CHAPITRE XII. 14a
— Cela suffira , reprit Nectabanus , pourvu que vous me suiviez tout de suite devant ceux qui m'ont envoyé vous chercher ici.
— Grand roi ! je ne puis vous satisfeire sur ce point, car mes ordres sont de rester auprès de cette bannière jusqu'au point du jour. Je vous prie donc de m'excuser aussi en cela. »
£n parlant ainsi il se mit à marcher sur la plate-ftirme , mais il ne se débarrassa pas si facilement des importunités du nain.
« Écoute , » dit-il en se plaçant devant sir Kenneth comme pour lui barrer le chemin; « obéis-moi, sire chevalier, comme ton* devoir t'y oblige , ou je l'ordonnerai au nom de celle dont la beauté pourrait feire sortir les génies de leur sphère , et dont la grandeur est digne de commander à la race immortelle d'où ils sont descendus. >
Une coiyecture invraisemblable vint se présenter à l'esprit du chevalier, mais il la repoussa. Il était impossible , pensa-t-Û , que la dame de ses pensées lui eût envoyé un tel message par un tel messager. Cependant la voix lui trembla en répliquant c Allons, Nectabanus, dis- moi tout d'un coup, en homme loyal, si cette sublime dame dont tu parles n'est pas cette même houri avec laquelle je t'ai vu balayer la chapelle d'Engaddi.
— Gomment ! présomptueux chevalier, s'écria le nain, penses-tu que la maltresse de nos affections royales , celle qui nous égale en beauté , et qui partage notre grandeur, puisse s'abaisser à un vassal comme toi ? Non , quelque honoré que tu sois , tu n'as pas encore mérité un regard de celle qui du haut de son trône regarde les princesses même comme des pygmées. Mais considère ceci, et, suivant que tu connaîtras ou méconnaîtras ce gage , obéis ou re-. fiise-toi aux ordres de celle qui daigne t'appeler. »
En parlant ainsi , le nain plaça dans les mains du chevalier une magniÎBque bague de rubis; celui-ci n'eut pas de peine à reconnaître cette bague pour celle qui ornait ordinairement la main de l'illustre dame au service de laquelle il s'était dévoué. S'il avait pu douter ^core, il aurait été convaincu par le petit nœud de ruban incarnat qui était attaché à la bague. G'était la couleur favorite de sa dame, et plus d'une fois, en l'adoptant lui-même, il avait fait triompher Tincamat en champ clos et dans les batailles.
Il resta muet d'étonnement en recevant un pareil gage ; et le nain s'écria d'un air de triomphe en poussant un éclat de rire bruywt et secouant sa grosse tète informe : c A présent refiise-toi à mes ordres.... Ose maintenant me désobéir, et douter que je sois
LM TÀLI8M4H. tO
IfiO LE TALISMAN.
Arthur de Tintagel , qui al l6 droit de commander à toute la che- Valérie bretonne.
— Au nom de tout ce qull y a de sacré , de la part de qui tn'apportes-tu ee gage? demanda le cheyalier. Tâche , si tu le peuit, de fixer un moment ta raison vacillante et de me dire quelle est la {iersouîie qui t'envoie , et le but réel de ton message ; prends garde à la manière dont tu vds parler, car ceci n*e$t pas un sujet de boufibnnerie.
•— Chevalier présomptueux et indiscret , répondit le nain , que Toudrais-tu savoir de plus, sinon que tu es honoré des ordres d*une princesse , et qu^un roi même vient te chercher? 11 ne nou» convient pas de parlementer autrement avec toi que pour te commander, au nom et par la puissance de cette bague , de nous suivre devant celle à qui cette bague appartient. Chaque minute de retard est un crime contre Tobéissance que tu lui dois.
