‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 47 sur 99 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

— La science est la mère du pouvoir, répliqua Et Hakim, de même que la valeur produit la force... Ecoute , l'homme n'est pas un arbre attaché pour toujours à tel ou tel coin de terre... il n'^t pas destiné à se fixer à un rocher comme le poisson renfermé dans un coquillage, et qui n'a qu'une demi-existence. Ta loi chrétienne elle-même te commande , lorsque tu es persécuté dans une ville , de te réfugier dans une autre; et nous , musulmans , nous savons que Mahomet, le prophète d'ÂUah, chassé de la sainte ville de la Mecque , trouva un asile et des partisans à Médine.

— Et quel ra{^rt cela peut-U avoir avec moi? demanda FEcost sais.

— Un grand , répondit le médecin : le sage lui-même fuit la teoBpête à laquelle il ne peut commander. Ne perds donc pas de temps pour te mettre à l'abri de la vengeance de Richard sous la bannière victorieuse de Saladin.

— En effet , » reprit le chevalier d'un ton d'ironie , « il me serait facile de cacher ma honte dans le camp des infidèles , auxquels le nom même d'honneur est inconnu ; mais ne ferais-je pas mieux de m'assimiler encore davantage à eux? Tes avis ne vont-Os pas jusqu'à m'engager à prendre le turban. Il me semble qu'il ne me manque plus que de devenir apostat pour consommer mon in- £3unie.

— Ne blasphème pas, Nazaréen, »dit le médecin d'un ton sévère. « Saladin ne reçoit point de convertis à la loi du Prophète, si ce n'est ceux que ses préceptes ont convaincus. Ouvre tes yeux à la lumière , et le grand soudan , dont la libéralité n'a pas plus de bornes que le pouvoir, peut te iisiire don d'un royaume... Reste , si tu veux , dans ton aveuglement ; et quoique tu sois condamné à souffirir dans l'autre vie , Saladin , dans celle-ci , ne t'en rendra pas moins riche et heureux. Mais ne crains pas que ta tête soit jamais ceinte du turban , à moins que ce ne soit de ton propre choix.

— Mon choix serait plutôt, s'écria le chevalier, de subir le sup^ pliee qui probablement m'attend aujourd'hui au coucher du soleil.

— Et cependant tu n'es pas sage. Nazaréen, reprit £1 Hakim , de rejeter cette offre avantageuse -, car j'ai du crédit auprès de Saladin, et je pourrais t'élever assez haut dans ses bonnes grâces^ Ecoute-moi, mon fils; cette croisade, suivant le nom que vous donnez à cette folle entreprise , est comme un immense vaisseau dont toutes lès pièces se détachent; toi-même tu as été porteur des conditions d'une trêve demandée au puissant soudan par les rois et

LB TALISMAll. tt

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les priaeéè dent Itê forces sont tei r Assemblée! , et ta ne eonuitiais

peut-être pes imlièrement le but de ta missim. «^ Je ai le eo&Mis pal et ne tt*ea seuèie ffoàre) *ditle ebè^

daller à?ee laipatienee. « A qoei itte sert-il d*«t(rir été derfltkt«ieiit

rentojré des princes , quand a¥ant k nuit Je puis ateir pÂi sur un

infitkie gibet! quand ce soir H ne restera peut-être pitié de mot

qu*un eadatre désbenoré !

-^ C'est précisément pour éviter un tel sort que je te parle ainsi,

dit le médecin. De tous côtés on recherche l'amitié de Saladin ; les dMirents eheft de cette ligue formée contre lui se sont Nunis pour lui faire des propositions d'accommodement et de paix, telles que, dioi lonle autre circonstance , Thonneur lui eftt pei*sais de les aceepter . D'autres lui ont foit des otites particulières pour leur propre eompte : ils TCUlent séparer leurs forces de celles du roi du Frangin tan , et même prêter l'appui de leurs armes à la défense de Téten^ dard du Prophète. Mais Saladin ne teut pas proiter d'une défection •i lèche et si intéressée t le roi des rois ne veut rien conclure qu'avec le roi lien : Saladin ne veut hire de pacte qu'avec Meleo-Rie , et il prétend tl^lter avec liii en monarque y ou le combattre en brave ehampion. Il peut accorder à Richard, par l'effet de sa propre gé^ nirosité , des eondtlions que toultes les épées de l'Europe ne lui arracheraient point par la force ou par la terreur ; il permettra te pèlerinage de Jérusalem et de tons 1^ lieux en vénération parmi les Jfataréens; bien plus, il partagera son empire avee son l^ère Richard jusqu'à permettre aux chrétiens d'étaUir une garnison dans les six plus fortes villes de la Palesthie, une même dans Jérfr*ialefii , qui sera sous le commandement immédiat des oficiers de Rrehard , auquel il consent à laisser porter le nom de Roi gardien de Jérusalem. Il y a mieux , et quelque étrange et surprenant que cela puisse vous paraître, sachez, sire chevalier, car je puis coniler à votre honneur ce secret presque incroyable , saches dono que Saladin scellera d'Une manière sacrée cette heureuse union entre ee que le Frangîstan et l'Asie ont de plus brave et de plus noble, ea élevant au rang de son épouse une fille chrétienne alliée par le sang au roi Richard, et connue sous le nom de lady Edith de Plantagenet '.

