‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 70 sur 99 · StlomoBy fil» de David, a · texte numérisé non relu

StlomoBy fil» de David, a

GHÂFTTRBXXn. 115

attristé par reonni, fonte d'un conte ou d'une chanson. Vois ton serviteur, tant qu'il sera près de toi , tu le trouveras disposé à prodiguer pour toi les trésors de sa mémoire y de même que la source épanche ses eaux le long d'un sentier pour rafraîchir le voyageur. >

Après cet exorde , Hassan éleva la voix , et commença un conte d'amant et de magie , mêlé d'exploits guerriers et orné d'abondantes citations des poètes persans avec les compositions desquels l'orateur paraissait être fomilier. Les gens de la suite du médecin , excepté ceux qui étaient nécessairement occupés à conduire les chameaux , s'approchèrent en foule du narrateur, et se pressèrent autour de lui , autant que le leur permit le respect qu'ils avaient pour leur mattre , afin de jouir du plaish- que procurent toiyours aux Orientaux ces sortes de récits.

Dans tout autre temps , malgré sa connaissance imparfiaiite du langage , sir Eenneth aurait pu prendre quelque intérêt à une narration qui , bien que dictée par une imagination encore plus extra* vagante , et &ite dans des termes plus boursouflés et plus meta*phoriques , avait pourtant un grand air de ressemblance avec les romans de chevalerie, alors si à la mode en Europe; mais dans l'état de son esprit, il s'aperçut à peine qu'un homme, au centre delà cavalcade, parlait et chantait à demi- voix durant deux heures. Le conteur modulait ses intonations sur les difiérents caractères introduits dans son récit , et recevait en retour, tantôt de sourds mur^^ mures d'applaudissements, tantôt des expressions involontaires d'étonnement, quelquefois des soupirs et des larmes ; et d'autres fois même , ce qui était plus difficile à arracher à un auditoire de ce genre, un tribut de sourires et même de rires bruyants.

Pendant le récit , l'attention de l'exilé , tout absorbée qu'elle ffit par ses profonds chagrins, fut de temps en temps réveillée par le gémissement sourd d'un chien attaché dans une cage d^osièr suspendue sur un des chameaux , et qu'en chasseur expérimenté il n'eut pas de peine à reconnaître pour celui de son fidèle lévrier... Il pensa que cet animal sentait son maître auprès de lui , et implorait son secours à sa manière pour être rendu à la liberté.

c Hélas ! pauvre Roswall, » se dit-il en lui-même, « tu invoques l'asfistance et la pitié d'un être dont l'esclavage est encore plus sévère que le tien... Je ne ferai pas semblant de t'entendre, et je ne répondrai point à tes plaintes, puisque ce serait augmenter

encore l'amertume de notre séparation. »

Ainsi se passèrent les heures de la nuit et l'espace de cette

u TAfctfiuH. f e

246 LBTALISSfAN.

aurore M)ad>re et vaporeuse qui est le crépuscule d'un matin de la Syrie. Mais quand la première ligne du disque du soleil commença i se lever au dessus de Thorizon perpendiculaire , et quand son premier rayon jaillit et vint foire étinceler chaque goutte de rosée sur la surfoce du désert que les voyageurs venaient d'atteindre , la voix sonore d'El Hakim lui-même couvrit et interrompit tout d'un coup le récit du narrateur, eu faisant retentir les sables de Tappel solennel que les muezzins font chaque jour d'une voix retentissante au minaret de chaque mosquée :

c A la prière ! à la prière ! Dieu est le seul Dieu ! A la prière ! Mahomet est le prophète de Dieu ! A la prière ! à la prière ! le temps fuit et vous échappe ! A la prière , à la prière ! le jour du jugement s'approche ! »

En un moment chaque musulman fut en bas de son cheval ; et tournant son visage vers la Mecque , fit avec le sable le mouvement imitatif de ces ablutions qu'ils étaient obligés en tout autre cas de foire avec de Teau , tandis que chaque individu , par une courte mais fervente prière » se recommanda à la protection de Dieu ei du Prophète 9 et en implora le pardon de ses péchés.

Sir Kenneth lui-même, quoique sa raison et ses préjugés fussent également révoltés de voir ses compagnons se livrer à ce qu'il regardait comnfie un acte d'idolâtrie, ne put s'empêcher de respecter la sincérité de leur ferveur, et d'être excité par leur zèle à adresser au ciel des supplications dans une forme plus pure. Cependant il se demandait quel nouveau sentiment pouvait le porter à se joindre par la prière , quoique avec un mode d'invocation différent , à ces mêmes Sarrasins dont il avait considéré le culte comme souillant la terre où s'étaient accomplis de si grands miracles , et où l'étoile de la rédemption avait paru.

Cet acte de dévotion néanmoins , accompli dans une si étrange société , partait du sentiment naturel qu'il avait de ses devoirs religieux , et sir Kenneth en ressentit bientôt l'effet ; son esprit recouvra le calme qui lui avait été enlevé par une suite si rapide de malheurs. La sincère et fervente approche d'un chrétien vers le trône de la Divinité lui donne sans doute la plus efficace leçon de patience dans les afflictions, car comment pourrions-nous supplier la Providence , tandis que nous l'insultons par nos murmures ? Ou éomment, après avoir reconnu par nos prières la vanité et le néant des intérêts temporels en comparaison de ceux de l'éternité, aurions-nous l'espoir d'abuser celui qui sonde les cœurs , en laissant

GHAHTRE XXII. 217

le monde et ses passions reprendre immédiatement leur empire sur notre âme ? Sir Eenneth était trop réellement pieux pour être aussi inconséquent : il se sentit consolé et fortifié; mieux préparé enfin |i se soumettre à sa destinée.

