‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 31 sur 99 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

c Ne VOUS en déplaise, milord, dit TEcossais, il ftiut qae Votre Mqesté nous accorde quelque indulgence sur ce point, à nous autres pauvres gentilshommes d*Écosse. Nous sommes loin de notre pays, nos revenus sont modiques , et ils ne peuvent nous soutenir comme vos opulents seigneurs qui ont crédit chez les Lombards. Les Sarrasins n'en sentiront que mieux nos coups si nous pouvons ajouter de temps en temps à nos racines et à nos gâteaux d'orge un morceau de venaison séché.

— Il n'est pas besoin de me demander mon agrément, puisque Thomas de Vaux qui , comme tous ceux qui m'entourent , ne man* que jamais de iisiire ce qui lui convient , t'a déjà donné la permis* sion de chasser au courre et au vol.

— Au courre seulement ; mais s'il plaisait à Votre Majesté de m'accorder le privilège de chasser au vol en outre , et qu'elle voulût me confier un iismcon sur le poing , je me flatte de pouvoir fournir la table de Votre Majesté de quelques oiseaux aquatiques bien choisis.

— Merci de moi! si tu avais le feucon, je crois que tu n'attendrais guère la permission. On dit pourtant, ce me semble, que nous autres descendants de la maison d'Anjou nous sommes aussi offensés des délits contre nos lois forestières que des attentats contre notre couronne. A de braves et vaillants hommes nous pourrions pardonner l'un et l'autre de ces crimes.... Mais assez sur ce sujet. Je désire savoir, sire chevalier, dans quel but et par l'ordre de qui vous venez de iaire un voyage au désert de la mer Rouge , et à Engaddi?

— Par ordre du conseil des princes de la sainte croisade.

— Et comment quelqu'un a-t-il osé donner un tel ordre, tandis cpie moi qui , sûrement , ne suis pas le dernier dans cette ligue , n'en étais pas seulement informé?

> — - Ce n'était pas à moi , n'en déplaise à Votre Altesse , de faire des questions sur ce point. Je suis un soldat de la croix , servant', sans doute, en ce moment sous la bannière de Votre Altesse, et fier qu'un tel honneur me soit accordé ; mais cependant celui qui a pris le symbole sacré , et qui s'est engagé à combattre pour les droits du christianisme et la délivrance du Saint-Sépulcre, s'est obligé à obéir sans hésiter aux ordres des princes et des chei^ par qui la sainte entreprise est dirigée. Je dois regretter, avec toute la chrétienté, qu'une indisposition qui, j'espère, ne sera que passagère , ait privé moment^ément Votre Altesse de la fiaiculté d'assister

au conseil où sa Toiï est si puissante; mais» comme soldat, je dois obéir à ceux à qui le droit de commander est légitimement dévolus la moindre liésitation serait d'un mauvais exemple dans le camp des chrétiens.

— Tu parles bien , et le blâme ne doit pas retomber sur toi , mais sur ceux avec lesquels , lorsque Dieu me fera la grAoe de me relever deeelte couche maudite d'inactivité et de douleur, j'espère régler mes comptes comme il faut. Tu as bien fiait d'obéir; mais quel était le but de ton message ?

— Il me semble , sous le bon plaisir de Votre Altesse , qu'il vaudrait mieux le demander à ceux qui m'en chargèrent ; et qui pra* vent expliquer les motife de ma mission, tandis que je ne puis rendre dompte que de son but et de sa forme extérieure.

-^Pas de détours avec moi, sire Écossais ; tu pourrais t'en trouver mal.

-—M'en trouver mal, milord ! je suis devenu inaccessible à toute erainte de ce genre depuis que je me suis voué à cette sainte entreprise, songeant plutôt à ma félicité étemelle qu'à mon enveloppe terrestre.

— Par la messe, tu es un brave ! Ecoute , sire chevalier , j'aime les Écossais : ils sont vaillants , quoique entêtés et bourrus , et je les crois aussi pleins de loyauté , quoique des raisons de politique les forcent quelquefois à dissimuler. Je mérite bien aussi quelque reconnaissance de leur part , car j'ai feit volontairement ce qu'ils n'auraient pu arracher par les armes , ni à moi, ni à mes prédécesseurs. J'ai reconstruit les forteresses de Roxburg et de Berwick qui sont données en otage à l'Angteterre ; je vous ai rendu vos anciennes limites , et enfin j ai renoncé au droit d'hommage qui me semblait injustement exigé. J'ai cherché à me foire des amis libres et indépendants dans un pays où les anciens rois d'Angleterre avaient cherché seulement à soumettre des vassaux rebelles et toujours méccHitents.

