S III
Contenu.
Nous avons eu un jour occasion de soumettre jjotre projet à un docteur en droit qui, par ses études, savait quel est l'amalgame bizarre d'opinions contrantes émises dans cette vaste encyclopédie; il nous a adressé cette question : rr Est-ce bien un service que vous nous rendrez? 11 C'est une question à laquelle il attacbait ce double sens : ce projet est-il utile? et peut-on révéler tout? Voici ce que nous lui avons répondu : C'est parce qu'on ignorait quel était le contenu du Talmud et parce qu'on ne pouvait le lire qu'on lui attribuait les maximes les plus insensées et qu'on prétendait, par exemple, qu'il autorise à boire le sang bumain. Il importe donc de le faire connaître entièrement, sans réticence.
Figurons-nous un instant que, depuis des siècles, le Talmud eût été accessible à tous les écrivains non juifs qui se sont occupés du judaïsme; que ces auteurs, dans les doutes nombreux qui ont du se présenter à leur esprit en écrivant sur ce sujet, au lieu de consulter quelques extraits, quelques pampldets ou l'avis de quelques gens convertis, aussi impies qu'ignorants, eussent eu à leurs ordres une version du Talmud, combien de faux jugements et de contradictions eussent été écartés de leurs ouvrages. On peut dire avec certitude que la plume de ces savants aurait déjà suffisamment éclairé les écrits rabbiniques et imposé silence à leurs détracteurs.
' Talmud Jërusal. traité Peà, n, § ^J; traité Maasseroth, m, S h; traité Sabbath, wi ,
XVI liXTI'.ODI CTION.
riiilois ce livre n été coni|);ii'('', cl avec juste raison, ;\ un cours de jurisprudence à l'élat eml)ryo|rénaire. On y rapporte, on y discute toutes les su|)|)ositions les moins pralir[ues, les moins imaf^inables. La variété des idées, la multiplicité des opinions, la liberté d'expiimer sa pensée j)oussée jusqu'à la licence, ont fait que Ton y trouve, à titre d'avis contraires, les théories les plus étranges, les moins admissibles et même les moins avouables. Le bien et le mal s'y coudoient sans se confondre; mais l'un sert de contrôle à l'autre et constate, par voie de réciprocité, l'authenticité de l'ensemble. Expliquons-nous plus clairement, en rappelant un passage du Mid
rase 11
Une matrone romaine demanda à R. Yossé : crSe peut-il que l'histoire de Joseph, ce garçon qui était alors dans toute sa jeunesse, soit vraie ?i? Le rabbin lui ouvre la Genèse, lui montre l'histoire de Ruben et Bileah, celle de Juda et Tamar; et, ajoute-t-il, cf comme la Torâ n'a pas caché l'un, elle a dit vrai de l'autre. •>-! Ne peut-on pas appliquer cette déduction au Talmud ? Et ne peut-on dire de lui comme de la Genèse, que la rare mention d'opinions choquantes pour la morale prouve la franchise avec laquelle nos ancêtres y ont enregistré des avis plus sains et des traits de vertu dignes d'imitation?
Dans cet amas de sujets, il faut distinguer les uns des autres et opérer un classement dans les matières.
D'abord le texte de la Mischnâ se divise en six grandes sections, qui sont :
1^ Celle des semences, D^yiî, ou Traité des lois sur l'agriculture, commençant par les formules de bénédiction ou prières. Cette section traite des dîmes et donations aux prêtres, aux lévites et aux pauvres, prises sur les produits de la terre; puis il s'agit de l'année sabbatique, des mélanges interdits dans les plantes, dans la réunion des animaux, et des vêtements hétérogènes.
2'' Des fêtes, "rji^ , ou des cérémonies à accomplir en ces jours et des travaux défendus pendant ce temps.
* liereschitlt rahha, section lxxwii.
I'fu
INTRODUCTION. \mi
3*" \)(ts femmes, d^ctj, ou du mai'ia<{e et des devoii's de la faniillc;, ainsi que du divorce et des vœux d'abstinence.
4° Des doinmages, i^p^n, ou de la législation civile et criminelle. Elle parle des lois sur les choses trouvées, des achats et des ventes, et des transactions pécuniaires ordinaires; du plus grand crime que la loi connaisse, Vidolâtrie; puis des témoins, des serments, des punitions légales et du synhédrin ou tribunal lui-même. Cette section se termine par les sentences dites des pères, qui contiennent quelques-unes des maximes morales les plus élevées que l'on connaisse dans l'histoire de la philosophie religieuse.
5° Des saintetés, n^vip, ou des sacrifices qu'on offrait au Temple de Jérusalem, et des dimensions de cet édifice.
6° Des purifications, nnnD,ou delà pureté et de l'impureté légales, des lois lévitiques et autres prescriptions hygiéniques.
