CHAPITRE m
un vaisseau dans un détroit rempli d'écueils; mais ils n'eurent pas fait une demi-lieue qu'il se montra sûr de sa route , et sembla disposé à entrer en conversation avec plus de franchise qu'on n'en trouvait généralement dans les manières de sa nation.
< Vous m'avez demandé , dit-il , le nom d'une muette fontaine qui a l'apparence , mais non la réalité de la vie. Pardonnez-moi si je vous demande à mon tour celui du compagnon avec lequel je me suis mesuré et près duquel je me suis reposé : c'est un nom que je ne puis croire inconnu, même dans les déserts de la Palestine.
— U ne mérite pas encore d'être cité , dit le chrétien. Sachez pourtant que , parmi les soldats de la croix , on m'appelle Kenneth, le chevalier du Léopard. Dans ma patrie, je reçois d'autres titres » mais qui sonneraient désagréablement à une oreille orientale. Permettez-moi de vous demander également , brave Sarrasin , quelle est celle des tribus de l'Arabie qui vous a vu naître , et sous quel nom vous êtes connu.
— Sir Eenneth , répondit le musulman , je me réjouis que vous ayez un nom que je puisse prononcer aisément. Quant à moi, je ne sais pas Arabe , quoique je tire mon origine d'une race non moins sauvage , non moins guerrière. Sachez, sire chevalier du Léopard, que je suis Sheerkohf , le Lion de la Montagne , et que le Kurdistan , dont je suis sorti , n'a pas de famille plus noble que celle de Seljood.
— J'ai entendu dire , reprit le chrétien , que votre Soudan a puisé son sang dans la même source.
— Grâces en soient rendues au Prophète qui a daigné honorer nos montagnes au point de foire sortir de leur sein celui dont la parole est une victoire. Je ne suis qu'un ver devant le roi d'Egypte et de Syrie , et néanmoins dans mon pays mon nom n'est pas sans influence. Étranger, combien d'hommes as-tu amenés dans cette expédition guerrière ?
— Par ma foi, dit sir Kenneth , avec l'aide de mes amis et de mes parents , j'ai eu bien de la peine à fournir dix lances convenablement équipées , ce qui peut former cinquante et quelques hommes, archers et varlets compris. Quelques uns ont abandonné ma bannière malencontreuse , d'autres sont tombés sur le champ de bataille, d'autres encore sont morts de maladie, et un fidèle écuyer, pour les jours duquel j'ai entrepris ce pèlerinage , est maintenant retenu au lit par une dangereuse maladie.
— Chrétien , dit Sheerkohf, j'ai ici cinq flèches dans mon carr
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quois y chacune empennée des plumes d'un àlgle : lohque j'envoio une de ces flèches vers mes tentes , mille guerriers montent à che- Yal. Si j'envoie la seconde , une force égale se met en route. ÂTaspect de ces cinq flèches , cinq mille hommes sont à mes ordres ; et si enfin i'entoie mon arc^ dix mille cavaliers viemient ébranler le désert. Et c'est avec tes cinquante cavaliers que tu es tenu envahir une terre dont je suis un des plus chétife mattres?
-— De par la croix ! Sarrasin ^ répondit le guerrier d'Occident , tu devrais savoir, avant de te vanter, qu'un gantelet de fer petit écraser tout un essaim de frelons.
— Oui , mais il faut auparavant mettre la main dessus , » dit le Sarrasin avec un sourire qui aurait pu porter atteinte à la nouvelle alliance des deux guerriers, s'il n'eût changé de sujet en ajoutant : « La bravoure est*eile donc si estimée des princes chrétiens , que toi , amsi dépourvu d'hommes et de moyens , tu puisses offrir de me servir de protecteur et de sauve-garde dans le camp de tes frères.
— Sache , Sarrasin , puisque tu parles ainsi , dit le chrétien , que le nom d'un chevalier et le sang d'un gentilhomme lui donnent le droit de se placer au rang des premiers souverains en tout ce qui ne concerne pas Tautorité et la puissance royale. Si Richard d'Angleterre outrageait rhonneur d'un chevalier , même aussi pauvre que je le suis , il ne pourrait , d'après les lois de la chevalerie , lui refuser le combat.
