‹ Le Talmud de Jérusalem; (volume 3)Chapitre 9 sur 125 · XI · texte numérisé non relu

XI

La doctrine et son enseignement.

On aura lu plus haut- connnent les liésitations venant de notre propre mouvement ont été surmontées. Mais, au dehors, les calomniateurs d'Israël l'accusaient de ne pas vouloir publier une traduction du Talmud , sous prétexte que nous éprouvions la crainte de dévoiler certains mystères à l'usage de notre communion, et que nous n'avions pas le courage de faire connaître au public les passages répréhensibles de ce vaste recueil. Pour nous défendre contre ce reproche, laissons la parole à un avocat israélite^, qui s'est déjà exprimé à ce sujet en des termes concluants, et dont nous reproduisons ici toute Targumentation :

* Pour la série Babli on a indiqué le folio et le côté, invariables dans chaque édition, et pour la série de Jérusalem, le chapitre et le paragraphe. — " î^ m. p. xv. — ^ Vérité, etc. t. VI, p. ()o3 et suiv.

INTRODUCTION. t.xvii

ff Lfn livre qui pose (!ii piincipe qu(^ Lous les justes, à quelque religion qu'ils appartiennent, on! droit aux récompenses du monde à venir, à Tégal des Israélites'; (|ui déclare que les œuvres sont, partout et pour tous, au-dessus de la loi '^; qui rappelle aux hommes leur origine commune, et leur ordonne, dés lors, de s'aimer comme des frères^; qui fait du dogme de l'unité de Dieu la base et la loi de l'unité du genre liumain et de la réunion future de tous les hommes dans une même croyance; qui proclame (jue, ce monde n'étant que Yanticlmmbre du monde futur, il faut se préparei* en ce lieu de passage, avant de pénétrer dans le palais éternel*; qui ne cesse de prescrire le dévouement, l'abnégation, l'humilité, le dégagement des intérêts égoïstes, qui exhorte sans cesse l'homme au travail, à la recherche du progrès, à l'amélioration de l'âme et du corps, à la patience dans le malheur, à l'espérance dans la soufTrance physique ou morale; un livre où se trouvent presque à chaque page ces beaux principes de vertu peut être cité avec orgueil par ceux qui le possèdent et honore ceux dont il exprime et conserve l'enseignement.

ff Maintenant , qu'il y ait dans le Talmud quelques passages où l'indignation des opprimés et des vaincus pendant une lutte de près de deux siècles contre les peuples païens éclate avec violence, qui pourra s'en étonner? Est-ce que, chrétiens et juifs, nous admirons moins la morale de la Bible, parce qu'en certains endroits le livre saint prononce contre les ennemis des Hébreux des paroles de vengeance , de haine et d'extermination ? Est-ce que l'expression furieuse qui termine le beau chant patriotique des Juifs captifs auprès des fleuves de Babylone a empêché l'Eglise chrétienne d'en faire un des morceaux les plus solennels de sa liturgie^? Il faut comprendre et excuser les faiblesses humaines. Les Hébreux, en face

Traité Synhédrin, fol. io5. ^ On sait que ce magnifique psaume se

Kiddouschim , ïo\. 39^ termine par cette imprécation : rrHem'eux

Midrasch, Bereschith Rahha, sec- qui saisira tes enfants et les brisera contre

tion \xiv. la pierre. «

Traité Pirhé Alnkh , iv, S 9

Lxvin IMHODUCTION.

dVMineniis acliarnrs qui prolanaient le teni])le <ie rKleriiel, qui les poursuivaient avec une rajje croissante, qui se li[juaient sans cesse pour les anéantir, ont répondu souvent à la violence par la violence; ils ont maudit leurs bourreaux; ils ont ciié vengeance contre leurs oppresseurs. Le Talmud, qui a eu pour hut de recueillir indistinctement tout ce qui a été écrit, tout ce (|ui a été pensé, tout ce qui a été exprimé en Israël pendant la période du second temple, jusqu'à la chute définitive de Jérusalem, le Talmud nous a conservé ces ci'is de colère et de désespoir, au milieu des paroles de charité et de pardon que prononçaient en même temps les vrais sages du judaïsme; de même il nous a conservé une foule de discussions puériles, d'erreurs manifestes ou sujettes à caution, dont ses compilateurs appréciaient certainement l'inanité, mais qu'ils ont recueillies avec soin comme un tableau fidèle de la vie morale et matérielle d'Israël pendant cette époque de lutte suprême. Etait-ce là l'enseignement des docteurs talmudistes, des pères éminents de la Synagogue, des sages du judaïsme? Non, sans doute; ceux-là s'appelaient le fils de Sirach, Philon, Josèphe, Hillel, Schammaï, etc. Ils restaient, même au milieu des calamités du peuple élu, dans les régions sereines de la vérité, de la justice, du droit, ne troublant jamais par les passions de la rue la pureté de la loi morale ^