Puis ces six sections sont divisées en traités inégaux d'étendue, qui se subdivisent en BsB chapitres ou ^1,187 paragraphes.
Le développement de ces traités, ou la Guemarâ, forme avec la Mischnâ ce corps étendu qu'on nomme le Talmud, et dans lequel se trouvent mêlées (ou figurant côte à côte sans méthode) la partie parabolique, ou m^n, et la partie dogmatique, ou n:)bn .
rr La Hagada se compose de ces récits légendaires que l'on trouve épars çà et là dans le Talmud, sans ordre et sans choix, de ces apologues cjui, sous une forme étrange, cachent souvent des vérités utiles ^ Chaque peuple, chaque religion conserve soigneusement ses vieilles traditions symboliques, cjui se perpétuent à travers les âges, en se grossissant de nouveaux faits et de détails prodigieux. Qu'on se reporte aux époques naïves et crédules du moyen âge; qu'on lise les légendes des saints, admises encore par l'Eglise catholique comme d'incontestables vérités, on y trouvera une foule de récits qui, outre qu'ils n'ont aucune sanction historique, sont encore empreints d'une tendance immense vers le mysticisme et le surnaturel. Quoi donc d'étonnant de retrouver aussi chez les Hé-
^ J. Cohen, Arcltives israéliles (i8/ti), p. 290.
will INTIIODI CTIOiN.
hrcux, (hiiis iiii livi(! fail cii des ieni])s on certes la civilisai ion el Tespi-it (le ci'ili(jne riaient encoi'e dans les lanfjes de l'enfance, de ces anli(|nes paraboles anx(juelles le génie oriental imprimait son (»spi'it d'exagération merveilleuse?
Hâtons-nous de dire, néanmoins, que les DM:n sont l)ien peu nombreuses dans la Miscbna. Cet ouvrage, justifiant son but et son origine bistorique, ne contient guère que des discussions approfondies sur la législation et sur les rites (non sur les dogmes). Les légendes se trouvent, au contraire, en abondance dans les autres parties du Talmud; et, en se reportant à l'Iiistoire de leur création, on en comprend aisément la cause.
En effet , à l'exception de la Mischnâ , le Talmud est en grande partie le résultat des leçons publiques que R. Asché professait à Babylone. Or il est peu de professeurs, — et surtout en Orient, cette terre classique du surnaturalisme , — qui ne sentent le besoin , pour distraire leurs auditeurs , de parler souvent à leur imagination plutôt qu'à leur intelligence; qui n'emploient l'apologue comme moyen d'instruction plus simple, plus attrayant, et parfois plus saisissant que la pensée philosophique nue.
La présence de nombreuses agadâth dans le Talmud n'a donc rien qui doive surprendre, ni surtout rien qui puisse exciter une sainte indignation contre les auteurs de ces fables innocentes, simples récréations pour l'esprit, sans autorité. Il faut la rechercher dans la Halacha seule, qui se divise en plusieurs parties :
i" Dogmes et interprétations, que l'on prétend dériver directement de la promulgation faite sur le mont Sinaï;
'i" Principes résultant de discussions entre les sages d'Israël et les pères de la synagogue, ou décisions rabbiniques;
S'' Rites, usages ou formes particulières du culte, établis à diverses époques, intitulés D^:in:D. — Tels sont les éléments généraux à discerner dans ce grand corps de doctrine, avant de pénétrer plus avant. Il faudrait appuyer sur certains points, comme la comparaison des lois qu'il contient avec les nôtres, ou avec les lois contemporaines des Gi'ecs, des Romains et des Perses, ou avec
INTRODUCTION. mx
celles de I'islain, ou Jiièiiie avec son code rondameiilal, la loi mosaïque; on aimera à retrouve]' plusieurs de ses points de morale, de liturgie et de doctrine dans la religion de Zoroastrc, dans le christianisme, dans le mahométisme; une grande partie de sa métaphysique et de sa philosophie dans Platon, Aristote, les pythagoriciens, les néo-platoniciens et les gnostiques, pour ne rien dire des Spinosa et des Schelling de notre temps ; une grande partie de sa médecine dans Hippocrate ou dans Galien et les Paracelse d'il y a quelques siècles. C'est donc en lisant le texte qu'on y trouvera toutes ces données indiquées, et l'on comprendra alors pourquoi l'on ne saurait établir une esquisse même imparfaite de ce singulier mouvement intellectuel qui a fait, en dépit de toute opposition, que les plus grands esprits d'une nation ont employé, pendant mille ans, toutes leurs facultés à écrire, et pendant mille autres années, à commenter ce livre unique.
