VI
INTRODUCTION. xxxin
On Y ronconire aussi la iiieiiLioii d'mi drlaiit bien vieux, que les écrivains seront heureux de voir hlànié: il s'anit du plaoiat ^, et l'on fait remonter jusqu à David le désir lé{]itirne, sollicité par ce roi comme une faveur divine, d'avoii' l'assurance que ses paroles seront répétées en son nom par la posléiité, dans les synagofjues et dans les maisons d'étude. Ce serait un déni de justice d'agir autrement et de ne ])as mentionner l'auteur des paroles que l'on cite, chacun le sait; mais combien en est-il qui observent ce précepte religieusement, scrupuleusement?
Cette loi est fort simple, mais on en trouvera qui certes paraîtront encore plus simples et même ingénues. Ainsi, dans la Mischnâ de ce même traité (ix, 5), en parlant de l'entrée au temple de Salomon, on prescrit le plus grand respect dans la tenue et l'on interdit rr d'y cracher à terre, ^i De telles défenses ne choquaient pas nos ancêtres, accoutumés à eniployer aux heures d'étude, comme en général dans leur langage antique, une crudité d'expressions plus forte encore. Nos habitudes modernes, plus sévères en apparence, respectant plutôt la forme que le fond des idées, ne toléreraient plus de telles expressions, et lorsque nous nous sommes trouvé en présence de divers passages qui traitent soit de questions matrimoniales, soit d'impuretés sexuelles^, nous avons essayé de les rendre aussi clairement que possible, en latin, selon le précepte de Boileau. Il faut observer, à l'honneur de la morale des rabbins, et selon le propre témoignage desavants chrétiens, que, malgré les périls de ])areils sujets, ils ont évité les descriptions libertines, les raffinements d'obscénité qui déshonorent mainte autre casuistique. Une seule phrase, relative aux héritages, nous a paru trop vive (non obscène) pour mériter d'être traduite (ix). N'est-ce pas un nouvel éloge à adresser au Taluiud de pouvoir affirmer qu'on n'a trouvé dans ce vaste recueil, dans cette collection iuimense, que quelques avis répréhensibles, et, dans le traité Bera-
' Chap. H, S 1, p. 3i. suistique, p. ex. T" partie, ch. ii, ^ 6, et
^ Par ex. p. gô. Il arrivera même d'en ch. m, S 6. supprimer s'ils sont purement de la ca-
xvMv LNTI'.ODIJCTION.
kholli, moins (rime; lifjnc à blàinor? Et, encore n'est-ce qu'une opinion individuelle, sans valeur, qui, [)ar conséquent, n entache pas l'enseud)le.
Il convient d'appeler également l'attention sur l'avis du Talmud relativement à l'esclavage; et, sur ce sujet, nous ne saurions mieux faire que de laisser la parole à M. le grand rabbin Zadoc Kahn, qui s'exprime en ces termes ^ :
fvll est difficile à un peuple, dit-il, quelque bien gardé qu'il soit par ses lois et ses institutions, de rester toujours fermé aux influences du dehors. Gela devient difficile surtout, lorsque ce peuple est dépossédé de sa nationalité, livré à une domination étrangère, ou même brisé en mille morceaux dispersés partout. Ses idées, ses mœurs, sa législation se modifient nécessairement au contact d'une civilisation toute nouvelle, toute difl'érente. C'est ce qui arriva aux Israélites, de l'aveu même du Talmud, pendant l'exil de Babylone ; c'est ce qui leur arriva pendant la domination grecque, et surtout après la conquête romaine. Sans doute les croyances du judaïsme restèrent toujours pures, sa morale forte et élevée : sous ce rapport, Rome ne pouvait que recevoir sans rien donner ; mais il n'en est pas de même de la jurisprudence. Cet admirable code civil romain, qui a inspiré tant de législateurs modernes, devait plaire à l'esprit fin et pénétrant des auteurs du Talmud. Quand on étudie la littérature talmudique, on s'aperçoit immédiatement que l'influence romaine a passé par là. Le droit civil surtout, tel que l'expose le Talmud, reproduit souvent les principes du droit romain, et quelquefois il lui emprunte jusqu'aux expressions juridiques. Nous n'avons à nous occuper que du droit relatif aux esclaves et où l'influence des idées romaines est visible. Ce qui n'était qu'un germe dans la Bible est développé par le Talmud avec une extrême vigueur. Le Talmud, comme le droit romain, dépouille volontiers l'esclave de toute personnalité et l'assimile à une simple propriété. Mais heureuse-
' L'Esclavage selon la Bible et le Talmud (à la suite du Rapport sur le Séminaire israélilr)^ p. Oy-H.
