CHAPITRE XZU. M
— En ce cas je te forcerai de me suivre, dit £1 Hakiin.
— Me forcer! » s'écria Kenneth avec colère; « si tu n'étais pas mon bienfaiteur , ou du moins si tu ne t'étais montré disposé à Té* tre , et si je ne devais à ta confiance la liberté de ces mains que tu aurais pu charger de fers , je te montrerais que , tout désarmé que je suis , employer la force avec moi n'est pas chose fecile.
— Assez , assez , dit le médecin arabe , nous perdons du temps au moment où il devient précieux. »
A ces mots il éleva son bras en Tair , et poussa un cri fort et aigu qui servit de signal à toute sa suite, qui se dispersa à l'instant sur la surfece du désert , de même qu'un chapelet de perles dont le fil est rompu. Sir Kenneth n'eut pas le temps de remarquer ce qui s'ensuivit , car le Hakim saisit les rênes de son cheval ; et excitant l'ardeur du sien propre , il les fit partir tous deux avec la promptitude de l'éclair, etavec une telle rapidité, quele chevalier écossais en perdit presque la feculté de respirer , ce qui le mit dans l'incapacité absolue , lors même qu'il l'eût désiré , d'arrêter la course de son guide. Quelque habileté en équitation qu'eût sir Kenneth dès. sa tendre jeunesse, le cheval le plus rapide qu'il eût jamais monté était une tortue en comparaison de ceux de l'Arabe. Les sables s'effaisaient sous leurs pieds; ils semblaient dévorer le désert devant eux; les milles disparaissaient avec les minutes, et cependant leur vigueur ne semblait pas décliner , et leur respiration était la même que lorsqu'ils avaient commencé cette course étonnante. Leur mouvement, aussi ikcile qu'il était rapide , ressemblait plus au vol qui traverse l'air qu'à une course sur terre , et n'était accompagné d'aucune sensation désagréable , excepté l'effroi qu'éprouve naturellement celui qui se sent emporter avec une aussi inconcevable rapidité , et la difficulté de respirer, occasionée par la vélocité avec laquelle il traversait l'air.
Il y avait plus d'une heure que durait ce mouvement effrayant , et ils avaient laissé toute poursuite humaine bien loin derrière eux, quand le Hakim ralentit sa course, et ayant modéré le pas de ses chevaux qui reprirent le galop, il commença d'une voix aussi cahne que s'il venait de marcher d'un pas ordinaire , à vanter à l'Ecossais l'excellence de ses coursiers ; celui-ci hors d'haleine, à demi aveuglé , à moitié sourd et tout-à-feit étourdi par la promptitude de cette singulière course , comprenait à peine les paroles que son compagnon prononçait avec tant d'aisance.
« Ces chevaux , disait le médecin , sont de la race que Ton ap-
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pelle ailée; et à laquelle aucune n'est égale en rapidité , ezeepté le Borack du Prophète. Us sont nourris avec Forge dorée du Yémen , mêlée d'épices et d'une petite quantité de chair de mouton séchée. Des rois ont donné des proTinces pour les posséder ; et leur vieillesse est aussi actire cpe leur jeune âge. Toi , nazaréen, tu es le premier qui, sans Caire partie des frais croyants, ait pressé les flancs d^un de ces nobles animaux dont le Prophète fit don lui-même au bienheureux Ali , si justement surnommé son parent et son lieutenant. La main du temps passe si légèrement sur ces généreux coursiers , que la jument que tu montes à présent a tu s'écouler cinq fois cinq ans , et cependant elle conserve sa rapidité et sa vigueur primitives ; seulement Taide d'une bride maniée par une main plus expérimentée que la tienne est devenue nécessah*e pour la diriger dans la carrière. Béni soit le Prophète qui a donné aux vrais epojrants le moyen d'avancer et de se retirer, tandis que leurs ennemis, revêtus du fer , succombent sous leur propre poids ! Comme les chevaux de ces chiens de templiers ont dû souffler et haleter après s'être enlbncés dans le désert jusqu'au dessus du ftmon , pendant la vingtième partie de l'espace que ces braves coursiers ont parcouru , sans que leur respiration devint pénible , sans qu'une goutte de sueur mouillât leur robe lisse et veloutée! »
Le ohevalter écossais , qui avait commencé à reprendre la Acuité de respirer et d'écouter, ne put s'empêcher de reconnaître intérieurement l'avantage que ces chevaux, aussi propres à l'attaque qu'à la fuite, et si admirablement constitués pour parcourir les déserts plats et sablonneux de l'Arabie et de la Syrie, donnaient aux guerriers orientaux. Mais il ne voulait pas augmenter l'orgueil du musulman en convenant de cette supériorité; il laissa donc tomber la conversation, et, regardant autour de lui, put , au pas modéré dont ils marchaient alors , distinguer qu'il était dans un pays qui ne lui était pas inconnu.