Le Talmud, comme tout autre phénomène, afin de devenir compréhensible, ne doit être considéré qu'en rapport avec des objets de même nature; ceci était une vérité méconnue jusqu'à nos jours. Comme c'est essentiellement un corpus juris, une encyclopédie de la loi civile, pénale, ecclésiastique, internationale, humaine et divine, on ne peut bien le juger que par analogie et en le comparant avec d'autres codes, et surtout avec le code de Justinien et ses commentaires. Ce que les profanes ont pris pour des subtilités exceptionnelles et rabbiniques, ou, dans les chapitres qui ont rapport aux deux sexes, pour des violations grossières do la délicatesse moderne, ressortira plutôt à l'avantage du Talmud. LesPandectes et les Institutes, les Novelles et les Responsapradentium, devraient ainsi être constamment consultées et comparées.
La culture de l'esprit est le cachet dominant du judaïsme ; c'est par l'instruction, par l'acquisition de la science, que les docteurs talmudistes veulent s'élever à la connaissance de Dieu et des grandes vérités que la religion enseigne ^
' Bëflarrides, Etude sur le Talmud ^ p. 35 et suiv.
x\ ' Ii\tiu)I)I(:ti()N.
\j\ T;ilimi(l iTadmcl [)as la ])i(H('' ijfnoranU» : rrNiil ijjiioranl, v osl-il (lit, no saurait Aire pioux'.^ — r A Bude, ost-il dit ailleurs (Riddousrhin, cli. i), on discutait sui- Ic point de savoir si l'étude était plus grande que l'œuvre. U. Tarphou dit que l'œuvre est plus {grande. Akiba répond (pie l'étude vaut mieux encore. Tous alors ont répondu : L'étude est vraiment plus [^rande, car l'étude mène à l'œuvre, it
L'amour de l'étude était poussé si loin qu'on lui sacrifiait les l'ichesses. Le Talmud raconte que le rabbin Johanan, se promenant avec ses élèves, leur montrait tantôt un champ, tant(')t une vigne, en leur disant : crJ'ai tout vendu pour me consacrer à l'étude de la Loi -. -n
rr L'étude, ajoutent les docteurs hébreux, est plus méritoire que le sacrifice, ii
fcUn savant est plus grand qu'un prophète. -n rr L'école ne doit pas être fermée, même pour rebâtir le Temple, n
cfLe monde n'est sauvé que par le souffle des enfants qui vont à l'école, f)
ff Jérusalem fut détruite parce que l'instruction de la jeunesse avait été négligée, i-)
rfOn doit respecter son maître encore plus que son père.-)? rr Heureux le fils qui a été instruit par son père; il le vénérera comme son père et son maître. Heureux le père qui a instruit son Ills. 1^
Quel est le peuple de l'antiquité chez qui l'instruction a été ainsi en honneur?
Chez tous les peuples de l'Orient, finstruction était le privilège exclusif d'une caste.
A Lacédémone, à Athènes, on s'occupait de développer le corps plus que l'esprit.
' Benamozegh, Morale juive et chrét. p. 167. — ^ Pirké Ahôth [Maximes des Pères), cli. II, S 0.
INTRODUCTION. xxi
A Rome, cherchait-on à instruire le peuple? Que seraient devenus les au[jures si l'instruction avait été répandue dans toutes les classes de la société païenne?
Il n'en était pas ainsi à Jérusalem, rr (Quiconque ne croît pas en science, dit Hillel, décroît. ii
La science est placée en première ligne parmi les devoirs sociaux. ffCe qui soutient la société, disent les Maximes des Pères, c'est la science rehgieuse, le culte (c'est-à-dire l'adoration de Dieu) et la charité, ii
Cette instruction que préconisaient les rabbins, ils ne la voulaient pas oisive, contemplative; la science s'alliait chez eux à l'exercice d'une profession.
Le travail sous toutes ses formes était également honoré. En cela les talmudistes s'éloignent des idées qui avaient cours dans la Grèce et à Rome, où l'exercice des arts mécaniques était regardé comme indigne d'un homme libre ^ cril est bon, disent-ils, d'ajouter un métier aux études, t)
ff L'artisan à son ouvrage n'a pas besoin de se lever devant le plus grand docteur. ■)?
<T Celui qui gagne sa vie par son travail est plus grand que celui qui se renferme dans une piété oisive, t)
Ces préceptes n'étaient pas une lettre morte ; ils étaient mis en pratique par les plus éminents docteurs, qui étaient de simples artisans et passaient de l'atelier à l'école.
Lorsqu'on ouvre aujourd'hui des cours d'adultes, où l'on appelle les simples ouvriers à s'instruire, on ne fait que reproduire en partie ce qui se passait à Jérusalem.
Les plus savants rabbins qui ont concouru à la confection du Talmud exerçaient des professions mannelles.