crQue dirait-on de critiques qui prétendraient juger la morale du peuple et des législateurs français sur les furibondes invectives, sur les violences sanguinaires de la Marseillaise ou du Chont du Départ? Et cependant, ces chants de haine et de vengeance ont été pendant longtemps l'hymne national de la France. Les Hébreux de l'époque 'talmudique avaient trop de motifs pour détester les dévastateurs du temple et de la cité sainte , les envahisseurs de la Judée , pour qu'on ne pardonne pas les colères violentes que la tyrannie païenne a pu leur inspirer. Ce n'était pas là de la haine religieuse; c'était une haine politique, et nous ne connaissons pas de peuple, pas de société qui, malgré les pieux enseignements de ses moralistes, ait échappé à ces sentiments instinctifs du patriotisme irrité,

' Voir ci-dossus, p. \x et suiv.

INTRODUCTION. * lxix

dans des circonsLaiices analo[jues à celles où se sont trouvés les Hébreux sous la domination grecque et romaine.

rr Le mouvement intellectuel né de l'impulsion talmudique, déjà si remarquable dans l'ordre moral et au point de vue littéraire, l'est bien plus encore dans l'ordre théologique. Les questions dogmatiques, les difficultés psychologiques que les écoles de Palestine ont soulevées et résolues, sont innombrables. Toutes les grandes questions de théologie abstraite qui, depuis des siècles, agitent et divisent les philosophes et les penseurs, ont été abordées par les docteurs juifs et discutées avec une liberté d'interprétation vraiment extraordinaire. Tout ce qui se rapporte à la nature, à la création et aux facultés de l'âme, tout ce qui concerne la vie future, la doctrine de l'immortalité, de la métempsycose, de la résurrection, du jugement dernier, de la rémunération ou du châtiment au delà du tombeau, de l'éternité des peines, de l'enfer et du paradis, des anges et des démons, est l'objet d'innombrables discussions de la part des maîtres talmudistes. C'est surtout sur l'époque messianique que portent leurs études et leurs controverses, et c'est là qu'éclate le caractère d'universelle tolérance (jui distingue leur doctrine générale. C'est par eux que le messianisme a pris cette largeur, ce caractère humanitaire qu'avaient exprimé les prophètes et que les docteurs talmudistes établissent avec une hauteur de vues et un sentiment admirable de l'unité et de la fraternité des hommes. En un mot, poui' tout ce que la Bible n'avait pas formellement consacré ou n'avait que vaguement défini, le talmudisme supplée à l'insuffisance du texte par une philosophie aussi riche que puissante; on peut dire qu'il n'existe pas une question intéressant l'existence présente, l'avenir terrestre et céleste de l'homme, pris comme individu ou comme être social, qui n'ait été élucidée par les importantes discussions des sages de la Synagogue.

ff Chose curieuse, ce n'est pas à la seule raison qu'ils ont recours pour résoudre tous les grands problèmes. Leur respect pour les saintes Ecritui'es est si profond, ([u'ils s'épuisent en formules et même en stratagèmes pour rattaclier leur enseignement aux prin-

txx ï NT lU) I) UCT I ON.

