CHAPITRE II, ti
-— Vous dites la vérité d'après ce que vous savez , Sarrasin , dit le chevalier chrétien , et cependant , croyez-moi , je ne vous i^is pas de rapports mensongers. La chaleur convertit ce sol en une poussière aussi molle , aussi peu solide que Feau ; et dans mon pays le froid change souvent l'eau elle-même en une substance aussi dure que le rocher. Mais ne parlons plus de cela , car le souvenir du spectacle qu'oflFre en hiver le miroir calme et brillant d'un lac bleuâtre qui réfléchit le clair de lune et les étoiles scintillantes , ce souvenir aggrave encore l'horreur de ce désert enflammé où l'air que nous respirons ressemble à la vapeur d'une fournaise ardente. »
Le Sarrasin le regarda avec attention comme pour chercher à découvrir dans quel sens il devait prendre des paroles qui renfermaient selon lui quelque mystère ou quelque imposture... A la fin, il parut fixé sur la manière dont il accueillerait les discours de son nouveau compagnon .
c Tues, dit- il, d'une nation qui aime à rire, et tu te plais à railler et à te moquer des autres en leur racontant des choses impossibles et des faits qui n'arrivèrent jamais. Tu es un de ces che^ valiers de France qui regardent comme un jeu et un passe- temps de segaber les uns des autres , comme ils disent, et de se vanter d'exploits qui sont au dessus des facultés humaines. J'avais tort cependant de te* contester ces privilèges de langage, puisqu'il t'est plus naturel de te vanter ainsi que de dire la vérité.
— Je ne suis pas de leur pays , et je n'ai pas pris leur usage, répliqua le chevalier, qui est , ccmme tu le dis très bien , de se gaber des autres en se vantant de ce qu'ils n'osent pas entreprendre , ou de ce qu'ayant entrepris ils n'ont pas su accomplir. Mais sous un rapport j'ai imité leur folie, brave Sarrasin; car en te parlant de ce que tu ne pouvais comprendre , je me suis donné à tes yeux le caractère d'un fanfaron. Ainsi , je te prie , cesse de t'occuper de mes paroles. >
Ils étaient alors arrivés auprès du groupe de palmiers , sous l'ombrage desquels coulait une source abondante et limpide.
Nous avons parlé d'un moment de paix en temps de guerre : l'as* pect de ce lieu de végétation , au milieu d'un désert stérile , n'avait pas moins d'attraits pour le voyageur que la trêve pour le guerrier. C'était un endroit qui partout ailleurs peut-être aurait peu valu la peine d'être remarqué ; mais comme le seul point au milieu d'un horizon sans bornes qui pût offrir de l'ombre et de la fraîcheur , avec une eau vive et limpide , ces biens si dédaignés là où ils sont
LH TALISMAN. 2
I2 LE TALISMAN
cdtbmnm ^ la fontaine et son voisinage semblaient un petit paradis. Quelque main généreuse et eharitable ^ long-temps ayant le eommencement des désastres de là Palestine, l'avait entourée d'un mur et éôuverte d*une voûte polir Tempecher de se perdre dans la terre ou d'être étbUti^e par le^ nuages mobiles de poussière dont le moindre souffle de vent couvrait le désert. La voûte s'était dégradée et avait croulé eh paHie ; cependant elle s'avanqait encore assez en saillie pour couvrit* et préserver db soleil ces claires eaux qu'effleurait è peine un de ses rayons , et qui ^ lorsque tout autour d'elles était en feu , reposaient à l'ombre dans un calme par&it aussi enchanteur à l'œil qu'à l'imagina tiion. S'échappant de la voûte ^ elles étaient reçues d'abord dans un bassin de marbre fort dégradé à la vérité , mais qui réjouil^sait la vue en montrant que cet endroit avait été anciennement considéré comme un lieu de repos, que la main de l'homme y avait passé ; qu'on s'y était occupé des besoins de l'homme. Le voyageur, accablé de soif et de fatigue, se rappelait à cet aspect que d'autres avaient suivi cette route pénible , s'étaient reposés au même endroit , et sans doute étaient arrivés sans accident dans des contrées plus fertiles. Le petit filet d'eau à peine visible qui s'échappait de ce bassin servait à nourrir le groupe d'arbres qui ehtourait la fohtaine , et là où il s'enfonçait dans te sol pour disparaître entièrement , sa présence se signalait encore par un frais tapis de Vètdure.
