XXVI INTRODUCTION
mie(cil/'(^ mill(î |)ai'l , aulanl que nous sachions, pas même paf le ]y (iraelz), ([iii nous a vivement frappé par son caractère judéochrétien , au point (jU(; nous nous sommes demandé si elle n'a j)as été intercalée dans ce texte par les premiers adhérents de l'Efjhse. Qu'on en ju[je par le fragment suivant :
^ K. Josué ben-Lévi dit que le Messie se nommera Céinach (rejeton royal). Selon R. Juda, fils de R. Aïbo, son nom sera Menahem (consolateur), "^i Et cet auteur raconte à l'appui de son opinion qu'il arriva un jour à un Israélite, au moment où il cultivait son champ, d'entendre sa vache mugir. Un Arabe qui passait l'écoute et dit : cfFils de Juda, laisse là ta vache et ta charrue, car le moment approche où tu seras ruiné, i? La vache mugit une seconde lois : ^Fils de Juda, dit alors l'Arabe, reprends ta vache et ta chari'ue, car le roi-messie vient de naître. — Comment s'appelle-t-il ? — Menahem. — Et d'où est-il ? — - De la ville royale de Bethlehem, en Judée. •> Après d'autres détails qu'on peut lire au complet dans le présent volume ^ un des auteurs du Talmud ajoute : rrA quoi bon. apprendre tout cela d'un fait relatif à un Arabe? Un verset textuel d'Isaïe (x, 3 i) le dit aussi : Le Liban tombera avec majesté, et ces mots sont suivis de ceux-ci : Une branche sortira de la souche (risaïe, c'est-à-dire que la destruction du temple sera compensée par la naissance d'un messie descendant de David, n
N'est-ce pas étonnant de trouver là de tels passages, si curieux et pour le moins étranges et nouveaux? Tandis qu'on ne connaissait jusqu'à présent que des passages antichrétiens qui valurent au Talmud des persécutions, on en découvre maintenant d'autres, d'un caractère tout différent. Est-il une impartialité plus large?
Maintes légendes feront sans doute sourire le lecteur, et, bien qu'elles ne soient pas destinées aux incrédules, elles verront leur authenticité mise en doute. Mais ces sortes de croyances sont-elles particulières au Talmud , exclusives au rabbinisme seul ? N'en trouve-t-on pas en foule dans les Origines du christianisme ou dans
' Chap, il, K /i , p. .56.
INTRODUCTION. xxvii
la Vie des Saints? Et leur caractère mythique ii'a-t-il pas pour ainsi dire disparu, pour faire place à une sorte de constatation historique? Prenons un exemple dans ce volume. Au chapitre n, paragraphe 9, nous lisons plusieurs récits, d'après lesquels les injures ou insultes faites à un pieux docteur furent immédiatement punies de la peine de mort par la Providence, quoique ce rahhin n'eût jamais désiré appliquer un tel châtiment à celui qui l'avait offensé. C'est sans doute là un des produits de l'imagination populaire qui, se souvenant de l'influence et de la portée de quelques esprits vénérables, leur attribuait le pouvoir de faire des miracles jusque dans leurs effets pernicieux et au delà des désirs de ces docteurs.
Veut-on maintenant établir un parallèle entre ces légendes et d'autres, prises en dehors du judaïsme? Il sera inutile pour cela de remonter aux premiers siècles de l'ère chrétienne ou de chercher dans les sombres époques du moyen âge le plus reculé. Que l'on ouvre notre histoire nationale française, un peu avant la Renaissance, qu'on lise les hauts faits accomplis par une jeune fille du peuple, cette héroïne qui arracha la France à l'Anglais et mourut ensuite comme martyre de son patriotisme; on arrivera à ce fait très-sincèrement reproduit par les historiens modernes :
Un jour, à sa sortie de chez le roi, qui la mandait parfois auprès de lui, un homme passant à cheval lui cria des paroles injurieuses en blasphémant le nom de Dieu : cr Ah, en nom Dieu! tu le renies, •>■> lui répondit aussitôt Jeanne, sans se préoccuper de l'insulte qui ne s'adressait qu'à elle, (^et tu es si près de ta mortln Une heure après, l'homme tombait à l'eau et se noyait ^
Quel exemple frappant de l'influence exercée sur le peuple par les âmes fortes! On peut l'affirmer, sans sortir des limites de la vérité, l'humble et douce Jeanne Darc n'avait nullement l'intention de vouer à la mort celui qui Favait injuriée, pas plus que notre docteur du Talmud à l'égard de ses ennemis. Personne ne voudrait
' J. Pasqiierei, Procès, t. Ill, p. lo^i; Jeanne (rArc , par M. Sopet, p. 60.
