‹ LE TALISMAN, PAR WALTER SCOTTChapitre 80 sur 99 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

que son ressentiment soit bien violent contre moi Si j'ai bien compris ses paroles, et il me semble impossible de s'y tromper, il me donne une chance glorieuse de réhabiliter mon honneur en courbant la tète aliière de ce noble marquis. J*ai lu son crime dans ses regards troublés et sur ses lèvres tremblantes , lorsque Richard proféra Taccusation. Roswall , tu as fidèlement servi ton mattre, et le traitement que lu as souflert sera chèrement payé. Mais que veut dire la permission. que j*obtiens aujourd'hui d'être introduit près de celle que je désespérais de jamais revoir? Et comment et pourquoi le royal Plaatagenet consent-il à ce que je voie sa divine parente , soit comme messager de l'infidèle Saladin, soit comme le coupable exilé qu^il a si récemment chassé de son camp? Le téméraire aveu de la passion qui fuit son orgueil n'est-il pas ce qui augmente le plus son crime ? Que Richard permette qu^elle reçoive une lettre d'un amant païen , et par les mains de celui qui lui est si inférieur par le rang , ces deux choses me paraissent également incroyables, et même incompatibles. Mais Richard, lorsqu'il n'est pas sous l'empire de ses passions fougueuses, est libéral, généreux et vraiment nob'e : c'est comme tel que j'en agirai avec lui , étant résolu de suivre ses instructions directes ou indirectes , sans chercher à en savoir davantage que ce qui pourra s'en découvrir par degré sans aucun eflbrt de ma part. Je dois obéissance et soumission à celui qui me donne une si belle occasion de laver mon honneur flétri ; et quelque pénible que soit Tacquit de cette dette, elle sera payée. Et cependant, » ici. il s'abandonnait à l'impulsion de son orgueil douloureusement bleasé, « Cœur-de-Lion , puisqu'on le nomme ainsi, aurait pu juger des sentiments d'un autre par les siens. Moi, j'oserais ouvrir mon cœur à sa parente! moi qui ne lui adressai pas seulement un mol lorsque je reçus de sa main le prix du tournoi , alors que je n'étais pas rt* gar Je comme l'un des derniers parmi les défenseurs de la croix! Je l'oserais aujourd'hui en l'approchant sous ce vil déguisement, sous cet habit fcrvile, et lorsque, hélas! ma condition actuelle est celle d'un esclave; lorsque j'ai une flétrissure sur ce que j'appelais jadis mon écusson, moi j'aurais cette audace ? ah ! combien il me connaît peu ! cependant je le remercie de me donner cette occasion qui peut servir à nous faire tous mieux connaître les uns aux autres, i

Comme il en arrivait à cette conclusion, ils s'arrêtèrent devant l'entrée du pavillon de la reine. Ils furent naturellement introduits par les gardes ; et Neville, laissant le Nubien d^s on petit apparte-

L« TALI9MAN. 18

TBB LE TÂUmà».

WÊUà qui $ms^H d'autîabaHibre «t qn^il ni $% nsfpAà q»e tfey Uen , ptssk 4ttii «§ lieii qui était la sfdiè de réception de la reioe. Il ùorn- BHiBîqtti la «oloaté de sen royal maître d'im ton bas et respeetueux, bien dilEfirent de la bnisqueHe de Thomas de Vaux; ear> pûur oe dern|er , BIchard était tout, et le reste de la i^our , Çéreogère elle même comprise ^ rien. Un éclat de rire suÎFitla eommunicaiioi) de ce message.

«I £t à quoi ressemble Tesclave nubien qui Tient en ambassadeur pour le Soudan? C'est un oègqî, NeviUç, n'est-ce pas? t dit une voix de femme facile è reconnaître pour celle de Béreng^re ; « c'est utiu^gre, n'est-il pas Yrai, atecune peau noire > une tête frisée comme celle d'un bélier, un nea aplati et de grosses lèvres ? M'^teg pas i^la ^ dign^ sir Henri ?

rrr^ Quc ¥01^6 GrAco, dit une antre voix de femme, n'oublio pas les jambes cagneuses et recourbées comme un cimeterre sarrasin.