Ce fut dans cet endroit délicieux que les deux voyageurs firent halte; et chacun, d'après sa coutume ordinaire, s'occupa de soulager s^on cheval de la selie , du mors et de la bride , et de laisser boire tes animaux dans le bassin avant de se rafraîchir eux-mêmes à la source qu'abritait la voûte. Ils laissèrent ensuite leurs coursiers en liberté , convaincus que leur propre intérêt , aussi bien qUe leurs habitudes d'attachement à leurs maîtres , empêcherait ces animaux de s'écarter d'un lieu qui leur offrait une eau pure et un frais gazon.
Le chrétien et le Sarrasin s'assirent ensuite sur l'herbe , et chacun eut recburs à la petite provision dont il s'était muni pour la route. Cependant, avant de commencer leur repas frugal, ilss'exatainèrent mutuellement avec cette curiosité que le combat dangereux dans lequel ils s'étaient engagés si récemment était bien iait pour leur inspirer. Chacun désirait mesurer la force et se former iquelque opinion du caractère d'un adversaire si formidable , et chacun se vit contraint d'avouer que s'il fût tombé dans le combat, c'eût été sous de nobles coups.
OHÂPITRE U. I>
Les dmix chaflApionè présent ai^t u&^contmté frâp|i^t pdiat là taillé et poui* la figfure , et oh&ctin offrait un type assez exact dé la nation à laquelle il appartenait. Le Franc était un houtne robuste» taillé d'après Taneien modèle gothique* Lorsqu'il ôta son casque; il montra une tète couverte d'une profusion de cheyeux châtains épais et bouclés. La chaleur du climat arait donné à ses traits unâ teinte beaucoup plus foncée que celle de sa peau naturelle , comm6 Fannonçaient assez les autres parties de son corps , moins fréquem-» ment exposées à Tair , et qui étaient filus d'accord avec la teinte de ses grands yeux bleus bien (tendus ^ ainsi qu'avec la couleur de ses cheveux. Une épaisse moustache ombrageait sa lèvre supérieureV tandis que son menton était soigneusement rasé d'après la coutume normande. Son nez avait la belle forme grecque ; sa bouche , un peu grande peut-être , était garnie d'une double rangée de denté régulières et d'une blancheur éclatante; sa tète, assez petite, était posée sur son cou avec beaucoup de grâée. Son ège ne paraissait pas excéder trente ans ; et en considérant les effets de la Migue et du climat, il était possible qu'il eût trois ou quatre années de
moins. Sa taille était haute, robuste et athlétique c'était celle
d'un homme dont la forme pouvait avec l'Age dégénérer en pesanteur , bien qu'elle fût encore unie à l'activité et à la souplesse. Lorsqu'il ôta ses gantelets, il montra des mains blanches, longues et bien formées ^ les os des poignets étaient remarquables par leur saillie, et ses bras se distinguaient aussi par leurs belles proportions et leur force nerveuse. Un air d'assurance militaire, une franchise pleine d'insouciance caractérisaient ses gestes et son langage.... Lt ton de sa voix était celui d'un homme plus accoutumé à commander qu'à obéir , et qui avait l'habitude d'exprimer son opinion hardiment et sans réserve toutes les fois qu'il était appelé à Ici liire.