INTRODUCTION. xwv
ment la ressemblance s'arrête là. Si le Talmud prive l'esclave de tous les droits civils, il exige du moins qu'il soit traité comme un homme, que dis-je? comme un IVère. Sous ce rapport, le Talmud continue donc dignement la Bible.
crNous devons, d'ailleurs, signaler une distinction capitale. La constitution mosaïque reconnaît deux sortes d'esclaves qui n'ont ni les mêmes droits, ni la même position : l'esclave hébreu et l'esclave étranp-er. Cette distinction est l'ormelle dans la Bible; mais elle s'accuse avec plus de précision encore dans le Talmud, qui la ramène à des principes rigoureux et l'étend à des cas très-variés. H est vrai que le Talmud ne s'occupe de l'esclave hébreu que dans un intérêt purement historique; il nous apprend lui-même que l'esclavage des Hébreux, tel qu'il est réglé dans la Bible, n'existait plus de son temps. Mais nous n'en devons pas moins faire notre profit des données qu'il nous fournit; car si, quelquefois, il paraît s'éloigner du texte de la Bible, en général il explique utilement les points obscurs de la loi et supplée à ses lacunes. Nous ne séparerons donc pas la Bible de son commentaire obligé, du Talmud, et tout en recherchant le sens naturel du texte de la loi mosaïque, nous nous servirons des interprétations et des développements talmudiques. Nous devrons étudier séparément la condition de l'esclave hébreu et celle de l'étranger; car, encore une fois, leur sort est réglé par des lois toutes différentes. Nous aurons à examiner comment on acquérait l'un et l'autre, quelle situation leur faisait recouvrer la liberté. Cet examen prouvera, nous l'espérons, que le Pentateuque s'est inspiré, dans la question de l'esclavage, du même esprit d'humanité et de justice qui éclate dans toutes ses lois sociales, et que le Talmud, après tout, est resté le fidèle interprète de la Bible. ^
Un instituteur primaire, M. J. Hallel, écrivait en i846 ces lignes qui n'ont rien perdu encore de leur valeur; il espérait la réalisation prochaine du projet de publication d'une traduction du Talmud qui avait du s'effectuer alors, et il en parlait dans ces termes :
rr Tous les esprits se tourneront vers cette curieuse publication
xxxM IXTMODICTION.
(jni, par la (livoisilr dc s('s siijels, iic maii(|U(Ma ])as (l'inl(Tessor ses (lillrrcnls lecteurs. Lc lhéolo(jue ne pourra ([u'admirer la niiiiutieusc sollicitude ])our l'explication delà parole divine, et, dans sa croyance sincère à la revelation, il ne trouvera pas exagérées les privations excessives que veut bien s'imposer celui qui, pour la tranquillité de sa conscience , cherche à satisfaire à toute explication possible du précepte divin. Le jurisconsulte y rencontrera l'esprit chicaneur et rusé des parties en contestation, et les moyens de scruter et de sonder le cœur humain. L'astronome se trouvera transporté, par cette lecture, dans les vastes plaines de la Ghaldée, où l'œil observateur du pasteur nocturne se promenait déjà parmi ces armées célestes, dont il suivait la marche régulière, et auxquelles il appliquait les noms du règne animal toujours présents à son imagination. Le géomètre trouvera bien souvent son Euclide; le disciple d'Esculape et le naturaliste reconnaîtront l'œil pénétrant de l'antiquité dans tous les règnes de la nature. Enfin, l'homme de progrès, mais sincère dans la foi, y aura une large part à la liberté de l'examen et aux réformes accordées à l'esprit du siècle, en harmonie avec la glorification de la religion; car ce n'est qu'en puisant à cette source que les réformateurs modernes peuvent apaiser les esprits en fermentation. Cependant, comme la langue hébraïque était déjà oubliée au temps de cette compilation, et que pour les expressions de toutes ces spécialités il fallait avoir recours aux langues étrangères , il serait à désirer que ce fussent de savants orientalistes, des philologues et des archéologues qui se chargeassent de ce travail encyclopédique. •)•>
Persécution ; émancipation.