-rr BltttAt pomme Tare de .Cupidon , puisqu'il ^t question de imirofé iut^ amanj;, reprit U reine. Bon JNe ville, tu es toiyo;irs prêt è nous £air^ plaisir , à no^ autr^ pauvres femmes qui eç avons si peu dan» nos momeut^ 4^ iQi^r • U U^t que tu nous montres ce messager d'amour. J'ai vu b^au^çoup d^ Turcs et â» j^^l^ures; ipai$ jan»?is itt^çun ni^gre.

T- H suis £iit pOMT obéir aux ov^^ de Votre Grèc^ , dit |e cIïq- ¥9tii0r débonnaire, pourvu que vous m'excusiez auprès de mon m^itx^ d'eu agir ainsi. Cependant pefu)ettez-moi 4 assurçr ^ V.oitriÇ grâce qu'elle va voir uu objet bien différent de ce qu'elle imagine.

— Tant mieui: ! Comment ? encore plus laid que aoIiib imagination BOUS le dépeint, et cependant le messager d'amour du brave soudap I

— jGracieuse souveraine, dit lady Caliste, pserai-Je vous suplilier de voidoir permettre que ce bon chevalier mène tout droit ce measager chez lady Edith pour qu'il lui remette les dépèches qui ittî sont fidreasées ? 4 peine avons-nous écbappé % une inqùiétgide cruelle pour une fantaisie de ce genre.

~ Echappai» répéta la reine avec dédain; «et cependant tu peux afoir raison dans ta prudence, Caliste. Que ce Kubieq, ëomma l'appelle sire JNeviUe , remplisse d'abord son message aupr^ de notée cousine. D'ailleurs il est muet aussi , n'est-ce pas?

— U l'est, ma gracieuse dame, affirma le chevalier.

^ Elles peuvent s'amuser royalement , les femmes orientales , dit Bérengère, servies par des gens devant qui elles peuvent tout diie ist 9û M peuvoQt rien répéteri tandis quo dai^s notre campi

capBe 4tjt l':^T^(f 4e SainWudç » w oiijçau qui pa$^ dan? Tsiif rapporte ce qui se hk-

. — Parci? que, 4it NevUlç, Votre Gr^cç oublie que vou3 parjei: au milieu de murailles de toile. »

Cette observation fit baisser la voix ; et , après quelques cbuchotementj^, le chevalier anglais revint près de rÉlbiopieu , et lui fi|; signe de le suivre. Il obéit. Nevilie le conduisit à un pavillon dress^ à iine petite distance de celui de la reine , pour loger lady Edith et sa suite. Une de ses esclaves cophtes reçut le message qui lui fut communiqué par sir llenri Nevilie , et quelques minutes après }e pubien fut introduit ep la préi>ence d Edith ; sir Nevilie resta ei^ dehors de la tente. L'esclave qui le fit entrer se retira aussitôt h ui^ signe de sa maître^s^ , et ce fut avec ime profonde humilité, noj^ seulement de posturç , i^ais encore dhme , que le malheureux che* v^iier, aipsi déguisé, se précipitai un genou en terre, les yeux baissés , et les bras croisés comme un criminel qui attend son arrêt.

Edith était velue de la même maajère que le jour où elle avait requ le roi Richard ; ses longs voiles noirs et tran.vpurents flottaient sur elle , comme les nuages d*une nuit d'été étendent leurs ombres et rembrunissent un charmant paysage sans toutefois en cacher les beautés. £ile tenait dans sa main une lampe d'argent alimentée d'huile aromatique qui brillait d'un vif éclat.