— Bon Nectabanus! pense-s-y bien, reprit le chevalier.... ma flame peut-elle savoir où je suis et quel est le devoir que je me suis
eiûgagé à remplir cette nuit? Sait-elle que ma vie mais
pourquoi parlerais-je de ma vie ? sait-elle , dls-je, que mon honneur tient à ce que je garde cette bannière jusqu'au point du jour, et peut-elle désirer que je la quitte même pour aller vers elle?.... C*e&t impossible. La princesse veut s*amuser de son serviteur en lui envoyant un tel message ; et ce qui doit surtout me le ftiire croire , c'est qu'elle t'a choisi pour messager.
— Oh ! gardez cette croyance , » répliqua Nectabanus en se re^^ tournant, t n m'importe peu que vous soyez télon m loyal envers cette illustre dame... Ainsi, adieu!
— Arrête ! arrête ! attends un moment , je t'en conjure , dit sir .Kenneth, réponds-moi à une seule question... La dame qui t'envoie
est-elle près d'ici?
-^ Qu'importe ? Le chevalier dévoué doit-il calculer les toises , les milles et les lieues comme le pauvre courrier qui est payé suivant la distance qu'il parcourt? Sache cependant que la belle dame qui envoie ce gage à un indigne vassal, sans fei ni courage , n'est éloignée d'ici qu'à une portée de cette arbalète. »
Le chevalier regarda de nouveau la bague comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'imposture dans ce bijou. < Dis-moi , » demandat-il encore au nain , c ma présence sera--t-elle requise pour un cer^, tain espace de temps?
" r- De temps, î répondit Kectâbanus en Suivant sa Telne MpHi
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ciense ; c qa'appdèE^vonsIJk (enifs? Ce ft'est ^fotwa Mm è&a$MA^ stance y un espace vide pendant lequel on respire , et ^i est mes»i la nuit par le aon df une cloohe ^ le jour par uM ombre qui «é projette sur un cadran solaire. JHe aais'-tu pas que te temps d'un n^ cheralier ne devrait se calculer que d'qpeès^tes services qu'il vmà à Dieu et à sa dame?
— Ce sont des paroles de vértté, quoique sortant de la bouche d'un fou. £st**il vrai que ma dame me somme réellement d'aceom-^ plir quelque fait en son nom et pour Tamour d'elle? Et ne peutelle différer de quelques heures et Jusqu'au point du jour seule-ment?
— Ole requiert immédiatement ta présence , et sans pefdre scih lement le temps nécessaire à l'écoulement de dix s^ins de saMe. Ecoute y ehevalier flegmatique et soupçonneux ^ voici ses propres jMiroles : t Dis^lui que la main qui jeta des roses peut aussi donner des lauriers. >
Cette allusion à leur rencontre dans la efaapelle d'Engaddi rap« pela une foule de souvenirs à l'imagination de sir Kenneth , et le convainquit de la réalité du message du nsin. Ces boutons de rose, tout flétris qu'ils fussent , il les portait sous sa cuirasse , ils reposaient sur son cœmr. Il réfléchit , et ne put se résoudre à abandonner une occasion , la seule qiû petrt^Mre se présent^ait jamais , de se rendre agréable aux yeux de celle qui ét«t la souveraine de $e$ affections. Le nain , pendant ce temps , augmentait son embarras en insistant pour qu'il rendit la bague ou le suivit à Tinstant.
tt Arrête! arrête! je t'en prie, un mcnnent encore , » s'écria le dievalier, et il eommeoga à se parler à lui même : « Suis*je le sujet ou l'esclave du roi Richtfd plus que tout mitre chevalier qui soit dévoué au serviee de cette croisade? Et qui suis*je venu servir ici de ma lanee et de mon épée ? notre sainte cause et mon iihistre dame!
'^ La bague ! la bague ! Indol^t et déloyal chevalier, rend»>ai^ cette bague que tu es indigne de toucher et de regarder.
^ Un moment! un moment! bon Nec^abanus, ne trouble pas mes pensées. Eh quoi ! si les Sarrasins attaquaient maintenant nos lignes , resterais-je ici comme un vassal de l'Angleterre , veillait à ce que son orgueil ne fût pas humilié , ou m'élancerais-je à la brèche , pour combattre en fiiveur de la croix? Après les comman^ déments de Dieu, viennent ceux de ma souveraine... Et cependant la recommandation d« Çœur-dcrLioii et mes propres engage^?
