‹ Le Talmud de Jérusalem; (volume 3)Chapitre 1 sur 125 · Le Talmud de Jérusalem; · texte numérisé non relu

Le Talmud de Jérusalem;

Nous prions le lecteur qui ouvrira ce volume de ne pas le feuilleter sans nous avoir entendu au préalable, et de ne pas juger ce travail, quelque prétentieux qu'il puisse paraître, sans avoir écouté notre défense. Des objections contre notre projet, tendant à nous détourner de cette voie, nous ont déjà été adressées et le seront sans doute encore. Mais, si l'on veut bien nous le permettre, nous essayerons de les réfuter avec l'appui de voix plus autorisées que la nôtre, et pour nous justifier du reproche de présomption qu'on pourrait nous opposer, présentons ici la suite historique de ce travail et son origine.

Plusieurs personnes qui aiment encore le Talmud, et parmi elles des orientalistes académiciens, nous ont engagé à entreprendre la présente traduction^; elles nous ont fait l'honneur d'insister à plusieurs reprises; elles ont fait valoir la grandeur du projet, et nous avons cédé à leur invitation de traduire im texte complet. Car si, après les excellents travaux partiels qui ont paru récemment sur la matière, on peut encore attacher quelque intérêt au Talmud, ce n'est qu'à la cojidition de posséder intégralement la version textuelle. Nous avons accepté cette tâche, non sans hésiter, par des raisons qu'il est presque inutile d'exposer, et dont il est encore plus aisé de se rendre compte soi-même, pour peu quon connaisse la matière; aussi nous serions-nous abstenu, si ce travail avait jamais été fait en une langue moderne quelconque'-.

^ Les approbations qui nous sont par- qu'il nous soit permis d'en tenir compte, venues (comme les lettres de M. Ad. Franck et encore moins de les publier, et d'autres juges) sont trop flatteuses pour - Voir § 8.

„ li\TIM)J)l CTIO.X.

(le siijcl ('s( SI vasic, el les (jiiestions ([ii'il comporle soul tellorneiil coniphîxcs, (|u on ne sanrait les résoudre d'un trait. Pour faire face aux observations (jui se présentent en foule, il est indispensable de procéder par méthode, et d'adopter les divisions suivantes :

1" Des idées populaires et vulfraires répandues sur le Talmud K

ïi'' Son ori{jine historique, sa formation.

3" Quel est son contenu fondamental ?

/i" Analyse par la description de quelques exemples.

5" Persécutions qu'il a subies et comment il a lassé l'oppression des siècles.

6° Manuscrits talmudiques dans les diverses bibliothèques publiques de l'Europe.

7'' Commentaires sur cet ouvrage, résumés; règles d'interprétation.

8*" Premier projet de traduction en France; pourquoi il n'a pas abouti.

g"" Difliculté du langage.

1 o"" Etendue et plan du présent travail.

11° Doctrine philosophique du Talrnud. Conclusion.

C'est seulement après l'examen de ces diverses questions, traitées séparément, que l'on pourra se rendre compte de cette œuvre et de ses périls.

S I. l(lées populaires sui* le Talmud.

En ell'et, les obstacles sont multiples, plus embarrassants les uns que les autres, et ont de quoi effrayer l'esprit le plus téméraire. Comment reproduire d'une manière intelligible une conversation décousue, ou les idées se suivent sans style ni enchaînement, où l'art de la rhétorique est complètement inconnu ?

Mais d'abord, qu'est-ce que le Talmud? Telle est la question qui se présente avant tout. ^' Quelle est la nature de cette étrange

^ Les savants écrivent souvent T/ialmud. Nous avons cru devoir réserver le /// (anglais) pour le n non [)onctué.

