‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 5 sur 99 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

de drap brodé, maié usé et flétri : supplément qui n'était eependant point sans quelque utilité , car il empêchait les rayons brûlants du soleil de frapper directement sur l'armure , qui autrement aurait été insupportable au caTalier. Ses armoiries figuraient en différents endroits sur le sayon, et, quoique fort efiacées, paraissaient être un léopard rampant , avec cette devise : « Je dors , ne irié^ veillez pas '. > On pouvait distinguer sur son bouclier les traces du même écusson, quoique de nombreux coups en eussent presque entièrement effisicé les traits. Le haut de son énorme casque,' de forme ronde , n'était surmonté d'aucun cimier. En conservant leur pesante armure défensive , les croisés du Nord semblaient défier la nature du climat et du sol sur lequel ils venaient feiire la gueire.

L'équipement du cheval n'était guère moins pesant et moins incommode que celui du cavalier. Il portait une lourde selle recouverte de plaques d'acier , et qui venait se rejoindre par devant à une espèce de poitrinal : par derrière , une armure défensive lui garantissait la croupe et les flancs. Il portait aussi à l'arçon de la selle la hadhe ou marteau d'acier, appelée masse d'armes. Les rtnes de la bride étaient des chaînes, et la tête de l'animal était défendue par un chanfrein de fer avec des ouvertures pour les yeux et les narines, et du centre duquel partait une courte pointe aiguë qui , sortant du front du cheval , lui donnait un trait de res^ semblance avec la fabuleuse licorne.

Mais une longue habitude avait familiarisé le voyageur et son généreux coursier avec le poids de cette massive panoplie. Â la vérité , un grand nombre de guerriers , venus de l'Occident vers la Palestine » périssaient avant d'avoir pu s'accoutumer à ce climat brûlant ; niais il y en avait d'autres pour lesquels cette température n'était pas nuisible , à qui elle devenait même favorable , et parmi eux se trouvait le cavalier solitaire qui parcourait en ce moinênt les bords déserts de la mer Morte.

Là nature avait donné à ses membres une vigueur peu commune, car il portait sa cotte de mailles avec autant d'aisance que si le tissu en eût été feit des. fils de l'araignée ; et en même temps eUe Tavait doué d'un tempérament aussi robuste que. ses membres , et d'une santé qui défiait tous les changements de climat ainsi que la fatigue et les privations de toute espèce. Son caractère semblait parfaitement en rapport avec son organisation physique : car si cette dernière était également capable d'endurer les souffrances et

i« I sleep y waké me not.

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de fournir Ie§ forces nécessaires aux exereiees les plus aetifi; TaiH tre , sous un aspect calme et froid , n'était pas moins susceptible de cet amour enthousiaste de la gloire qui caractérisait les illustres enfonts de la race normande , et qui en avait fait des spUTeraini dans tous les coins de l'Europe où leur esprit aventureux les avait conduits pour tirer Tépée.

Ce n'était pas cependant à leur race entière que la fortune offirait de si brillantes récompenses , et celles qu'avait obtenues le ebeva^ lier solitaire , pendant deux ans de campagne en Palestine , se ré« duisaient à une gloire passagère et à quelques privilèges spirituels, du moins d'aprè» ce que sa croyance religieuse lui fiiisait espérer. En attendant, sa mince provision d'argent s'était épuisée d'autant plus vite qu'il n'avait pas eu recours aux moyens fomiliers à des croisés , qui réparaient l'épuisement de leurs finances aux dépens du peuple de la Palestine. Il n'extorquait aucun don des malbeu^ reux habitants du pays , en échange d'une promesse de respecter leurs propriétés pendant les guerres avec les Sarrasins , et il n'avait encore eu aucune occasion de s'enrichir par la rançon de quelque prisonnier d'importance. La petite suite qui l'avait accompagné hors de son pays natal avait graduellement diminué à mesure que ses moyens de la maintenir décroissaient, et le seul écuyer qui lui restftt était alors retenu au lit par une maladie qui le mettait dans l'impossibilité de suivre son maître. Celui-ci voyageait donc seul et sans cortège , ainsi que nous l'avons déjà vu. Mais c'était ce qui importait fort peu k notre croisé , accoutumé k considérer sa bonne épée comme sa plus sûre escorte , et ses pensées pieuses comme la meilleure des compagnies.