On s'explique le succès croissant de ce livre, à mesure qu'on le. connaît davantage et plus intimement. L'immense compilation de Ravina et de Rab Asché s'est répandue parmi les Juifs avec une ra])idité presque miraculeuse; elle fut acceptée, dès son apparition.
INTHODUCTION. xxxvi.
comme l'expression vraie (;L sincère de la loi Lraditionnelle'. Ue nombreuses écoles, où le Talmud fut l'objet de l'étude la plus respectueuse, surgirent tout à coup en Orient et en Occident; ses décisions casuistiques et judiciaires furent acceptées par toutes les communautés, et cette triple ])arriére élevée par la piété des rabbins de la Palestine et de la Babylonie, autour des préceptes de la Tôrâ, ne rencontra pas un seul téméraire qui voulût la francbir. Comment se fit cette transmission si rapide? Il serait difficile de le dire; mais le lait est que l'œuvre éclose sur les bords de FEuphrate fut en un instant entre les mains des Juifs qui liabitaient les bords du Rhin, du Danube et de la Vistule.
fr L'attachement des Juifs pour le Talmud devait naturellement signaler cette œuvre gigantesque à l'attention de leurs ennemis; comme ils ne pouvaient s'en prendre aux textes sacrés, ils pensèrent, pour justifier leur haine et les mauvais traitements qu'ils faisaient subir aux pauvres exilés, pouvoir se rejeter sur le Talmud qui devint ainsi le bouc émissaire chargé de toutes les iniquités. On attribua à son enseignement tous les vices et tous les crimes dont on accusait les Israélites, et Ton répandit sur les principes qu'il contient d'épouvantables calomnies, suivies bien souvent de nombreux massacres, ii
En effet, il n'est pas étonnant que le bon capucin dont nous avons parlé plus haut (§1) l'ait pris pour un homme. Depuis qu'il existe, presque même avant qu'il eût revêtu une forme tangible, le Talmud s'est vu traité comme aurait pu l'être un homme-. Il a été proscrit, emprisonné, brûlé plus de cent fois. Depuis Justinien, qui dès 553 après J. C. lui fit l'honneur de le proscrire par une novellc spéciale (novella i46), jusqu'à Clément VIII, et après lui pendant plus de mille ans, les pouvoirs séculiers et spirituels, les rois et les empereurs, les papes et les antipapes ont rivahsé à qui lancerait des anathèmes, des bulles et des écrits d'extermination contre ce livre infortuné. Ainsi, durant une période de moins
' Archives israéliles , i5 juin i8()7, p. hhh. — ' Qnarterhj Review, octobre 18G7.
WW III
NTUODUCTION.
(Ic (:iii(|uaiit(' ans, pciidaiil la (hîmii'^n; moitié (Ju wi'' sièclo, le Talimid a rU\ l)i'ùl<î iioii moins de six dilléronlcs l'ois, et non pas nar exemplaires isolés, mais en masse et par charretées à la fois. Jules 11! promnlijua sa |)roclamation contre ce qu'il nomme [jrotesciuement le Talmud Gulmarotli, en i553 et i555; Paul IV, en 1559; Pie V, en 1566; Clément VIII, en iSgs et iBgg. La Irayeur que le Talmud inspirait était {^rande. Pie IV lui-même, en anloiisant une nouvelle édition, stipulait expressément quelle serait publiée sajis le titre de Talmud : cr Si tamen prodierit sine nomine or Talmud, tolerari deberet. ->-! Il semble que le mot ait été une sorte ' de schibholelli imposé à chaque nouveau souverain pour éprouver la pureté de sa foi. Et cette épreuve doit avoir été rigoureuse, à en juger par le langage dont même les plus hauts dignitaires de l'Eglise ne craignaient pas d'user parfois. Ainsi Honorius IV écrit à l'archevêque de Cantorbéry, en 1286, au sujet de ce livre damnable , l'avertissant sérieusement et le priant avec instance de veiller à ce qu'il rr ne soit lu par personne, puisque tous les maux en déff coulent. •)! En vérité, ces documents font de la peine à lire, et ils n'offrent de variété çà et là que par quelque grossière méprise, qui éclaire comme d'un trait de lumière l'abîme d'ignorance où étaient plongés les ecclésiastiques de cette époque concernant l'objet de leurs colères.