— Vous avez lait tout cela, milord , » dit sir Kenneth en s'inelbiant, * vous avez accompli tout cela par votre loyal traité avec notre souverain à Cantorbéry. C'est pourquoi, moi et d'autres Ecossais qui valaient mieux qtie moi, sommes venus combattre sous vos bannières, au lieu de ravager vos frontières d'Angleterre. Si le nombre en est maintenant peu considérable * c'est qu'ils n'ont pas ménagé leurs joiu*s , et <\v!ik eii a péri beaur

CMAFTTREIX. 111

•»*- Je eonf ien» de la yMti de ee qae tous dites, reprit le roi ; et en considération des bons oflBces que j'ai rendus à fOtre pays, je TOUS prie de vous rappeler que , eomme principal membre de la ligue chrétienne , j'ai le droit de connaître les négociations de mes confédérés. Rendez-moi donc ce qui m'est dû en m'apprenant ce que Je suis autorisé à savoir, et ce dont je suis certain d'être instruit par TOUS d'une manière plus Ifrancbe et plus oomplète que par tout autre.

— Milord , répondit l'Ecossais , puisqu'il en est ainsi , je tous dnl la vérité , car je suis cravaineu que vos projets pour arriver au but de notre i ainte expédition sont pleins de loyauté et i'hwr nenr , et Je n'oserais pas répondre également sur ce point de tout autre chef de la sainte ligue. Apprenez donc que ma mission était de proposi^ » par l'entremise de l'ermite d'Engaddi , saint bomme revecté et protégé par Baladin lui-même...

-»- Une continuation de la trêve, sans doute? • s'écria Richard l'iaterrompant à la hâte.

m Non, de par saint André i sire , répondit le chevalier écossais, mais rétablissement d'une paix durable, et l'évacuation de la Pale^ tine par noi armées.

~ De par saint George I • s'écria Richard consterné , i quelque mal que je pensasse d'eux, je n'aurais jamais songé qu'Us pussent s'abaisser jusqu'à une telle dégradation. Parlez , sir Eenneth, dans quels sentiments avez-vous entrepris ce message?

-* De fort bon cœur, milord, dit Kenneth; car étant privés de notre noble chef, sous la conduite duquel nous pouvions seulement espérer de vaincre, et ne voyant personne qui pût le remplacer et nous guider h la victoire, je crus que le meilleur parti à tirer de des eirconstaoees était d'éviter une dé&ite,

•**Et à quelles conditions cette glorieuse paix devait-elle se conclure? » demanda Richard en contenant avec peine l'explosion des passions tumultueuses dont son cœur était gonflé.

c Elles ne me furent pas confiées , milord; je les remis dam uq écrit eacbeté à l'ermite.

-^ £t que vous semble de ce révérend ermite? Est-ce un idiot t un fou, un traître, ou un saint?

•r- P(Hir ce qui est de sa folie, sire , reprit le judicieux Ecossais, je la regarde comme feinte dans le but de s'attirer les égards et le respect des psâens, qui regarda les fous eomme des inspirés du rMl$ dttinoiiiseUeinepanitDesemaiiiiester^quedetenaiisitttt^

112 LE TÀUSfifAN.

et ne pas se mêler à toutes les opérations de son esprit eonune la folie naturelle.

— Judicieusement répondu, » dit le monarque en se rejetant sur son lit, dont il était à moitié sorti : c Maintenant, que pensez-TOus de sa pénitence ?

— Sa pénitence me parut sincère et être le fruit du remords de quelque crime aifreux pour lequel il semble s'être intérieurement condamné à la réprobation.

— Et quant à sa politique?

— Il m'a semblé , milord , qu'il désespérait du salut de la Palestine autant que du sien propre, à moins de quelque miracle, surtout depuis que le bras de Richard d'Angleterre a cessé de frapper pour sa délivrance.

— Ainsi la l&che politique de cet ermite ressemble à celle de ces misérables pr^inces qui, oubliant également ce qu'Os doivent à leur titre de chevalier et à leur foi , ne montrent de résolution et de fermeté que lorsqu'il s'agit de faire retraite : plutôt que de marcher contre une armée de Sarrasins , ils fouleraient aux pieds le corps d'un allié mourant.

— Pardonnez , milord , si je prends la liberté de vous faire observer que cette conversaticm n'est propre qu'à aigrir votre mal , ennemi plus dangereux pour la chrétienté que des armées d'in-fidèles. » ■

La figure de Richard s'était en effet enflammée, et ses gestes s'animaient de plus en plus par l'ardeur de la fièvre pendant que , le poing fermé , le bras étendu et les yeux étincelants, il paraissait souffrir les doubles angoisses de l'esprit et du corps , quoique, soutenu par son courage , et entraîné par son impétuosité, il continuât de parler comme s'il méprisait également les unes et. les autres.

« Vous avez beau me flatter , sire chevalier , dit-il , vous ne m'échapperez pas. Il fout que vous m'en appreniez beaucoup plus que vous ne m'en avez encore dit.... Avez-vous vu ma royale épouse à Engaddi ? . ^

— Non pas , que je sache , milord , » répondit sir Kenneth avec beaucoup de trouble , car il se rappelait la procession de minuit dans la chapelle de la caverne.

— Je vous demande , > reprit le roi d'une voix plus sévère , « si vous n'êtes pas entré dans la chapelle des religieuses carmélites à Engaddi, et si vous n'y avez pas vu Rérengère, reine d'Angleterre, avec les dames de sa cour qui l'ont accompagnée dans ce pâerinage?

Page 1