L'émir sarrasin formait le contraste le pldé remarquable atcC le croisé de l'Occident. Sa taille , quoique au dessus de la moyenne , était inférieure de trois pouces au moins à celle de l'Européen , dont la stature était presque gigantesqiie. Ses membres minces et déliés , la longueur de ses bras et ses mains peu charnues, quoique bien proportionnés à sa personne et en harmonie avec son organisatfon physique, ne paraissaient pas au premier coup d'oeil susceptibles de cette vigueur et de cette élasticité dont l'émir venait si récemment de faire preuve. Mais en l'examinant avec plus d'atten^ tion^ beux de ses membres qui étaient exposés à Fœil paraissaient
setdement dépourvus de la chair qui les aurait rendus pesants : cette charpente , toute composée d'os , de tendons et de nerfe, était bien plus capable d'activité , de résistance à la fatigue qu'un corps plus musculeux, en qui l'avantage de la force et de la taille est balancé par rinconvénient de la pesanteur , et qui s'épuise par ses propres efforts. La physionomie du Sarrasin avait une ressemblance générale avec celle de la tribu orientale dont il était issu, et différait autant que possible des traits exagérés sous lesquels les ménestrels du temps avaient coutume de représenter les guerriers infidèles, comme dé l'image fabuleuse qu'un autre âge des beaux-arts nous en offre encore sur les enseignes. Il avait les traits petits, réguliers et délicats , quoique fortement brunis par l'ardeur du soleil d'Orient : l'ovale de sa figure se perdait dans une longue barbe flottante et frisée , qui paraissait soignée d'une manière toute particulière. Son nez était droit et bien formé \ ses yeux un peu enfoncés , noirs , vife , pénétrants et pleins de feu , et ses dents étaient comparables en beauté et en blancheur à l'ivoire du désert. En un mot, la personne et les proportions du Sarrasin , alors étendu sur Therbe à côté de son vigoureux antagoniste, formaient avec celui-ci le même contraste que son brillant cimeterre , superbe lame de damas , étroite et légère , mais tranchante et polie, avec la longue et pesante épée gothique qui gisait sur le même gazon. L'émir était dans la fleur de l'âge , et aurait pu passer pour être d'une beauté remarquable s'il n'avait eu le front un peu bas, et si la maigreur de son visage n'eût donné à ses traits quelque chose d'un peu trop saillant, aux yeux du moins d'un homme de l'Europe.
Les manières du guerrier d'Orient étaient graves , courtoises et réservées ; elles indiquaient quelquefois la contrainte qu'un homme d'un caractère fougueux et emporté impose à son impétuosité naturelle, et en même temps le sentiment de sa propre dignité qui semblait lui commander une certaine réserve cérémonieuse.
Son compagnon d'Europe n'était peut-être pas moins rempli de cette haute opinion de sa propre supériorité ; mais l'effet en était différent : le même sentiment qui donnait aux manières du chevalier chrétien quelque chose de hardi, de brusque et même d'insouciant, comme quelqu'un qui est trop pénétré de son importance personnelle pour s'inquiéter du jugement des autres, semblait prescrire au Sarrasin un genre de courtoisie plus attentif et plus cérémonieux. Tous deux étaient polis ; mais la politesse du chrétien semblait provenir d'un sentiment de bienveillance qui lui indiquait
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ce qu'il devait aux autres, et celle du musulman de la haute idée de ce qu*il se devait à lui-même.