— Il me semble , dit l'émir , que j'aimerais à contempler un spec^ tacle aussi étrange , et à voir comment un baudrier de cuir et des éperons mettent le plus pauvre au niveau du pins puissant.
— Il faut y ajouter un sang noble et un cœur intrépide, reprit le chrétien , et alors vous aurez dit la vérité.
— Et avez-vous un aussi libre accès auprès des femmes de vos princes et de vos chefe? demanda le Sarrasin.
-— A Dieu ne plaise , dit le chevalier du Léopard , que le plus pauvre chevalier de la chrétienté n'ait la liberté , en tout honorable service, de dévouer son cœur et son épée, la gloire de ses actions et la constante idolâtrie de son cœur , à la plus belle princesse dont le front ait jamais été ceint d'une couronne.
— Il n'y a qu'un moment , dit le Sarrasin , que tu dépeignais l'amour comme le trésor le plus précieux que le cœur puisse renfermer. Tu as sans doutp donné le tien & quelque haute et noble dame?
CHULPITAE m. »
^ Etranger ^ i rt|)Ht le chrétien en rougissant ; « nous ne sommes pas assez imprudents pour dire où nous a?ons placé nos trésors les plus précieux : qu'il te suffise de savoir que mon amour j comme tu le disais tout à l'heure , s'est donné à un noble et illustre objet, au plus noble, au plus illustre. Mais si tu aimes à entendre raconter des faits d'amour et des exploits guerriers, rends-toi au camp des chrétiens : tu y trouveras de quoi occi4>er tes oreilles , et peut-être ton bras. »
Le guerrier d'Orient, s'élévant sur ses étriers et brandissant sa lance en Fair , s'écria : « J'aurai de la peine , je crois , à trouver quelqu'un qui, portant l'arc sur l'épaule, veuille lutter avec moi au tir dnjerrid.
— Je ne puis répondre de cela , répliqua le chevalier, quoiqu'il j ait dans le camp certains Espagnols qui ne manquent pas d'acbresse dans votre manière orientale de lancer la javeline.
— Chiens et fils de chiens ! s'écria le Sarrasin , quel besoisi ankt ces Espagnols de venir ici combattre les vrais croyants , qui , dans leur pays , sont leurs seigneurs et leurs maîtres. Je ne voudrais me mêler avec eux dans aucun jeu guerrier.
— Prenez garde que les chevaliers de Léon et des Asturies ne vous entendent parler d'eux de cette manière , dit le chevalier du Léopard. Mais, > ajouta*t-il en souriant, car le souvaiir du combat du matin se retraçait à son esprit , « si au lieu d'un roseau vous êtes disposé à braver la hache d'armes , il ne manquera pas de guerriers européens prêts à satisftiire votre désir.
— Par la barbe de mon père ! sire chevalier , » dit le Sarrasin en s'efibrçant de rire , « c'est un jeu trop rude pour servir de passe-* temps. Je ne l'éviterai jamais dans une bataille; mais ma tête, • ajouta-t-il en passant la main sur son front , c ne me permettra pas de quelque temps de m'y exposer par plaisir.
— Je voudrais que vous vissiez la hache d'armes du roi Richard i celle qui pend à l'arçon de ma selle n'est qu'une plume en compa-* raison.
*— On parle beaucoup de ce souverain insulaire , serais4u un de ses sujets?
— Je suis attaché à sa bannière dans cette expédition , et je m'en honore; mais je ne suis pas son sujet, quoique né dans l'Ile où il règne.
— Que veux-tu dire ? avez-vous deux rois dans une misérable lie ? ^ Gomme tu le dis , répandit l'Écossais (car sir Kcnnetb était
né en Ecosse). II en est ainsi, et quoique les bàbitants des deux extrémités de cette lie soient engagés dans des guerres fréquentes , cela ne les empêche pas de fournir encore , comme tu le vois , un corps de guerriers sufllsant pour ébranler la puissance impie que ton maître a usurpée sur les villes de Sion.
