CHAPITRE yiU
— II est parti pour une expédition lointaine, ami, répondit le prélat, chargé d'une honorable ambassade qui peut le retenir pen^ dant quelques jours.
— Hé! pourquoi, dit le baron de Gilsland, pourquoi tromper ce pauvre garçon?... Ami , ton maître est revenu au camp, et tu le verras tout à l'heure. »
Le malade éleva ses mains décharnées vers le ciel comme pour lui rendre grâces ; et ne pouvant résister davantage à l'eflfet de Félixir, il s'abandonna à un doux sommeil.
c Vous êtes meilleur médecm que moi , sir Thomas , dit le prélat; il vaut mieux dire un mensonge flatteur dans la chambre d'un malade qu'une fâcheuse vérité.
-p-Que vou!ez-vous dire? mon révérend lord,» demanda vivement de Vaux , c croyez-vous que je consentisse à proférer un mensonge pour sauver la vie d*une douzaine d'hommes comme lui?
— Vous venez de dire, » reprit l'évèque avec des signes évidents d'alarme , « vous venez de dire que le maître de cet écuyer était revenu. Je veux parler du chevalier du Léopard.
— Et il est en effet revenu, répondit de Vaux. Je lui ai parlé il y a quelques heures. U avait amené avec lui ce savant médecin.
— Bienheureuse Vierge ! et pourquoi ne m'avez- vous pas parlé de son retour? > reprit le prélat fort troublé.
— Ne vous avai»-je pas dit que ce chevalier du Léopard était arrivé avec le médecin? Je croyais l'avoir fait , > répliqua de Vaux avec insouciance ; « mais qu'importe son retour à propos de la science du médecin et de la guérison de Sa Majesté?
— Il importe fort, sir Thoma^; il importe fort, > répéta l'évèque en joignant ses mains avec force, frappant du pied et donnant des signes d'impatience qui semblaient lui échapper involontairement. « Mais où peut- il être allé maintenant, ce chevalier? que Dieu soit avec nous ! il y a peut-être eu quelque fatale erreur?
— Ce serf qui se tient là en dehors , > répondit le baron , non sans quelque étonnement de l'émotion de l'évèque , « pourra pro*babiement nous dire où son maître est allé. »
Le jeune garçon fut appelé, et dans un langage qui parut presque incompréhensible aux deux croisés , il parvint à la fin à leur foire comprendre qu'un oiBcier était venu chercher son maître quelques moments avant leur arrivée, pour le conduire à la tente royale. L'inquiétude de l'évèque parut s'augmenter au plus haut point , et devint visible même pour de Vaux , quoique le baron n»
fût ni xm oibsenratenr pénétrant, ni un homme soupijonnenx; mais, 2 mesure que le trouble de l'ecclésiastique augmentait, son désir de le cacher et de s'en rendre maître s'accroissait aussi. Il prit à la hâte congé de de Vaux , qui le regarda d'un air étonné et qui , après aToir haussé les épaules , sortit pour conduire le inédecio arabe à la tente du roi Richard.
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CHAPITkÉ IX.
l'interrogatoire.
Le floapçen est comme une armure pesante, qui pretége moins qn^elle ne gène par son peids.
téord B^ênm
Le baron de GiMand marcha d'm pas lent et avec un ? isage in-» quiet vers le pavillon royal, il se méfiait natarellemMt beaucoup de f a capacité , eicepté sur le champ de bataille \ et , sentant qa'Q B'aT«it pas un génie très pénétrant , il se contentait ordinairement de s'étonner de circonstances qu'un homme d'une imaginaiioo plus actîTC aurait cherché à approfondir et i eomprendre , et qui dn moins amraient fait le sujet de ses réflexions. Cependant il troava lai*mème très extraordinaire que l'attention de révèqne eût été détournée tout-à-coup de la cure merveilleuse dont ils venaieui d'être témoins, et de la probabilité qu'elle oCfrait de voir bientôt RIehai d rendu à la santé , par une nouvelle aussi insigni'* fiante que celle du retour d'un pauvre chevalier écossais. Un pareil individu , aux yeux de sir Thomas Gilslànd , était eertainement dans totrt le eercle de la noblesse ce qu'il poutait j avoir de mobiB important , de moins digne d'intéresser ; et , en dépit de s(m habitode ordiaah^e de eontemj^er les événements d'une isanière pat<sive , l'imagination du baron s'épuisa en efforts inacoMUimés pour trouver mie cause au troid)le extraordinaire du prélat.