16» LEÎTAIJSIMLIN.
ments.:: Nectabantis, je tejcoiyure de me]dire '$i tu dois me conduire loin d'ici.
— A ce pavillon qui est là-bas , puiscpie vous voulez absolument . le savoir : et le jour commence à poindre sur la boule d'or qui le surmonte et qui. vaut la rançon d'un roi.
— • Je puis être de retour dans un instant, » dit le chevalier fermant les yeux en désespéré sur toutes les conséquences de sa démarche. « Je puis entendre de là Taboiement de. mon chien si quelqu'un approche de l'étendard. Je me jetterai aux pieds de ma dame , et je lui demanderai la permission de revenir pour achever ma garde. Ici, Roswall^ > s'écria-t-il en appelant son chien, et. jetant; son manteau à côté de la bannière : c Garde ceci, et ne laisse personne s'en approcher. »
Le noble animal regarda son maître en hce , comme pour l'assurer qu'il le comprenait bien, puis vint s'asseoir h côté du manteau ,' les oreilles dressées et la tête levée comme s'il entendait parfaitement dans quel but il était posté là.
« Maintenant, bon Nectabanus, continua le chevalier, hàtonsnous d'obéir aux ordres que tu m'as apportés.
— Se hâte qui voudra, » dit le nain avec humeur; « tu ne t*es pas pressé d'obéir à mes ordres , et je ne puis marcher assez vite pour, suivre tes longues enjambées. Ce n'est pas là marcher comme un homme , mais sauter comme une autruche du. désert. >
Il n'y avait que deux moyens de dompter l'obstination de Nectabanus qui , tout en parlant, avait ralenti son pas, et imitait la marche du limaçon. Quant à des dons , sir Kenneth n'en avait pas à lui faire; il n'avait pas le temps de le mettre de bonne humeur en le flattant. Dans son impatience, il enleva le nain de terre , et , le portant dans^ ses bras, malgré ses prières et ses alarmes , il arriva ainsi auprès du pavillon indiqué. En approchant, il vit que ce pavillon était gardé par un petit détachement de soldats assis à terre , ce qne.lui.avaient caché les tentes qui s'élevaient entre eux et le mont Saint-George. S'étonnant que le bruit de son armure n'eût pas encore attiré leur attention , et supposant que maintenant il devait mettre plus de précaution dans ses mouvements , il déposa à terre son guide haletant pour qu'il reprît haleine, et lui indiquât ce qui lui restait à faire. Nectabanus était effrayé et en colère; mais il s'était senti aussi complètement au pouvoir du robuste chevalier qu'une chouette entre les serres d'un aigle, et ne se souciait pas de le mettre dans le cas de déployer encore unafois ses forces.
GHAPITRS Xm. 153
n ne se plaignit d<mc pas da traitement qn'il venait d'éprouver. Traversant le labyrinthe formé par les tentes , il conduisit en silence le chevalier vers le côté opposé du pavillon. Tous deux se trouvé* rent ainsi à l'abri des regards des sentinelles , qui paraissaient trop négligentes ou trop endormies pour remplir leur devoir avec une bien grande exactitude. Arrivés là, le nain souleva le bas de la toile qui recouvrait la tente, et fit signe à sir Kenneth de s'y intro* duire en se glissant dessous. Le chevalier hésita. Il lui parut qu'il y avait quelque chose d'indélicat à pénétrer furtivement dans un pavillon qui servait sans doute de logement à d'illustres dames ; mais il se rappela les garanties que le nain lui avait données , et en conclut que ce n'était pas à lui de contrarier la volonté de la dame de ses pensées.
Il se. baissa donc et se glissa sous la toile , et entendit le nain lui dire tout bas à l'oreille : « Reste là jusqu'à ce que je t'appelle. »