U Ce ptofet ém icndia peut pvattM «i. «ttYiorilMlre el li lli?raiiembkhtot qa'il eit BécesBftire de décUr«r qu'il fut fé«UeiMi|i qocilion û*un «iraiigemtnl d« cette natore. Cependant , à la place d^Édith , lea hUlorieni citent la reine douairière 4e Naplea ; ««nr de Riehard, pour Téponae lancée ; et le frère de 3aladlii |^6ur M

GXAfinaiznr. m

^ Qtte dilata? > i*éeria rir Kenneth, qui, ayant éeoitfé avee ia^ diflâ^noe la première partie du diieourt d'Ei Hakim, parut $aa^ datoemeat frappé de cette dernière nouvelle : ainsi le trenaille^ ment aubît d'un nerf peut oeioanoner une «ensation da douleur aifuë , dnème dans Tengourdissement de la paralysie. Ayant ensuite rénseî , non sans ayoir besoin des plus grands efforts , è modérer la Tiolenee de ce premier mouvement » et déguisant son indignation sous un air de doute et de m^ris , il poursuivit la conversation : ear il voulait s*éclairer sûr ce qu'il regardait eomme un complot contre la gloire et le bonheur de celle qui lui était toujours chère ^ quoique cette iutale passion dût y suivant toute apparence ^ causer sa propre perte et celle de son honneur. « Et quel est le chrélieut » ditril avec assez de calme , « qui voudrait sauclionner Tunion impie d'une fille chrétienne avec un infidèle Sarrasin?

•^ Tu n'iBs qu'un Nazaréen ignorant et aveugle ! ^e vois^tu pas tous les jours, répliqua £1 Hakim, les princes mahométans d£s-f pagne s'allier à de nobles Nazaréens , sans qu'il en résulte de scandale parmi les Maures ou les chrétiens ? Plein de confiance dans le sang de Rich$trd , le noble soudan laissera Jouir la jeune Anglaise de la liberté que les mœurs frankes ont accordée aux femmes. Il lui permettra de suivre librement sa religion , pensant que, dans le fond , il est assez indifliérent qu'une femme soit d'une croyance on d'une autre... £t il lui assignera un rang tellement élevé au dessus de toutes les femmes de son harem , qu'elle sera , sous tous les rap* ports, son unique épouse et leur souveraine absolue.

^-- Quoi ! s'écria sir Kcnn^h , oses-tu paiser, nmsulman , que Richard consente à voir sa parente , illustre et vertueuse princesse, devenir la sultane favorite du harem d'un infidèle! Apprends^ Hakim , que le dernier des chevaliers chrétiens dédaignerait pour son enfant celte brillante ignominie.

— Tu es dans Terreur, répondit £1 Hakim... Philippe de France et Henri de Champagne , ainsi que plusieurs autres alliés de Richard, ont entendu celte proposition sans étonnement, et ont pro^ mis le concours de tous leurs efforts pour assurer une alliance qui mettrait un terme à ces guerres dévastatrices. Le sage archevêque de Tyr, lui-même, s'est chargé de communiquer ces offres à Ri^ ehard , ne doutant pas de lissue favorable de celte aifiiire. La sagesse du Soudan n'a point encore communiqué cette proposition

mari, lis semblent atoir ignoré totalement rexîMence d^Éditli Plantagenet. Bitioirt (iet 'VroUad^i , par MiU.^ H , page SI.

tes LE TALISMAH .

à certains autres cbefe, tels que le marquis deMontferrat, le grandmaître des templiers , parce que ces hommes ont fondé leur élévation sur la mort ou la honte de Richard, non sur sa vie et sur sa gloire... Debout donc, sire chevalier, et à cheval. Je te donnerai pour le Soudan une recommandation écrite , qui te servira puissamment près de lui,' et ne crois pas que ce soit abandonner ton pays , ou sa cause , ou sa religion , puisque les intérêts des deux monarques vont bientôt devenir les mêmes. Tes conseils ne pourront manquer d'être agréables à Saladin ; car tu peux lui donner beaucoup de renseignements sur le mariage des chrétiens , la manière dont ils traitent leurs femmes , et d'autres points de leurs lois et de leurs usages qu'il lui importera beaucoup de connaître. La main droite du soudan dispose des trésors de l'Asie ; c'est une source inépuisable de générosités. Ou bien, si tu le désires, Saladin, une fois sJlié-avec l'Angleterre , obtiendra fecilement de Richard non seulement ton pardon et le retour de sa faveur, mais encore un commandement honorable dans les troupes que le roi d'Angleterre pourra laisser en Palestine pour y maintenir Fautorité commune des deux princes... Hàte-toi donc de monter à cheval. Une route facile et toute tracée se trouve devant toi.