INTHODUCTIOA. ni

production, dont le nom, presque ini[)ercepLibIeinenL commence à devenir un des mois qui sont familiej's à l'Europe^? Partout, il semble que le Talmud nous poursuive : nous le lencontrons dans la théologie, dans la science et mêmii dans la littérature {générale. Il n'est pas un manuel consacré aux diverses branches de la science biblique, géographie, histoire sainte, chronologie, numismatique, qui ne fasse allusion au Talmud. Les défenseurs de toutes les opinions religieuses en appellent à ses maximes. Il y a plus : non-seulement tous les lettrés , les érudits du judaïsme et du christianisme, mais encore ceux de l'islamisme et du dogme de Zoroastre y ont recours dans leurs analyses des doctrines, des dogmes, de la légende et de la littérature. Prenons un volume récent de dissertations ar chéologiques ou philologiques : que ce soit un mémoire sur un autel phénicien, sur une tablette cunéiforme, sur les poids et mesures de Babylone, ou sur les monnaies des Sassanides, nous sommes sûrs d'y trouver ce mot mystérieux : le Talmud! Ce ne sont pas seulement ceux qui ont retrouvé l'alphabet des langues perdues de Chanaan et de l'Assyrie, d'Himyar ou de la Perse de Zoroastre, qui appellent le Talmud à leur aide; les écoles modernes de philologie grecque et latine commencent à tirer parti des matériaux de l'école classique qui y sont épars. La jui'isprudence, à son tour, a fini par s'apercevoir que, sans parler de l'influence du Talmud sur l'étude des Pandectes et des institutes, on trouve aussi cachées dans ces labyrinthes quelques-unes des lois mômes des Mèdes et des Persans, qui jusqu'ici n'avaient été qu'un mot vide de sens. Il en est de même de la médecine, de l'astronomie, des mathématiques et du reste. L'histoire de ces sciences pendant la période qu'embrasse la composition du Talmud ne peut plus s'écrire sans consulter les notions conservées dans cet ouvrage cyclopéen comme dans une vaste cité ensevelie. Cependant, indépendamment des faits qui appartiennent essentiellement à ces branches de la science, le Talmud contient d'autres faits d'une plus grande importance

' Qnavtovhj Herinw d'ocLohro 1867 (article de M. 1^]. Deufscli).

,v lNTI{()J)LCTIOi\.

encore, (l(»s Tails ([iii iiih'rcsseiil la ciiIIiiimî de l'es|)iil liiiinaiii, dans raccenlioii la plus larj'v du lernie : lal)l(;aux de pays varies (it (répo(|n(»s diverses; la])leaux de la Grèce et de liyzance, de rE|ryple cl de Home, de la Perse et de la PaiestiiK^ du lein[)le et du forum; récits de |;uejTe et de ])aix, de douleur et de joie; tableaux palpitants de vie, éclatants de couleur. Voilà vraiment un des signes du temps. Un grand changement s'est opéré dans le monde moderne; nous, enfants des derniers âges, nous sommes avant tout utilitaires. Quand nous lisons le Coran, le Zend-Avesta, les Védas, ce n'est pas seulement afin de les réfuter; nous considérons toute sorte de littérature, religieuse, légale, ou autre, de tout âge et de tout pays, comme une partie et une portion de l'humanité. Dans un certain sens, nous nous en croyons responsables. Nous cherchons à comprendre la pliase de culture intellectuelle qui a donné naissance à ces parcelles de notre héritage, et l'esprit qui les anime. Tout en ensevelissant ce qui est mort en elles, nous recueillons avec joie ce qu'elles ont de vivant. Nous en enrichissons le trésor de notre savoir; leur poésie nous émeut, et elles font naître en nous des pensées nobles et ])ures, lorsqu'elles font vibrer la corde divine dans nos cœurs.

ff C'est dans ce même sens humain que nous parlons maintenant du Talmud. Il y a môme un danger : ce sentiment désintéressé, qui est un des plus beaux traits de notre époque et qui nous porte toujours à offrir des holocaustes aux mânes de ceux que les générations précédentes nous paraissent avoir maltraités, peut nous faire exalter le Talmud un peu au delà de ce qu'il mérite. A mesure que les preuves de sa valeur nous apparaissent, nous pouvons en arriver à exagérer son importance pour l'histoire de l'humanité. Cependant un vieil adage a dit : rr Avant tout, étudiez; car quels que soient les motifs qui vous animent d'abord, vous aimerez bientôt l'étude pour elle-même, "n Ainsi donc, même une attente exagéi'ée de trésors enfouis dans le Talmud n'en aura pas moins son avantage, si elle nous amène à étudier l'ouvrage luimême. Car, disons-lc de suite, les indices de son existence qui