L'inquisition lui accorda les honneurs de ses bûchers, et les exemplaires du Talmud, accompagnés d'une longue suite de commentateurs, fournirent aux auto-da-fé une matière abondante. Plus tard, lorsque ces aimables exécutions furent passées de mode, une censure jalouse, stimulée sans doute par quelques apostats, fit des textes talmudiques un examen minutieux et en expurgea soigneusement tout ce qui pouvait blesser la foi des non-Israélites. Le moindre mot dans lequel il était possible de soupçonner une allusion au fondateur du christianisme fut sévèrement rayé, et l'on alla jusqu'à effacer les règles de la procédure qui semblaient infirmer les idées reçues sur la date de sa mort.
Nous ne nous rappelons qu'une exception au milieu de cette
IINÏHODUCTION. \v\i\
Babel de dénonciations. Clément V, en 1807, avant de condamner le livre, voulut savoir ce que c'était, et ne trouva personne j)our le lui dire. Là-dessus, il proposa, mais dans un lanjjage si obscur qu'il se prêtait à plusieurs interprétations, ({ue l'on fondât ti'ois cbaires pour enseigner l'iiébreu, le chaldéen et l'arabe, comme étant les trois langues les plus l'approchées de celle du Tahnud. Il désigna, pour instituer ces cli aires, les universités de Paris, de Salamanque, de Bologne et d'Oxford, espérant qu'une de ces universités pourrait à la longue ari'iver à produire une traduction de ce livre mystérieux. Est-il besoin de dire que cet espoir ne se réalisa jamais? On eut recours au procédé plus expéditif de la destruction; on l'essaya non-seulement dans quelques villes d'Italie et de France, mais dans toute l'étendue du saint empire romain.
Enfin, il se fit un changement en Allemagne. Un nommé Pfelferkorn, être assez méprisable, sollicita, sous le règne de Maximilien, un nouveau décret d'extermination contre le Talmud. L'empereur était campé avec son armée devant Pavie, lorsque ce messager à la langue perverse arriva dans son camp, pourvu de lettres de recommandation de la part de Gunégonde, la belle princesse, sœur de l'empereur. Maximilien, fatigué et ne soupçonnant rien, renouvela assez volontiers ce décret antique de confiscation, naturellement suivi de la destruction par le bûcher. La confiscation s'exécuta consciencieusement, car l'apostat Pfeff'erkorn savait assez bien où ses anciens coreligionnaires gardaient leurs livres. Mais il survint une conflagration d'un genre diff'érent. Pas à pas, heure par heure, la réforme approchait en Allemagne. Beuchlin, le plus eminent des hellénistes et des hébraïsants de cette époque, avait été nommé pour présider le comité qui devait appuyer de sa savante autorité le décret de l'empereur.
Mais sa tâche ne lui plaisait pas. Il n'aimait pas, disait-il, le regard de Pfelferkorn. En outre, c'était un homme honnête et savant, qui ayant été le restaurateur du grec classique en Allemagne, ne se souciait pas de prendre part à la destruction en masse d'un livre écrit parles plus proches parents de Jésus. Peut-être vit-il le
XL L\ThOJ)ljCTIOi\.
|)i('[];(' a(li'()it(Min3iil toiidii. I)(î])uis lonijldinps il élail lui-iiièriie une rpiiic ail [)ic(l (l(; sus coiiloinporaiiis. Ses études liébraïques avaient ùlé vues av(;c uu(^ anière jalousie, sinon avee frayeur. On ne son- [jeait à i'i(Mi moins à cetle époque (la l'acuité fie théolofjie de Mayence le demandait ouvertement) qu'à nne révision et à une rorrection complète de la Bible hébraïque, attendu qu'elle diiïérait d(^ la Vul^Tate. Heuchlin, de son coté, ne perdit jamais une occasion de |)roclamer la liante importance de ce qu'd appelait énergiquement la vérité hébraïque. Ses ennemis crurent que l'une des deux choses arriverait: en se prononçant officiellement sur le Talmud, on était sur qu il se compromettrait dangereusement (et alors ce serait bientôt fait de lui), ou bien