La nature , cependant , ne peut se passer d'aliments et de repos, et la eonstitution de fer du chevalier du Léopard, ainsi que son ea** ractère patient, ne le mettait pas à l'abri de ses exigences. C'est pourquoi , lorsqu'il eut laissé la mer Morte à quelque distance sur sa droite, il salua joyeusement deux ou trois palmiers qui s'élevaient dans le lointain, et qui indiquaient la source auprès de la^ quelle il devait foire sa halte de midi. Son bon cheval aussi , qui avait supporté la fotigue de la marche avec la patience et la résîr gnation de son maître, se mit à relever la tète, à gonfler ses na* seaux , et k presser le pas , comme s'il eût aspiré de loin les eaux vives auprès desquelles il allait se reposer et se rafraîchir. Mais avant d'arriver k ce lieu désiré , le cheval et Ip cavalier étaient ent core destinés k d'autres fatigues et k d'autres dangeri.

GHAPITRBL U

Pendant que le cbeTalier du Léopard continuait de Hier attentif vement les yeux sur le groupe de palmiers encore* éloigné, il lui sembla voir quelque chose se mouToir entre eux et à côté d'eux; Bientôt cette forme lointaine se détacha des arbres qui a?aieut en partie caché ses mouvements , et s'avança rapidement vers le che- Talier : bientôt celui-ci put distinguer un guerrier à cheval ; bientôt encore , à son turban, à sa longue lance et à son cafetan vert, 3 le reconnut pour un cavalier sarrasin. « // n* est pas dami au désert, • dit un proverbe oriental; cependant le croisé s'embarrassait fort peu que Tinfidèle qui s'avançait à sa rencontre , sur son beau cheval barbe , comme porté sur les ailes d'un aigle , vint en ami ou en ennemi ; peut*ètre , en qualité de champion avoué de la eroix , préfiérait-O ce dernier titre. Quoi qu'il en soit , il dégagea sa lance de sa selle , la saisit de la main droite , la mit en arrêt , la pointe à demi élevée , prit les rênes de la main gauche, et ranimant l'ardeur de son cheval, à l'aide des éperons, il se prépara k corn-* battre l'étranger avec ce calme et cette oonfiance qui annoncent le guerrier accoutumé à vaincre.

Le Sarrasin s'avança au grand galop , à la manière des cavaliers arabes : il gouvernait son cheval plutôt à l'aide de ses membres et des Inflexions de son corps que par l'usage de la bride qu'il tenait flottante dans sa main gauche t de la sorte , rie» ne Tempèchait de se servir du léger bouclier rond , recouvert de peau de rhinocéros et orné de clous d'argent, qu'O portait au bras, et qu'il agitait, eomme s'il eût voulu opposer son disque fragfle aux formidables coups de la lance d'Occident. II ne tenait pas sa longue javeUne en soTtt, comme son antagoniste, mais il l'avait saisie de la mahi droite par le milieu de la hampe , et la brandissait au dessus de sa tète. En s'avançant au devant de son adversaire de toute la vitesse de son cheval , il semblait s'attendre à voir celui-ci mettre le sien ^ galop pour venhr à sa rencontre ; mais le chevalin* chrétien , bien au courant des coutumes des guerriers d'Orient , ne se sou- <!iaitpas de fetiguer son bon cheval par un exercice inutile. Il ftt, 9u eontrab-e , une halte complète , estant que s'il devait reeevota* le <^oc de son ennemi , son propre poids et celui de son puissant eour- <ier lui donneraient assez d'avantage sans y joindre la force additionnelle d'un mouvement rapide. Prévoyant et redoutant peut-être i^ même résultat , le cavalier sarrasin , lorsqu'il fut à deux portées de lance environ du chrétien j fit passer son cheval sur la gauchie i^es une dextérité inimitable , et tourna deux fois autour de son