INTRODUCTION. v

paraissent dans plusieurs [)ublications nouvelles ne sont pour la plupart que des feux follets. Tout d'abord, on s'inia[jinerait ([u'il n'y a jamais eu un livre plus populaire, ou qui ait servi plus exclusivement de centre intellectuel aux savants modernes, orientalistes, théologiens ou jurisconsultes. Et l'intérêt qui s'attache à ce vaste recueil est tel, que bien des littérateurs s'imaginent qu'il a été traduit. Or, quelle est l'exacte vérité? Gela peut sembler paradoxal, mais il n'y a jamais eu de livre plus généralement négligé et dont on ait plus parlé. JNous pouvons bien pardonner à Heine, quand nous lisons la brillante description du Talmud contenue dans son Roynancero, d,e n'avoir même jamais vu l'objet de ses poétiques éloges. Comme son compatriote Schiller, qui, soupirant en vain pour la vue des Alpes, en donna la description la plus brillante et la plus fidèle, Heine devina le vrai Taluiud, avec l'instinct infaillible dupoëte, dans des citations partielles. Mais combien parmi ces citations coulent véritablement de la source? Trop souvent et trop évidemment, pour employer la comparaison rustique de Samson, ce ne sont que des génisses anciennes et fatiguées \ avec toute leur venimeuse parenté, qui sont une fois de plus attelées à la charrue par quelques savants. Nous disons savants, car, pour le commun des lecteurs, beaucoup d'entre eux en sont encore à croire, comme le capucin Henri de Seyne, que le Talmud n'est pas un livre, mais un nom d'homme: ce Ut narrât rabbinus Talmud, i? s'écrie-t-il , et d'un ton de triomphe il pousse son argument ^. Or, parmi ceux qui savent que le Talmud n'est pas un rabbin, combien y en a-t-il chez c[ui il éveille autre chose que Tidée la plus vague? Qui l'a

Par exemple, les tela ignea Satanœ, plus récente étude sur ce sujet, celle de

V abgezogener Schlangenbalg {déipomWe de feu M. Bedarrides : nous y trouverons,

serpent). par exemple, le titre mischnique DP^iaîÛ

Encore de nos jours, la plupart des traduit par : rrce qui a été taché en ce

essais de critique ou d'analyse du Tal- jour," au lieu de l'inverse. Sans relever

mud sont faits de seconde main, d'après les erreurs matérielles, comme le terme

Buxtorf ou d'autres érudits, qui n'ont eu dcrer erer, notons seulement, dans cette

eux-mêmes qu'une connaissance impar- Etude, une note ainsi conçue : traité

faite de cet ouvrage. Ainsi, ouvrons la Bathra, fol. 91, col. 5, p. 9.

VI 1\TIM)I)I CTION.

('•('lil ? (Jiicllc en est \rUnu\\\(\1 (jiielle eii est la djilc'^ (jue coiilicnl-il? On a-l-il paiMi ? lin contcinporain la (•,()in|)arr à nn spliinx vers liMjiicI loiis les lioninios lixent les yeux à I'lieure (ju'il est, les nns avec une vi\(; (lu'iositc, l(\s antres avec une vajjne in(|uiétu(l(i. Mais |)()nr(|noi ne pas lui arrachei" son secret? Jusqu'à quand allons-nons vivr(î seulement de cilations mille lois reproduites et mille lois mal à propos?