il réduirait à néant jusqu'à un certain point ses jugements précédents en faveur de ces études. Il déclina la proposition qu'on lui faisait, disant avec assez de loyauté qu'il ne connaissait aucunement le livre et qu'il n'y avait pas beaucoup de gens au monde qui le connussent. Les détracteurs du livre le connaissaient moins que personne. Mais, ajouta-t-d, si même il contenait des attaques contre le cbristianisme, ne vaudrait-il pas mieux y répondre? Brûler le livre, disait-d, n'est qu'un argument brutal {Bacchanten argiimenty Là-dessus, haro général sur Reuchlin : c'était un juif, un judaïsant, un renégat vendu, et ainsi de suite. Reuchlin, sans s'elfrayer, se mita étudier le livre avec la patience laborieuse qui lui était ])ropre. Bientôt après, il en écrivit une brillante apologie. Quand l'empereur lui demanda son avis, il renouvela le conseil de Clément, de fonder des chaires pour l'explication du Talmud. Dans chaque université allemande il devait y avoir deux professeurs spécialement nommés pour mettre les élèves en état de comprendre ce livre, ce Quant à le brûler, ajoutait-il dans son fameux mémoire adressé à l'empereur, si un fou venait dire : rr Très-puissant empereur. Votre Majesté devrait vraicrment supprimer et brûler les livres d'alchimie (ce qui était un ff excellent argument ad hominem), parce qu'ils contiennent des pasrr sages blasphématoires, impies et absurdes contre notre religion, -n qu'est-ce que Votre Majesté répondrait à un pareil ane? Ceci : Tu
INTRODUCTION. xu
es un niais, de (]ul il faut rire au lieu de l'écouter. Eli bien, parce que ce niais ne peut pénétrer les profondeurs d'une science et parce qu'il comprend les choses autrement qu'elles ne sont en réalité, jugeriez-vous à propos de brûler les livres de cette science? r, Les clameurs s'élevèrent de plus en plus furieuses, et Reuchlin, le savant paisible, de témoin qu'il avait été devint un accusé. Ce qu'il eut à souffrir pour et à cause du Talmud ne peut se raconter ici. Du procès fait au Talmud naquit toute une littérature de brochures, de feuilles volantes et de caricatures. La Faculté de théologie de Paris ne tint pas moins de quarante-sept séances, qui finirent par la condamnation de Reuchlin. Mais il ne resta pas seul pour combattre. Autour de lui se rallièrent, l'un après l'autre, le , duc Ulrich de Wurtemberg, l'électeur Frédéric de Saxe, Ulrich de Hutten, Franz de Sickingen, celui qui, à la fin, fit payer aux habitants de Cologne les frais du procès de Reuchlin, Erasme de Rotterdam et toute la brillante phalange des cr chevaliers de Saint-Esprit, ^i les cf légions de Pallas-Minerve , •*) les rr Talmudphiles, r^ selon les appellations diverses que leur dorment les documents de cette époque, ceux enfin que nous appelons les humanistes. Et leur palladium et leur cri de guerre étaient (ô étonnantes péripéties de l'histoire!) :
le Talmud, Etre pour Reuchlin voulait dire, selon eux, tenir pourla loi. Combattre pour le Talmud, c'était combattre pour l'Eglise ! Non te, écrit Egidius de Viterbe à Reuchlin, sed legem; non Tkalmiid, sed ecclesiam^. Cette fois le Talmud ne fut pas brûlé. Au contraire, on en imprimait la première édition. Et dans la même année 1 620, quand cette première édition s'imprimait à Venise, Martin Luther '^^^/s^^/cZà brûlait la bulle du pape à Wittenberg.
Cf Peu de gens cependant ont su lire le Talmud et encore moins le comprendre, ce qui ne les a pas empêchés de prononcer contre lui des jugements catégoriques; les plus bienveillants veulent bien reconnaître qu'il s'y trouve un peu de sagesse; les autres l'ont examiné avec une malveillance qu'ils ne dissimulent pas, et ne se
' Voir le reste de cette, histoire dans les premières pages de la Réforme alleles Epistolœ obscinorum virorum et dans mande.
xui INTIIODUCTION.