Les talmudistes se partagent en deux écoles souvent rivales : celle d'Hillel et celle de Schamaï. Hillel, remarquable par son humilité, par son esprit de charité et de bienveillance envers tous les
xVIoiitesquieu , Esprit des lois, liv. iV, ch. viii.
xxir JXTIiODllCTlOiN.
lioimncs; Sclianiai, iiillcxililc; dans ses principes, souvent eniporlé, inclinanl vers la sévérité.
Au fond, les deux écoles s'accordaient, mais elles dilléraient sur l'application.
On trouve dans le Talmud un grand nombre de passages où Flillel et Scliamaï sont mis en présence'.
fcJe me convertirai à ta religion, dit un païen à Schamaï, si tu parviens à me l'enseigner ])endant que je me tiens debout devant loi sur un seul pied. -n Schamaï, irrité, le repousse avec violence.
Cet homme alla auprès d'Hillel, à qui il fit la même demande. Hillel l'accueillit et prononça ces magnifiques paroles : rNe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît; c'est là toute la loi, le reste n'en est que le complément et le commentaire. ^
Dans une autre circonstance, un païen se présente à Schamaï et lui dit : cr Avez-vous plus d'une loi? — Oui, répond Schamaï, nous avons la loi écrite et la loi orale. — Je consens, dit le païen, à accepter la première, mais je ne saurais adhérer à la seconde. -n Schamaï le repoussa.
Il fit la même question à Hillel, qui consentit à l'instruire; il lui enseigna d'abord par leur véritable nom les lettres de l'alphabet, aleph, betli, guimel, daleth
Le lendemain, il donna à ces lettres d'autres noms. ^^ Que signifie ce changement, demanda le néophyte? — Quoi! répondit Hillel, tu te fies à la tradition que je te transmets, et tu ne veux pas accepter celle qui nous est transmise par nos sages ! y)
Les deux chefs des deux écoles difl*éraient d'opinion sur beaucoup de points.
Ainsi l'école de Schamaï disait : ce Au jour du jugement, trois classes d'hommes se présenteront devant Dieu : celle des justes, celle des méchants, celle des hommes tenant le milieu entre les deux.
cr Les justes seront inscrits au livre de vie éternelle; les méchants
' Vie de Hillel ^ par M. le grand rabbin Trénel (1867).
INTRODUCTION. xxin
seront condamnés à i'enl'er; les autres, comprenant la ^^[l'ande majorité des hommes, iront an ])ur[][atoire, et là, purifiés par les tourments, la pénitence et la prière, ils deviendront, avec le temps, dignes d'entrer dans l'asde des justes.-)^
ffNon, dit l'école d'iliilel. Dieu est grand par la miséricorde, sa justice doit toujours incliner vers la clémence. Les liommes de la classe intermédiaire ne traverseront pas le purgatoire; leurs mérites ellaceront leurs fautes, i^
Une grave question agitait les écoles d'Orient : on se demandait si l'existence était un bienfait pour l'homme et si la mort ne serait pas préférable. Cette question fut débattue pendant deux ans dans les écoles d'Hillei et de Schamaï.
Il vaut mieux, disait l'école de Schamaï, ne pas exister. Celle d'Hillei dit : L'existence est une grâce pour l'homme.
La majorité des docteurs talmudistes prit un moyen terme : rr II vaudrait mieux pour l'homme ne pas avoir été appelé à la vie ; mais, puisqu'il existe, qu'il accepte courageusement la vie avec les obligations qu'elle impose; qu'il examine sans cesse l'importance de l'œuvre qu'il doit accomplir, v
On voit, par ces citations, que les questions qui s'agitaient dans les écoles talmudistes ne roulaient pas toujours sur des cas de conscience dégénérant en puérilités; les plus hautes spéculations de la philosophie y étaient abordées.
Les décisions d'Hillei, comme chef du sanhédrin, portaient l'empreinte de son caractère.
Une des plus remarquables est celle qui supprime toutes les formules dans les conventions et veut que les actes rédigés dans le langage du peuple, en dehors de toute prescription légale, soient valables et obligatoires : c'est le droit prétorien des Romains supprimant les règles du droit mesquin pour faire prévaloir les principes d'équité. On doit à Hillel des décisions qui témoignent de l'élévation de son esprit.
Il se montrait sévère contre l'usure. Il allait plus loin : il voulait qu'il ne fût pas permis de rendre une valeur supérieure à celle
XXIV INTIiODUCTION.
qui avnil été prélée. rrLe prél , dit-il, 11(3 peut pas être une cause de (loniinaije pour l'un et de piolit poui' l'autre ^t?
Des Iionnnes tels qu'Ilillel, qui avaient consacré leur vie à* l'étude, n'étaient étrangers à aucune des grandes questions qui ont exercé l'esprit humain.