adversaire : mais celui-ci, pivotant sans changer de place, et présentant constamment le front, trompa l'attente de rennemi, qui avaitcru pouvoirrattaquerd'uncôtéoùil n*auraitpas été sur sesgar* des; de sorte que le Sarrasin ftit obligé de feire iisiire volte-face à son cheval, et de rétrograder d*une centaine de pas. Une seconde fois , semblable au fiiiieon qui fond sur le héron , le Maure revint à la charge , et une seconde fois il se vit forcé de se retirer sans avoir pu en venir aux mains. Enfin, pour la troisième fois, il revenait de la même manière , lorsque le chevalier chrétien , désirant terminer ce combat illusoire dans lequel TmAitigable activité de son ennemi aurait pu finir par épuiser ses forces , saisit tout-à-coup sa masse d'armes pendue à l'arçon de sa selle, et d'une main robuste, guidée ps^r un coup d'œil sûr, il la lança à la tête de l'émir, car son ennemi ne paraissait pas être d'un moindre rang. Le Sarrasin vit de quoi il était menacé , assez à temps pour opposer son léger bouclier à l'arme formidable ; mais la violence du coup repoussa Técu jusque sur le turban du défenseur du Prophète , et, quoique le choc se trouvât ainsi amorti , il suffit encore pour le renverser de son cheval. Avant que le chrétien pût profiter de sa position , son agile adversaire s'était relevé, et ayant rappelé son cheval, qui revint à l'instant près de lui, il sauta en selle sans toucher l'étrier , et reprit tout l'avantage dont le chevalier du Léopard avait espéré le privera Cependant ce dernier avait ramassé sa hache d'armes , et le guerrier d'Orient , qui se rappelait avec quelle force et quelle dextérité il s'en était servi, send>lait chercher à se tenir prudemment hors de la portée de cette arme terrible : il montrait en même temps l'intention d'engager le combat de loin, avec les armes de jet dont il pouvait disposer. Il planta sa longue lance dans le sable à quelque distance du lieu du combat , et banda avec beaucoup d'adresse un arc assez court. qu'il portait sur le dos ; puis, faisant prendre le galop à son cheval, il décrivit encore une fois autour de iion ennemi deux ou trois cercles , mais plus étendus qu'auparavant ; et dans le cours de cette manœuvre , U décocha six flèches au chrétiœ , toutes d'une main si sûre, que la bonté de son ar* .mure garantit seule le chevalier d'être blessé en plusieurs endroits. La septième lui parut avoir frappé quelque partie moins impénétrable, car le chrétien tomba lourdement de cheval... Mais quelle fat la surprise du Sarrasin, lorsqu'ayant mis pied à terre pour examiner Tétat de l'ennemi qu'il croyait vaincu, il se sentit soudain saisir vv ïïm<>Jf^A 4ui aTait eu recours ii cette ruse pout

amener sdn adversaire à sa portée : néanmoins , dans cette latte mortelle , Fagilité et la présence d'esprit du guerrier d*Orient le sauvèrent encore... Il détacha son ceinturon par lequel lé chevalier du Léopard s'était saisi de lui , et se débarrassant ainsi de son redoutable poignet , il remonta sur son cheval qui , semblant suivre toas ^es mouvements avec FinteUigence d'une créature humaine , s'éloigna de nouveau. Mais, dans cette dernière rencontre» le Sarrasin avait perdu son épée et son carquois attachés au ceinturon qu'il avait été obligé d'abandonner; il avait également perdu son turban pendant la lutte. Ces accidents parurent le disposer à une trêve... Il s'approcha du chrétien , la main droite étendue, sans rien conserver de menaçant dans son attitude.

( Il y a trêve entre nos deux nations , » dit-il dans la langue fran([ae, qui servait généralement de moyen de communication entre les croisés et leurs ennemis... « Pourquoi la guerre de toi à moi? Que la paix soit entre nous.

-J'y consens, répondit le chevalier du Léopard, mais quelle garantie m'oflires-tu ?

-La parole d'un sectateur du Prophète ne fut Jamais violée, reprit l'émir, et c'est à toi, brave Nazaréen , que je demanderais une garantie, si je ne savais que la trahison se trouve rarement alliée au courage. »

Le croisé sentit que la noble confiance du mahométan devait le f^ire rougir de ses soupçons.

• Par la croix de mon épée! » dit-il en mettant la main sur son ^nne, « jeté serai fidèle compagnon. Sarrasin, tant que le sort voudra que nous demeurions dans la société l'un de l'autre.

*- Par Mahomet , prophète de Dieu , et par Allah , dieu de Mahomet ! » répliqua son ci-devant antagoniste , « il n'y a pas contre toi de trahison dans mon cœur. Et maintenant rendons-nous donc auprès de cette fontaine, car l'heure du repos est arrivée, et la source avait à peine rafhitchi mes lèvres quand ton approche est Tenue m'appeler au ccNubat. »

Le chevalier du Léopard s'empressa de consentir avec courtoisie ii cette proposition» et les deux guerriers, ennemis quelques minutes auparavant, sans aucun reste d'irritation dans leurs regards , ^s un geste qui indiquât la moindre méfiance , chevauchant tran<> <IuiUement côte à côte , se dirigèrent vers les palmiers.

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