font aucun scru[)ul(î (I';i|)j)li(jucr aux chrétiens c(3 (jui, ('vi(l(înnnent, ne pouvait avoir tiail (ju'aux idolalies^ Buxtorl lui-même ne s'abstient pas de ces fausses inteiprétations, et en traduisant le Ai'otikh de Rabbi Nathan, il a trouvé moyen de lui donner, dans quelques endroits, une teinte anti-juive. Mal[jré la ressource qu'offrait ce dictionnaire, il n'est pas probable qu'on en ait beaucoup profité pour se livrer à l'étude du Talmud. La cause de cette abstention est facile à deviner, et ceux qui sont quelque peu familiarisés avec ces textes peuvent dire au prix de quel travail ils sont parvenus à vaincre les premières difficultés de la lecture; l'absence complète de ponctuation, les abréviations très-nombreuses, la con- , cision du style, le mélange des langues, la forme du raisonnement sont autant d'obstacles à surmonter avant d'arriver à déchiffrer une page du Talmud. Naturellement, les auteurs du Talmud subirent la mauvaise fortune de leur œuvre dans le monde non israélite; les noms et les paroles de bien peu d'entre eux ont pu franchir le cercle étroit de la famille israélite, et l'on ne cite les noms de deux ou trois tanaïm (ou docteurs de la loi) qu'en méconnaissant ou en amoindrissant le rôle qu'ils ont joué et l'importance du rang social qu'ils ont occupé dans le monde judaïco-grec ou romain. Pour être complètement dans la vérité, il faut avouer que les Juifs euxmêmes ont peu fait jusqu'à ce jour pour faire connaître le monument talmudique en dehors de la société juive. Ils ont écrit leurs commentaires et leurs consultations dans la langue sainte, et le plus souvent ils se sont servis de l'idiome hébraïco-clialdéen. Maïmonides, qui rédigea son More et ses traités de morale et de médecine en arabe, adopta la langue hébraïque pour son Yad-ha- Hazaka. Une apologie ou une simple analyse du Talmud par un Juif n'aurait peut-être pas, au moyen âge, et même à l'époque de la Réforme, reçu un bon accueil; on acceptait le Juif comme médecin, on avait recours à lui pour l'étude de la langue sainte qu'il enseignait quelquefois aux membres du sacré collège, mais on ne lui aurait certes pas permis de battre en brèche les préjugés domi-
' Archives , Le.
INTRODUCTION. xliii
liants. H faut supposer aussi que, rendus méfiants par les persécutions, les Juifs n'étaient pas trop tentés de dévoiler leurs secrets à leurs oppresseurs.
cf La période d'émancipation, qui a commencé avec notre siècle, n'a guère été (mais pour d'autres motifs) plus favorable aux études talmudiques et à la propagation extra-juive de ce livre. Une noble émulation s'était emparée de tous les Israélites : ils voulaient se mettre au niveau de leurs concitoyens des autres cultes; la fondation des écoles pour la jeunesse, des sociétés d'arts et métiers pour les adultes devint l'occupation principale, l'œuvre aimée et commune des deux partis qui n'avaient pas tardé à surgir. Orthodoxes et réformateurs, tous étaient d'accord sur la nécessité de répondre à l'acte réparateur dont ils venaient d'être l'objet par un zèle patriotique se manifestant sous toutes les formes possibles. L'école primaire supplanta donc l'antique heder; le comptoir, l'atelier et les hautes écoles enlevèrent au beth-hamidrascli la plus grande partie de sa population, et le Talmud, qui jusqu'alors avait compté au moins un adepte dans chaque maison israélite, ne se trouva bientôt plus qu'entre les mains de ceux qui se destinaient à la carrière rabbinique. Enivrés par les effluves de la liberté, ceux que l'on appelait les réformateurs voulaient se débarrasser d'un seul coup de toutes les entraves, et le Talmud, qui depuis son apparition avait joui d'une autorité incontestée, fut dédaigné et repoussé; quelques Israélites, fiers d'avoir, au sortir du Ghetto, pénétré dans les salons dorés, ne craignirent pas de rendre le Talmud responsable de leurs souffrances antérieures, et il se trouva quelques délicats qui, à sa vue, éprouvaient les mouvements du prisonnier mis en présence des chaînes dont il avait été chargé. Le mot de Sieyès, fort à la mode à cette époque, trouva son application dans cette circonstance; on disait : crLe Talmud qu'a-t-il été? tout. Que doit-il être? rien.-n Les orthodoxes, non moins zélés que leurs adversaires pour la cause de l'émancipation, voyaient avec terreur le mouvement anti-talmudique se propager avec une rapidité vertigineuse; ils essayèrent de lutter, mais le vent qui soufflait ne leur
xuv IMMUJDUCTION.
