CHAPITRE IIL 4i
lancolique : < Je suis Gotbrob , roi du monde souterrain , et chef suprême du Ginnistan. Moi et mes frères nous sommes au nombre de ceux qui, créés du feu élémentaire, dédaig^nèrent, malgré Tordre du Tout-Puissant, de se courber devant une masse d'argile» parce qu'elle avait le nom d'homme. Tu peux avoir entendu parler de nous comme cruels , vindicatifs, inexorables. Nous sommes par nature bons et généreux , ne nous livrant à la vengeance que quand on nous insulte , à la cruauté que quand on nous outrage. Nous sommes fidèles à ceux qui se fient à nous, et nous avons entendu les invocations du sage Mithrasp , ton père , qui , dans sa prudence , n'adresse pas seulement son culte à TOrigine du bien > mais encore à ce qu'on appelle le Principe du mal. Toi et tes sœurs vous êtes sur le point de périr : mais que chacune de vous nous donne seulement un cheveu de ses belles tresses en signe d'hommage , et nous vous porterons à plusieurs milles d'ici dans une retraite sûre , où vous pourrez défier Zohauk et ses ministres. » La crainte d'une mort imminente , dit le poète, est comme la verge du prophète Âaron , transformée devant Pharaon en un serpent qui dévora tous les autres ; et les filles du sage Persan étaient peu susceptibles de s'eifrayer des hommages d'un génie. Elles donnèrent le tribut que Gotbrob leur demandait , et en un moment les sœurs se trouvèrent transportées dans un château enchanté , sur les montagnes du Tugrut , dans le Kourdistan. Depuis lors aucun œil mortel ne les revit jamais. Mais dans la suite des temps, sept jeunes gens distingués à la guerre et à la chasse se montrèrent dans les alentours du château des Génies. Us étaient plus bruns de peau , plus hauts de taille , plus orgueilleux et plus déterminés qu'aucun des habitants épars alors dans les vallées du Kourdistan. ïh prirent des femmes , et devinrent pères des sept tribus des Kourdmens, dont la valeur est connue par tout l'univers. »
Le chevalier chrétien écouta avec surprise cette légende bizarre ( dont aujourd'hui encore on peut trouver des traces dans les tradîcîons des Kourdes), et, après un moment de réflexion, il répondit : c Sur ma foi , sire Sarrasin , vous avez dit vrai. On peut haïr et craindre votre, origine, mais elle n*est pajs à mépriser. Je ne m'étonne plus de votre obstination dans une feusse croyance, puisque c'était une partie de la nature de vos ancêtres, ces chasseurs infernaux, de préférer Timposture à la vérité. Je conçois encore que votre imagination s'exalte , et que vous vous abandonniez aux chants et à la joie qqand tous approchez des lieux fréquentés par
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de malins esprits : ils doivent exciter en vous les sentiinents de joie que nous éprouvons en approchant du pays de nos ancêtres.
— Par la barbe de mon père ! je crois que tu as raison , > dit le Sarrasin qu'amusait plus que n'offensait la liberté avec laquelle le chrétien avait exprimé ses réflexions. « Bien que le Prophète , béni soit son nom ! ait semé parmi nous les germes d'une croyance meilleure que celle qui fut enseignée à nos ancêtres sous les voûtes enchantées du château de Tugrut , cependant nous ne nous hâtons pas , ainsi que les autres musulmans , de frapper d'une damnation étemelle ces esprits élémentaires , redoutables et puissants , dont nous prétendons tirer notre origine. Ces génies , suivant notre croyance et notre espoir , ne sont pas entièrement réprouvés , mais ils ont encore les moyens de se sauver , et peuvent être récompensés ou punis dans l'éternité. Mais laissons ces matières aux imans et aux mollahs ; qu'il vous suffise de savoir que la connaissance du Coran n'a pas entièrement effacé en nous le respect que nous portons à ces esprits , et qu'il y en a encore qui chantent , en mémoire de l'ancienne foi de nos pères , des vers tels que ceux-ci. »
En parlant ainsi , il se mit à chanter des vers très anciens pour le langage et la construction , et qu'on attribuait h quelque adorateur d'Ârimane , le Principe du mal.
Sombre Arimane , en qui Plrak » notre patrie , Volt la source des maux qui désolent la Tie , An pied de tes autels notre regard troublé , Contemplant PuniTers par toi renouTelé , A Ion ponTolr sans borne , à ta force infiaie Ne trouve rien d'égal sons le ciel étoUé«
Si la main d'un poaToir pins dovx , pins paciâqne y Fait jaillir an désert la source prophétique Où d'humbles pèlerins la soif ya s'étancher , Tu SQuléyes le flot qni frappe le rocher , Ta souffles la tempête ; et le golfe Arabiqne Toit périr le yaissean qn*il prétend lui cacher.
£n Tain le Tout-Puissant commande à notre terre De produire à Tentl la plante salutaire Qaà de Thomme sètâfrant doit calmer les donlenrs : Combien pea de mortels échappent au malheors , Au poignard , an poijuai , & la peste ; & la guerre , Maux qui de ton carqnois sont les traits destmeteun 1
As-tu le ientiment , la forme » les Imagés , Gea pensers d'Orient ^e te prêtent les mage» ? Ton âme est-elle faite et dé haine et de fiel ;
GHÂirniÈ illé 4B
AaMiês<-tii PMfer, on ptreo«rfl4a !• elel?
