LE DUCAT
Madame Lefebvre lançait autour d'elle un coup d'œil protecteur.
— Ah ! reprit-elle, vous n'y comprenez goutte, hein? Je vais vous dévider mon chapelet : j'ai la manie de faire une trotte tous les matins, vous savez, histoire de me dégourdir les jambes...
— Et d'aller porter des secours aux malheureux, interrompit madame Bonaparte; pourquoi cacher vos bonnes action? ?
— C'est bon! dit madame Lefebvre, chacun fait à sa guise. Donc je me promenais ce malin et je passais rue de la Victoire dans l'instant où la police et la justice faisaient leur affaire dausla maison du crime. Je ne savais rien : je m'arrête, je m'informe, et un imbécile qui était là me raconte tout.
— C'est les chauffeurs! que me dit mon imbécile.
— C'est les chauffeurs! que je réponds.
Et, ma foil j'avais le cœur terré, je ne pouvais pas rester là indéfiniment: j'allais m'en aller quand un groupe de gamins qui se promenaient dans les jardins delà maison arrive dans la rue en poussant des ciis de joie. L'un d'eux tenait à la main quelque chose qu'il secouait en l'air.
Comme il passait devant moi, le petit polisson me
bouscule : je lui euvoie uue taloche, il crie, el je reconnais le pelit d'une ravaudeu.se à laquelle je donne de l'ouvrage;
— Qu'est-ce que tu fais là, fuignanl ? que je lui dis.
— Tiens! cil03'enne, qu'il nie répond, je me promène, donc!
— Tu te promènes, que je reprends en lui tirant les 01 illes, et La pauvre mère travaille pour te nourrir; je lui dirai !
Là-dessus il se met à beugler sans pleurer.
— Oii ! citojrenne, ne dis rien à maman, qu'il crie, el je te donnerai, moi, quelque chose qui vient des chauffeurs 1
— Qu'est-ce que tu me chantes? que je lui dis avec étonnement.
« Alors le gamin me raconte qu'il s'est introduit avec ses polissons d'amis dans le jardin et dans la cour de la maison que visitaient les magistrats, et tandis 'on faisait les constatations des trimes. Tout en jouant, eu s'amusant, le gamin marche sur quelque chose de dur; il se baisse, il le ramasse, et il trouve une pièce d'or enveloppée dans un papier. La-dessus ses camarades l'entourent, l'applaudissent el lui crient qu'il a trouvé un trésor appartenant aux chaufqui l'auront perdu, pour sûr, en se sauvant.
< Était-ce aux chauffeurs ou n'était-ce pas à eux? poursuivit madame Lefebvre, je n'eu savais rien, mais ei.fiu ça pouvait être un indice, que je me promettais de remettre au citoyen Fouché. Là-dessus, je prends la pièce et le chiffon de papier que je fourre dans ma poche.
«— Je verrai ça, que je dis au galopin; retourne auprès de ta mère; si t'as trouvé une pièce d'or, j'en donnerai deux à la pauvre femme.
« C mme on commençait à me reluquer de l'oeil, je ■i'eu vais en me disaut que demain j'irai voir Fouché. Rentrée chez moi, je regarde la pièce et je reconnais un ducal, lel que Lefebvre, mon homme, m'en avait rapporté dans les temps.
« — Tiens! que je me dis, c'est une monnaie d'or autrichienne !
« Et je roulais le papier qui l'enveloppait pour le jeter quand je remarque qu'il y avait un tas de machines écrites dessus; je l'observe, je veux lire, mais bernique, de l'hébreu! J'appelle Gustine, ma cuisinière, une Auvergnate.
« — Regarde, que je lui dis, ça doit être un pataquès de ton pays; c'est de l'allemand ou de l'auvergnat, pour sûr.
« Gustine n'y comprend rien; elle appelle Alcindor, moi cocher, qui est Alsacien.
« — Lis! que je lui dis : qu'est-ce que c'est que ci?
« — C'est de l'allemand, citoyenne, qu'il me répond; je reconnais la chose, mais je ne sais pas lire.
« Là-dessus j'ai repris mon papier que je donnerai à Fouché un jour ou l'autre; mais ce qu'il y a de sûr et de certain, 'C'est que la monnaie que voici est un ducal d'Autriche, et que le grimoire est griffonné en charabia allemand; donc l'iroquois à qui ça appartient est Autrichien, c'est clair.
— Ce ne serait pas positivement une raison, dit eu riant madame Bonaparte.
— Vous nous montrerez la pièce et lo papier, madame? dit Amélie.
— Volontiers, mou enfant, je les ai là.
Et madame Lefebvre lira de sa poché un petil paquet qu'elle passa à la jeune fille. Amélie déplia lé pa plef el en tira une pièce d'or; madame Lèfebttè ne s'était pat ir impée, la pièce d'or était bien ao ducal
frappé au.N trttlM 'le lVinpe rêur d'Àutrlcl t le papier
était recouvert de caractères allemand tracé à la main.