ffMais on devons-nous chercher les premiers renseifjnements? (Jni nous a|)|)i'endra l'histoire de ce livre, sa plac(i dans la littératuie, son s(îns et sa ])ortée, les rapports surtout qu'il a avec nousmêmes? Si nous nous adressons aux anciennes autorités, nous verrons que, le plus souvent, dans leur empressement à servir une cause, elles ont déchiré quelrpies lambeaux de ce corps gigantesque et vivant, qu'elles nous ont présenté ces fragments anatomiques défigurés et mutilés, sans forme et sans ressemblance, en nous disant : rr Voyez, voici le livre p? ou bien elles ont fait pis encore. Elles n'ont pas mutilé leurs échantillons, elles les ont donnés tels qu'elles les trouvaient, et puis, se rangeant de côté , les ont montrés au doigt d'un air de dérision. Les échantillons étaient en effet risibles et grotesques au delà de toute expression. Mais ces habiles et pieux investigateurs prenaient malheui'eusement les gargouilles, ces statues de pierres grimaçantes qui depuis mille ans montent la garde sur nos cathédrales, pour les statues des saints qui sont à l'intérieur, et ils s'écriaient avec une méprisante ironie : cr Voilà donc tes dieux, ô Israël !*)•) Qu'on ne se méprenne pas sur nos paroles; nous ne voulons pas êti'o ingrats envers ces rares esprits dont les noms sont connus de tous ceux qui étudient, et dont les travaux n'ont cessé d'être })résents à notre esprit. Car, bien que dans tout le domaine de l'érudition il y ait à peine une branche que l'on puisse comparer au Talmud pour la difficulté, cependant, si un homme a le temps, de la patience et du savoir, il n'y a pas de raison pour qu'en parcourant les bibliothèques anciennes et modernes, il ne recueille pas dans les essais et les traités, dans les monograj)hies et les esquisses, dans les livres et les innombrables

INTRODUCTION. vu

écrits périodiques, des aperçus grâce auxcjuels, en étudiant le livre lui-niètnc, il pourrait arriver à une certaine conclusion sur sa substance et ses tendances, son orif^ine et ses développements. Cependant, ce travail hérissé de dillicultés n'a j)as été l'ait ])Our le j)ul)lic en général. Nous avons cherché au loin et au large un livre spécial sur ce sujet, et qui pût servir de thème à nos observations; un livre qui ne lût pas seulement une traduction altérée d'une certaine Introduction du xn^ siècle, émaillée de sarcasmes et parsemée d'erreurs; mais un livre qui, se plaçant au point de vue de la science, prononçât un jugement impartial sur une production dont l'antiquité seule, à défaut d'autre titre, a droit au respect des lecteurs sérieux. Nous n'avons pas trouvé ce livre, ni rien qui en approchât, i-i

Il importe donc de faire connaître cette exposition à la fois variée et concise, dont nous avons pour ainsi dire une sténogi'aphie prise sur place. Ainsi, pour citer de suite un exemple de cette concision de termes, le premier traité est intitulé niDis, Bénédictiom; on sait que l'Israélite, ne devant goûter à aucun produit ni jouir de quoi que ce soit sur terre sans remercier le Créateur ^ est tenu de réciter au préalable (et parfois après) diverses formules de prières ou actions de grâce énumérées dans ce volume, qui commencent toutes par les mots : béni soit Dieu! Tout cela est sous-entendu dans le seul mot Bénédictions, formant le titre. Et loin de se renfermer dans ces limites, ce volume traite de divers sujets, mentionnés par à-propos ou même sans à-propos.

En outre, il faut prendre en considération l'aspérité du langage, l'étendue du texte, et il convient de ne pas oublier que les matières discutées sont délicates pour certaines convictions religieuses. Tous ces points contiennent de graves difficultés qu'on n'a pas encore osé aborder. Cependant sont-elles insurmontables? Là réside toute la question. Or, pour bien les comprendre, il inqiorte de se rappeler leur origine.

' Talmud de Jérusalem, traité Bcrakhôtk, cli. vi, .S i; Talmud Babli, même traité, loi. 35''; tr. Synhédrin, iol. 102^.

v,„ I\TI5()I)I ( Tl()\.

S II. I*\)i'iiinli()ii (ill TaltMud.

Ill (''('I'ivaiii israélilc a lort hicii irsumé ce point d'liisLoirc k\\\ (M's h'Tines :

ff Lorsque, après deux cents ans d'une résistance énerjjique contre un em])ire (pii devait tout dompter, le ])euple hébreu vit s'évanouir sa nationalité p()liti([ue, il sentit le besoin de resserrer, autant que possible, les liens de sa personnalité, afin de conserver moralement, par l'identité des croyances, l'unité que la dispersion allait matériellement briser. Le moyen qui se présentait de lui-même, c'était de déterminer d'une maniùi'e invariable les principes des lois de Moïse, d'en développer le sens, d'en fixer l'interprétation ^