était pas lavorahle, les (esprits n'étaient pas tournés de leur coté. Les talniudistes, les plus distinfjués même, durent se borner à l'élude |)ersonnelle et à Tenseifjnement du Talmud. L(3S pu])lications tahnudiques, pendant la première moitié du xix*^ siècle, furent très-rares, en France du moins; en Allemagne, elles furent plus abondantes et jetèrent un certain lustre sur leurs auteurs. Cependant i\ n'était pas possible que dans un pays où brillèrent les Kaschi, les Habenou Tam, les Coucy et toute la pléiade des tossaphistes, les études talmudiques fussent condamnées à une décadence et à une stérdité complètes. La vie des rabbins, auteurs du Talmud, n'est pas étrangère au mouvement politique et social de leur époque; leurs doctrines doivent être conservées : la législation du Talmud, quoique abolie en fait, n'est pas sans intérêt pour le jurisconsulte qui pourra peut-être y puiser quelques bonnes inspirations. D'un autre côté, les préjugés cjui existaient contre le Talmud se sont bien affaiblis, et les Israélites, revenus de leur erreur, com- • prennent aujourd'hui qu'ils n'auront qu'à gagner dans l'esprit public en faisant connaître le vieux et antique monument de leur droit civil et religieux. Il En somme, rien ne serait plus facile que de tourner cette œuvre en dérision. Mais ses défauts, ses petitesses, ses ridicules ne peuvent lui ôter la gloire d'avoir lassé l'oppression des siècles.
S vr.
Manuscrits.
Les nombreuses persécutions dont le Talmud a été l'objet en ont rendu fort rares les copies manuscrites, et en France il n'en existe pas un exemplaire écrit. On trouve bien à la Bibliothèque impériale de Paris, parmi les manuscrits hébreux, des sections de la Mischnâ avec ou sans commentaires, puis la partie haggadique ou légendaire des traités de matrimoine, par extraits, et une douzaine de volumes plus ou moins étendus de l'Abrégé Talmudique d'Isaac Alfasi \ outre quelques parties de l'Abrégé d'As-
Voir noire Histoire des Israélites jus f/u' à nos jours, p. i3o.
INTHODIJCTION. xlv
cher^ A peine celte Liblioilièque possède-1-eIle un seul volume de Guemarâi^ropremeui dite, savoir le iraiié Berakhdlh, selon le Talmud Babli -, et quelques feuilles offertes par M. de Saulcy, trouvées par lui dans la garde d'un vieux manuscrit latin. Ces fragments, dont l'écriture semble remonter au \if siècle, sont au nombre de trois feuillets doubles et appartiennent au traité Baha-hatkra^.
Mais en Allemagne, où le goût de ces études a été respecté davantage et où ont eu lieu les dernières persécutions contre cet ouvrage défendu avec autorité par Reuchlin^, on en trouve quelques rares exejnplaires dans les bibliothèques publiques, savoir:
i'' Parmi les manuscrits de la bibliothèque royale de Munich, deux nous intéressent. D'abord le Talmud Babli, écrit l'an du monde 5io3 (fin iSis), à Paris, par R. Salomon ben Simson, à l'usage de Ben-Eliézer ben-Samuel ben-Joseph ben-Jochanan ben-Mathatia de Paris. C'est, d'après Lilienthal\ un superbe exemplaire inquarto, qui, en un volume, contient tout le Talmud de Babylone; le traité Berakhotli se trouve à la suite de la section Moéd, et la section Zeraïm est écrite à la fin du volume. On ne trouve pas en marge les commentaires habituels de Raschi et des tossaphoth (glossateurs). La Mischnâ y est écrite en grands caractères et elle est entourée de tous côtés par la Guemarâ, écrite en caractères bien plus petits, et cependant lisibles; la première et la sixième section de la Mischnâ, qui ne comportent pas de développement talmudique, se trouvent réunies à la fin. C'est un unique et seul exemplaire complet du Talmud Babli qui soit connu dans le monde entier. Avant le commencement du Talmud, quelques pages sont
* M. Lebrecht, qui n'a pas examiné catalogue générai des manuscrits hébreux,
les manuscrits de visu, suppose qu'il en n^ôyi, 3°.
existe plusieurs à Paris : il a été induit ^ Supplément i83, ou n" i3i3 du
en erreur par l'ancien catalogue de cette nouveau catalogue, bibliothèque, qui est incorrect. Voir ses '' En 1609.
WissenschaJUiche Blatter dans la Veitel- ^ Voir VAllg. Zeitung des Judenthums
Heine - Ephraim's Anstalt , pages 48 - (i833), Homilelisches Beihlatt, n° 9,3,