xvviii INTRODUCTION.
en (l()ut(îr. Et pointant il a j)U se trouver au moyen ii{;e des gens (lui, n'éprouvant aucun soupçon injuste à ré[jard de Jeanne, eussent accusé le rabbin du Tahnud, et avec lui tous les Juifs du monde, d'avoir usé de maléfices et de sortilèges contre son adversaire dans im esprit de vengeance ! C'est bien mal comprendre ces légendes pieuses que de les interpréter ainsi. Et qui sait si une version textuelle ne contribuera pas à dissiper de telles erreurs?
En outre , comme le disait M. Hallel ^ les allégories et les passages symboliques permettent d'entrer dans les idées théo-pbilosopliiques de l'antiquité et de soulever le voile dont elle aimait à se couvrir. Citons une allégorie oii la féerie le dispute au miraculeux, et oii (comme partout) le flambeau de la raison nous éclairera à travers les ombres les plus ténébreuses.
fcLes démons, est-il dit, doivent leur naissance aux quatre spectres nocturnes mères, nommées Lilith, Naama, Aguereth et Mahala. Chacune de ces quatre gouverne pendant une saison de l'année, et elles s'assemblent auprès du mont Naspa (hdc:). Elles se dirigent de l'orient vers le nord, et Salomon les domine toutes et s'en sert pour son plaisir. 11
Ce mythe, ainsi que d'autres de ce genre, n'est nullement l'efl^et d'un égarement de l'esprit; et les gens superstitieux ont beau inventer un monde nouveau, peuplé d'esprits malfaisants, l'allégoriste ne nous montre qu'une grande vérité philosophique, présentée dans le style attrayant de la parabole.
La dogmatique entend par démons les vices qui cherchent continuellement à nuire à l'état moral de l'homme, et les vices de l'homme peuvent être attribués aux quatre causes suivantes :
1*" A Tignorance, représentée par Lilith, oiseau ou spectre nocturne, qui ne se plaît que dans les ténèbres et qui est l'ennemi mortel de l'enfance. Tel est le vulgaire, dont toute la vie n'est qu'une enfance et qui a l'instruction en horreur.
^'^ Aux plaisirs physiques, auxquels succombe même l'homme
Archives israélites , 18/1/1. Comp. Presse isvaéUte , 1869, n° -21, \). A 9 2.
ÏNTUODUCTION. xxix
religieux et instruit; c'est ce que dit le Talmud : rr Celui qui surpasse son prochain par le rang, le surpasse aussi par ses passions. 1)
3° A l'égarement de l'esprit par les idées philosophiques, si les dispositions naturelles n'y sont pas favorables; car, de même que, si la vue est dirigée sur un objet trop éloigné ou trop fin , elle ne distingue plus les objets les plus proches placés sous le rayon visuel, ainsi l'esprit faible, dépassant les limites de sa conception, aliène son esprit ; il perd de vue les principes les plus évidents qui l'ont soutenu dans la foi, et tombe dans la plus grande dissolution des idées.
li"" A la superstition, qui est une véritable faiblesse et maladie de l'âme (nh'nD), qui rend l'homme incapable de toute idée sublime et affaiblit sa croyance à l'unité de Dieu. C'est cette folie qui entretient des vestiges d'idolâtrie dans les croyances et les mœurs de plus d'un homme sans cervelle (mD 7^1), en ce qu'ils se représentent la divinité avec des passions et des attributs humains, cr Enfin , ajoute l'allégorie, Salomon les domine toutes et s'en sert pour ses plaisirs, i-^ C'est l'homme sage et religieux qui domine les vices, se dirige vers un but louable, afin qu'il tire parti de sa liberté au profit de sa parfaite félicité.