ff Mais alors, si je puis parler ainsi, les lumières d'Israël s'étaient éclipsées; dès longtemps la voix des prophètes ne laissait plus tomber sur les peuples la parole de Dieu, et l'inspiration divine semblait être remontée vers le ciel. D'ailleurs, l'organisation sociale n'existant plus, personne n'était en droit d'imposer son opinion aux autres hommes; l'autorité s'était anéantie avec la puissance. Le seul parti rationnel dans cet état de choses était de réunir les Israélites ou ceux qui seraient appelés à les représenter, et d'en Tormer un synode souverain. C'est ce que tenta le rabbin Juda, naci de la nation, et qui vivait dans le n"^ siècle de l'ère chrétienne. Ce rabbin, plus particulièrement désigné sous le nom de noire saint maure, obtint, dit-on, de l'empereur Antonin, la permission de rassembler un concile composé des plus savants Israélites.

ff L'œuvre de ce concile consista à consigner par écrit ce qui, jusqu'alors, n'avait été livré qu'à la mémoire et ne s'était perpétué que par la tradition, savoir : la jurisprudence hébraïque; les opinions des principaux docteurs sur l'interprétation de la loi et les règles du devoir, c'est-à-dire ce que l'on nommait la /m'orafe-. Tel,

Archives Israelites , 18 Ai, articles de '" Disons, en passant, que le synode

i\l. .1. ColiPii sur l'nntoiilp rlii TnlnmH. transgressa on re point un principe de

[NTRODUCTION. ix

peu (kî leni])s avant cette é|)0((iie, Adrien avait donné force de loi, en les reunissant (;n un corps de doctrine, aux décisions des jurisconsultes, ou Répomes des pnidenlH Jlomaim, (jui formaient avant lui une source du droit non écrit. Le livre qui fut dressé par Juda le Saint à la suite des décisions du synode qu'il avait assemblé reçut le nom de Mischnâ ce Répétition de la loip^ et, fondés ainsi par l'adhésion de la majorité israélite, les principes qu'il contenait devinrent obligatoires pour tous \ -n

Par degrés presque imperceptibles, les explications et les recherches qui avaient pour but d'édifier et d'instruire sur un point spécial firent naître une science qui prit aussitôt les proportions les plus vastes. Son nom technique est déjà contenu dans les Chroniques^ : c'est celui de midrasch (de darasch, étudier, expliquer). Le fait est qu'il y avait des méthodes innombrables pour étudier l'Écriture*\ D'après la manière bizarrement ingénieuse de l'époque, on retrouvait les quatre principales méthodes dans le mot persan paradis épelé à la façon sémitique, sans voyelles, P, R, D, S. Chacune de ces lettres mystérieuses était prise mnémoniquement pour l'initiale de quelque mot technique Cjui indiquait une de ces quatre méthodes. Celle qu'on appelait P (jpeshat) visait à la simple intelligence des mots et des choses, d'accord avec la loi élémentaire de l'exégèse du Talmud, cf qu'aucun verset de l'Ecriture n'admettait pratiquement d'autre sens que le sens littéral, 11 bien que, dans un sens familier ou différent, on pût l'expliquer d'une foule d'autres manières. La deuxième, R (^reniez j, signifie insinuation, c'est-àdire la découverte des indications contenues dans certaines lettres et certains signes de FEcriture, superflus en apparence. On sup-

l'israélilisme d'alors, que la loi orale ne nation Taurait approuvé par Tordre de

devait pas être mise par écrit. De là son Gamaliel, son fils et son successeur dans

titre à' orale. la dignité de naci et de chef d'académie.

"^ C'est environ en l'an 2 1 9 de l'ère Cela ne changerait rien à l'origine de la

chrétienne, suivant la supputation de David Mischnâ (Voy. l'ouvrage Cémach David ^

Ganz, que la Mischnâ fut terminée. Selon édition princeps , Prague , iSgn , fol. /i3''). d'autres, Juda le Saint aurait réuni seul ^ Livre II, xiii. 'V^, et wiv, 27.

les principes de cet ouvrage, et toute la ' M. Deutsch, /. c.