cipesdii livre vv,\é\é. Ils ne reciil(3nt pour cela devant aucun moyen; ils altèrent le texte; ils font des jeux de niots incroyables; leur étraM{je ex(5[;èse descend jus(|u'aux calembours les plus approximatifs, pour faire dériver d'un verset bibli(|ue une nouvelle pensée pbilosopliique ou inorale. Le raisonnement est presque toujours d'une puérilité excessive; mais que de généreuses pensées, que de grandes inspirations, que de sublimes maximes sortent de ce bizarre système ! et si l'instrument de la liberté excite les risées de ceux qui l'observent, combien sont belles et fécondes les œuvres qu'il enfante! Par ce système bizarre, les talmudistes ont fait une nouvelle société, moralement, religieusement et politiquement parlant; ils ont été des réformateurs, des novateurs bien autrement hardis et puissants que les évangélistes et les apôtres du christianisme, et ils ont eu sur eux l'avantage de maintenir dans son inaltérable pureté et dans sa simplicité divine la foi d'Israël, au lieu de faire, comme les apôtres, de redoutables concessions aux erreurs du paganisme.

ff L'élan que le Talmud a imprimé à l'esprit humain pendant la période du second temple, en créant en Israël un mouvement littéraire, philosophique et théologique, tout nouveau dans l'histoire du judaïsme, a donné naissance à un certain nombre de sectes, qui ont fortement caractérisé cette époque. Autrefois, sous le premier temple, il n'y avait en Judée ni partis, ni écoles. La voix de Dieu parlait au peuple par l'intermédiaire des prophètes; elle ordonnait, elle imposait des lois. Souvent ses ordres étaient méconnus, et le peuple élu tombait dans les égarements de l'idolâtrie. Mais il n'existait pas alors de terme moyen entre la foi et l'impiété. On était pour Dieu ou pour Baal; on était tout entier à la loi du Sinaï ou au culte des idoles. Mais, parmi les fidèles d'Israël, on n'aperçoit pas de traces soit d'opinions divergentes sur les principes et les conséquences de la loi révélée, soit de schisme sur un dogme quelconque. La liberté d'interprétation proclamée et si largement mise en pratique par les docteurs talmudistes devait nécessairement changer cette situation, en donnant des ailes à la pensée et en in-

INTRODUCTION. i.xxi

troduisaiit i'examen et la discussion dans le champ des croyances reiifjieuses. Aussi voit-on partout en Israël les docteurs succéder aux prophètes, les libres penseurs aux hommes inspirés, parlant au nom de Dieu.

cfLes chefs des écoles juives n'as])irent pas d'ailleurs à cette autorité absolue qu'avait autrefois le prophète; ils ne se présentent pohit au peuple comme les mandataires et les orjjanes de la divinité; ils n'attribuent pas à leurs opinions une valeur surnaturelle; ils n'imposent pas aux Israélites l'obligation de s'y conformer, et c'est même pour laisser à chacun le droit de rechercher ce qui lui paraît le plus vrai dans les sentiments contradictoires des docteurs que le Talmud rapporte avec soin les opinions particulières qui se sont produites, et qui ont été repoussées par la majorité ^ C'est dans cet esprit que, selon les talmudistes, tous les avis sincères doivent être accueillis avec respect, comme étant cries paroles du Dieu vice vaut 2. -)->

ce Les talmudistes accordent une si grande suprématie à la raison, qu'ils n'admettent pas même que l'on puisse, par un miracle, lui imposer silence ; un passage talmudique extrêmement caractéristique, sur les idées de cette intéressante époque, prouve à quelle hauteur les talmudistes plaçaient la puissance souveraine de la raison. crUn miracle, disent-ils, ne suffit pas pour démontrer même ce une vérité. 11 Voici, à l'appui , la légende suivante ^ :

ce Une grave question de doctrine s'était soulevée dans un bethdin entre R. Eliézer et ses collègues; elle concernait l'application de la loi aux choses pures et impures. Tous les arguments présentés par R. Eliézer en faveur de son opinion avaient été combattus et repoussés : ce Si la raison est de mon côté , s'écrie enfin le docteur fc avec indignation , que cette plante de caroubier qui est là près de ce nous en soit la preuve. ■)•) Aussitôt la plante s'arrache à ses racines et se transporte du côté opposé, ce Qu'importe ce prodige? s'écrient ce ensemble les autres docteurs, et que prouve ce caroubier dans la

* Eddomjoth, i, SS 5 et 6. ^ Elle se trouve au traité BabaMehia,

^ Tr. Eroubin^ (ol. i3''. loi, 09.