— Par la barbe de Saladîn ! Nazaréen, si ce n*était un acte puéril et digne d'un enfant , je serais tenté de rire de la simplicité de votre grand sultan qui vient ici foire des conquêtes de déserts et de rochers, et en disputer la possession à des princes qui peuvent disposer d*un nombre dix fois plus grand de soldats , tandis qu'il laisse une partie de la petite lie où il naquit souverain, soumise à un autre sceptre que le sien. Assurément, sir Kennetb, vous et les autres vaillants hommes de votre pays , vous auriez dû vous déclarer sujets de ce roi Richard avant de quitter votre terre natale , divisée comme elle Test intérieurement , pour suivre cette lointaine expédition. »
La réponse de sir Kenneth fut impétueuse et fière. c Non , de par la brillante clarté des cieux ! si le roi d'Angleterre ne fût parti pour la croisade que lorsqu'il aurait été souverain de TEcosse, moi et tout loyal Ecossais nous aurions permis au croissant de briller pour Jamais sur les murs de Sion. »
Il en était là, lorsque, revenant tout-à-coup à lui-même, il murmura : « Meâ culpâl meâ culpd! moi, soldat de la croix, qu'ai-je à foire avec le souvenir de guerres entre les nations chrétiennes? » Cette impétuosité de sentiments, réprimée par la voix du devoir, ne put échapper au musulman , qui , sans comprendre tous les sentiments de son compagnon de route , en vit assez pour rester convaincu que les chrétiens , comme les enfonts du Prophète , avaient leurs ressentiments particuliers et leurs querelles nationales qui n'étaient pas toiyours fociles à assoupir. Mais les Sarrasins appartenaient à une race arrivée peut-être au plus haut degré de civilisation que leur religion leur permît , et susceptible , en conséquence, des notions les plus raffinées en foit de courtoisie et de politesse; ce furent ces sentiments qui ne permirent pas au guerrier de TOrient de relever tout ce qu'il semblait y avoir de contradictoire dans les opinions de sir Kenneth , comme Ecossais et comme croisé.
Cependant , à mesure qu'ils avançaient, les lieux changeaient insensiblement d'aspect. Ils commençaient à tourner vers l'est, et avaient atteint la chaîne de montagnes nues et escarpées, qui, bordant de ce côté la plaine aride , apportent de la variété dans la
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mrihce du sol sans rien changer à son caractère âe stërilité. Des masses de roches aiguës commencèrent à s'élever autour d'eux , et bientôt des pentes rapides , formidables par leur hauteur , et difficiles à gravùr à cause du rétrécissement de la route , offrirent aux voyageurs des obstacles d'im genre diflérent de ceux qu'ils avaient eu jusqu'alors à combattre. De sombres cavernes , des abîmes au milieu des rochers j et ces grottes dont il est si souvent question dans rScriture , présentaient à leurs yeux , des deux cùt^ , leurs effrayantes profondeurs. L'émir apprit au chevalier écossais que ces antres étaient souvent le refàge des animaux de proie, ou d'homoies encore plus féroces , qui , réduits au désespoir par les guerres continuelles et l'oppression qu'exerçaient indistinctement les soldats de la croix et ceux du croissant , embrassaient la vie de brigands , et n'épargnaient dans leur violence ni le rang, ni la religion, ni le sexe , ni l'âge.
Le chevalier écossais écoutait avec mdiflérence ces récité des ra^ vages commis par des animaux sauvages ou des hommes féroces : tant était grande sa confiance dans sa force et sa valeur personnelle ! Mais il fut saisi d'un vague effi*oi lorsqu'il se rappela qu'il était dans cet effrayant désert femeux par le jeûne de quarante jours, et dans les lieux mêmes qui furent témoins des tentations dont il fût permis au Principe du mal d'assaillir le Fils de l'homme. Son attention se détourna graduellement de la conversation légère et mondaine du guerrier infidèle, et quelque agréable que son esprit et son éclatante bravoure eussent pu lui rendre sa compagnie partout ailleurs , sir Kenneth sentait que , dans ces déserts sauvages et désolés où erraient les esprits impurs chassés des corps des mortels dont ils s'étaient emparés , un moine aux pieds nus lui eût mieux convenu pour compagnon quç le brillant mais infidèle Sheerkohf .