X IIVÏHODUCTION.

posait (|iH' CCS sijjiics avai<;iil raj)|)()rl à des lois (|ui n'rtaieiil pas ex])r('ss(''m(Mil iiKMilioiinecs, mais ([iii oxislaiciiL dans la Iraditiori on avaient ('U' réccninienl proniu][jnécs. Celle méthode, appli(]née dime manière pins générale, donna naissance à nne sorte de memnn'a leclrnica, à une sténo[jrapliie semblable an iiotarilcon des Romains. On ajouta des points et des not(is à la maijje des marmscrits, et ainsi fut jetée la J)ase de la Massorak ou de la conservation di[)lomati(|ue du texte. La troisième, D (^deriiscli) , était l'application familière de ce qui avait été à ce qui était et à ce qui serait, de paroles prophétiques et historiques, à l'état actuel des choses. C'était une espèce particulière de sermon, ayant pour auxiliaires la dialectique, la poésie, la parabole, la sentence, le proverbe, la légende, etc. exactement comme cela se voit dans le Nouveau Testament.

La quatrième, S, signifiait sorf, secret, mystère. C'était la science niystérieuse à laquelle bien peu étaient initiés. C'était la théosophie, la métaphysique, l'angélologie, une foule de visions fantasques et brillantes de choses surnaturelles. De faibles échos de cette science se retrouvent dans le néo-platonisme, dans le gnosticisme, dans la cabale, dans Hermès Trismégiste. Mais bien peu de personnes étaient initiées aux choses de la rr création -i et du rr chariot, ii comme on appelait cette science, par allusion à la vision d'Ezéchiel. Cependant, là encore, l'attrait du vague et du mystérieux était si puissant, que, à la longue, le mot paradis ne désigna que cette dernière branche, la science secrète, ésotérique. Plus tard, dans le gnosticisme, il en vint à signifier le Christ spirituel.

Cependant les auteurs eux-mêmes posent en principe que leurs décisions n'ont rien d'absolu ni d'immuable, et peuvent toujours être modifiées par celles d'un pouvoir égal à celui dont ils étaient revêtus ^ Ce qu'ils voulurent faire, ce fut uniquement de fixer le sens et les règles de la loi écrite; car, ainsi que le dit Moïse de Coucy, ffsi l'on n'eut ajouté à la loi écrite l'interprétation de la

' Voir, onlro autres. MisclinA, 5* partie, (r. Edovi/olli, i, HS 5 et siiiv.

TNTKODUCÏION. xi

loi uiale, toute la loi eut été obscure et sans clarté, parce que l'Ecriture sainte est ])leine de passages qui semblent être en opposition et contradictoires^ i^

Poursuivons le cours des événements.

Quelques années a])rès la rédaction définitive de la Mischnâ (en 'iSo), un rabbin nommé Yochanan, et qui pendant quatrevingts ans, à ce que dit la chronique, avait été chef d'académie à Jéi'usalem, entre]) rit, aidé seulement de liab et de Samuel, disciples de Juda le Saint, d'augmenter la Mischnâ d'additions personnelles et de diverses discussions. Il en fut fait ensuite un livre entier, qui, réuni aux Mischjiaïoth, reçut plus tard, vers 890, le titre plus emphatique que réel de Talmud de Jérusalem, quoique rédigé à Tiberias. C'était le produit des écoles de la Palestine, écrit dans ce qu'on peut appeler Xaraméen oriental, par opposition au dialecte de la seconde Guemarâ, ou Talmud babylonien, écrit par des Araméens occidentaux. Aussi le Talmud de Jérusalem, en parlant de ces écoles-là, les appelle ['Occident. Dans ce Talmud, le texte mischnique porte le nom de Halacha (règle), sans aucune autre distinction.

La Mischnâ, désormais immuable, devint le seul livre légal. Son style pur et clair en rendait l'étude facile à. toutes les classes de la société hébraïque. Mais comme tous les livres qui énoncent des principes législatifs, elle avait dû exprimer ses décisions sous une forme concise, et en quelque sorte axiomatique, dont tout le monde pouvait ne pas saisir le véritable sens. Un siècle à peine s'était écoulé, . que l'on sentait le besoin d'expliquer par des commentaires soit le principe posé, soit l'intention précise de ceux qui l'avaient établi. On commença par prendre des notes, on les développa et on les rédigea.