Lxxii INTUODUCTION.

rr(|H(;sli()M (jiii nous diviso? — Eh bien, leprend H. Kliézer, que c(3 rr ruisseau qui coule |)rès de nous démontre la vérité de mon opiffuionlTi Et soudain, ô merveille! les eaux (\u ruisseau remontent vers Jeur source, rr Qu'importe, s'écrient de nouveau les auties doccc teurs, que les eaux de ce ruisseau s'écoulent en bas ou en haut? il ffu'en résulte aucune preuve pour notre discussion. — Que les murs ffde cette salle, dit R. Eliézer, soient donc mes témoins et mes rr preuves! •>•> Et aussitôt les colonnes se courbent et menacent ruine. fc() murailles, s'écrie alors R. Josué, lorsque les sages discutent sur cf l'interprétation de la loi , qu'avez-vous à faire là-dedans ? r) Et les murailles s'arrêtent dans leur chute, contenues par la voix austère du docteur respecté, rc Que la voix de Dieu prononce donc entre frnous!^ dit R. Eliézer. Et, en ell'et, une voix surnaturelle se fait entendre dans les hauteurs, disant : rr Cessez de contredire R. Eliéfczer; la raison est de son côté. r> Mais R. Josué se lève, et protestant contre la voix mystérieuse, il s'écrie : rcNon, la raison n'est plus caff chée dans le ciel; elle a été donnée à la terre, et c'est à la raison cr humaine qu'il appartient delà comprendre et de l'interpréter; ce ff ne sont plus des voix mystérieuses, c'est la majorité des sages qui, ff seule, doit décider désormais les questions de doctrine. •)? Ainsi, pour le talmudisme, la période miraculeuse est close; les discussions des docteurs dominent les paroles des prophètes; le raisonnement remplace l'inspiration divine; le commentaire, livré à la libre interprétation des majorités, supplée à la loi révélée, désormais complète et donnée à la terre.

cr Aussi le mouvement des écoles et des sectes est-il prodigieux pendant la durée du second temple. L'histoire nous a conservé le nom et les doctrines des plus importantes. Qui ne connaît, du moins sous leur dénomination générale, les Pharisiens, les Sadducéens, les Esséniens, ces trois grandes divisions du judaïsme depuis le retour de la captivité de Rabylone ?De nombreuses écoles existaient, en outre, sous ces appellations générales. Nous connaissons moins les conditions intérieures des Sadducéens et des Esséniens que celles des Pharisiens, dont le Talmud nous a ron-

INTKODUCTION. lxxiii

serve avec taut d'attention les doctrines diverses; mais à la multitude d'écoles que nous révèle ce monument du talmudisme, on doit penser que les autres grandes sectes n'étaient pas moins divisées que le pharisaïsme sur leurs doctrines généi'ales.

ffll est inutile que nous étudiions ici les cai'actôres particuliers à chacune de ces grandes sectes. On sait que les Sadducéens, qui étaient d'ailleurs, en réalité, ])lutôt un |)arti ])oliti({ue qu'une secte religieuse et qui disputaient aux Pharisiens le ])ouvoir populaire, s'en tenaient rigoureusement au texte bihlique, n'admettant pas l'autorité de la loi orale et traditionnelle, et renfermant obstinément tous les progrès de l'esprit humain dans la lettre de la loi écrite. Tout ce qui n'était pas clairement et positivement écrit dans les livres sacrés, était impitoyablement repoussé par eux. Il n'y avait à leurs yeux d'autre esprit, d'autre être immatériel que Dieu; ils n'admettaient ni la doctrine des anges, ni l'immortalité de l'âme, ni les peines et les récompenses de la vie future.

cf Au point de vue social et pratique c'étaient, si l'on peut parler ainsi, des conservateurs opiniâtres, tandis que les Pharisiens étaient les libéraux et les progressistes du judaïsme, vivifiant la lettre par l'esprit, proclamant la liberté de la pensée , donnant aux décisions de la majorité une puissance obligatoire , et marchant , suivant les mœurs et les époques, dans une voie indéfiniment progressive qui a sauvé le judaïsme de l'immobilité et de la mort. A côté d'eux les Esséniens étaient des espèces d'ascètes , des mystiques , qui faisaient de la pureté absolue, de la vertu sans tache, le but de la vie humaine.