Ta Toix «st-6lle vn fondre , et tee pas def onfei?
Ton ffé|;iie fetiec Boi maux Bora-t-U élernel ?
On n'M^ln qu'une force unie à h nature,
Qui , sans fin corroaspant la sooree la plus pure ,
Change ie bien en mal , en Tice la vertu ;
Principe malfaisant , qui tonjonrs comballo,
£tloa|onrs renaissant de sa propre blessure ,
H eus pousse yen le crime , et n'est |amais tahicu ?
Toujours tu suis de prés le rayon de lumière Qui parfois Tient dorer ce Talion de misère ; A nos instants de joie , Mlas ! toujours présent , Les conteaiB dtstinés à soa baaquets de fêtes » Ta main les empoisonne^ ^ menace nos tdtes ; Tu ris quand tu les Tois se rougir dans le sang.
Ainsi f depuis le jour qui marqw sa naissance , £t tant que sur la terre il traîne sa souffrance , De Phonune en souyerain tu gouTornes le sort ; Tu causes les tourments de son heure dernière ; Et qui pourrait répondre , esprit tout de mystère , Q«e ta puissance enfin s'éclipse dans la mort > ?
Il est assez probable que ces vers sont dus à rinspiration poétique de quelque philosophe à demi éclairé , qui ne voyait dans la divinité fabuleuse à laquelle on a donné le nom d'Arimane , que la prépondérance du mal physique et moral. Mais aux oreilles de sir Kei^ neth du Léopard , ils présentèrent un sens bien différent , et chantés comme ils Tétaient par un homme qui venait de se vanter de deseendre des démons , ils lui avaient semblé une invocation adressée au malin esprit lui-même. Pendant que ces blasphèmes retentissaient dans le même désert où Satan avait été repoussé par celui dont il réclamait Thommage , il se demanda si , en prenant brus-
1. Le digne et saiant ecclésiastique par qui cette espèce d^hymne a été traduite , disire que y pour éyller toute maligne interpiétation , le leetent soit prié par neas de Tonloit bien se rappeler qn^eile a été composée par nn païen , auquel les causes
.réelles des maux physiques et moraux étaient inconnues, et qui regardait leur prépondérance dans le système de Tunivers comme doiTent TenTisager tous ceux qui n'ont pas participé aux bienfaits de la réyélation chrétienne. Quant à nous , nous demandons la permission d'ajouter que le style du traducteur semble tenir de la paitphrue plus quM ne paraîtra cent enable &. ceux qui connaissent Toriginal , mev-
.eean singulièrement curieux. Le traducteur parait avoir désespéré de rendre en vers anglais les mouyemenls de la poésie orientale , et peut-être aussi » comme d'autres hommes savants et ingénieux; ne poayaot ysnir é bout de trouver le sens de Toriglfial ,7 aara-t-il substitué le sien.
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quem^t congé du Sarrasin , ce serait lui témoigner assez d^hor^ reur , ou si plutôt son vœu comme croisé ne Fobligeait pas à défier l'infidèle au combat sur le lieu même, et à y laisser son corps en p&ture aux animaux du désert. Mais tout-à*coup son attention fut attirée par une apparition extraordinaire.
La clarté du jour s'aflaiblissait et tirait à sa fiu ; cependant elle permit au chevalier de remarquer que son compagnon et lui n'étaient plus seuls dans la forêt , mais qu'ils étaient poursuivis de près par une figure d'une taille très haute et très mince , qui sautait de rochers en rochers et de buissons en buissons » avec une agilité qui , jointe à l'aspect sauvage et surnaturel de l'individu , lui rappelait les faunes et les sylvains dont il avait vu les images dans les anciens temples de Rome. Par la même raison que l'honnête Écossais n'avait jamais douté un moment que ces dieux des anciens gentils ne fussent réellement des diables , il n'hésita pas à croire que l'hymne blasphématoire n'eût évoqué l'esprit infernal.
« Mais qu'importe ? • se dit en lui-même le brave sir Kenneth , « périssent le démon et ses adorateurs ! »
Il ne jugea pas cependant nécessaire d'avertir deux ennemis par un défi qu'il aurait certainement offert à un seul avant de conunencer le combat. Déjà sa main était sur sa hache d'armes , et l'imprudent Sarrasin aurait payé sa poésie persane en se voyant fendre la tête sur le lieu même sans qu'on lui en eût expliqué la raison , lorsque d'autres circonstances vinrent épargner au chevalier écossais une action qui aurait souillé ses armes d'une tache honteuse. L'apparition , qu'U avait suivie des yeux pendant quelque temps , avait d'abord paru poursuivre les traces des voyageurs en se cachant derrière les rochers et les buissons , se servant avec beaucoup d'adresse des avantages que lui présentait le sol , et surmontant les irrégularités du terrain avec une agilité vraiment surprenante. Au moment où le Sarrasin finissait de chanter , cette figure , qui était celle d'un grand homme couvert de peau de bouc , s'élança au milieu du chemin , saisit dans chaque main une des rênes du cheval du musulman , attaquant ainsi de face et faisant reculer le noble animal : celui-ci , ne pouvant endurer la manière dont cet assaillant imprévu lui faisait sentir la puissance du mors et du caveston , qui , suivant la coutume d'Orient , était un solide anneau de fer, se cabra , et finit par tomber en arrière sur son mattre , qui cependant évita le danger de la chute en se jetant légèrement de côté. L'assaillant quitta aussitôt la bride du cheval pour sauter à la