Cependant les Sarrasins étaient remontés à cheval et continuaient leur route... Le narrateur Hassan avait repris le fil de son récit; mais il n'était plus écouté par des auditeurs aussi attentift.Un cavalier , qui avait gravi une élévation de terrain à droite de la petite colonne , était revenu au grand galop vers le Hakim , et lui avait fiait quelque communication ; quatre ou cinq autres cavalier^ avaient alors été dépêchés en avant y et la petite troupe , qui était composée de vingt ou trente personnes , commença à les suivre des yenx comme si leurs gestes » leurs mouvements avancés ou rétrogrades» devaient être des signes de bon ou mauvais augure. Hassan, voyant qu'on ne lui prêtait plus d'attention, et remarquant lui-même ces symptômes alarmants , suspendit son récit . et la marche se continua dans un silence qui n'était troublé que lorsque un conducteur de chameau interpellait le patient animal commis à ses soms ou que quelqu'un des gens de Hakim pariait à bas son voisin d'un ton précipité et qui annonçait de l'inquiétude.

Cette incertitude dura jusqu'à ce qu'ils eussent tourné un groupe de collines de sable qui cachaient aux regards du corps de la troupe l'objet qui avait causé tant d'alarmes aux vedettes. Sir Éennethpui alors apercevoir , à la distance d'un mille ou un peu plus , une masse noire s'avàuçant rapidement sur là surface du désert , et son œil expérimenté eût bientôt reconnu un détachement de cavalerie qui leur était si^)érieur en nombre ; d'après les reïlets brillants et nombreux qui effaçaient presque les rayons du soleil levant , il était évident que c'était des Européens couverts de leurs armures.

Les regards inquiets que les cavaliers d'El Hakim jetèrent alors sur leur chef semblaient indiquler les plus vives craintes ; mais celui-ci » avec une gravité aussi solennelle que lorsqu'il appelait ses gens à la prière , détâcha deux de ses cavaliers les mieux montés , avec Tordre de s'approcher aussi près que la prudence le permettait de ces voyageurs du désert, de connaître exactement leur nombre, et, s'il était possible, leur but. L'approche du danger , ou de ce qu'on redoutait comme tel , produisit l'eflfet d'une potion stimulante sur quelqu'un qui est dans un état d'apathie , et rappela sir Eenneth à lùi-mèmê et à sa situation.

« Qu'avez-Tous à craindre de ces cavaliers chrétiens , car ib me paraissent être tels? dit-il à Hakim.

— Craindre! » répéta £1 Hakim d'un ton de mépris. « Le sage ne craint que le ciel... Mais on attend toujours des méchants tout le mal qu'ils peuvent feire.

— Ce sont des chrétiens , dit sir Kenneth , et nous sommes en temps de trêve... Pourquoi croiriez-vous à une violation de la paix ?

— Ce sont les prêtres-soldats du Temple , répondit £1 Hakim , dont le vœu est de ne connaître ni foi ni trêve avec les adorateurs d'Islam. Puisse le Prophète les détruire jusqu'à la racine avec leurs branches et leurs rejetons ! Leur paix n'est que guerre , leur parole une perfidie. Les autres ennemis de la Palestine ont leurs moments de courtoisie. Le lion Richard épargne ceux qu'il a vaincus... L'aigle Philippe ferme ses ailes quand H a abattu sa proie... L'ours au* trichien lui-même s'endort quand il est rassasié ; mais cette horde de loups toujours affamés ne connaît ni relâche ni satiété dans ses rapmes. Ne voyez -vous pas qu'ils détachent une petite troupe de leur corps principal , et qu'ils prennent la route de Fest?... Ce sont leurs pages et leurs écuyers , initiés comme les maîtres dans ces inftmes mystères , et que ceux-ci envoient , comme plus légèrement montés , pour nous empêcher d'arriver à la source où nous devons nous rafraîchir... Mais ils seront frustrés dans leur attente... Je c(mnais la guerre du désert encore mieux qu'eux. »

Il dit quelques paroles à son principal officier , et l'expression de ses traits et de ses manières changeant tout-à-coup , au calme solennel d'un sage d'Orient , plus accoutumé à méditer qu'à agir , succéda le maintien fier et résolu d'un brave soldat dont l'énergie est excitée par l'approche d'un danger qu'il prévoit et qu'il méprise.

Aux yeux de sir Kenneth , la crise qui se préparait avait un tout autre aspect , et lorsque Adonebec lui dit : « Il iaut que tu restes attaché à mes côtés y • il répondit par une ferme négation.

c Là-bas, dit-il, sont mes compagnons d'armes... ceux avec Ies« quels j'ai juré de combattre ou de mourù*... Sur leur étendard brille le signe de notre bienheureuse rédemption... Je ne puis pas fuir devant la croix avec les adorateurs du croissant.

— Insensé ! reprit £1 Hakim, leur première actionserait de te condamner à mort, ne fbt-cequepour cacher leur violation delà trêve.

— Il fout que j'en coure le risque, répondit sir Kenneth; mais je ne porterai pas lés fers des infidèles quand je pourrai m'en affranchir.

Page 1