Lorsque Edith arriva à la distance d'un pas de l'esclave immobile et agenouillé, elle tourna la lumière vers sa figure comme pour examiner plus attentivement ses traits , puis elle s'éloigna , et plaça sa lampe de hiçon à jeter l'ombre de son profil sur un rideau qui était à côté. Elle parla enfin d'une voix calme, mais profon-? dément affiigée.

c Est-ce vous? est-ce bien vous, brave chevalier du Léopard? Vaillant sir Kenneth d'Ecosse , est-ce réellement vous , sous ce déguisement servile, environné de mille dangers? »

Eu entendant la voix de sa dame qui s'adressait à lui d'une manière inattendue , et d'un ton de compassion qui approchait de la tendresse , les lèvres du chevalier s'ouvrirent pour proférer une réponse passionnée ; et à peine le souvenir des ordres de Richardl et du silence auquel il s'était engagé lui même sutfit-il pour l'empêcher de dire que la personne qu'il voyait , les sons qu'il venait d'entendre étaient capables de le dédommager d'une vie d'escla vaRC, et de lui faire oublier les dangers dont cette vie était à chaque instant menacée. Il revint cependant à lui-mêmci et un soupir profond

et passionné fut sa seule réplique à la question de Tillustre Edith.

€ Je vois, je comprends que j'ai deviné juste, reprit Edith. Je vous avais remarqué dès le premier moment où vous parûtes près de la plate- forme où j'étais avec la reine. J'avais reconnu aussi votre courageux lévrier. Elle serait déloyale et indigne des services d'un chevalier tel que toi , la dame à qui un changement de costume, ou même de couleur, pourrait faire méconnaître un serviteur si fidèle. Parle donc sans crainte à Edith Pluntagenet ; elle saura consoler dans l'adversité le bon chevalier qui la servit , Thonora et accomplit en son nom de beaux faits d*armes quand la fortune lui était propice. Est-ce la crainte ou la honte qui te retient? La crainte? elle devrait t'étre étrangère ; et quant à la honte, qu'elle soit te partage de ceux qui osèrent t'outrager ! »

Le chevalier, au désespoir d*être obligé de jouer le muet dans une entrevue si intéressante, ne put exprimer sa mortification qu'en soupirant profondément, et en posant son doigt sur ses lèvres. Edith se recula avec un peu de mécontentement.

c Quoi! dit-elle, ai-je devant moi un véritable muet d'Asie? Je ne m'attendais pas à cela : peut-être me méprises- tii en m'entendant convenir avec franchise que j'avais secrètement remarqué l'hommage que tu me rendais ? Mais que cela ne te fasse pas mal juger Edith : elle connaît les bornes que la réserve et la modestie prescrivent aux filles d'un sang illustre ; et elle sait quand et jusqu'à quel point elles doivent céder à la reconnaissance ; elle ne doit pas rougir d'avouer le désir sincère qu'il fût en son pouvoir de te récompenser de tes services et de réparer le mal qui fut causé par le dévouement qu'un brave chevalier avait pour elle. Pourquoi joindre les mains et les tordre avec cette violence? Est-ce possible? >ajouta-t-elle tressaillant à celte idée," se pourrait-il que leur cruauté t'eût réellement privé de la parole ? tu secoues la tète? Eh bien, que ce soit un charme ou obstination de ta part, je ne te questionnerai pas davantage, et te laisserai remplir ton message à ta manière : moi aussi , je puis être muette. >

Le chevalier déguisé fit un geste comme pour se plaindre de son sort et conjurer son ressentiment; et en même temps il lui présenta la lettre du soudan, enveloppée dans un morceau de riche soie recouverte d'un autre de drap d'or. Elle la prit, la regarda avec imouciancc; puis, la mettant de côlé et fixant encore une fois ses regards sur le chevalier, elle lui dit à voix basse : € Pas même un mot en accomplissant ton message? »

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Il presjta son front sur ses deux mains comme pour exprimer la peine qu'il éprouvait de ne pouToir lui obéir 5 mais elle se détourna de lui avec colère.