A la fin , il lui vint tout-à-coup à la pensée qull pMrrait bien se trouver l^essous quelque conspiration oonÂre le roi Riebardi iarmée dans le camp des alliés^ et dans laquelle il n'était pas îm* probad)le que le prélat , qui passait dans l'opinicm de quelques perwum pour un p^riitique peu lerupuleuxi Mimrmim^ 4e covflê
GHAPinilUL Ml
eité. A la vérité il n'existait pas, k «oii avit» da aarafUrt avwl pariSsiit que oaiui de son maître ; car Riebard était U fleur d^ Il chevalerie , le eheP des princes chrétiens , et obéissait en toqf points aux lois de la sainte Eglise catholique : les idées que de Vaux se formait de la perfection n'allaient pas au deili i mais il saYai( que les brillantes qualités que son maître avait déployées lui avaient constamment attiré , par TeAfet d'une déplorable iiyusti^t autant de blâme et de haine que d'honneur et d'amour, et quOi dans le camp même et parmi les princes qu'un serment engageait à la croisade , il s'en trouvait plusieurs prêts k échauffr tout eipoir de conquête contre le plailir de perdre , on dn inwi3 d'iMMMUar Hiehard d'Angleterre.
i D'après quoi ,» se dit ^ lui-^mème le barpn t < il ne serait pai impossible que eet £1 Hakim se servit de eeHe eure 9 ou prétendue cure , opérée sur l'éeuyer écossais , eonune d'un stratagknKa doiy; le chevalier du Léopard serait complice , et auquel l'^vkquede Tyr, tout prélat qu'il est, pourrait bien n'être pas étranger. »
Cette supposition n'était pas k la vérité très facile k eopeilier avec l'alarme manifestée par le prélat en apprenant que contre sofi attente le chevalier écossais était soudainement rentré au camp des croisés ; mais de Vaux était alors sous l'iafluenee de ses prtyugés ordinaires , qui lui disaient qu'un rusé prêtre italien , un Écossais au cœur feux , et un médecin infidèle , formaient une réunion d'ingrédients dont on ne pouvait extraire que du mal. Il résolut e^ pendant d'expoaer ses soupçons au roi , dont il irisait le jugement presque autant que la valeur.
Pendant ce temps il s'était passé des événements bien contraires aux suppositions que Thomas de Vaux venait de faire. A peine avait-il quitté le pavillon royal , que Richard , livré k l'impatienee de la fièvre et k celle qui lui était naturelle , se mit k murmura 4e son retard et k exprimer le désir «rdent de son retour. U avait cependant assez de sens pour tkcher de se feire une raison et de calmer cette irritatira qui augmentait encore sa maladie. Ses serviteurs se fetiguèrent en efforts pour le distraire ^ mais ce fut en vain que le prêtre eut recours à son bréviaire , le elere k ses légendes , et même le ménestrel favori k sa harpe. A la fin , deux heures environ avant le coucher du soleil , et p&t conséquent long-teuq^ avant qu'il pût avoir de nouvelles de la cure que le médecin arabe avait entpeppise , il envoya , eomme]oaus l'avim déjk vu ,. m nieasf^ger porter l'ordre m cbevaUcf di^L^ps^ dflf M ïïpi^S f^ ê$
lOS LE TALISMAN.
lai, résolu à calmer son impatience en se feisant donner par sir Kennetb Texplication détaillée de ce qui lui était arrivé durant son absence du camp et de sa rencontre avec le célèbre médecin.
Le chevalier écossais obéit à cet ordre; il. parut devant le roi comme un homme qui n'est pas inaccoutumé à la présence d'aussi grands personnages. Le roi d'Angleterre le connaissait à peine , même de vue; bien que , jaloux de son rang, autant que secrètement dévoué à la dame qui était l'objet de son adoration » il ne se fût jamais absenté dans ces occasions où la munificence et Tbos* pitalité anglaises ouvraient la cour du souverain à tous ceux qui avaient un certain rang dans la chevalerie. Le roi considéra fort attentivement sir Kennetb, lorsque celui-ci s'approchant de la couche royale fléchit le genou , puis se releva et se tint devant lui , non dans une posture humble et soumise , mais dans l'attitude calmé et respectueuse quiconvientà un officieren présence desonsouverain.
c Ton nom , dit le roi , est Kennetb du Léopard : de qui as-tu reçu l'ordre de la chevalerie ?
— Je l'ai reçu des mains de 6uillaume-le*Lion , roi d'Ecosse, répondit l'Écossais.
— Ce fer , dit le roi , est bien digne de conférer un tel honneur , et il n'a pas i^appé une épaule indigne de le recevoir. . . Nous t'avons TU te comporter en bon et vaillant chevalier dans la mêlée au plus fort de l'action , et tu n'ignores pas que ton mérite nous était bien connu ; mais ta présomption sur d'autres joints a été telle que la plus grande récompense que je puisse accorder à tes services, c'est de te pardonner une telle ofliense : que dis-tu à cela? »
Kennetb essaya de parler , mais il n'était pas en état de s'exprimer distinctement. La conscience secrète de son ambitieux amour , et le regard de feucon avec lequel Cœur-de-Lion cherchait à pénétrer jusqu'au fond de son àme« contribuèrent à le déconcerter.
« Et cependant , ajouta le roi , quoique des soldats et des vassaux doivent obéir aux ordres de leurs supérieurs et les respecter, nous pourrions pardonner à un brave chevalier uxfd plus grande offense que celle d'avoir un lévrier , quoique ce soit une contravention avec l'ordonnance précise que nous avons fait publier. >
Richard f en parlant ainsi, tenait ses regards attachés sur le visage de l'Écossais qui le regardait aussi : il ne put s'empêcher de sourire intérieurement, en voyant la physionomie du chevalier exprimer le soulagement produit par la tournure que le roi venait de donner à sa précédente accusation.