasme n'est pas une réponse, frère Kenneth. Lors même que mon assaillant eût été le prince des ténèbres, tu n'en étais pas moinsobligé de luilivrer combat pour défendre ton camarade. D'aillenrs , ce qa'U peut y avoir d'impur ou de diabolique dais cet Ha-
CHAPIflUEllL ir
mako appartient plus i votre lignage qu'au mien : ta toia en hif l'anachorète que tu vas visiter.
— Lui ! dit sir Kenneth contemplant la figure gigantesque mail décharnée qu'il avait devant les yeux. « Lui! tu railles, Sarrasin. Ce ne peut être là le vénérable Théodoric ! •
— Qu'il te le dise lui-même , si tu ne veux pas me croire j » ré^ pondit Sheerkohf ; et il avait à peine achevé ces mots qae TerniHè prenant la parole les confirma positivement.
« Je suis Théodoric dTngaddi , dit-il ; Je suis le gardien do dé^ sert , Fami de la croix , le fléau de tous les infidèles , hérétiques ël adorateurs du diable; hors d'ici! hors d'ici! Périssent Mahomet, Termagant et tous leurs sectateurs ! » En parlant de la sorte, il tira de dessous son vêtement grotesque une espèce de fléau ou de gros bftton garni de fer , qu'il brandit autour de sa tète avec une adressé singulière.
« Tu vois là ton saint , » dit le Sarrasin en riant pour la première fois de l'étonnement inexprimable avec lequel sir Kenneth regardait les gestes sauvages et écoutait les murmures bizarres de Théodoric. Celui-ci , après avoir agité son bâton dans tous les sens sans paraître s'mquiéter de ce que cet exercice pouvait avoir de dangereux pour la tête de ses compagnons , finit par donner un échantillon de sa force et de la bonté de son arme en brisant en morceaux une grosse pierre qui était près de lui.
« C'est un fou, dit sir Kenneth.
— Il n'en est pas moins bon saint pour cela , » reprit te musul^ man, parlant d'après la croyance bien connue de l'Orient, que les fous sont sous l'influence d'une inspiration immédiate. « Sache , chrétien, que lorsqu'un œil est fermé, l'autre en devient plus clairvoyant^ quand une main est emportée , celle qui reste a plus de force et d'adresse : de même quand notre raison est détruite ou troublée rela^ tivement aux affaires humaines , notre contemplation du ciel en de^ vient plus nette et plus parfoite. >
Ici la voix du Sarrasin fut couverte par celle de Termite, qui se mit à crier à haute voix d'un ton sauvage et qui formait une espèce de chant : c Je suis Théodoric d'Ëngaddi ,• je suis le flambeau du désert , le fléau des infidèles ! Le lion et le léopard seront mes ca-^ marades et viendront se réfugier dans ma cellule , et le chevreaii n'aura pas peur de leurs griffas... Je suis la torche et le flambeau? Kyrie eleison / »
Llhdessus H èe mit à courir , et termina sa course par deux ou
trois bonds en avant qui lui auraient fait beaucoup d'honneur dans une école de gymnastique, mais qui allaient si étrangement à son caractère d'ermite que le chevalier écossais en demeura confondu. Le Sarrasin parut mieux le comprendre. « Vous le voyez , dit-il : il s'attend à ce que nous le suivions dans sa cellule , et c'est en eftet le seul lieu de refuge que nous puissions avoir pour cette nuit. Vous Êtes le léopard , d'après l'empreinte gravée sur votre bouclier; moi je suis le lion , comme mon nom le fait entendre , et sous Temblème du chevreau , il veut parler de lui-même , par allusion à la peau de cet animal dont il est couvert. Il ne faut pas le perdre de vue cependant , car il est aussi agile qu'un dromadaire. »
Cette tâche n'était pas effectivement très facile : quoique leur révérend guide s'arrèt&t de temps en temps et leur fit signe de la main qomme pour les exhorter à avancer , cependant , bien familiarisé lui-même avec toutes les passes et tous les défilés du désert , et doué d'une activité extraordinaire que l'égarement de son esprit contribuait à tenir perpétuellement en exercice , il conduisit les chevaliers à travers des précipices et des sentiers étroits où le Sarrasin luimême y armé à la légère et monté sur un coursier bien dressé , ne fut pas sans courir de dangers : on en conclura facilement que r£u« ropéen encaissé dans son armure de fer , avec son cheval accablé de son poids , se trouva dans un péril si imminent qu'il aurait préféré cent fois celui d'un champ de bataille. Ce ne fut donc point sans une certaine satisfaction qu'il vit se terminer cette marche