N'est-ce pas cette sentence que l'auteur du Contrat social (fx) semble avoir résumée en ces mots : rr L'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté? iT
Nous avons reproduit ces explications à titre de spécimen; mais il va sans dire que nous ne nous lancerons pas dans le vaste champ des interprétations, qui entraînent à des séries infinies de commentaires sur commentaires.
En dehors des légendes , on trouve là des renseignements historiques ou du moins des récits fondés sur une base historique. On sait, par exemple, que Simon ben Schetach dut fuir le palais du roi Alexandre Jannée, son beau-frère ou cousin, à cause des divisions nées entre les sectes religieuses et à cause de leur rivalité.
XXV INTIIODIICTION.
Dans le nréseiil traité ^ on attrihue ce fait à uno ralonuiio r6naiidiKî à la coui' et accreditee par le roi loi'S de l'arrivée de trois cents Naziréens, et l'on raconte que, [jrAce à l'intervention de personnages persans qui avaient conservé de lui un bon souvenir, ce rabbiji rentra plus tard en faveur.
De même un peu plus loin, à propos de la récitation desprières et des bénédictions, on raconte les derniers instants d'Akiba^, ce héros martyr de la dernière guerre de l'indépendance d'Israël, faite sous Barcokhebas contre Adrien ; le Talmud veut démontrer, par un exemple historique, avec quelle ferveur on doit prier Dieu lorsqu'on récite le schema , cette profession de foi israélite, et que l'on dit ces mots : Tu aimeras l'Eternel ton Dieu de toute ton âme, c'est-à-dire tu lui sacrifieras ta vie. Le vieux Rabbi, comme le rapporte l'histoire, ne se laissa détourner de ses devoirs religieux, ni par les tortures, ni par les supplices, et au moment de perdre la vie il répétait, dans une dernière exclamation, ce credo sublime. Hélas! combien de martyrs, se souvenant de lui, l'ont imité sur les bûchers et sont morts aussi courageusement pour leur foi!
Si du domaine de l'histoire nous passons à celui des sciences exactes, nous verrons qu'elles figurent là avec non moins d'éclat. On y trouve maintes prescriptions hygiéniques et de médecine usuelle, par exemple, l'interdiction de boire de l'eau ayant séjourné toute la nuit dans un vase de métal (p. i36); des notions de physique, comme la pluralité des couleurs de la lumière^, et une foule de renseignements sur l'histoire naturelle. L'un des auteurs le plus souvent cités, Samuel, est représenté comme un astronome et mathématicien distingué. On peut en fournir la preuve par deux passages, pris toujours dans ce même volume, et relatant les opinions scientifiques de cet auteur, tout en citant également d'autres opinions que la science repousse au plus léger examen.
' Ghap. VII. § 2, p. i3o. Au Talmud ' Voir Babli, même traité, fol. 52^ La
Babli, fol. fi8\ ce re'cit est mutilé. loi de l'équilibre se trouve aussi dans ce
"' Cliaj). IX, § 9, p. 17-^. volume, ch.ii,^5(p. liti).
IJNTKODUCTION. xxm
Dans Ic premier ^ Samuel calcule au juste la durée d'un clin d'œil, el il dit qu'il représente la 50,848^ |)artie de l'heure, ou si l'on veut réduire cette fraction en tierces ou Go""^ de seconde, on aura 5(),8/i8/2 16,000 = moins de 4 tierces, ou presque un i5^ de seconde. 11 semble qu'il ait connu les équations al(;ébriques les plus compliquées.