ffll est impossible de passer ici sous silence une autre grande secte que l'on peut appeler l'hellénisme, et qui avait tenté jusqu'à un certain point la conciliation du mosaïsme avec la philosophie; école puissante, dont Philon a été l'expression et Alexandrie le loyer, et qui a frayé évidemment la voie au triomphe des apôtres chrétiens. Alexandrie avait un temple à l'exemple de Jérusalem; mais la langue grecque et les mœurs grecques avaient envahi la population juive de ce grand centre intellectuel, et le judaïsme pur y avait heaucoup dévié de sa rigidité primitive.

i.xxiv INTUODIJCTION.

crCe qui fra|)])c cl oiojine siiilout dans co gi[}aiilesqu() rnouvcineiil d'idcos, d'opinions, de principes, de secies et départis, c'est que la contradiction y est sans colère, la lutte sans haine, les dissentiments sans discorde K II n'y a là ni schisme, ni hérésie, ni persécution, ni fanatisme. Toutes ces écoles divergentes vivent côte à côte paisiblement, en bonne intelligence. Pharisiens, Sadducéens, Esséniens, tous se rendent ensemble, aux jours consacrés, dans le temple du Dieu vivant, et nul anathème ne s'y formule contre ceux qui n'adoptent pas la décision de la majorité. Jamais , dans aucune société politique ni religieuse, le droit sacré des minorités ne fut aussi largement reconnu et respecté qu'en Israël, à l'époque talmudique. Le Talmud rapporte toutes les opinions, toutes les erreurs, simplement, sans parti pris, sans exprimer la moindre parole de blâme contre les dissidents. Et, en effet, l'histoire du talmudisme ne nous révèle pas un seul fait duquel il résulte que cet immense amas de contradictions et de controverses religieuses ait été l'occasion d'une lutte civile. Il y avait là des dissidents nombreux; on n'y trouvait pas des ennemis. Pourvu que chacun reconnût l'unité du Dieu d'Israël, pourvu qu'on ne portât point atteinte aux dogmes fondamentaux de la loi, pourvu qu'on ne tentât pas d'introduire en Judée le culte des idoles, toutes les opinions étaient tolérées et tous les partis étaient libres, -n

Tels sont, en somme, les éléments épars que contient le Talmud, et dont l'examen direct deviendra possible par une traduction. Si nous étions arrivé à rendre ce seul service au public, de lui permettre de juger directement le contenu du Talmud et sa valeur, nous serions satisfait. Nous savons bien que nous sommes loin d'être parvenu à la perfection , et nous recevrons avec plaisir les rectifications, corrections ou additions que l'on voudra bien nous adresser. Cependant cette conscience de notre imperfection ne nous a pas détourné de notre tâche. Nous avons été persuadé que les critiques

' Voir toutefois Vie de Hillel l'Ancien, par lÂ. le grand rabbin Tréiel, p. 55.

INTRODUCTION. lxxt

les plus compétents nous tiendront compte des difficultés que comporte un tel travail, parce qu'ils savent qu'il n'est pas toujours aisé de vaincre ces difficultés. Sans cette conviction, nous eussions plus d'une fois perdu courage, non pas à cause du travail de traduction, mais à cause des minuties fastidieuses qu'il renferme et qui sont un modèle du genre. Nous ne saurions trop le répéter, ce n'est nullement une lecture amusante que nous prétendons offrir au public. Nous ne formons qu'un vœu : que le lecteur ait la patience de suivre ces pages, comme nous l'avons eue pour arriver à les mettre sous ses yeux; il finira, nous en avons l'espoir, par prendre goût à cette lecture, il éprouvera quelque satisfaction à trouver luimême les passages historiques, les légendes, les discussions, en un mot, tout ce qui l'intéressera selon ses études spéciales, et ce jourlà (s'il arrive jamais), nous serons amplement dédommagé de notre peine.

Il nous reste , en terminant , un devoir agréable à remplir : à remercier MM. les membres de la Commission des impressions gratuites de la bienveillance avec laquelle ils ont accueilli la traduction des Berakhoth. Leur décision nous permet d'espérer que le public sera non moins indulgent.