Les provisions dont chacun s'était muni pour la route étaient fort siniples... Mais le repas du Sarrasin fut encore te plus frugal. Une poignée de dattes , un morceau de pain d'orge grossier , suffirent pour apaiser la faim de Témir. Son éducation l'avait habitué aux privations du désert, quoique depuis la conquête de la Syrie par les musulmans la simplicité de la vie arabe fût souvent remplacée chez eux par la profusion et le luxe le plus effréné. Pour terminer son repas , il but à plusieurs reprises de Teau de cette belle fontaine auprès de laquelle les deux voyageurs se reposaient. Celui du chrétien, quoique grossier, fut plus substantiel. Il se composait d'un morceau de chair de porc salé , mets en abomination au musulman , et son breuvage lui fut fourni par une gourde qu'il portait avec lui, et qui contenait quelque chose de mieux que le limpide élément. Xi montra plus d'appétit en mangeant , et plus de satisfsiction à se désaltérer que le Sarrasin ne jugeait convenable d'en témoigner en remplissant une fonction purement animale, et sans doute le mépris secret qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre en voyant chacun dans son compagnon le sectateur d'une fausse religion, s'augmenta considérablement par la différence marquée qui se montrait dans leurs usages et dans leur manière de vivre ; mais ils avaient mutuellement éprouvé la pesanteur de leurs bras, et le respect que leur avait réciproquement inspiré leur combat était suffisant pour l'emporter sur bien d'autres considérations... Cependant le Sarrasin ne put s'empêcher de fatire connaître ce qui lui avait déplu dans la conduite et les manières du chrétien ; et après qu'il eut observé quelques moments en silence le vigoureux appétit grâce auquel le chevalier prolongeait son repas long-temps après qu'il avait lui-même fini le sien , il lui parla ainsi :
« Vaillant Nazaréen , convient-il à celui qui se bat en homme de manger aussi avidement qu'un chien ou un loup ? Le juif mécréant lui-même frémirait des aliments que vous dévorez comme si c'é^ talent des fruits du paradis.
— Vaillant Sarrasin , i répondit le chrétien en le regardant un peu surpris de ce reproche inattendu... « Sache que j'exerce mon privilège de chrétien en faisant usage de ce qui est défendu aux juife dans la croyance* qu'ils ont d'être encore soumis à l'ancienne loi de Moïse... Quant à nous, apprends, Sarrasin, que nous avons un guide plus sûr pour nos actions. As^e Maria! Qrâces en soient au ciel ! t
» LE TAUSBfAN.
£t loi » en dépit det scrupules de son oompagnoa ; il termina sa courte oraison latine en puisant à longs traits dans sa gourde.
--- C'est là aussi ce que tous appelez une partie de vos prtTilëges, dit le Sarrasin ; et tandis que vous mangez avec la voracité des ani« maux , vous vous abaissez encore au dessous de la condition des brutes en buvant ce qu'elles refusent elles-mêmes.
— Apprends, ignorant Sarrasin, > reprit le chrétien sans hésiter, « que tu blasphèmes les dons de Dieu dans les propres termes de ton père Ismaël. Le jus de la grappe a été donné à celui qui veut en faire un usage modéré pour réjouir son cœur après ses travaux, le fortifier dans la maladie, et le consoler dans la tristesse. L'homme qui sait en jouir de cette manière doit remercier Dieu de sa coupe oomne de son pain quotidien , et celui qui abuse de ce don du ciel n'est pas plus fou dans son ivresse que toi dans ton abstinence. »
L'œil perçant du Sarrasin s'enflamma de colère à ce sarcasme , et sa main chercha la garde de son poignard; mais ce ne fut qu'une pensée momentanée , et qui s'évanouit devant le souvenir de la force du champion auquel il avait affaire , et de la lutte désespérée dont ses membres et ses nerfe se ressouvenaient encore. Il se eontenta donc de continuer la discussion en paroles , comme il était plus opportun pour le moment.
« Tes paroles, ô Nazaréen, pourraient feire naître la colère, si ton ignorance n'excitait la compassion. Ne vois-tu pas , mortel plus aveugle qu'aucun de ceux qui demandent l'aumtoe à la porte de la mosquée , que la liberté dont tu te vantes est restreinte dans tout ce qu'il y a de plus cher au bonheur de l'homme , dans sa vie privée : en effet , ta loi , si tu t'y conformes , te lie par le mariage à une seule compagne , qu'elle soit malade ou en bonne santé, stérile ou féconde , qu'elle apporte la condblation et la joie , ou la discorde et le chagrin à ta table et dans ton lit. Voilà , Nazaréen , ce que l'appelle un esclavage; tandis que le Prophète assigne au fidèle sur la terre le privilège patriarcal de notre père Abraham et de Salomon , le plus sage des hommes , en nous donnant ici-bas un choix de beautés au gré de nos désirs , et au delà du tombeau un paradis de houris aux yeux noirs .