Dans le second passage^, Samuel apparaît en véritable astronome, en éruditconsommé dans cette science que les Ghaldéens ont cultivée les premiers avec succès. Si une comète, dit-il, survenait dans le signe du zodiaque qu'on nomme YOrmi, l'univers périrait par ce choc; et, comme quelqu'un prétendait l'avoir vu passer à cette époque, il déclara que cette traversée n'avait du être qu'apparente, qu'en réalité elle a dû avoir lieu au-dessus ou au-dessous de ce signe; et il affirme son jugement en disant qu'il est aussi bien au courant des voûtes célestes que des rues de Nehardea, sa ville natale. On peut ajouter loi à son assertion, puisqu'il avoue sincèrement, — on pourrait dire naïvement, — qu'il ignore seulemeni où est le siège de la comète. Et un auditeur de l'école se demanda s'il était monté au ciel pour en connaître si bien les constellations! On comprend maintenant qu'il ait pu calculer si minutieusement la durée des révolutions lunaires ou mois^, et l'on ne s'étonnera pas de trouver (p. 8) des données de cosmologie et même de géologie, des notes sur les terrains primitifs, sur la formation des croûtes terrestres, comme un avant-goût des théories antibibliques de Guvier, d'Elie de Beaumont, etc.
La doctrine morale du Talmud sur le juste et sur le pécheur repentant nous paraît réunir à un assez haut degré l'élévation et le sens pratique, pour qu'il convienne de la résumer en peu de mots. On verra par là comment il a su se tenir à égale distance des exagérations de tout genre.
' Chap. I, S 1, p. 8. Dans le Babli, ^ Chap, ix, S 2, p. 160; comp. p. 6 à
ibid. fol. 7", la solution esl moms précise 8, pour la rotation du soleil et de la lune,
et plutôt approximative (88,888' partie ^ Voir notre exposé du calendrier juif ,
de l'heure). Almanack peiyéluel , préface, ]). \.
xxxii INTUODIICTION.
D'aniès le Talimid : i" uno faute commise coiilrc son prochain ne saurait s'ellaccr par la pénitence que quand ce pécheur aura doinié ph'ine satisfaction à la partie lésée ou offensée, et en aura ohtefiu le ])ardon. Alors c'est une affaire entre Dieu et lui; à lui la prière, les jeûnes, la contrition, le repentir; à la grâce de Dieu la rémission.
!^° Les péchés contre les abstinences culinaires, la sainteté des fêtes, la débauche, la dureté en fait d'aumônes, etc.; ces fautes, ne regardant que Dieu seul, peuvent recevoir une rémission pleine et entière par un repentir sincère et un changement complet de conduite, opposée à celle que le pécheur avait tenue auparavant. Et non-seulement il sera l'égal du juste parfait, -)id; pn2i, mais par les efforts héroïques de tous les instants qu'il est obligé de faire pour vaincre ses passions et se détourner des plaisirs qu'il avait déjà goûtés , il s'élève à un degré supérieur au Zadtc gamour, qui ne ressent aucune tentation pour les fruits défendus qu'il n'a jamais connus.
3° Celui qui aura péché contre les hommes n'importe de quelle manière devra reconnaître ses fautes , s'en repentir et chercher à tout réparer amplement; s'il y parvient, il recevra de Dieu la rémission de ses péchés et pourra encore prétendre à l'estime des hommes. Mais il ne pourra devenir l'égal, et, à plus forte raison, le supérieur du Zadic gamour, de celui qui n'a jamais volé, trompé, prêté à usure, frappé, qui a toujours soutenu l'infortuné de sa bourse, de ses conseils, qui a veillé les malades, leur a procuré les médicaments nécessaires, qui a protégé la veuve et l'orphelin , qui a donné des vêtements à ceux qui en manquaient, du bois à ceux qui gelaient de froid, à manger à ceux qui ont faim, car ce pécheur repentant a déjà donné des preuves d'un mauvais cœur; il en fait le sacrifice par crainte de la punition céleste. C'est fort bien; mais cela n'égale pas la conduite de celui qui avait toujours le cœur bien placé '.
' Voyez Maïmoiiidp, Schemom-Perahhn , cl