Pièce et papier passèrent de m in en main et furent l'objet de l'attention de toutes les dames.
— Si ce papier et cette pièce proviennent de l'un des assassins, comme il y a effectivement à le supposer, puisque aucune des victimes n'était allemande, fit observer madame Tallien, cela peut devenir un précieux indice; c'est peut-être une trouvaille merveilleuse qu'a faite là votre petit vaurien, ma chère générale.
— Oui, dit madame Bonaparte, mais il faudrait savoir ce qui est écrit sur ce papier.
— Qui sait l'allemand parmi ces n essieurs? demanda madame Tallien.
— Mon mari, répondit vivement Lucile. '
— Le colonel sait l'allemand?
— Fort peu, répondit Maurice, mais peut-être suffisamment pour contenter votre légitime curiosité, madame, et voici M. d'Adoré qui, en tout cas, est plus gkv&ftt que moi.
On passa avec empressement le papier au jeune officier. Tous les regards étaient fixés sur lui et sur le comte d'Adoré qui, se penchant sur l'épaule de Maurice, lisait également le papier que tenait celui-ci. On attendait avec une sorte d'anxiété sans prononcer une parole.
Goiaiu et Gervais, toujours debout à la même place, attendaient également sans bouger; la physionomie des deux bourgeois était tellement niaise, tellement insignifiante que personne n'avait daigné faire altentou a leur présence. Dans le salon, on dansait toujours avec un redoublement d'entrain et de gaieté.
La foule, qui faisait cercle autour des danseurs, formait un triple rang adossé au groupe des jeunes femmes et de leurs cavaliers. Sur le dernier rang, sur celui le plus voisin du groupe des causeurs, à deux pas de Maurice, se dandinait un incroyable, vêtu avec le suprême ridicule qu'exigeait la mode et qui était arrivé depuis quelques instants à peine.
A côté de cet incroyable se tenait un grand et gros homme richement vêtu, à la physionomie souriante el bonasse. Les yeux de Gorain, en se levant machinalement et en parcourant les groupes, s'arrêtèrent sur ce gros homme.
— Tiens! fit le bourgeois en poussant son ami Gervais du coude, voici le citoyen Thomas!...
Maurice lisait toujours. Les yeux du jeune colonel étaient devenus ardent?, se? joues s'étaient empourprées et il mordait le bout de ses moustaches avec une émotion visible. Le comte d'Adoré, lui, élait devenu pâle et ses traits crispés décelaient uue tension violente du cerveau.
— Eh bieo? demanda madame Geoffrin.
Maurice releva la tôte ; toule trace de préoccupation avait disparu sur sou visage.
— Oh! dit-il en souriant, ce sont des phrases insignifiantes et sans suite. Un brouillon de lettre évidemment.
— Alors ça ne vaut rien? dit madame Lefebvre.
— Pas graud'ehose, je le crains fort. Cependant 11 rail bbn de remettre au citoyen Fouché ce papier, quelque insignifiant qu'il sôil. Voulez-vous, citoyenne, que je me charge de la commission?
— Ma f i, oui, colonel! répondit madame Lefebvi Vouscu savez aus^i long que mol maintenant. Diteslui tout.
Maurice mit dans sa poche la pièce d'or et le papier en échangeant un rapide regard avec le comte d'Adoré. LêopOld, auquel celui-ci venait de parler bas rapidement. Interrogeai! de l'œil te jeune colone.
— Décidément, je crois que tantô |e ne me suis pas Irdttl] mua M m lice de f te, m à n'èire entendu que dtJ ses tleux amis.
— I n vas ee soir chez le citoyen Fouché, mon ami? uni i l.ueilc.
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— Oui, répondit Maurice, j'ai à lui parler. Léopold te ramènera avec la sœur.
Le colonel se penchait vers sa femme pour lui répondre quand un coup de coude le heurta assez violemment à la hanche.: Maurice se redressa vivement. L'incroyable, qui se tenait touta l'heure près de lui, passait en ce moment ; c'était très évidemment cet homme qui l'avait heurté.
— Eh bien, on ne demande pas pardon I dit Maurice avec co:ère.
L'incroyable, soit qu'il n'eût pas entendu, soit qu'il n'acordâi aucune attention à la remarque du jeune officier, continuait lentement, très lentement sa marche.
— Qu'est-ce que c'est que ce maladroit? dit Maurice en faisant un pas.
Le comte d' Adore et Léopold le retinrent par un même mouvement.
— 11 ne vous a pas heurté avec intention ! direul-i's en le contenant.
— Mon ami 1 dit Licile qui s'était levée vivement.
L'incroyable s'éloignait toujours avec sa mêmelenpi'ovocante. M. Thomasétait demeuré àla même place. Q lant à M. Charney, il s'était constamment oc ;upé de madame G 'ofïïiu, d'Amélie etde Ferdinand, paraissant absolument étranger à tout ce qui se passait autour de lui.