Ces réflexions le mirent mal à son aisé , d'autant plus que la galté du musulman semblait s'accroître à mesnre qu'ils avançaient dans leur Toyage. En effet , plus ils s'enfonçaient dans les sombres profondeurs des montagnes , plus sa conversation devenait eiyouée et légère, tellement qu'en s'apercevant que son compagnon ne lui répondait pas, il se mit à chanter à haute voix. Sir Kenneth entendait assez les langues de l'Orient pour reconnaître que son compagnon chantait des hymnes d'amour, contenant ces éloges enflammés de la beauté sur lesquels les poètes orientaux aiment tant à s'appesantir, et qui par conséquent étaient fort mal adaptés an tour grave et
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religieux qu'avaient pris see pensées depuis qu'il était entré dam le désert de la tentation. Par une inconséquence assez remarquable» le Sarrasin chantait aussi les louanges du vin, le rubis liquide des ppètes persans , et sa galté finit par être tellement en opposition avOQ les sentiments tout contraires qui absorbaient le obevalier chrétien , que, sans le pacte d'amitié qu'ils s'étaient juré , sir K^i* neth aurait probablement pris ses mesures pour lui fiiire changer de ton. Quoi qu'U en soit, il lui semblait avoir à son c6té quelque démen licencieux et corrupteur qui cherchait à tendre des pièges k son &ine I et à mettre en danger son salut éternel , en lui inspirant la pensée coupable des plaisirs mondains, et en troublant ses dévotions dans un moment où sa parole de chrétien et son vœu de pé-^ lerin lui imposaient le devoir de se livrer à des pensées de piété et de pénitence. U était dcmc fort embarrassé et fort indécis sur le parti qu'il prendrait , et ce fut d'un ton brusque et mécontent qu'il rompit enfin le silence; il interrompit le lai du célèbre Budpiki, dans lequel le poète déclare préférer le signe qui est sur le sein de sa maîtresse à toutes les richesses de Bokhara et de Samarcande.
« Sarrasin t » dit- il d'un ton sévère, « tout aveuglé, tout plongé que tu sois dans les erreurs d'une loi fousse , tu devrais pourtant ciHuprendre qu'il y a des lieux plus saints que d'autres, qu'il, en est aussi dans lesquels l'esprit du mal a plus que son pouvoir ordinaire sur les mortels pécheurs. Je ne te dirai pas pour quelle caqie effrayante ces rochers , ces cavernes avec leurs sombres voûtes qui semblent conduire aux abîmes infernaux, sont regardés comme fius spécialement fréquentés par ,Satan et les anges des ténèbres. Il suffit que j'aie été averti depuis long-temps des dangers de ce lieu par de sages et saints hommes auxquels la nature de cette région dang^euse est.bien connue. Suspends donc cette gaité folle et déplacée, et tourne tes pensées sur quelque sujet plus convenable i ep lieu > (pioique , bé)as l il ne puisse y avoir que péché et blasphème dans t^s plus dévotes prières ! »
Le Sttrrasin l'écouta avec quelque surprise , et lui répondit d'un Um de bonne humeur , et avec autant de galté que la politesse lui peitnit d'en mettre dans ses paroles : c Bon sir Kenneth i il me semble que vous en agissez un peu injustement avec votre compagnon. Je ne me suis pas offensé de vous voir vous gorger de chair de porc et de vin , et je vous ai laissé jouir de ce que vous appelez vos privilèges de chrétien, me contentant dans le fond du cœur de déplorer vos jouissances animales. Pourquoi donc seriez-vous sçan-
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daltté pare^ que je tâche d'égayer de mon mieux une triite route par quelques chants joyeux ? Le poète a dit : c La obanson est comme la rosée du eiel qui tombe sur le sein du désert ; elle rafral^ ehit le sentier du voyageur. »
— Ami Sarrasin, dit le chrétien , je ne blàme pas le goût de La musique et de la gaie science, quoique nous lui accordions peut* être trop de place dans nos pensées , que nous pourrions diriger vers un meilleur but. Mais les prières et les saints psaumes con* Tiennent mieux que les lais d'amour et les chants bachiques à des hommes qui traversent cette vallée de Tombre de la mort, remplie d'esprits malins et de démons que les prières des saints hommes ont chassés du séjour des humains et réduits à errer ici au milieu d'une nature aussi maudite que la leur.
— Ne parle pas ainsi des génies , répondit le Sarrasin $ car sache que tu t'adresses à un homme dont la famille et la nation tirent leur origine de cette race immortelle que votre secte craint et blasphème.