En l'an 867, Asché était chef d'académie à Babylone. 11 eut la pensée, dans le cours public qu'il professait, d'instruire ses élèves par l'étude commentée et écrite de la Mischnâ. Chaque année il

' Sciiui^f (piviimI livre; dos préceptes), j)ar cel. .■luleiir.

NTIU)I)( CTION.

iiilornrolall dcvaiil eux deux Ljailos de cet ouvi'a}j;e; el [)endatit le Icinps de son prolessoral, il put finir deux fois l'élucidation de ce texte. Il s'aidait, ])()ui' Taire ce travail, soit des opinions des doc- Iciirs (jiie la Mischna avait omises, soit de l'avis de ceux qui étai(;nt morts lors(jue la compilation de Juda le Saint avait été publiée conjointement avec les notes conservées par les uns et les autres.

Mais afin que ses leçons ne restassent pas ensevelies dans l'oubli, il fit ce qu'à toute époque ont fait tous les professeurs, il se mit à compiler (plutôt qu'à rédi[jer) le cours qu'il professait; et déjà trente-cinq traités étaient transcrits, lorsqu'il mourut en Tannée /i2 7 ^ Mar, son fils, et Marimor, son disciple, lui succédèrent dans le professorat, et ils résolurent de continuer ce que leur père et leur maître avait si péniblement entrepris. Il leur fallut une grande patience et d'immenses investigations pour terminer ce grand travail. Soixante-treize ans furent employés pour mettre la dernière main à l'œuvre. Ils lui donnèrent le nom de Giiemarây c'est-à-dire complément.

La Mischna et la Guemarâ, confondues dès lors dans un même corps d'ouvrage, reçurent la dénomination commune de Talmud Babil, ou de Babylone, sous laquelle elles se sont perpétuées jusqu'à nos jours.

Telle fut l'origine de la formation du Talmud. Là encore il eût été contraire à la loi de Moïse d'établir sur un autre principe que l'adbésion libre des individus des prescriptions législatives quelconques. La base de la loi mosaïque, c'est la liberté d'adopter ou

^ Maïmonides , Préface au Talmud , en tête du traité Zeraïm. Maïmonides , dans son Guide (Introduction, 1. 1, p. 29), dit : Ainsi on trouve continuellement qu'on dit dans le Talmud : rr Le commencement du chapitre est en contradiction avec la fin,n et qu'on ajoute cette réponse : rrLe commencement émane de tel docteur et la fin de tel autre, -n On y trouvera de même ces paroles : ■ Raljbi Juda le Saint a ap-

prouvé les paroles de tel docteur dans tel cas et en a simplement reproduit l'opinion sans le nommer, et dans tel autre cas, il a approuvé les paroles de tel autre docteur, n Souvent aussi on y trouve cette formule : A qui appartient cette assertion anonyme? Elle appartient à tel docteur.

A qui appartient notre paragraphe de la Mischna ? A un tel.

INTRODUCTION. xiii

de rejeter^ : J'ai mis devant vous le bien et le mal, la mort et la me, dit le prophète ; eest à vous de choisir (Deutéronoiue, cliap. \x\ , v. i 5 et iG). Ce principe se retrouve partout dans l'histoire du peuple hébreu. Ainsi, deux fois dans sa vie. Moïse expose la loi devant le peuple, lui en donne lecture pour qu'il l'approuve, et le peuple s'écrie spontanément : Nous exécuterons toutes les paroles que l'Eternel a prononcées'^ . Et plus tard, Josué réunit à Sicheni les tribus d'Israël, et leur montrant le livre, il leur dit : crEt maintenant craignez l'Eternel et servez-le avec vérité. . . ou bien, s'il déplaît à vos yeux

de servir l'Eternel, choisissez-vous aujourd'hui celui que vous voulez servir. . .y\ Le peuple répondit à Josué : cr C'est l'Eternel seul que nous voulons servir. ■)! Josué dit alors au peuple : rrVous êtes témoins vous-mêmes que vous vous êtes choisi l'Eternel pour le servir, r^ Et ils répondirent : rr Nous en sommes témoins^.-)?