— Hakim, dit le chevalier écossais, tu es un homme de paix; tu as sauvé la vie de Richard d!Angleterre , et qui plus est même celle de mon pauvre écuyer Straunchan; c'est pourquoi j'ai écouté jusqu'au bout une proposition que j'aurais interrompue d'un coup de ce poignard, si elle m'eût été faite par tout autre musulman. En retour de tes bonnes intentions, Hakim , je te conseille de veiller à ce que le Sarrasin qui viendra proposer à Richard une union entre le sang des Plantagenet et celui d'une race infidèle , porte un casque capable de résister à un coup de lance aussi vigoureux que celui qui abattit la porte de Saint-Jean-d'Acre ; sans quoi toute la puissance de ton art ne pourrait rien pour lui.

-T- Tu es donc obstinément résolu à ne pas te réfugier dans Far* méc sarrasine ? Songe-s-y bien pourtant : en restant ici , tu te dévoues à une destruction certaine , et les préceptes de ta loi , ainsi que les nôtres , défendent à Thomme de briser le tabernacle de sa propre vie.

— Dieu m'en préserve ! > répliqua l'Ecossais en se signant ; c mais il nous est également défendu d'éviter le châtiment que nos crimes ont mérité ; et puisque tu as des notions si peu exactes sur les devoirs de la fidélité, je regrette presque, Hakim, de t'avoir

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donné mon bon lëTriar, car s'Q en revient, û aura un maître qui ne connaîtra pas ce qu'il vaut.

— Un don regretté est en même temps révoqué , dit El Hakim ; seulement , nous autres médecins ne sommes pas habitués à quitter un malade avant sa guérison. Si le chien en revient, il est à toi de nouveau.

— Allez , Hakim , répondit sir Eenneth , ce n'est pas le moment de s'occuper de lévrier ou de foucon, quand on n'a plus qu'une heure entre soi et la mort. Laissez-moi me rappeler mes péchés et me réconcilier avec le ciel.

— Je t'abandonne à ta folle obstination, dit le médecin... Le brouillard cache le précipice à ceux qui sont destinés à y tomber. »

Il se retira lentement, retournant la tète de temps à autre, comme pour voir si le chevalier qui se dévouait ainsi, ne le rappellerait point par un mot ou par un signe. Â la fin son turban disparut au milieu du labyrinthe de tentes qui se déroulait dans le lointain. et que blanchissait déjà la pâle lumière de l'aurore, devant laquelle les derniers rayons de la lune venaient de s'effacer.

Mais quoique les paroles du médecin Âdonebec n'eussent pas fait sur Kenneth l'impression que le sage avait désiré produire , elles avaient cependant donné à l'Ecossais un motif pour désirer de conserver la vie; tandis que, déshonoré comme il croyait l'être, il avait souhaité d'abord s'en défaire comme d'un vêtement souillé qu'il ne convenait plus de porter... Une foule de circonstances qui s'étaient passées entre lui et l'ermite, une certaine intelligence qu'il avait remarquée entre l'anachorète et Sheerkobf ou Ilderim , tout cela vint subitement se retracer à son souvenir et lui confirmer ce qu'Hakim lui avait dit de l'article secret du traité.

< L'imposteur ! s'écria-t-il en lui-même , l'hypocrite à cheveux blancs ! Il parlait du mari infidèle converti par une épouse chré« tienne... Et que sais-je si le traître n'a pas exposé aux regards du Sarrasin maudit de Dieu la beauté d'Edith Plantagenet, afin que le chien d'infidèle pût décider û elle était digne d'être admise dans le harem d'un païen. Si je tenais encore une fois entre les mains ce mécréant, comme le jour où je le serrais d'aussi près qu'un lévrier serre sa proie» jamais du moins il ne reviendrait chargé d'un message aussi outrageant pour l'honneur d'un roi chrétien , et d'une noble et vertueuse damoiselle. Mais, hélas!... les derniers moments de ma vie se réduisent peut-être à quelques minutes... N'lm«

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porte ! puiiqoMI me reste encore la louflle dé Tekiitefiety jd poil agir et je le ferai sans délai. »

Il s'arrêta un moment, jeta son casque loin de lui , descendit à grands pa« la colline , et prit le chemin du paTillon du roi Richard.

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