« Il suffit , dit elle ; j'^i assez parlé , trop peut-être , à quelqu'un qui ne daigoe pas me répondre un seul mot. Sors, et dis que, si je t'ai fait du mal , je Tai bien expié ; car si j'ai malbeureusement été cause que tu sois dégradé d'un l'ang honorable , j'ai dans cette entrevue oublié ce que je me devais à moi-même en m*abaissant ainsi à tes yeux et aux miens. »

Elle se couvrit les yeux de sa main , et parut vivement agitée. Sir Kenneth voulut s'approcher, mais elle lui fit signe de s'éloigner.

« Loin d'ici , reprit-elle , toi dont l'àme est devenue aussi basse que son nouvel état. Tout autre moins craintif et moins lâche qu'un esclave muet eût dit un mot de reconnaissance , ne fût- ce que pour me réconcilier avec ma propre dégradation. Pourquoi t'arrêtes-tu? sors d'ici ! >

Le malheureux Ecossais regarda machinalement la lettre comme pour s'excuser de différer son départ. Edith la saisit en disant d'un ton d'ironie et de mépris : c Ah! je l'avais oubliée. L'esclave soumis attend la réponse à son message. Que veut dire cela de la part du Soudan? >

Elle en parcourut rapidement le contenu qui était écrit en arabe et en français ; et, lorsqu'elle eut fini , elle rit avec amertume et colère.

c Voilà qui passe l'imagination ! dit-elle ; aucun jongleur ne saurait accomplir une pareille transmutation. Il peut convertir les sequins et les besants en doits et en maravédis', mais qui l'a jamais vu métamorphoser un chevalier chrétien qui fut toujours estimé parmi les plus braves de la croisade en un esclave rampant d'un sultan païen, messager de ses insolentes propositions à une fille chrétienne; en un être avili qui oublie les lois de l'honneur et de la chevalerie comme celles de la religion. Mais à quoi bon parler au vil esclave d'un chien d'infidèle? Dis à ton maître, lorsque son fouet t'aura Mt retrouver ta langue, ce que tu m'as vu faire. » En parlant ainsi , elle jeta à terre la lettre du soudan et la foula aux pieds, c Ajoute qu'Edith Plantagenet méprisse l'hommage d'un impie. »

i. Le sequin dltalie Ttat dix francs; le basant est une ancienne monnaie tarqne en or, d^ane Taleor d^enTiron six francs ; le doit était une petite pièce d^argent d^en- Tiron Tingt-cinq centimes; et le maravédis est une monnaie espagnole en caÎTre, d^one Taleor même au-dessons d^un centime 9 c^est une des pins petites monnaies d^Europe. a. m.

iêl LB TALT£MAN.

E<i ihûût eed tnàtt elle allâft f élancée hon ûe lâ présenfee da éhèvàlier , lorsque celùi-6i , S gehout devant elle ^ dans lès pWH, douloureuses angoisses , osa porter la main sur sa robe et ^'opposer à son départ.

< Fas-tu pas entendu mes paroles , yîI esclave? • dJt-etle en se tetoUrnant bfùsquement et liii parlant avec hauteur, i Dis à l'infidèle Soudan , ton maître , que je méprise ses offres autant que Fhumilité d*un indigne parjure à sa religion , k la ehevalerie , à son Dieu et à sa dame. »

En parïant ainsi , elle s'arracha de ses mains , lui laissant un morceau de son voile dans Feffort qu'elle fit pôUr lui èchappet , et sortit de la tente.

La voit de Ne ville eh rtièttiè temps appela du dehors. Eptiisé par là douleur (}ù*il avslit éprouvée pendant cette entrevue , et qu'il n'aurait |)u éviter qu'en vlëlant l'engagement qu'il avait pris avec le roi Richard , l'infortuné chevalier suivit en chancelant le baron anglaiâf , et ils arrivèrent éi pavillon royal devant lequel m détachement de Cavaliers venait de descendre. Il y avait de la lumière et du mouvement dans la tente ^ et quand Neville y entra avec son eompagnon , ils trouvèrent le roi entouré de quelques uns de ses barons , et occupé à recevoir ceux qui venaient d'arriver.

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