— Par le nom de celui que je vénère le plus dans le ciel , dit le chrétien , et par celle qui est l'objet de mon culte sur la terre ! tn n^es qu'un infidèle livré à Taveuglement et à l'erreur. Le cachet de diamant que tu portes à ton doigt , tu le regardes sans doute comme d'une valeur inestimable ?
-r- Bamfn et Bas^^ ae pepveat e^ <^ir m fV^ t l'^ipMffiW ^9 Sarrasin : mais quel rapport a ceci avec ce que nous 4isQP$?
— Ua graihl , rëpondit le Franc , comme tu yas ep couvepir to|méme : prends ma hache c|*armes et brise cette pierrç en ying); morceaux. Chacun de ses fragments sera-t-il aussi précieux que Te diamant primitif, et rassemblés tous enseipble auront-ils la dixième partie de sa valeur ?
*- C'est une question d'enfant, répondit le Sarrasin; les fragments réunis d'une telle pierre ne vaudraient pas la centiàfne p rtif^ du prix du diamant dans son entier.
— Sarrasin, reprit le guerrier chrétien, Famour que voue un vrai ehevalier è une seule beauté tendre et fidèle est le diamant en entier* L'affection que se partagent tes femmes, plus esclave^ qu'épouses, a comparativement aussi peu de pri^ que les fragments^
— Par la sainte Caba! dit l'émir, tu es un fou qui cbifrit sm chaînes de fer comme si elles étaient d'or. Regarde de plus près s cette bague perdrait la moitié de sa beauté , si la pierre du milieu qui iarme le cachet n'était pas entourée de ces autres brillants plus petits qui la font ressortir. Le diamant du centre peut se comparer à l'homme ferme et entier, ne tirant sa clarté que de lui-même , et eet entourage de petites pierres, ce sont les femmes sur lesquelles il fait rejaillir une partie de son éclat comme et quand il lui plaît. Enlevez de la bague le diamant du milieu , celui-ci conserve toute sa valeur, tandis que les autres brillants perdent comparativement beaucoup de la leur. Et c'est là la véritable explication de la parole; car, comme dit le père Mansour : c C'est la faveur de l'homme qui donne à la femme sa beauté et sa grâce , de même que les cmdes du ruisseau cessent d'étinceler quand le soleil s'est retiré. «
— Sarrasin , tu parles comme un homme qui n'a jamais vu de femme digne de l'amour d'un guerrier. Crois-moi , si tu pouvais connaître celles de TEurope auxquelles nous autres membres de la chevalerie nous vouons, après Dieu, foi et hommage, tu n'éprouvm*ais plus que du mépris et de l'aversion pour les pauvres esclaves de ton harem , qui ne peuvent t'offrir que des plaisirs sensuels. Les charmes de nos belles aiguisent la pointe de nos lances et le tranchant de nos épées ; leurs paroles sont notre loi , et un chevalier qui n'a pas choisi de maîtresse de ses affections n'est pas plus capable de se distinguer par ses faits d'armes qu'une lampe qui n'est pas allumée n'est susceptible de répandre d'éclat.
— J'ai entendu parler de cette frénésie parmi les guerriers de
l'Occident, r^rit l'émir, et je l'ai toujours regardée comme un des symptômes de cette même folie qui vous amène ici pour y chercher un sépulcre vide. Cependant les Francs que j'ai rencontrés m'ont tellement vanté la beauté de leurs femmes , que j'aurais du plaisir, ce me semble , à contempler de mes propres yeux ces charmes qui ont le pouvoir de transformer tant de braves guerriers en instru-ments de leur volonté.