Longtemps après, lorsque, à la suite de la captivité de Babylone, la nation israélite se reconstitua, le principe du libre arbitre était aussi vivace que du temps de Moïse, et le pacte social et religieux fut de nouveau sanctionné volontairement par le serment et la signature de tout le peuple, grands et petits, hommes, femmes et enfants (Néhémie, ix et x).

En présence d'une règle aussi constante, aussi irréfragable, il est évident que nul parmi le peuple hébreu n'avait le droit d'imposer aux autres son arbitraire volonté. La Mischnâ, quelle que fût d'ailleurs la vérité de ses principes, n'avait donc pu se fonder que sur le libre consentement des masses, ou tout au moins des majorités. C'était de là qu'elle devait tirer toute sa puissance. Là commence l'interprétation, et avec elle la discussion. Selon les uns, il n'y eut rien de divin dans sa formation; cependant la loi orale qu'elle formulait avait sa source dans la révélation mosaïque, par cet enchaînement de principes qui, depuis les hommes de la gi^ande syna-

^ Il est bien entendu qu'il s'agit seu- ^ Exode, xxiv, 8-7; Deutéronome.xxix,

lament ici de l'adhésion aux lois, et non y et i3.

de la vérité immuable des dogmes reli- ' Josué, xxiv, 1 /i à i5 et suiv. gieux.

i\ïii()I)1!(;ti()\,

oooftr, lail r<'m()nt(M' la loi (îiilièi'c jusiurà la proiimljralion siiiaiVriie'. D'auli'es rroioni (juc \o, passajje du traiUi Abolit siir lequel s'appuie cette inlerprétatiou s'explique bien plus naturellement dans son sens littéral ([ue dans celui qu'on lui suppose; qu'il parle, en un nlot, de la loi écrite et nullement de la loi orale : c'est une question d'exégèse rabbini(|ue, et il serait en dehors du devoir de l'histoire impartiale de vouloir la résoudre.

On sait que, malgré la puissante organisation créée par Moïse, le peuple hébreu, ce peuple diflicile à plier, i-) se livra souvent à l'idolâtrie, laissant dans un oubli absolu les livides et les principes de la loi de Dieu. Ainsi lorsque, sous le règne du roi Josias, le pontife Hilkia trouve dans le temple le livre de la doctrine, personne en Israël, à ce qu'il paraît, ne se souvenait des prescriptions de Moïse ^. On conçoit dès lors que ce texte, perdu à certaines époques, pouvait devenir l'objet de doutes de la part de plusieurs; que sa vérité pouvait être mise en question. Il est, par suite, tout naturel de supposer que les docteurs aient cherché, dans le passage dont nous parlons, à établir positivement la chaîne de la tradition de l'authenticité de ce livre.

De même , lorsque par son More Nebokhim (Guide des Egarés) Maïmonides eut soulevé au \\f siècle la grande question de la liberté d'examen contre le principe absolu de l'autorité, Abraham-ben-Dior composa son Livre de la Kabbale, dans lequel il inséra le nom de tous les docteurs éminents qui avaient reçu la tradition, depuis Adam jusqu'à lui. Plus tard, et dans un but sans doute analogue, Ghedalia fit paraître son Schakcheleth Ha-Kabbala (Chaîne de la Tradition), Abraham Zacouth son livre Yoiichassin (Chronologie), et David Ganz son Cémach David, résumé d'histoire. On voit donc (pie cette question a été longuement méditée, comme si elle constituait seule l'authenticité et l'autorité de la loi orale.

Nous avons longuement insisté, trop peut-être, pour démontrer.

Traite /l/>o//t^ ou Maximes des pères, Livre des Clnoniques, II, x\\i\ , 1/4 et I , S « • siiiv.

" Livre des Rois, II, wii, 8 et siiiv. el

IN THO DUCT I ON. xv

riiisloiic à la main, que la liberté de penser a prc^'sidé à la formation du Talmud; nous retrouverons le même principe lorsque nous analyserons sa doctrine. Rappelons seulement, pour conclure en ce qui concerne la partie agadique, que le Talmud lui— même ^ ne lui attribue ni autorité ni caractère légal; et cette appréciation est confirmée par tous les rabbins postérieurs, tels que Maïmonides, Juda Halévi , Ibn-Kzra, Scberira Gaon, Isaac Israeli, etc.

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