Pendant le cours de l'impression du présent volume, plusieurs notes d'ouvrages généralement corrects, plusieurs faits qui nous avaient échappé au premier abord, et qui depuis lors nous ont^ par hasard, passé sous les yeux, sont venus confirmer notre opinion, que l'on ne connaît pas bien la distinction qu'il faut établir entre le Talmud de Jérusalem et celui de Babylone; la comparaison n'a pu se faire de visu, faute d'un texte complet, rendu abordable par une version moderne.

lAxvi II\Tli()l)(.(:TI()N.

Ainsi (iraesso, dans son Dictionnaire des livres rarest va jusqu'à dire du Talnuid (d'après Bartliolocci et AVoll) : rrll faut savoir que les Juifs ont un double Talnuid : le Talmud I^ahli, recueilli à Tiberias, en Babylonie, et renfermant les lois ([ue les Juifs doivent observer en pays étrangers, et le Talmud lerousckalmi, composé en Palestine, et relatif uniquement aux Juifs babitant la Terre-Sainte, -n Division singulière! Nous n'avons retrouvé nulle part ailleurs une semblable appréciation, qui, il va sans dire, repose sur des erreurs d'interprétation; nous espérons que les lecteurs de notre Introduction éviteront ces sortes de confusion.

Les deux Talmuds, on le sait déjà, se basent sur la Miscbnâ, c'est-à-dire sur les sentences dogmatiques et morales des docteurs de la Loi depuis le temps de la grande synagogue (au temps d'Ezra) jusqu'au commencement du ni*^ siècle après Jésus-; tous deux ont le même but, et l'école de cbaque contrée poursuit l'étude de la Loi dans le même esprit. Cependant, il y a en même temps des diflérences importantes entre eux, qui tiennent moins au fond du débat qu'à la forme, au mode de composition; les docteurs du Talmud de Jérusalem se contentent de donner les opinions de leurs prédécesseurs et leurs propres avis, sans les discussions qui les ont amenés à adopter cet avis, tandis que le Talmud de Babyione a des folios entiers de questions et de réponses puériles, montrant comment des passages bibliques peuvent être torturés au point d'atteindre un résultat tout particulier auquel le rédacteur du verset était certes loin de penser. Mais, en tout cas, il n'a jamais été question d'une distinction aussi profonde, aussi méthodique que celle énoncée par Graesse , d'après lequel il s'agirait d'appliquer le Talmud de Jérusalem uniquement aux Juifs habitant la Terre- Sainte, et le Talmud de Babylone à tous les autres pays étrangers. Cette différence, il est vrai, existe bien dans la législation rabbinique à l'égard de certains cas (y-ix'? n^iln); mais les deux écoles s'en occupent également, au même titre et avec le même intérêt.

' T. Il, p. '.d\. Academy, London, 1870. in-A", numéro

- Ad. Neubaucr, dans le joui-nal The de nuii's.

INTRODUCTION. lxxvh

En présence de ces considérations cl de la ])ossibilité des confusions, nialjjré les ex])licalions les plus dél aillées et les ])lus précisées, nous avons vu grandir et se iortifier notre conviction qu'il importe de publier concurremment, côte à côte et dans le même volume, les deux versions talmudiques, les deux commentaires parallèles de la Mischnâ, tout en maintenant nos préférences en faveur du lerouschalmi par les raisons que nous avons déjà exprimées (§ X, p. LXHI-LXIV).

Nous avons eu occasion de relever les inexactitudes d'orthographe auxquelles sont sujets les écrits rabbiniques, dont les titres ont été transcrits par des copistes ignorants du moyen âge. Voici à ce propos une curieuse remarque faite par le célèbre FaurieP. En exposant l'influence des Arabes et principalement des Juifs sur la poésie provençale, il dit qu'à Narbonne rrle recueil des lois municipales, le code de la liberté et des franchises communales, se nommait Talamuz ou la Talamus, légère altération du nom de Talmud. ii II est bien bon de traiter cette altération de légère.

' Histoire de /a poésie provençale , t. III, p. 1 16. '

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