dangereuse : le saint homme qui leur servait de guide était arrêté devant l'entrée d'une caverne, tenant à la main une grande torche, faite d'un morceau de bois trempé dans du bitume , qui jetait une clarté vive et flamboyante , et répandait une forte odeur de soufre. .. Sans se laisser arrêter par cette vapeur suffocante , le chevalier se jeta à bas de son cheval et entra dans la caverne qui ne promet-* lait pas un logement fort commode. L'intérieur était divisé en deux parties : dans la première é(ait un autel de pierre et un crucifix de roseaux : cet endroit servait de chapelle à l'anachorète. Ce fut dans cette caverne extérieure que le chevalier chrétien, non saus éprouver quelque scrupule provenant de la vénération que lui inspiraient les objets qui l'entouraient , se décida enfin à attacher son cheval et à l'arranger pour la nuit , à Timitation du Sarrasin , qui lui fit entendre que c'était la coutume du lieu. Pendant ce temps l'ermite s'occupait à mettre en ordre sa cellule intérieure afin d'y recevoir ses b6tes ^ qui ne tardèrent pas à Ty joindre. Au fond de la grotte
cËAprnEUBnr. •
extérieure , une petite ouverture fermée juir une porte eonipoiée d'une planche grossière conduisait à la chambre à coucher de Termite, qui était un peu plus commode. Â force de travail, il en avait aplani le sol et Tavait couvert d'un sable fin qu'il arrosait ttas les jours de l'eau d'une petite source qui coulait du rocher à l'un des coins de la grotte ; et dans ce climat étoullSint , le murmure de Tonde semblait déjà rafraîchissant à l'oreille avant qu'elle désaltérât le palais. Une couche de joncs entrelacés était dans un coin de la cellule , dont les murs grossièrement taillés étaient ornés de quelques plantes et de quelques fleurs. Deux torches de cire, que l'ermite alluma , donnèrent un air de gatté à ce lieu que rendaient agréable les émanations végétales et la fratcheur qu'on y respirait.
Dans un des coins de la grotte étaient des instruments de travail ; dans un autre , une niche qui contenait une statue grossière de la Vierge. On y voyait une table et deux chaises qui paraissaient être l'ouvrage de l'anachorète, leur forme difltérant entièrement de celle des meubles d'Orient. La table était couverte non seulement de racines et de légumes, mais aussi de viandes séchées, arrangées de la manière la plus propre à exciter l'appétit de ses hôtes. Cette dé« monstration de politesse, quoique muette et exprimée par des gestes seulement , parut difficile à concilier dans l'esprit de su* Kenneth avec les manières sauvages et violentes dont le saint homme leur avait précédemment donné un échantillon. La démarche de l'ermite était calme et composée , et une expressicm d'humilité rellgieuse empêchait seule ses traits amaigris par l'austérité de son genre de vie de paraître nobles et majestueux. Il parcourait sa cellule comme un homme qui semble fiait pour gouverner ses semblables , mais qui avait abdiqué son empire pour devenir le serviteur de Dieu. Cependant on doit convenir que sa taille gigantesque , la longueur de ses cheveux et de sa barbe , ses yeux animés et enfoncés dans leur orbite, semblaient plutôt les attributs d'un soldat que ceux d'un solitaire.
Le Sarrasin lui-même paraissait regarder l'ermite avec quelque vénération pendant qu'il feisait les honneurs de sa cellule , et il dit à voix basse à sir Kenneth : « L'Hamako est dans un de ses bons moments ; mais il ne parlera pas que nous n'ayons mangé , tel est son vœu. »
Ce fût donc par un geste silencieux que Théodoric engagea l'E-* cessais à prendre place sur une des chaises , tandis que Sheericohf, suivant l'usage de sa nation » s'assit sur un coussin de nattes. Alor«
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rennite élef a les mams comme pour bénir le» rafratcbissemeBtf qii'3 avait placés défaut ses bOtes , et ils se mirent à manger en gardant un silence profond. Cette gravité était naturelle au Sarra-r sin 9 et ie chrétien imita sa tacitumité , tout en réfléchissant i^t^* rieurement à la singularité de sa situation. Quel contraste en eflfot entre les gesticulations sauvages et furieuses, les cris aigus et les actions violentes de Théodorio , lors de leur rencontre , et la ma* nière calme , grave et presque nuqestueuse dont il remplissait les devûirs de Thospitalité !