Les bords désolés et les eaux stagnantes de la mer Morte, la chaîne de montagnes raboteuses et escarpées qui s'élevaient à gauche , le petit groupe de palmiers qui formait le seul point de verdure sur le sein de ce vaste désert , tous ces objets qu'il n'était pas po^ sible d'oublier après les avoir vus une fois, annoncèrent à sir Ken-» neth qu'il approchait delà fontaine appelée le Diamant du désert, qui avait été le théâtre de son entrevue, dans une circonstance difiérente , avec l'émir sarrasin , Sheerkobf ou Ilderim. Quelques minutes après , Ua arrêtèrent leurs ooursiers auprès de la fontaine,
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et I^ Hdkim engagea sir Kenneth à descendre de cheval, et à se reposer dans un lieu de sécurité. Ils débridèrent leurs coursiers, et Âdonebec observa quMl était inutile de s'en occuper davantage , puisque les mieux montés de ses esclaves ne tarderaient pas à les joindre , et en prendraient le soin nécessaire.
« En attendant, » dit-il en plaçant sur l'herbe quelques aliments, c bois et mange , et ne te décourage pas. La fortune peut élever ou abaisser Thomme vulgaire, mais le sage et le soldat doivent avoir une àme capable de braver son pouvoir. »
Le chevalier écossais tâcha de témoigner sa reconnaissance en se montrant docile; mais, quoiqu'il s'eflbrçàt de manger par complaisance , le contraste violent de sa situation actuelle avec celle où il était lors de son passage dans le même lieu, comme envoyé des princes et vainqueur d'un combat singulier, ce contraste remplis-* sait de nuages son esprit; d'ailleurs le jeûne, la fatigue et le chagrin triomphaient de ses facultés physiques. £1 Hakim examina le mou* vemeut pressé de son pouls , ses yeux rouges et enflammés , sa main brûlante , et sa respiration oppressée.
« L'esprit, dit-il, acquiert plus de sagesse par les veilles; mais le corps , son frère , composé de matériaux plus grossiers , a besoin de repos pour se soutenir. Il faut que tu dormes; et, afin que ton sommeil soit rafraîchissant , tu prendras un breuvage mêlé de cet élixir. >
Il tira de son sein un petit flacon de cristal revêtu d'im tissu de filigrane d'argent , et versa dans une petite coupe d'or une fliible quantité d'un liquide de couleur foncée.
« Voilà , dit-il , une de ces productions qu'Allah a envoyées sur la terre pour notre bien , quoique la faiblesse et la Ynéchanceté de l'homme en aient quelquefois abusé pour se livrer à des œuvres maudites. Elle a autant que le vin des nazaréens la faculté de fermer l'œil fatigué d'insomnie, et de soulager l'estomac épuisé d'un fardeau trop pesant ; mais lorsque l'homme l'emploie pour la satisfaclioD de ses passimis , et qu'il la fait servir à ses débauches , elle agite les nerfs , détruit les forces , aflbiblit la raison et mine la vie. Cependant ne crains pas d'avoir recours à sa' vertu au moment du besoin; car le sage se chauffe ^yec le même tison qui ne servh*ait au fw qu'à incendier sa tente.
-— J'ai trop vu les eflSets de ton art , sage Hakim , dit Kenneth , pour con^&ter ton avis ; » et , après ^vpir avalé le narcotique m^lé ^yeq i)n geu d'eau de la ^ntai^je» l'Ecossais s'envdpppa dans 1q
manteau arabe qu'on avait attaché au pommeau de sa selle ; et, suivant les conseils du médecin, il s'étendit commodément à rombre pour y attendre le repos. Le sommeil ne vint pas ^ssitdt , mais à sa place une suite de sensations douces et vagues le conduisit insensiblement à un état, où, conservant le sentiment de son identité et de sa situation , le chevalier la considérait non seulement sans crainte et sans chagrin, mais avec autant de calme que s*il eût vu l'histoire de ses malheurs représentée sur un théâtre , ou plutdt comme un esprit délivré des liens du corps regarderait les événements de sa vie passée. De cet état de repos qui allait presque à l'apathie relativement au passé , ses pensées se reportèrent vers l'avenir qui , malgré tous les nuages qui en pouvaient obscurcir la perspective, lui apparut brillant de couleurs telles que son imagination , sans stimulant factice , ne les aurait jamais revêtues , même dans son plus haut point d'exaltation. La liberté, la gloire, l'amour beureux allaient bientôt embellir la destinée du captif exilé , du chevalier déshonoré, de Famant sans espoir, qui avait placé ses espérances de bonheur là où il ne semblait pas probable que la fortune même, dans ses caprices les plus bizarres , pût les accomplir jamais. Graduellement, son observation intellectuelle devint confiisc; ces brillantes visions s'obscurcirent comme les teintes mourantes du soleil couchant, et vinrent enfin se perdre dans un anéantissement total. Sir Kenneth resta étendu aux pieds d'El Hakim, et, sans sa forte respiration, il eût offert l'apparence d'un corps privé de vie.