— Brave Sarrasin , dit le chevalier, si je n'allais pas en pèlerinage au Saint-Sépulcre, je mettrais mon orgueil à te conduire, en me rendant garant de ta sûreté , au camp de Richard d'Angleterre , qui sait plus que tout autre honorer un noble ennemi : et quoique je sois pauvre et sans suite , j'ai cependant assez de crédit pour Rassurer, à toi ou à tout autre, tel que tu parais être , non seulement une parfaite sécurité , mais encore un accueil plein de considération et d'égards. Là tu verrais quelques unes des beautés les plus séduisantes de la France et de l'Angleterre former un petit cercle dont l'éclat éclipse cent fois le lustre des plus beaux diamants.
— Par la pierre de la Caba ! dit le Sarrasin , j'accepterai ton invitation avec autant de franchise qu'elle est faite , si tu veux différer l'accomplissement de ton pèlerinage. Et crois-moi , brave Nazaréen , il vaudra mieux pour toi-même tourner la bride de ton cheval vers le camp de tes frères , car c'est exposer follement sa vie que d'entreprendre le voyage de Jérusalem sans passeport.
— J'ai une passe , » répondit le chevalier en montrant un parchemin, « une passe signée de la main de Saladin , et scellée de ses armes. >
Le Sarrasin inclina sa tête jusque dans la poussière en reconnaissant le sceau et l'écriture du célèbre soudàn d'Egypte et de Syrie , et ayant baisé le papier avec un profond respect , il le pressa sur son front et le rendit au chrétien en disant : c Téméraire chrétien , tu as péché contre ton propre sang ou contre le mien en ne me montrant pas ce papier au premier instant de notre rencontre.
— Vous êtes arrivé la lance en avant , dit le chevalier ; si J'eusse été assailli de cette manière par une troupe de Sarrasins , mon honneur aurait pu me permettre de leur montrer la passe du soudan , mais jamais à un homme seul.
-— Et * cependant , » reprit avec hauteur le musulman , « cet homme seul a suffi pour interrompre votre voyage.
-— Il est vrai , brave musulman , répondit le chrétien , mais il y en a peu qui te ressemblent ; et de tels faucons ne se réunissent pas
GHAPFTBS IL 3»
en troupes ; ou s'ils le font , Os ne viennent pas fimdre en nuées sur un seul individu.
— Tu ne fais que nous rendre justice , » dit le Sarrasin , éYidemment aussi satisfait de ce compliment qu'il avait été piqué du mépris qu'il avait cru voir dans la précédente bravade de TEuropéen ; c tu n'as rien à craindre de nous , mais bien m'en a pris de n'avoir pas réussi à te tuer, portant comme tu le fois sur ta personne le sauf-conduit du roi des rois. Il est certain que la corde ou le sabre aurait vengé un tel crime sur la mienne.
—- Je suis bien aise d'apprendre que son influence peut m'ètre si efficace » car j'ai entendu dire que la route est infestée de tribus d'Arabes voleurs , qui ne considèrent rien quand il s'agit d'une occasion de pillage.
— On t'a dit la vérité , brave chrétien , mais je te jure par le turban du Prophète que si tu venais à tomber entre les mains de ces brigands , j'entreprendrais moi-même de te venger à la tète de cinq cents cavaliers. Je tuerai tous les hommes jusqu'au dernier, et j'enverrai toutes les femmes en captivité dans de si lointains pays que le nom de leur tribu ne sera plus entendu à cinq cents milles de Damas. Je sèmerai de sel les fondations de leurs villages ; et à compter de cette époque , il n'y respirera aucune créature vivante.
— Je souhaite que la peine que vous vous proposez de prendre soit pour venger tout autre que moi , noble émir, mais mon vœu est inscrit dans le ciel : arrive que pourra ! et je vous serai obligé de m'indiquer la route que je dois prendre pour arriver au lieu où je dois passer la nuit.
— Ce sera , s'il te platt , à l'ombre de la tente de mon père.
— Cette nuit est destinée à être passée par moi en prières et en pénitence avec un saint homme, Théodoric d'Engaddi, qui demeure au milieu de ces déserts , et qui consacre sa vie au service de Dieu.