Quand le repas fut achevé , Termite , qui n'avait rien mangé 1»-* même , enleva les restes , et plaçant devant le Sarrasin un vase rempli de sorbet, présenta un flacon de vin à l'Écossais. : « Buvez , dit'U , mes enfants , » et c'étaient les premiers mots qu'il prononçait i c buvez : les dons de Dieu sont faits pour qu'on en jouisse , pourvu qu'cm n'oublie pas leur dispensateur, t
Après ces paroles il se retira dans la première cellule, probable-* ment pour se livrer à ses dévotions , et laissa ses hôtes ensemble dans l'appartement intérieur. Kenneth adressa différentes questions è Sheerkohf pour apprendre de lui ce qu'il savait de leur hôte. Sa seule curiosité ne le portait pas à prendre ces renseignements : s'il était difficile de concilier les procédés violents du solitaire à soq premier abord avec le calment l'humilité de ses manières actuelles, il était phis difficile encore de les accorder avec la haute considération que cet ermite , d'après ce que sir Kenneth avait entendu dire^ s'était acquise parmi les théologiens les plus éclairés du monde chrétien. Théodoric , l'ermite d'Engaddi , avait été le correspondant des papes et des conciles , et , dans ses lettres pleines d'une éloquente ferveur , il avait dépeint les misères que les mé« créants disaient soufPrir aux chrétiens latins, dans la Terre-Sainte, avec des couleurs presque aussi énergiques que celles dont se servit Pierre l'Ermite , devant le concile de Clermont, lorsqu'il prêcha sa première croisade. ConfDndu d'avoir trouvé dans un personnage aai^i vénérable et aussi vénéré les manières frénétiques d'un fakir ftirieux, le chevalier chrétien eut besoin de réflexion avant de se décider à lui eonfier certaines afiaires importantes dont il avait été chargé imr un des chefs de la croisade.
Le but principal de son pèlerinage , dans lequel il suivait une POttte toii^-à^ftdt détournée > avait été de s'acquitter de cette mission. Cependant ce qu'il avait vu et entendu cette nuit l'avait portée I ittftndre encore avant de se confier à termite. L'émir luiH»ème •
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M put lui doimer des renseignements bien satisfiiisants ; Toiei à peu près le résumé de ce qu'il lui apprit. Théodoric , d'après ce que le Sarrasin avait entendu dire , avait été jadis un brave et vaillant guerrier, sage dans le conseil et victorieux dans les combats, ce qui ne lui paraissait pas difficile à croire d'après la grande force et Tétonnante agilité qu'il lui avait souvent vu déployer... Il s'était montré à Jérusalem, non pas en pèlerin, mais comme un homme qui s'est consacré à passer le reste de sa vie dans la Terre-Sainte. Bientôt après il fixa sa résidence au milieu des lieux sauvages qu*il habitait encore maintenant , respecté des Latins , à cause de sa dévotion austère , comme il l'était des Turcs et des Arabes, eu égai^ aux symptômes de démence qu'il avait montrés et qu*iU attribuaient à une inspiration divine. Ce furent eux qui lui donnèrent le nom d'Hamako, qui, dans la langue turque, exprime cette idée. Sheerkohf lui-même semblait embarrassé quant au jugement qu'on devait porter de ce personnage, On voyait , disàit-il, qu'il avait été autrefois un sage, et quelquefois il pouvait encore développer., pendant plusieurs heures de suite, sans la moindre incohérence, les principes de la sagesse et de la vertu. Dans d'autres moments il était égaré et furieux , mais jamais pourtant le Sarrasin ne l'avait vu si dangereux que ce jour-là. La moindre apparence d'insulte k sa religion excitait sa foreur : on racontait que quelques Arabes errants ayant iûsulté son culte et mutilé son autel, il les avait attaqués et tués avec le court fléau qu'il portait pour arme. Cet événement avait fait beaucoup de bruit ; et c'était autant par crainte du 0éa)i de Termite , que par respect pour son caractère d'Hamako, que les tribus errantes respectaient sa demeure et sa chapelle. Sa renommée s'était étendue si loin que Saladio avait donné des ordres pai:ticuliers pour qu'il fût épuigaé et protégé. Le Soudan lui-même, accompagné de seigneurs musulmans dq premier rang, avait visité plus d'une fois sa cellule , où ils avaient été attirés par le désir de voir THamako chrétien, ainsi que par l'espoir d'obtenir d'un homme aussi savant quelque révélation sur l'avenir, c II a, continua le Sarrasin , un rashid ou observatoire d'une grande élévation , disposé pour la contemplation des corps célestes , et surtout pour Tobser^! vation du système planétaire. » Or, on sait qu'à cette époque mu-* sulmans et chrétiens croyaient également que le cours de la vie hur» maine était réglé et pouvait être prédit d'après le cours et l'in^' fiuence des planètes.