— Je pensais bien aussi , répondit le croisé , que ta race aveugle tirait son origine de l'esprit malin , sans l'aide duquel vous n'auriez jamais pu réussir à défendre cette bienheureuse terre de Palestine contre tant de vaillants soldats de Dieu. Je ne prétends pas parler ici de toi en particulier , Sarrasin , mais de ton peuple et de ta religion. Il me parait étrange cependant , non que vous descendiez de l'esprit malin, mais que vous vous en vantiez.
— De qui le brave des braves se vanterait -il de descendre, si ce n'est du brave des braves ? dit le Sarrasin. A qui une race orgueil-* leuse pourrait-elle mieux attribuer son origine qu'à l'esprit des ténèbres , qui aima mieux se laisser précipiter du ciel par la force que de ployer volontairement le genou? On peut haïr Éblis, étranger, mais il faut qu'on le craigne ; et les descendants d'Éblis , qui habitent le Kourdistan , sont semblables à leur père. »
Toutes les connaissances de l'époque se composaient de contes de magie et de nécromancie , et sir Kenneth entendit son compagnon Mre l'aveu de son origine diabolique èans aucune incrédulité et sans trop d'étonnement, quoiqu'en frissonnant intérieurement de se voir dans un lieu si eiFrayant avec un compagnon qui convenait d'un tel lignage. Cependant, naturellement exempt de crainte , il se signa , et demanda bravement au Sarrasin l'explication de la généalogie dont il se vantait. Ce dernier consentit volontiers à la . donner»
« Brave étranger, dit-il, apprends donc notre histoire. Pendant que le cruel Zohatik, un des descendants de Griamschid, occupait le trône de Perse , il forma une ligue avec les puissances des ténèbres, au milieu des voûtes mystérieuses dlstakhar, voûtes que la main des esprits élémentaires avait creusées dans le roc vif, longtemps avant qu*Adam fût créé. Là il nourrissait avec des offrandes quotidiennes de sang humain deux serpents dévorants qui étaient devenus , suivant les poètes , une partie de lui-même , et pour l'aliment desquels il imposait chaque jour le nouveau tribut d'une victime humaine. Mais enfin , la patience de ses sujets étant épuisée , quelques uns tirèrent le glaive du fourreau. De ce nombre furent le vaillant forgeron et le victorieux Feridoun , par qui le tyran fut enfin détrôné et renfermé pour jamais dans les sombres cavernes du mont Damavend. Mais avant que Taffranchissement de la Perse eût pu s'effectuer , et tandis que la puissance de ce monstre sanguinaire était à son plus haut point d'élévation , une troupe d'esclaves ravisseurs, qu'il avait envoyée se pourvoir de victimes pour ses sacrifices journaliers , ramena sous les voûtes du palais d'Istakhar sept sœurs, toutes si belles qu'elles semblaient sept houris. Ces jeunes beautés avaient pour père un sage qui ne possédait d'autres trésors que ses filles et sa propre sagesse. Cette dernière ne lui suffit pas pour prévoir ce malheur que tous ses efforts ne purent empêcher. L'atnée des sœurs n'avait pas dépassé sa vingtième année, la plus jeune atteignait à peine sa treizième; et telle était la ressemblance qui existait entre elles , qu'on eût eu de la peine à les distinguer sans la diffôrence de leurs tailles, chacune s'élevant presque insensiblement au dessus de sa cadette, comme les degrés qui conduisent aux portes du paradis. Ces jeunes filles parurent si belles lorsqu'elles furent amenées sous les voûtes ténébreuses , et dépouillées de tous leurs vêtements , à l'exception d'une simarre de soie blanche , que leurs charmes attendrirent ceux qui n'étaient pas mortels. Le tonnerre gronda, la terre fut ébranlée, les rochers de la voûte s'entr'ouvrirent, et laissèrent passage à un être qui parut tout-à-coup habillé en chasseur , avec un arc et des flèches , et suivi de ses six frères. Us étaient tous de grande taille, et, quoique leurs traits fussent sombres, ils étaient beaux à voir; mais leurs yeux avaient plutôt l'effrayante fixité de ceux des morts, que l'éclat qui étincelle sous la paupière des vivants : « Zeineb , » dit le chef de la bande; et, en parlant ainsi, il prit la main de l'aînée des sœurs à laquelle il s'adressait d'un ton de voix bas , doux et mé-