— Au moins je t'y conduirai pour plus de sûreté.
— Ce me serait une escorte fort agréable , mais elle pourrait compromettre la tranquillité future du bon père, car la main cruelle.de votre peuple s'est rougie du sang du serviteur de Dieu, 6t c'est pourquoi nous venons ici avec Tarmure, la lance et l'épée , pour ouvrir le chemin du Saint-Sépulcre et protéger ces bienheureux anachorètes et ces saints élus qui habitent encore cette terre de promesse et de miracles.
— Nazaréen, en ceci , les Grecs et les Syriens nous ont fort ca-
M LE TALISMAN
lomnfës, car nous BOUS sommes contentés de suivre la parole d'Abus beker Alwakel , le successeur du Prophète , et après lut le preraiep commandeur des vrais croyants... c Allez , dit-il à Yezed ben Sophian, quand il envoya ce grand général prendre la Syrie sur les infidèles; l^aites votre devoir en homme pendant le combat, mais épargnez les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants. Ne ravar? gez pas «la terre , ne détruisez ni les moissons de blé , ni les récoltes d^ fruits : ce sont des dons d'Allah. Gardez votre foi si vous avex feit quelque pacte , fût-ce même à votre détriment. Si vous ren*contrez de saints hommes travaillant de leurs propres mains et servant Dieu dans le désert , ne leur feites pas de mal et ne détruisez pas leurs habitations. Mais quand vous les verrez avec la tète tonsurée, ils sont de la synagogue de Satan : frappez-les avec le sabre, massacrez , exterminez jusqu'à ce qu'ils embrassent la foi ou paient le tribut, i Comme le calife , compagnon du Prophète, nous a dit de faire , ainsi avons*-nous fait, et ceux que notre justice a frappés ne sont que les prêtres de Satan ; mais quant à ces hommes de bien qui , sans exciter une nation contre Fautre , professent sincèrement le eulte de Issa ben Mariam ', nous leur servons d'ombre et de bouclier; et celui que tu cherches étant de ceux-là , bien qu'il ne soit pas éclairé de la lumière du Prophète , il n'aura de moi que bien^ veillance, égards et respects.
— L'anachorète que je vais trouver, répliqua le guerrier pèlerin, n'est pas un prêtre , d'après ce que j'ai ouï dire; mais Mt-il de cet ordre vénérable et sacré, j'éprouverais ma bonne lance contre tout païen ou infidèle ...
— Ne nous défions pas l'un l'autre, frère, » reprit le Sarrasin un peu piqué ; « chacun de nous trouvera bien assez de Francs et de musulmans contre lesquels il pourra éprouver sa lanôe ou son épée. Ce Théodoric est également protégé par le Turc et par l'Arabe ; et quoiqu'il ait quelquefois d'étranges bizarreries , cependant au total il se comporte si bien pour un sectateur de son prophète, qu'il mérite la protection de celui qui fut envoyé...
— De par Notre-Dame ! Sarrasin , si tu oses nommer dans la même phrase le conducteur de chameaux de la Mecque et...
Un mouvement électrique de colère fit tressaillir le noble Sarrasin, mais cette émotion ne fut que passagère, et sa réponse fot faite d'un ton calme , et empreinte de raison et de dignité : c N'outrage pas, dit-il, celui que tu ne connais pas; nous respectons
U Hsm 7 fils de Marie.
dAnm m. st
BMHnèmes le fondateur de ta religion, tout en oondannint la doc* trioe que vos prêtres lui ont prêtée. Je te oonduirai à la grotte de rennite que , sans mon secours , tu aurais , oe me semble , quelque peine à atteindre : chemin faisant , laissons aux mollahs et aux moines toute discussion sur les dogmes de notre foi , et occuponsneu8 de si^ets qui conviennent mieux à déjeunes guerriers. Parlons de vaillants feits d'armes , des charmes des belles , de bonnes épées et d'armures éclatantes. »
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