Telles furent en substance les communications de rémir, jkpi^
^te LE f ALISMAN.
les avoir reçues , sir Keuneth se demandait encore si les accès de démence de Termite provenaient réellement de la ferveur souvent excessive de son zèle , ou si ce n'était pas plutôt un caractère fictif qu'il avait revêtu à cause du privilège qui s'y attachait. Cependant il lui sembla que les musulmans portaient la complaisance à un degré peu commun , vu le fanatisme qui caractérise les sectateurs de Mahomet , au milieu desquels Théodoric vivait tranquille quoique en ennemi avoué de leur foi. Il crut voir aussi qu'il y ayait entre l'ermite et le Sarrasin une connaissance plus intime que les paroles du dernier ne le faisaient entendre. Enfin il ne lui était pas échappé que le solitaire avait donné à l'émir un nom tout autre que ' celui de Heerkohf . Toutes ces considérations étaient de nature à ibire nattre la prudence, sinon le soupçon. Il résolut donc d'examiner son hôte de plus près, et de ne pas trop se presser de lui communiquer l'important message qui lui était confié.
« Prends garde , Sarrasin , dit-il , car il me semble que l'imagination de notre hôte s'égare au sujet des noms aussi bien que sur d'autres points. Tu t'appelles Heerkohf, et il vient tout-à-l'heure de te nommer autrement.
— Mon nom , quand j'habite la tente de mon père , est Ilderim , reprit le Persan , et c'est celui-là que beaucoup de gens me donnent encore... Â la guerre et parmi les soldats on m'appelle le Lion de la Montagne, car c'est le nom que ma bonne épée m'a gagné... Mais chut I l'Hamako revient , c'est pour nous avertir de nous livrer au repos... Je connais sa coutume... Personne ne doit être témoin de ses veilles. «
L'anachorète entra en efliet , et croisant ses bras sur sa poitrine , en se tenant debout devant ses hôtes , il dit d'une voix solennelle : c Béni soit le nom de celui qui a voulu qu'une nuit de repos suivit un jour de fatigue, et qu'un sommeil paisible vînt réparer la lassitude des membres et rafraîchir l'agitation de l'esprit ! »
Les deux guerriers répondirent anien , et se levant de table , se préparèrent à se rendre à leur couche que leur hôte leur indiqua d*un signe de main. Enfin, les saluant tous deux, il sortit de l'appartement.
Le chevalier du Léopard se débarrassa de sa pesante armure , son camarade le Sarrasin l'aidant officieusement à défaire les agrafes de sa cuirasse; après quoi sir Kenneth resta vêtu d'un justaucorps de peau de chamois que les chevaliers et les hommes d'armes avai^t coutume dé porter sous leur armure. Si le Sarrasin avait
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admiré la force de son adversaire quand il était couvert d'acier, il ne fut pas moins frappé alors des proportions exactes de ses membres nerveux et bien taillés... Le chevalier, de son c6té, lorsque par un échange de courtoisie il aida le Sarrasin à quitter ses vête* ments de dessus , afin de pouvoir dormir plus commodément , se demanda en lui-même comment ces proportions minces et déliées pouvaient se concilier avec la vigueur qu'il lui avait vu déployer pendant le combat.
Les deux guerriers prièrent avant de se livrer au repos : le mu* sulman se tourna du côté du Kébla , le point vers lequel les prières de tout sectateur du Prophète devaient être dirigées , et murmura ses oraisons profanes. Mais le chrétien, s'éloignant de son compagnon , comme s'il eût craint d'être souillé par le voisinage de Tinfidèle, planta debout sa haute épée, dont la poignée était en fDrme de croix , et s'agenouillant comme en présence du sigpe de la rédemption , il dit son rosaire avec une ferveur qu'augmentait encore le souvenir des événements qui venaient de se passer et des dangers auxquels il avait échappé dans le cours de la journée... Les deux guerriers , accablés par la &tigue du voyage , furent bientôt profondément endormis chacun sur une couche séparée.